PAUL BOURGET.

SUR LA ROUTE

DE PALMYRE

Damas, 18 avril 1922.

Palmyre! Nous partons demain pour Palmyre! Comme ce petit mot contient

de promesses splendides et de beaux rêves prêts à se transformer en

une réalité plus belle encore «! Car il en est des noms comme des

visages «: ils vous «attirent sans que vous puissiez définir

pourquoi. En dehors de tout souvenir littéraire et de toute description

évocatrice, il y a un appel mystérieux quand on parle de certaines

villes et de certains pays: c'est peut-être une consonance étrange qui

étonne, peut-être une harmonie qui charme, peut-être aussi n'est-ce

rien. Palmyre est parmi ces noms-là...

L'avenir a toujours raison, parce qu'on l'imagine au gré de ses

désirs, et cependant c'est folie de rêvasser ainsi quand le présent

c'est Damas, la Perle du Désert. Pour notre dernière journée, nous

errons dans les souks, au hasard. Cette matinée de printemps est déjà

brûlante. Heureusement il fait presque frais sous la voûte du grand

souk el Taouîlé. La rue est couverte, mais de temps à autre le soleil

pénètre par des trous propices. Et le contraste est saisissant entre

ces longs coins d'ombre, où se devinent des formes immobiles accroupies

parmi les piles d'étoffes sombres ou les monceaux de ternes légumes,

et ces coulées de lumière qui étincellent sur des soies chatoyantes,

diaprant les brocarts persans, pénétrant dans la transparence des

mousselines vaporeuses, glissant sur la lourde épaisseur des toiles

peintes ou bien éclatant sur les ors dégradés des citrons

jaunissants, des pâles cédrats et des rouges oranges. Plus loin,

l'obscurité est percée par les gerbes écarlates de forges

fantastiques, par les feux de rôtisseries en plein vent qui nous

imprègnent d'une odeur grasse et fade.

Une foule grouillante nous entoure, nous presse, nous coudoie, nous

submerge. C'est une rumeur ahurissante: _Fistik djedid_, clame le

marchand de pistaches. _Salik hamâtak_ (apaise ta belle-mère), hurle

un petit Arabe déguenillé, en offrant aux passants ses bouquets aux

fleurs serrées. Et les cris de tous les vendeurs d'eau de réglisse ou

de _djoullab_, de tous ceux qui vantent la fraîcheur de leurs cressons,

la dureté de leurs pois chiches ou la douceur de leurs gâteaux

informes, se croisent et se mêlent comme des balles lancées par des

milliers de raquettes invisibles. Hurlements de chiens qu'on écrase,

plaintes impérieuses des mendiants, malédictions de tarbouchs heurtant

d'autres tarbouchs, tout cela vous remplit les oreilles.

Collision entre un ânichon, lancé au triple galop, et un marchand

d'une de ces vagues limonades inquiétantes; bruit de verres cassés; le

liquide épais se mélange sourdement aux immondices de la rue et aux

pieds bruns des enfants accourant de toutes parts... L'œil est vraiment

ravi de pittoresque pendant que les narines se dilatent en passant près

des marchands d'épices: muscade, girofle, cannelle, gingembre, poivre.

Toutes les odeurs se mêlent pour n'en former qu'une seule qui est

l'odeur même de l'Orient et qu'on ne peut plus respirer ensuite sans

revoir cette foule bigarrée, marchant dans un torrent de lumière.

Nous flânons dans le marché des fripiers, nous glissant entre les

guenilles sordides, les _abayes_ en loques évitant d'effleurer (oh!

combien soigneusement) les haillons plus que douteux et les burnous trop

authentiquement usés, guidés par l'espoir de dénicher une de ces

merveilleuses _koumbaz_ aux soies éteintes ou un de ces _kilats_

moyenâgeux au satin fourré rebrodé de fils d'or. Nous franchissons le

seuil des obscures boutiques où règnent clandestinement les orfèvres:

c'est un intérieur à la Rembrandt. Sur le fond noir du mur se

détachent une ou deux silhouettes, de longues silhouettes qui n'en

finissent plus et qui ont un aspect vaguement prophétique. Un jour

timide s'attarde à la robe jaune d'œuf, se promène un instant sur le

turban blanc crasseux et parmi les cheveux en touffes grises éparses,

se fixe enfin sur l'œil étincelant, perçant, ramassé sous l'arcade

sourcilière en friche. Une défaillante lueur traîne sur des verreries

d'Irak qui un instant s'irisent de mille feux et se reflète dans les

vasques de cuivre, les aiguières aux damasquinures argentées, les

hanaps au long col.

Notre promenade sans but nous conduit dans les khans, où d'énormes

ballots éventrés livrent toute la richesse chaude et violente de leurs

tapis persans dont les chimères et les fleurs de lance semblent

palpiter, sous nos pieds, comme si elles étaient réelles. Mais il faut

partir; à l'autre bout de la ville nous avons rendez-vous avec de très

vieilles et très authentiques princesses.

Ce rendez-vous est au cimetière de Bâb Saghir, champ monotone de

blanches tombes de pisé, toutes pareilles, toutes nues; nous nous

arrêtons devant un monument à double coupole. Là, dans une crypte

souterraine, dorment depuis des siècles deux Arabes au nom charmant:

Sukeinah et Fatimah. Les sarcophages, récemment découverts, sont très

beaux: l'un en bois sombre, fouillé et travaillé comme la trame d'une

dentelle sur laquelle s'évitent et se cherchent des arabesques folles,

des pampres capricieux et des fleurs étranges; l'autre de marbre rose,

d'un rose passé et ancien, où une inscription coufique jette l'ombre

noire de son dessin élégant.

Mais les heures tombent et il faut nous hâter, si nous voulons donner

à Damas un dernier regard d'adieu. Nous allons vers la colline de

Salayé, tentés de nous arrêter à tous les tournants de ruelles,

repris par le charme intense de cette vie aux portes du désert. Nous

passons devant des maristans aux détails d'architecture curieux, des

terrasses croulantes laissant deviner de beaux jardins ombreux, des

mosquées endormies. Les rues sont si étroites que les moucharabis se

touchent. Nous montons toujours sur les pavés inégaux, et voici que

tout à coup la Ghoûta s'étale à nos pieds, engloutissant Damas dans

ses vergers, ses épais bosquets et ses grands peupliers pâles. La

lumière rayonne sur cette forêt d'arbres, de minarets et de coupoles,

entourant au loin le neigeux Hermon d'un halo d'or, voilant l'Anti-Liban

dépouillé d'une parure de fête. Soudain le cercle ensoleillé se

rétrécit, l'oasis seule est caressée de jour et le velours des

feuilles se fait plus lourd et plus doux autour de la ville, grande

azalée rose penchée sur les eaux murmurantes de la Barada. Les jardins

entrent dans la nuit, Damas a concentré sur elle la beauté du jour qui

meurt, elle semble vraiment, ainsi que le chantent les Arabes, «une

étoile et un diamant brillant sur le front de l'univers». Une minute

plus tard elle s'abîme dans les ténèbres, la mosquée des Ommiades

flamboie encore un instant, élevant, comme des torches, ses minarets

incendiés. Puis une fenêtre au cœur de la ville accroche un dernier

rayon et étincelle comme une escarboucle... Immédiatement, les

collines prennent des tons ensanglantés, le ciel reflète Damas dans

ses nuages roses et les sables du désert deviennent des pierres très

précieuses. Sans transition, c'est la nuit, une nuit lumineuse et

légère. Il fait froid et nous partons, tandis que les premières

étoiles s'allument là-bas, très loin du côté de Palmyre, cette

Palmyre que j'ai un peu oubliée aujourd'hui dans nos courses

vagabondes, et dont je retrouve l'envoûtement des syllabes chantantes.

En route pour Palmyre, 19 avril.

Je suis réveillée par le chant aigu et monotone du muezzin, il fait à

peine jour et l'air qui entre par les fenêtres ouvertes est chargé de

fraîcheur. _Allâhou akbar_, et l'invitation à la prière se fait plus

pressante. Pour nous, c'est un peu l'invitation au voyage, car nous

devons partir de bonne heure, ayant une longue étape à fournir: ce

soir nous coucherons à Palmyre!

À six heures nous sommes prêts, et par les rues encore désertes nous

gagnons la porte Saint-Thomas. Au sortir de la ville on dirait que nous

traversons un grand parc, un immense parc, sans barrières ni limites,

et où se perdent des maisons blanches, comme des fleurs claires en

l'épaisseur des prairies encore hautes. La route longe la Barada, qui

nous accompagne de sa chanson désaltérante; l'air est vif, presque

froid, ne se croirait-on pas «chez nous»? Chez nous, cependant, il n'y

a pas cette pureté dans l'atmosphère, cette précision des lignes, cet

éblouissement, et surtout il n'y a pas ce ciel! Les brumes du matin ne

l'altèrent point, son bleu est au contraire plus neuf, plus vivant. Les

verts différents des arbres, le tapis frissonnant des maïs pâles, les

taches veloutées des jeunes orges, le rideau ondulant des tamaris, tout

tressaille d'aise dans la lumière. Ici les choses vivent avec joie,

comme lorsque nous aimons avec tendresse.

Puis les jardins s'estompent, les bourgs s'essaiment. On devine un petit

village à droite, c'est Adra. Mais nous abandonnons bientôt les

cultures et les vergers pour les montagnes pelées et arides du Djebel

Teniyet. Alors la lutte entre la vie et le désert se fait plus âpre.

Les arbres se pressent les uns contre les autres, pour opposer un

rempart plus solide à l'assaut des sables; les ruisseaux meurent,

pompés par l'avidité de la terre gourmande. Quelques champs montrent

encore le brouillard verdoyant de leurs blés nouveaux. De loin en loin,

on aperçoit des puits qui continuent l'oasis de Damas, très loin dans

le bled. Le paysage se stérilise, se durcit, et pendant des kilomètres

nous roulons solitaires. Le chemin devient inquiétant, avec des

obstacles inattendus, des trous perfides, des tournants en épingles à

cheveux. Mais, est-ce l'effet d'une illusion, j'aperçois de nouveau des

arbres, des jardins, ombrageant des maisons. Je demande le nom de ce

reposant village. C'est Djêroûd, me répond-on. Hélas! à deux pas de

cette oasis nous avons la panne, la panne redoutée, et il faut

descendre: nous gagnerons le village à pied. Nous sommes immédiatement

repérés et harcelés par une légion d'enfants à demi nus, qui

émettent tous la prétention de nous servir de guides et, pour cela,

luttent de la voix et du geste afin d'arriver aux premières places. Des

femmes dévoilées, misérables paysannes sans doute, et qui perdent

beaucoup en nous offrant les charmes de leurs visages flétris,

s'occupent activement à pétrir des galettes de crottin de chameau

qu'elles rangent ensuite, avec soin, au pied des murs. C'est,

paraît-il, un combustible de premier ordre, d'ailleurs le seul.

Je détourne mes yeux de ce spectacle repoussant, et je découvre, à

l'écart, deux femmes étendues, drapées dans des étoffes à larges

raies jaunes et noires, les tresses de cheveux crépus chargées de

perles bleues et de verroteries éclatantes, sortant d'un grand mouchoir

lavande passée; au moins celles-là sont belles. Il y a un air de

majesté sauvage répandu sur leurs visages dorés, qui me change de

l'expression abrutie des ramasseuses de crottin. En voilà une qui

arrive, quelle démarche! quelle allure! Elle a un port royal. Le corps

se redresse, les hanches ondulent, peut-être est-elle un peu trop

grande. Je ne peux m'empêcher de dire à haute voix: «Oh! les jolies

femmes!»--«Où ça?», me demande vivement un des officiers qui nous

accompagnent. Je précise et alors je le vois atteint d'un fou rire

inextinguible. Je suis un peu étonnée de mon succès. Enfin, quand il

peut articuler une parole: «Mais ce ne sont pas des femmes, ce sont des

Bédouins.» L'erreur est plutôt flatteuse, et j'en ris à mon tour. Le

drogman, à ce moment, s'approche de moi et me demande si je désire

aller me reposer chez une dame qui parle français. Cette dame qui parle

français m'intrigue, et puis, faut-il l'avouer, je suis très aise de

faire quelque chose que ni mon père, ni aucun des officiers qui sont

avec nous ne pourront faire. Pénétrer dans un harem! Quel prestige

cela va me donner!...

Par le labyrinthe des étroites ruelles, je suis mon guide; nous faisons

halte devant une porte basse; un Arabe en blanc, couleur toison de

brebis mal lavée, vient parlementer, puis un deuxième Arabe, en

jaunâtre celui-là, puis un troisième, incolore. Nous avons enfin la

permission de franchir le seuil. Un homme de haute taille, large

d'épaules, vêtu d'une abaye brune, les traits fins et le nez droit se

détachant du kaffyé rouge cerclé de l'aghal sombre, me salue en

portant solennellement la main à son cœur et à son front: «_Beïtî,

Beïtak_» (ma maison est ta maison). Il est sûrement le maître. Le

drogman me dit d'ailleurs, très vite, en un français de fantaisie:

«Mansour (suit un nom impossible à articuler), propriétaire de la

maison et de la dame.»

À l'entrée d'une deuxième cour le drogman s'éclipse, et je reste

avec le grand Arabe. Cette cour est tout à fait inattendue: une

fontaine coule au centre sur laquelle penchent des lilas de Perse, et,

à l'ombre des fleurs mauves, une jeune fille remplit une amphore de

terre poreuse. Elle est jeune et délicatement jolie. Petite, mince

encore bien qu'admirablement faite, ses pieds nus jouent dans des

babouches de cuir rouge travaillé de fils d'argent. Sous la

transparence du voile à fleurs, un peu, terni, qui drape son jeune

corps souple, les bras se devinent d'une forme très pure. Au bruit de

nos pas, elle se relève et tourne vers nous un visage étroit, dévoré

par deux yeux noirs immenses, fendus en amande, agrandis encore par le

khôl. Son teint a la matité chaude des lis qui ont fleuri dans le

recueillement des serres. Sa beauté m'attire. Et quelle n'est pas ma

joyeuse surprise de la voir s'avancer vers moi, me disant en un

français exquis à entendre si loin de France: «Bonjour, madame, sois

la bienvenue dans ma maison.»

Mansour, la regardant avec douceur, lui tient un long discours que je ne

comprends pas, puis il s'en va. L'enfant, après un coup d'œil confus

à sa robe, sans doute sa robe de tous les jours, me prend la main: «Tu

es fatiguée? Viens reposer.» Et elle m'entraîne vers une grande salle

aux fenêtres closes.

Quand je suis installée, très bien installée, sur une sorte de divan

bourré de coussins, elle m'apporte de l'eau de la fontaine et un verre

de _khouchaf_, sirop de raisins, d'abricots et d'oranges, puis elle

s'assied à mes côtés en riant. J'entame la conversation:

--Comment t'appelles-tu?

--Roumana.

--C'est un nom aussi joli que toi.

--Non, c'est toi...

--Moi, je m'appelle Paule.

Elle avance drôlement la lèvre et répète docilement.

Elle fixe sur moi un grand regard interrogateur, mais elle ne parle pas.

Elle attend sans doute que je la questionne. Et moi je suis presque

intimidée: comment faire pour mettre en confiance cette jolie créature

enfantine, comment lui faire comprendre la sympathie qui me porte

soudainement vers elle?

--Le grand Arabe qui m'a conduite vers toi, est-ce ton père?

--Non, c'est mon mari.

--Ton mari, mais tu parais si jeune, quel âge as-tu donc?

--J'ai dix-neuf années.

--Ça, c'est amusant, ma petite Roumana, nous sommes du même âge.

Seulement, moi, je ne suis pas mariée. Y a-t-il longtemps que tu as

épousé Mansour? (Là je m'arrête, faute de pouvoir continuer.)

--Il y a quatre ans et j'ai été bien triste, j'ai tellement pleuré

que de mes yeux coulaient des ruisseaux larges comme la fontaine de la

cour.

--Il n'est donc pas bon pour toi?

Ici elle ne répond rien et se met à sourire. J'insiste:

--Pourquoi avais-tu du chagrin?

--J'aurais tellement voulu rester à l'école pour finir ma deuxième

classe, et puis le père est mort, et puis mon oncle a voulu me marier

tout de suite, et la mère n'a rien dit.

Le visage se contracte si douloureusement que je devine un mal secret,

jalousement gardé, et avec douceur j'essaye d'arracher les confidences.

C'est une conversation difficile: Roumana ne comprend pas toujours très

bien; je dois détacher mes syllabes et ralentir mes phrases; ou bien

c'est moi qui ne saisis pas clairement ce qu'elle explique dans son

langage imagé. Tout en écoutant, je contemple curieusement la chambre

où nous sommes: elle a de belles dimensions, les grandes fenêtres

donnent sur la cour aux eaux limpides, mais les persiennes sont à

moitié tirées pour garder un peu de fraîcheur. La plus étrange

confusion règne dans l'ameublement: sur le carrelage, un splendide

tapis de Tebris déploie ses semis de fleurs prodigieuses sur un fond

velouté aux rouges chantants; à côté de cette merveille sans prix,

deux honnêtes descentes de lit Jacquard, échouées là, Dieu sait par

quel hasard, ont piteuse contenance et exhibent le bariolage compliqué

de leurs grosses roses, zinzolines ou violines, encadrées de jaune et

de vert. Partout il y a ce mélange piquant de quelques vieilles choses

perdues parmi des objets civilisés du plus mauvais goût: hélas! il y

a une armoire à glace. Horreur, aux confins du désert, une armoire à

glace, en imitation d'acajou! Dans une jardinière se prélassent des

fleurs artificielles aplaties, molles et déteintes. Sur une table de

bois aux incrustations de nacre trônent d'innombrables photographies

jaunies. Je regarde à gauche et j'aperçois deux lits, style Louis XV,

dorés, chargés de quatre ou cinq matelas chacun et que recouvrent des

couvertures soyeuses, des coussins brodés, des dentelles. Je dois

avouer qu'ils ont l'aspect assez propre. Enfin, à côté du sofa, un

plateau de cuivre damasquiné attend un service à café absent et qui

doit sûrement venir du Bon Marché.

Petit à petit l'histoire de Roumana commence à se dégager: c'est une

histoire qui ferait banale sans l'accent de la jeune femme, peut-être

celle de toutes les Arabes de ce pays. Mais la voix de Roumana tremble,

elle se souvient et elle souffre; quand elle parle de l'école, je vois

ses yeux lourds de larmes.

Je commence par la complimenter de son bon accent et de la correction

étonnante de son français. Elle l'a appris à Damas où son père

était «sous-colonel» du temps des Turcs. Elle allait à l'école, pas

chez les Sœurs, mais chez des demoiselles. Elle y est restée deux ans,

et elle aurait tellement voulu apprendre le français très bien! Puis

son père est mort; elle va me chercher sa photographie où il est

représenté assis avec deux bébés en costume européen à ses

côtés; elle me les indique: Roumana, Salma.

Je m'informe: qui est Salma?

--La petite sœur, répond-elle.

--Et ta mère? Elle n'est pas avec vous?

--Non, il n'y a pas de femme photographe à Damas.

J'ai complètement oublié que les Musulmanes sont voilées depuis

l'âge de huit ans...

Pourvu que Roumana ne soit pas blessée de cette question intempestive!

Mais sans paraître troublée, elle continue: les monotones tristesses

se sont abattues sur l'heureuse famille. L'oncle a pris la tutelle, et

comme la fille aînée atteignait quinze ans, il a jugé qu'un mariage

serait une excellente affaire. En vain a-t-elle supplié qu'on lui

laissât encore un an, trois mois, quelques jours. Il y avait une

occasion unique et la jeune fille a été achetée 200 livres or, «le

prix d'une jument Anézé», dit-elle, fièrement. Mansour avait l'âge

de son père: une quarantaine d'années environ, mais il était un gros

propriétaire de Djêroûd.

Elle se tait, et un silence morne s'élève entre nous. Je déborde de

pitié et je ne dois pas le montrer à cette enfant qui vit presque

heureuse ainsi. Pour dire quelque chose, je fais l'éloge de Mansour:

--Ton mari a très grand air, il est beau. (Je mens sensiblement, les

hommes ici sont tous pareils, ils ont l'air de jouer la tragédie et

semblent des répliques, faites à l'infini, d'un de nos acteurs les

plus renommés qui affiche sa superbe en se donnant de grands coups de

poing dans l'estomac, et en déployant une barbe en pointe

irrésistible.)

Pas de réponse.

--As-tu des enfants?

--La petite Marie.

--Maryam?

--Non, Marie. C'est français, c'est plus joli.

Est-elle très sincère en me disant cela? Qui le sait? Mais je remercie

tout de même... Pendant que nous causons la porte s'est ouverte et,

silencieusement, des ombres se glissent à côté de nous: une matrone,

la taille épaisse, les traits noyés dans une boursouflure de graisse;

une jeune fille très forte, la caricature de Roumana, portant un enfant

emmailloté d'oripeaux étincelants; une grande fille sale et

dépenaillée, la chemise fendue sur une gorge opulente; quelques

enfants pas du tout intimidés et qui, un doigt dans le nez,

m'inspectent en mâchant une feuille de laitue... Une nuée de commères

mal ficelées, curieuses et dépeignées font irruption sournoisement...

La chambre est remplie.

Puis une femme, grande et élancée, entre avec autorité. Tout en me

saluant très bas, trop bas, elle me dévisage froidement et ses yeux

aux reflets d'émeraude se fixent longuement sur moi. Sans savoir

pourquoi, cela m'agace et je me retourne pour demander à Roumana quelle

est cette impudente personne. Mais elle m'a prévenue et, d'une voix

assourdie, se penchant sur moi:

--C'est aussi l'autre femme de mon monsieur. C'est Abla.

L'autre femme de son monsieur! Je reste un moment interdite, puis mon

regard va du charmant visage de Roumana à la figure noirâtre de cette

femme. Elle parait âgée. Contrairement à ce qui arrive ici

d'habitude, elle s'est desséchée, et sa maigreur est saisissante à

côté des mottes de chair flasques et tremblotantes qui l'entourent. Le

nez en casse-noisette rejoint le menton aigu, les cheveux sont rares et

le teint cireux, mais évidemment Abla a dû être belle, très belle

même: ses yeux changeants en sont le dernier témoignage vivant.

--Tu vis avec elle? dis-je à Roumana.

--Oui, répond-elle avec indifférence.

--Elle ne comprend pas le français?

--Oh! non, il n'y a que moi.

Comme si Abla avait deviné qu'il s'agissait d'elle, elle se rapproche

de nous. Un dialogue s'engage, très animé, où je distingue les mots

de «_khallîni_, _khallîni_» (laisse-moi tranquille), qui reviennent

à plusieurs reprises.

Interrompant les discours de la vieille, Roumana secoue ses tresses

noires, qui descendent en sillons bleuâtres sur son cou, et elle me

conduit vers les femmes, qui toutes me souhaitent la bienvenue en

s'inclinant trois fois. La jeune fille qui lui ressemble, c'est Salma.

--Je l'ai mariée au fils d'Abla, m'explique-t-elle avec importance.

C'est à ne plus s'y reconnaître! Voilà que sa sœur a épousé le

fils de la première femme de son mari! Quelle famille!

Timidement, Salma me dit bonjour en mauvais français.

--Vous parlez aussi français?

Elle se tourne vers Roumana avec anxiété, guettant un secours.

Celle-ci me répond à sa place:

--Elle parle mal parce qu'elle a été trop petite à l'école.

--Quel âge a-t-elle donc?

--Treize ans.

--Et son mari?

--Dix-sept ans.

À ce moment précis Salma éclate en sanglots et, comme à un signal

donné, les vieilles femmes se lèvent en tumulte, s'agitent, parlent

avec volubilité, me racontant quelque chose que, naturellement, je ne

saisis pas. On dirait un chœur de sorcières. De ce concert, dont les

glapissements des enfants bien exercés sont le fond, partent des

gémissements rauques et des cris déchirants: Abla se fait remarquer

par une aptitude particulière dans cet exercice.

--Il est en prison, me confie Roumana.

--Qui ça?

--Tu dois savoir, Negib, le mari de Salma.

--Pourquoi?

Suit une explication impossible, entrecoupée par les hoquets convulsifs

de la jeune femme et les sifflements nasaux d'Abla. Je crois comprendre

que le dénommé Negib a eu maille à partir avec les autorités, pour

avoir refusé de payer les impôts, et qu'on me supplie d'intercéder

auprès de M. le Gouverneur. Je promets tout ce qu'on veut et j'ai hâte

de me dérober à la reconnaissance prématurée et humide de la gent

féminine. Heureusement, sur un ordre de Roumana, la fille dépenaillée

apporte le _findjan_, ce café turc si brûlant et si parfumé servi

dans les minuscules tasses de cuivre. Nous le savourons à tour de

rôle.

Mais les bonnes femmes commencent à bavarder bruyamment et ces paires

d'yeux, à l'affût de mes moindres mouvements, me deviennent

insupportables. Si je tourne la tête d'un autre côté, je surprends le

regard figé d'Abla, à qui mon visage ne revient décidément pas. Je

commence à me sentir mal à l'aise, et, sous le prétexte de voir la

petite Marie, je demande à Roumana de m'emmener. Au moment de sortir de

la pièce un rire strident éclate: je reconnais celui d'Abla sans

l'avoir jamais entendu. Il faut avoir les nerfs solides pour passer son

existence avec une créature aussi antipathique.

Roumana me laisse dans la cour chaude, et revient avec un enfant sur les

bras. Sa tête est recouverte d'une étroite calotte de velours bleu où

s'alignent des centaines de piécettes en rang de bataille (tout autre

enfant serait mort d'insolation en cette posture: mais l'Orient est la

terre des extravagances, la coiffure nationale n'est-elle pas le

tarbouch, haut cône de feutre rouge, sans bords!...) Avec sa figure

vieillotte et ratatinée, ses yeux, remplis de mouches et de gouttes de

khôl, clignotant sous l'atroce lumière, cette pauvre petite n'est

certes pas jolie. N'importe, je lance les deux seuls mots que je sache

en arabe: «_Ketîr kouaïyis_» (très, très jolie), d'un air

convaincu. Mon compliment n'est pas si faux qu'il en a l'air,

d'ailleurs, car, en m'éloignant un peu, la vision de Roumana sous

l'ombre légère des arbres fleuris, portant dans ses bras ce curieux

marmot, qui essaie ses premiers pas sur un bourrelet de la robe

maternelle, a quelque chose d'une madone barbare et primitive qui me

plaît infiniment.

--Comme ces arbres sont beaux!--ne puis-je m'empêcher de dire à

Roumana, en montrant les lilas de Perse.

[Figure 02: LE RETOUR DES TROUPEAUX À PALMYRE

AU COUCHER DU SOLEIL.]

Elle dit quelques mots en arabe... Je ris.

--Tu sais bien que je ne comprends pas.

--Celui qui plante un arbre n'a point passé vainement sur la terre...

C'est ce qui est écrit.

Je regarde l'heure et suis étonnée du temps que j'ai passé ici. Juste

à ce moment, Mansour revient, très agité, il parle vite. Roumana sert

d'interprète.

--Il dit qu'il faut que tu partes, que tes serviteurs (ce n'est guère

flatteur pour nos compagnons de voyage!) t'attendent. Il dit qu'il

aurait voulu tuer un mouton en ton honneur, et que tu aurais dû passer

chez nous sept fois sept jours.

Je la prie de remercier son mari de son aimable hospitalité et de lui

dire que j'ai trouvé la maison splendide.

--C'est ta présence qui la rend belle, me fut-il répondu.

Je cherche un mot gentil dans mon plus que modeste vocabulaire, pour ne

pas être en reste de politesse, et je crois l'avoir trouvé quand je

répète mon sempiternel _ketîr kouaïyis_! en indiquant Roumana de la

main.

Mais, derrière le maître, Abla s'est faufilée et elle ouvre sa bouche

édentée comme si elle allait me jeter à la face un torrent de bile,

aussi verdâtre que son teint. Le geste reste inachevé, heureusement...

Mais elle nous coule un mauvais regard tandis que Roumana se rapproche

de moi.

--Où vas-tu?

--À Palmyre, Tadmor.

--Tadmor, oh! c'est loin...

--Nous y serons au coucher du soleil.

Mais Roumana réfléchit:

--Baghdâd, c'est loin?

--Beaucoup plus loin que Palmyre. Il y a des journées de voyage à

travers le désert. Il faut aller traverser l'Euphrate à Deir-ez-Zôr,

puis descendre le fleuve jusqu'à Baghdâd.

--Mon frère Adib habite Baghdâd, il est parti, il y aura deux années

au petit beïram. Nous n'avons jamais eu de nouvelles. Tu pourras nous

en apporter.

J'essaie de lui faire comprendre l'impossibilité de cette tâche, mais,

vaincue par l'assurance de Roumana, j'acquiesce.

--Tu reviendras?

--Certainement, je repasserai par Djêroûd après-demain et je te ferai

une longue visite.

--On te donnera le _mézé_.

Et Roumana, oubliant la petite Marie, va se mettre à sauter de joie.

Mais le rire étrange d'Abla arrête son élan et nous fait sursauter

toutes deux.

Allons, il faut partir. J'arrache mes mains aux baisers de Roumana. Elle

crie au revoir, au revoir. J'ai déjà quitté la cour aux lilas que

l'écho plus lointain de sa voix me poursuit encore: au revoir...

Mansour, portant religieusement mon manteau et mon kodak, me reconduit

jusqu'à l'auto; Derniers salamalecs et Djêroûd disparaît bientôt.

De nouveau, c'est le steppe. Au tournant de la route, nous crions au

mirage: une nappe d'argent qui brille à droite, là-bas, au pied d'une

colline sableuse. On dirait un lac... C'est un vrai lac d'ailleurs, et

nous le regrettons, tant les illusions ajoutent de beauté aux choses.

À midi, nous atteignons Karyetein, dernier village, dernier point d'eau

avant Palmyre, distante de plus de cent kilomètres. Nous sommes

aussitôt harponnés par le Caïmacan et les notables qui, en redingotes

(et quelles redingotes!) et en tarbouchs, malgré l'écrasante chaleur,

viennent nous haranguer avec une facilité terrifiante pour des gens à

jeun, comme nous. En Orient, dès qu'il passe un étranger, les

notabilités du pays accourent, bellement accoutrées, pour vous

raconter des boniments flatteurs et où vous êtes traités d'Excellence

à toutes les phrases. Cette honnête coutume n'est certes pas

négligeable pour des voyageurs français habitués à être molestés

et houspillés quotidiennement chez eux... Ayant pu déjeuner entre deux

discours, nous repartons une heure plus tard.

Là commence le désert...

Le ciel et les sables, c'est tout...

Le ciel est d'un bleu si profond qu'il en est douloureux et les sables

ocrés ont des éclairs de feu. Nous allons dans l'azur et dans l'or.

Pas un arbre, pas une maison, pas un homme, rien...; si, un renard qui a

fui, épouvanté à l'approche d'êtres vivants. Le désert a de longues

ondulations, et des collines abruptes et des chaînes de montagnes

hautaines... Mais tout cela semble taillé dans du porphyre. Le soleil

se joue des couleurs et crée des nuances inédites. Et je sens peu à

peu qu'un charme étrange m'enveloppe et m'étreint. Je suis heureuse,

je voudrais crier ma joie, je voudrais continuer cette course

fantastique à l'infini, toujours plus loin, toujours plus loin, sans

but, à travers cette immensité qui m'attend et qui m'attire.

Pendant ces heures étouffantes, où l'auto surchauffée volait sur la

piste ardente, pendant que le kramsin nous soufflait au visage son

haleine embrasée et nous recouvrait de sables brûlants, déferlant sur

nous comme les vagues d'une mer démontée, je crois que j'ai vraiment

compris l'appel du désert. Je ne parlais pas, je ne pensais pas, je ne

voyais pas, je me laissais bercer par la voix monotone des sables. Tout

ce que nous avons rencontré, je le vois vaguement, comme en un rêve:

un vieux château ruiné, un khan servant de poste de gendarmerie. Tout

à coup, quelqu'un prononce un nom: «Palmyre!» Alors je sors de ma

torpeur et, avidement, je cherche, je devine, et mon impatience

s'exaspère. Où peut-elle être, la ville étonnante, si jalousement

gardée par le désert? Soudain, devant moi, je distingue une tour. Un

cri s'élève: «Là-bas!»... Voici que d'autres tours surgissent à

nos yeux étonnés, des tombeaux! Il y en a, il y en a.... Un suprême

soubresaut du moteur exténué enlève une dernière côte, nous sommes

au sommet du col, et alors!...

On nous avait bien dit que Palmyre était une ville de marchands et de

nouveaux riches; un archéologue distingué nous avait même prévenus,

avec une grimace de dégoût, que les ruines étaient de «la basse

époque». Comment donc s'attendre au spectacle insensé que nous

ménageaient les dernières lueurs du jour?... Des champs de colonnades

et d'arceaux s'étendent partout où fouillent les regards. Les marbres

et les granits, amoureusement dorés par des milliers de jours lumineux

et d'audacieux soleils, ont gardé dans leurs veines de pierre le

rayonnement de ces heures mortes et nous restituent ce soir toute la

clarté que les temps ont incrustée en eux. Ils sont nimbés de topaze,

comme les toiles de Raphaël ou du Titien sont couvertes d'une patine

chaude qui ajoute à leur beauté actuelle le charme du passé. De la

basse époque! peut-être... Mais quand le couchant embrase ce squelette

déchiqueté de ville fabuleuse ensevelie dans les sables roses du

désert, quand les flammes du soleil à l'agonie lèchent et dévorent

les ruines comme si un incendie gigantesque s'abattait sur elles, alors

on ne pense plus à l'époque haute ou basse, mais on admire et on se

tait... Puis le rideau tombe brusquement sur la féerie et nous entrons

à Palmyre avec la nuit.

Nous sommes reçus par un officier français, chef du Contrôle

bédouin, car nous avons des troupes à Palmyre... L'accueil est

vraiment charmant: visiteurs d'un jour, nous sommes les bienvenus comme

des amis longuement attendus. Il y a aussi une Française à Palmyre: la

femme d'un capitaine, qui n'a point redouté l'isolement du désert, et

sa présence se trahit par la disposition des coussins et des tapis, par

l'ordonnance du menu, par les fleurs qui parent la table. Toute la

garnison est réunie ce soir-là: il y a des officiers méharistes et

des aviateurs, une douzaine environ, tous gais, tous pleins d'entrain,

si bien «de chez nous»...

Après le dîner nous montons sur le toit pour essayer de voir les

ruines, mais la lune ne se lèvera que beaucoup plus tard: seul le

saphir du ciel est pailleté d'étoiles.

Soudain la nuit s'anime... les aviateurs vont regagner leur escadrille

et les méharistes leur grand quartier... des cris... des appels... des

voix jeunes et claires... des burnous blancs qui flottent et

s'agitent... bruit de moteurs... le silence graduellement retombe.

Palmyre, 20 avril.

Je n'ai pu dormir, l'air était lourd. J'ai pensé à Roumana, et j'ai

comparé nos deux vies avec un frisson d'épouvante.

Au matin, nous descendons au camp d'aviation, en dehors de la ville. Le

jour a peuplé les ruines et nous croisons des troupes d'enfants et de

femmes.

Le Bréguet où je vais monter brille comme un bibelot de luxe. Encore

quelques instants et j'aurai reçu le baptême de l'air, au cœur des

sables, en plein désert. Pas l'ombre d'une émotion, sinon une

curiosité que l'attente intensifie jusqu'au paroxysme. Je m'engouffre

dans une vaste combinaison fourrée où je disparais, j'enfonce avec

difficulté ma tête dans un casque de cuir, je m'applique sur les yeux

une paire de solides lunettes. Je suis parée, en avant, et je me hisse

avec peine dans la carlingue où le pilote est déjà installé. Le

moteur, poussé à fond, rugit, formidable, et demandant grâce avec

menace! Les oreilles sont remplies d'un bourdonnement qui

croît.--«Coupé, contact, coupé!»--L'avion a bougé, il bouge... Les

mécaniciens retiennent encore les ailes, ils les lâchent.

Nous décollons. Sur le sable roux nous glissons de plus en plus vite,

les ailes de l'hélice s'enfièvrent, l'air nous pique le visage. Le sol

se dérobe. Nous conquérons le ciel. Nous montons. Le vent de la course

et le vrombissement du moteur ouatent nos sensations et nous retranchent

de la terre. Et voici que Palmyre apparaît dans sa gloire. Nous

survolons le camp d'aviation, les uniformes disparaissent, les tentes et

les hangars s'aplatissent. Un virage nous amène au-dessus des ruines.

Quelle étrange vision que celle de ces deux Palmyre! la nouvelle, la

moderne, née à l'ombre de l'aïeule. C'est l'histoire de deux pays, de

deux races, de deux mondes que cette liaison du passé et de l'avenir.

Aucun des voyageurs qui nous ont précédés n'a eu cette rare

jouissance d'assister à la résurrection d'un peuple mort et de voir

refleurir les ruines.

Nos trois couleurs flottent sur l'antique Tadmor, le «lieu des palmes»

de la Bible, la Reine du désert visitée par Adrien, la Palmyre

d'Odénath et de Zénobie.

Le plan de la ville apparaît dans sa simplicité magnifique, nous

volons d'abord au-dessus du Temple du Soleil, gigantesque carré

croulant, ayant encore une façade, mais dont l'intérieur est divisé

en alvéoles. Les Arabes minant sourdement la terre, comme des termites,

y ont entassé leurs rudiments de huttes blanchâtres et, d'en haut, on

dirait une fourmilière à demi éventrée. Nous suivons une grande

colonnade. Les sables s'ouvrent pour laisser passer des arcades, des

portiques fléchissants, des tétrapyles bouleversés, des restes de

remparts, des péristyles blessés à mort, et des pierres!... des

steppes de décombres. Mais surtout il y a les colonnes! Elles sont

légion. Tantôt elles se rassemblent en forêt, serrant leurs troncs de

pierre et élevant leurs têtes découronnées; tantôt, elles se

cherchent et se suivent en files, gravement; tantôt nouant des rondes

capricieuses et aériennes, elles dansent en cercle; tantôt, au

contraire, elles s'écartent, farouches, et semblent pleurer dans

l'isolement leur grandeur perdue. Palmyre secoue peu à peu son linceul

et laisse percer ses ossements mutilés et ses doigts décharnés. Nous

montons toujours. Les ruines deviennent régulières, symétriques et

laides, découpées en puzzle. Nous volons au-dessus du château arabe

qui profile au Nord ses murailles démantelées dont la pourpre et l'or

grincent sur le ciel bleu. Nous allons plus loin... La mince bordure

verte de l'oasis disparaît, rongée par l'insatiable terre rousse, nous

surmontons les montagnes chauves qui défendent Palmyre du côté de la

vallée des Tombeaux et, après un rapide virage, nous fuyons vers le

désert, le vrai désert _via_ Baghdâd!

Nous rentrons... La terre court à nous. Mais nous allons nous écraser

comme un fruit trop mûr! Arrêtez! c'est fou: une seconde, et nous ne

serons plus que lambeaux de toile et de fer!... Une seconde!... L'avion

effleure le sol, le rase, le flaire, et se pose enfin comme une grande

libellule docile. Nous avons atterri.

Après un déjeuner très agréable à la section méhariste (les forces

militaires de Palmyre se disputant aimablement le plaisir de nous

héberger), nous partons pour les ruines dès que l'approche du soir

tamise la chaleur. Nous allons d'abord au Temple du Soleil, par ce qui

fut autrefois un escalier monumental et qui n'est plus que poussières.

Dans la grande cour carrée, c'est un enchevêtrement, une confusion de

misérables cases qui se sont emparées de pierres antiques comme d'une

belle proie. Des colonnes sortent des maisons, d'autres servent d'appui.

Au centre du village s'élève le sanctuaire du temple, aujourd'hui

mosquée. Sur le portail de la cella, un grand aigle de marbre déploie

ses ailes frémissantes et ouvre des serres acérées. C'est l'heure de

la prière; sur des nattes minables, une douzaine de pelés et de tondus

récitent leurs souras avec componction. Us se prosternent, se lèvent,

se balancent en cadence. Nous devons attendre qu'ils aient fini leurs

dévotions et leur gymnastique suédoise. Nous montons alors un

simili-escalier qui nous conduit au toit le plus élevé. De là, la vue

embrasse les murailles encore hautes, le temple et le village. Un des

fidèles qui nous a servi de guide nous parle avec volubilité: le nom

de Belkîs revient plusieurs fois, Belkîs! Palmyre!

Quels temps revivons-nous?

Nous flânons à l'aventure.

Certes, aucune des colonnes qui nous entourent ne nous exalte comme les

six colonnes du temple de Jupiter à Baalbeck que les siècles,

respectueux de leur beauté, ont seules épargnées sur des centaines

d'autres. Mais est-ce une raison pour préférer Baalbeck à Palmyre?

C'est une sotte manie que celle de comparer toujours. Cela suppose un

esprit assez obtus pour n'avoir qu'un seul idéal, assez étroit pour

vouloir tout y ramener, assez aveugle pour refuser d'admirer ailleurs.

Baalbeck, c'est la pureté des lignes, l'harmonie et la divine mesure.

Palmyre, c'est la force, l'étonnement, l'extraordinaire.

Ce que nous admirons ici, c'est moins l'art grec à sa décadence,

l'abus des statues, la profusion des détails (quels chefs-d'œuvre

cependant dans ces guirlandes, ces pampres, ces bouquets, ces épis qui

dentellent la pierre et semblent frissonner sous la brise!) que

l'excentricité du lieu où Palmyre a surgi. Au sein des mers de sable,

elle est la source désaltérante, la bienheureuse halte des lentes

caravanes venues des bords de l'Euphrate. Loin de l'univers, voici

qu'affluent à ses palais et à ses temples les richesses du monde: les

marbres d'Égypte, les granits d'Hassouan, les bois de santal, les

mosaïques persanes.

Et bien plus prodigieuse encore que sa naissance est sa vie. Je me

rappelle l'incroyable aventure: une femme soulevant Palmyre contre Rome,

la marche victorieuse en Égypte et en Asie Mineure; les désastres

d'Antioche et d'Emèse et la fuite éperdue vers la capitale, dernier

asile, le retour douloureux des troupes vaincues sous les arcs

triomphaux. Ils rentrent la tête basse, sous les colonnades roses, les

lourds cavaliers palmyréniens bardés de fer, les archers de

l'Osrohène, les guerriers arabes et scythes talonnés par la cavalerie

légère d'Aurélien qui accourt à bride abattue. L'empereur, pour

éviter le siège, propose la reddition, promettant d'épargner la

reine. Et la réponse fameuse de Zénobie me revient à la mémoire:

«Personne avant toi n'avait fait, par écrit, une telle demande. À la

guerre, on n'obtient rien que par le courage...»

Alors Palmyre disparaît du monde.

Mais cela est bien vieux! L'histoire actuelle est autrement captivante.

En octobre 1921, les premiers contingents français arrivent à Palmyre.

La ville, délaissée par le gouvernement turc, qui avait d'autres soins

plus pressants, était livrée au bon plaisir des Bédouins. Ceux-ci, en

effet, en toute impunité, razziaient les troupeaux, attaquaient les

caravanes, pillaient les récoltes, imposaient les villages et rendaient

la vie impossible aux malheureux sédentaires.

L'installation de nos troupes change la situation: la compagnie

méhariste fait la police du désert, poursuivant les rezzous, arrêtant

les pillards, exécutant d'étonnantes randonnées qui stupéfient les

Bédouins. Ces jours-ci, cent cinquante méharistes sont partis dans le

Wadi el Miah, pour surveiller les points d'eau, se dirigeant ensuite

vers Abou Kemal, sur l'Euphrate, à des centaines de kilomètres de

Palmyre!

Les Bréguet opèrent des raids prodigieux au-dessus des étendues

désolées du Hamad, reconnaissant le terrain, contrôlant les

déplacements des tribus, exerçant un prestige inouï sur l'imagination

bédouine.

Alors, timidement, chétivement, Palmyre revient à la vie: des écoles

s'ouvrent, un dispensaire se crée, des tournées médicales

s'organisent, à la grande surprise des nomades, qui vénèrent de plus

en plus le _hakim_ (médecin), des caravanes jalonnent de nouveau la

route de l'Euphrate, les villages respirent, les habitants reprennent

goût à cultiver leurs terres dans la sécurité du lendemain et

désensablent les puits...

Les officiers se donnent à leur tâche pleinement et de toute leur

jeunesse. L'un d'eux me disait: «Nous tendrons toute notre

intelligence, toute notre énergie et tout notre dévouement pour que le

drapeau de la France soit respecté et aimé dans ce pays!»

Ce soir, à l'escadrille, nous sommes réunis, pour la dernière fois,

à la petite garnison. Nous dînons sous la tente et c'est un tableau

saisissant, presque irréel: les uniformes blancs luisent sous la

lumière électrique et la table est chargée de gâteries exquises: des

flans au caramel, des tartes, des beignets aux ananas. Les aviateurs

nous font les honneurs de leur «home». Ingénieux et artistes, ils ont

transformé leurs tentes avec des tapis persans, des coussins de soie

vive, des divans, des kelims; leur coquetterie a surtout visé

l'éclairage (l'escadrille ayant créé une source d'énergie

électrique) et la fantaisie des abat-jour rivalise avec le pittoresque.

Seulement... seulement quelquefois un coup de kramsin détruit et balaye

les maisons de toile...

Autour du camp, c'est le silence de la nuit divine qui nous apporte un

parfum indéfinissable, le parfum du désert: il a passé sur les sables

tiédis et sur les buissons gris d'herbes aromatiques achevant de

mourir, il vient de loin, de très loin, d'où nous voulons qu'il

vienne. Et je songe aux paroles si émouvantes dans leur simplicité que

j'ai entendues tout à l'heure en considérant tour à tour les vedettes

du désert, sentinelles avancées de nos troupes de Syrie, et

l'immensité mouvante et traîtresse qui les guette dans ses replis

tortueux et dans ses sables brûlants, sans eau et sans vie...

Départ de Palmyre,

20 avril, 3 heures du matin.

Nous partons. Un mince croissant de lune strie d'argent la tristesse des

ruines, des lames brillantes frôlent la terre rose. Nous partons. Je

suis lasse au moral et au physique, car, s'il est une heure douloureuse

entre toutes, c'est celle du départ et cependant il faut toujours finir

par là! C'est l'heure où les réalités et les beautés vécues

s'effacent et s'embrument, l'heure où nous ne pouvons même pas

recourir à nos souvenirs, puisque le présent mort n'est pas encore

devenu le passé vivant qui réconforte... Et si le départ est

définitif, éternel? Dire adieu à des lieux aimés où l'on ne devra

plus jamais revenir! Cet irrévocable est pire que tout.

Palmyre a disparu.

Alors l'enchantement cesse. Après toutes les choses ardemment

désirées et obtenues, il y a un moment de détente où l'esprit se

libère de sa volontaire obsession.

Pendant trois jours, je n'ai eu qu'une idée, qu'une pensée, qu'un

bonheur: Palmyre. Maintenant je suis libre et je me donne la permission

de rêver à ma petite Roumana, je me promets d'employer mieux le temps

que je vais passer avec elle.

Vers onze heures les jardins de Djêroûd sont en vue. Comme le vert est

une belle couleur! Je ne croyais pas tant aimer les arbres. Et de l'eau!

Il y a de l'eau! de la vraie eau qui coule et qui chante et qui bondit

et qui cascatelle et qui se donne un mal inouï pour nous faire plaisir.

Bien vite je me fais conduire chez Mansour. Voici l'entrée, voici la

cour aux lilas. Personne. Un murmure de voix me guide et je me dirige

seule vers la grande salle où j'ai été reçue l'autre jour, en

appelant Roumana. Une porte s'ouvre et je reste stupéfaite. Est-ce bien

là la jolie enfant sauvage que j'ai quittée avant-hier? Pour me faire

honneur, elle a revêtu une robe de Paris. Elle se croit très belle,

sans doute, et moi j'hésite à la reconnaître... C'est une robe de

forme démodée, datant d'au moins dix ans, et dix ans cela compte

encore plus dans la vie d'une robe que dans celle d'une femme! Sa taille

est contrainte dans un corsage étriqué et court, la jupe trop longue

tire sur les hanches pleines et entrave la marche, les manches,--c'est

ce qu'il y a de plus réussi, les manches!--ballonnées, soufflées,

volumineuses, monstrueuses, elles remontent jusqu'aux oreilles,

torturant les bras ambrés. Et la couleur!... Elle aussi a été à la

mode, elle oscille entre un puce unique et un kaki ahurissant: c'est la

couleur la moins recommandée pour mettre en valeur le teint doré de la

petite Arabe.

Malgré moi, une autre Roumana, toute de mon imagination, prend la place

de celle-ci. Je l'habille d'un vieux costume de son pays. Je la vois si

bien parée du large pantalon bouffant de soie diaphane, avec la

_koumbaz_ aux ors verts et rouges dont les deux pans de devant se

drapent en ceinture, et dont les manches, fendues depuis le coude,

glissent jusqu'à terre. Je vois si bien sa tête brune entourée d'une

_cherbé_ aux éclats de béryl, et ses petites chevilles et ses

poignets chargés d'anneaux massifs. Je la vois si bien devant un palais

merveilleux, comme celui d'Asad Pacha, à Damas, peut-être; couchée

sur le perron couvert de tapis précieux, et regardant rêveusement les

fleurs de jasmin et d'ibiscus suivre les méandres de la _mastaba_,

grande vasque de marbre blanc qu'étoilent de fins canaux où l'eau

s'égare: on y jette des pétales et ils s'en vont comme des papillons

fragiles...

Mais Roumana, la vraie, quête des compliments et je dois m'extasier sur

cette ridicule toilette. Ce que ce malheureux «_kêtîr kouaïyis_!»

m'aura rendu de services! presque autant que «_goddam_» à Figaro.

Roumana paraît enchantée de me revoir. Heureusement elle a oublié son

frère Adib et les nouvelles que j'avais mission de rapporter. Pour

l'instant, elle est tourmentée par l'idée de me faire entrer, le plus

vite possible, dans la maison. Je me laisse faire en riant, mais ne peux

réprimer un mouvement de mauvaise humeur en constatant que le

Tout-Djêroûd élégant y est déjà réuni. Pas moyen d'être

tranquille une seconde dans cet Orient, on est toujours en

représentation avec mille spectateurs tenaces, suspendus à vos

basques, et qui ne les lâchent pas!...

Du groupe de jeunes et vieilles femmes, Abla se détache et fonce sur

moi en multipliant les salamalecs mielleux. Une table basse est dressée

au milieu de la chambre. Elle porte le mézé, et c'est une nature morte

éblouissante...

Une agglomération de plats pour poupées garnis de mets qui flattent

les yeux, sinon le goût!... Il y a des régiments de bananes courtes et

trapues tachetées de brun, des abricots de Damas, juteux et engageants,

des citrons doux d'Antioche et des œufs caparaçonnés de rouge... Il y

a des nèfles jaune orangé aux teintes de pastel et des amandes dans

leurs coques fraîches... Il y a de jeunes laitues et des pistaches

salées, du cresson encore vaseux et des concombres laiteux... Les

melons verts de Safed voisinent avec les melons d'eau aux chairs

attendrissantes, fondant sous le regard, et les figues joufflues avec

les noires olives. Un rayon de soleil se baigne dans une jatte de

mélasse blonde. Quelle macédoine de couleurs!... Les roses panachés

des radis, le vert des loukoums à la verveine ou à la menthe, les

bigarrures des nougats, les gemmes des confitures de fleurs, toutes ces

nuances dégradées et chaudes s'unissent sans se nuire. Des pains

arabes, plats comme des serviettes, et flasques, et mous, s'amassent,

par paquets, tandis que des petits morceaux d'agneau, lardés de gras de

queue, empilés aux quatre coins de la table, dégagent une odeur

inquiétante...

Les pâtisseries arabes se désagrègent à la chaleur et nous livrent

enfin le secret de leur énigmatique et effrayante structure... Des

galettes de _kamreddin_ pleurent dans un coin des larmes vermeilles et

surtout, surtout, entre un plat de truffes du désert embaumant l'oignon

et un ravier d'intestins d'animaux, règne le _méchoui_, le mouton

grillé tout entier, festin royal, sur lequel s'acharnent des mouches

bleues, qui nous ont précédées... hélas!

Cependant tout le monde goûte et toutes les mains se plongent dans tous

les plats, y ajoutant parfois un soupçon de henneh, ce qui met une note

de couleur locale supplémentaire, et dont on se passerait volontiers.

Les puits profonds et mystérieux des bouches édentées engloutissent

avec fracas les gâteaux ruisselants... Tandis que les jeunes dents aux

éblouissements perlés (parce que jamais une brosse ne les toucha)

croquent sans discontinuer les pistaches et les amandes: cric... crac...

cric... crac...

Roumana est distraite; sur son visage enfantin il y a les marques d'une

préoccupation grave. D'ailleurs, sans me pousser à la consommation,

dès que j'ai goûté quelques plats (avec un judicieux discernement),

elle m'entraîne vers un divan... Aujourd'hui c'est elle qui interroge

et les questions se précipitent sur ses lèvres, questions décousues

et étranges qui m'étonnent. Est-ce que par hasard elle aurait

réfléchi et comparé son existence à la mienne, cette petite fille à

laquelle j'attribuais une âme d'oiseau.

--Tu habites Bârîs (Paris). Oh! Bârîs (et un long soupir l'agite),

comme ce doit être beau!...

--Sans doute, mais j'aime aussi infiniment tes villes d'Orient: ainsi

Damas, tu connais un peu Damas puisque tu y as passé deux ans, quelle

merveille!

--C'est beau, Damas: le soir, après le coucher du soleil, j'allais avec

mes amies me promener en _arabiyé_, au bord de l'eau, nous allions

jusqu'au cimetière. Là, nous mangions des choses sucrées, nous

causions.

--Et de quoi parliez-vous?

--Nous parlions de la robe de Fatimah qui venait d'arriver de là-bas,

du dernier mézé de Maryam, du mariage de Doua et comment Ali (celui

qui l'avait achetée) avait dû répudier une de ses femmes pour

l'épouser.

--Est-ce qu'à Djêroûd les hommes ont plusieurs femmes?

--Tous au moins deux et beaucoup trois ou quatre.

En France on sourit quand on parle de la polygamie, en assurant que

c'est passé de mode. Dans les hautes classes de la société,

peut-être les mœurs se sont-elles transformées à notre contact

direct. Les grandes familles européanisées de Constantinople, du

Caire, de Beyrouth nous donnent le change. Ainsi avons-nous pu croire à

une évolution féministe en Orient. Il n'en est rien, et voici qu'une

petite musulmane, de condition moyenne, m'apporte un témoignage

diamétralement opposé. Et le village de Djêroûd n'est pas une

exception. Pourquoi celui-là seul aurait-il gardé les traditions de

Mahomet? Non, dans toutes les campagnes et les bourgs de Syrie, la

polygamie continue d'exister, et la femme continue à être traitée en

bête de somme ou en animal de plaisir, suivant le caprice de son

maître. Et qu'on ne hausse pas les épaules en répétant qu'elles sont

habituées à cet état de choses et vivent en bonne intelligence avec

leurs rivales... J'ai vu un éclair de haine dans les yeux d'Abla, quand

Roumana causait avec moi depuis quelques instants. Comme elle devait la

détester, quand Mansour lui murmurait des paroles d'amour et quand la

joie illuminait son jeune et beau visage, puisqu'elle ne pouvait même

pas supporter que moi,--l'hôte d'un jour,--je m'intéresse tant à

elle! Passer sa vie entière à côté d'une créature aigrie par l'âge

et jalouse, jalouse de tous ses instincts sensuels déchaînés...

Je ne veux pas parler à Roumana de la présence d'Abla, je sens que ma

curiosité lui ouvrirait des horizons nouveaux et qui doivent être à

jamais fermés pour elle. Déjà elle me demande: «--À Bârîs tu

connais tes maris avant de les épouser?»--Est-ce que Roumana croit par

hasard que Paris c'est le contraire de Djêroûd et que les femmes y ont

plusieurs maris!

Je m'empresse de lui expliquer que les jeunes filles voient en effet des

jeunes gens parmi lesquels elles trouveront un mari plus tard, mais rien

qu'un seul (ce qui est déjà malaisé pour un grand nombre!).

Nous voilà parties sur le mariage...

Le système dotal la chiffonne surtout:

--C'est les femmes qui achètent son mari, alors, parce qu'il est avare

(un temps d'arrêt) ou trop pauvre. Pourquoi si elles apportent l'argent

il n'en a qu'une?...

Voilà les Français en mauvaise posture et je ne sais trop comment les

tirer de ce pas difficile. Pas moyen de discuter avec un esprit simple

et droit, qui ne retient que l'apparence des choses, et auquel un seul

fait s'impose: les Français sont payés et les Arabes payent...

Heureusement que les questions pullulent et s'emmêlent.

Je lui raconte d'abord la vie des petites filles à l'école, qui

rappelle la sienne par bien des côtés. L'égalité des hommes et des

femmes dans le travail lui est une révélation: qu'il y ait des jeunes

filles qui se consacrent aux mêmes études que les jeunes gens, suivent

les mêmes cours, choisissent les mêmes carrières, cela dépasse ce

qu'elle avait pu imaginer... Il y a de la terreur dans ses grands yeux

inquiets et je me hâte de changer de conversation. Je lui fais dire, à

mon tour, l'emploi des longues journées soporifiques: les siestes dans

l'ombre des pièces closes, les visites des amies mâchonnant du

_loukoum_ ou du _kêbâb_[1], les prières murmurées quand pleure le

muezzin, les rares événements bénis de la vie stagnante: la saison

des pluies, le passage des caravanes, les premières neiges, et surtout

l'uniformité des heures passées à contempler les volutes bleues des

fumées de cigarettes ou les tuyaux de narghilés.

Jamais une promenade, jamais un visage nouveau, c'est l'éternel

recommencement des mêmes ennuis légers et des mêmes bonheurs

monotones.

Roumana cependant est plus cultivée que toutes ses amies ensemble: elle

lit l'arabe et le turc. Je lui promets de lui envoyer des livres

français.

--Tu me donneras aussi un autographe?

--Un autographe?

--Oui, un autographe avec ta figure dessus.

--Ma photographie? Certainement. Qu'est-ce que tu fais encore?

--Je brode des coussins.

Elle va me chercher un carré de soie où des fleurs chimériques

moelleusement s'enchevêtrent. Je m'extasie:

--Sais-tu que je serais bien incapable d'en faire autant? (ce qui est

vrai!)

Elle sourit avec mélancolie.

--Tu fais autre chose.

--Je suis sûre que tu aimes la poésie. Récite-moi quelque chose,

veux-tu?

Sans se faire prier (la timidité est un défaut... ou une qualité

inconnue ici), elle commence:

--Puisqu'Ech Châm (Damas) t'a plu, je te dirai ce que c'est qu'Ech

Châm.

Et la voix égrène les mots chantants.

De même que l'écriture arabe a déjà dans le dessin de ses

caractères toute l'harmonie et la délicatesse d'une frise ornementale,

de même la langue arabe est une musique exquise qui charme même ceux

qui l'ignorent, comme l'air accompagnant les chansons dont les paroles

nous sont inconnues.

Le ton, bas d'abord, s'est graduellement élevé et domine maintenant le

vacarme des piaillements féminins. La salle devient muette. Mais Abla

furibonde,--est-elle jalouse de la poésie cette fois?--a renversé son

verre de _khouchaf_ et l'écume à la bouche, les yeux torves, elle

vocifère, le souffle étranglé par la colère. Elle est effrayante à

voir. Et ce qu'elle dit doit être encore plus effrayant, car les femmes

ont des mines consternées et un ou deux nez chafouins reniflent dans ma

direction. Quelques-unes, des plus jeunes, l'entourent et essayent de

l'entraîner dehors. Salma gesticule d'une façon expressive et

indignée, un trio de vieilles chenues glapit sans arrêt, sur le ton

d'une plaintive mélopée: «_Ouskout_! _Ouskout_!» (Tais-toi!

tais-toi.)

Enfin Abla, secouant les femmes agrippées à sa robe, comme les chiens

à la gorge d'un cerf traqué, s'élance hors de la chambre, la

démarche contractée. Pendant tout ce tumulte, Roumana est restée

impassible, sans un mouvement, le teint un peu plus pâle, les yeux un

peu plus grands.

--Qu'a-t-elle dit?

--Rien, me répond-elle d'une voix ferme qui m'interdit d'insister.

Je comprends que la bordée d'injures de l'angélique Abla s'adresse à

moi. Mais pourquoi?

Pour faire diversion je réclame la traduction des vers sur Damas.

--Je l'ai apprise à l'école.

Cette école de Damas est restée pour elle le bonheur perdu!

J'écoute, guettant aux grains rouges de ses lèvres les visions

paradisiaques que son doux accent étranger rend plus proches.

«Tourne-toi où tu voudras à Ech Châm, tu trouveras partout une eau

courante et de l'ombre!...

«Heureux celui dont les jours s'écoulent dans cette contrée où

souffle une brise embaumée...

«Sa boisson du matin et du soir est toujours bonne, le lever et le

coucher du soleil ne lui apportent aucun chagrin...

«Ech Châm est le pays des houris, des perles et des paillettes d'or...

«Je dis aux habitants de la vallée de Chamy: «Que votre sort est

digne d'envie, vous qui habitez des jardins comme ceux de

l'éternité!»

«Donnez-nous un peu de votre eau, nous avons soif et vous êtes à la

source.»

Je me laisse prendre au rythme nonchalant des phrases brèves et,

oubliant le costume de Roumana, je ne vois plus que l'éclat exaltant de

son regard...

Les femmes, repues et gonflées, ont abandonné les restes du mézé aux

enfants et aux chiens. Le soleil baisse. Je cherche ma montre. Mais

Roumana fiévreusement me harcèle: elle m'a montré son pays, il faut

que je lui montre le mien, et impérieusement elle sollicite des vers

«de Bârîs»...

Des vers de Paris! Je ne m'attendais vraiment pas à ça et anxieusement

je laboure ma mémoire. Du Rostand, du Verlaine, du Musset? Autant

réciter du chinois... Je me rappelle quelques vers d'Albert Samain sur

les arbres. Elle n'y comprendra peut-être pas grand'chose, mais je n'ai

pas le choix:

Vastes forêts, forêts magnifiques et fortes,

Quel infaillible instinct nous ramène toujours

Vers vos vieux troncs drapés de mousse de velours

Et vos étroits sentiers feutrés de feuilles mortes?

Vos chênes orgueilleux sont plus durs que le fer;

Dans vos halliers profonds nul soleil ne rayonne;

L'horreur des lieux sacrés au loin vous environne

Et vous vous lamentez aussi haut que la mer?

Quand le vent frais de l'aube aux feuillages circule,

Vous frémissez aux cris de mille oiseaux joyeux,

Et rien n'est plus superbe et plus religieux

Que votre grand silence au fond du crépuscule...

Nobles forêts, forêts d'automne aux feuilles d'or

Avec ce soleil rouge au fond des avenues.

Et ce grand air d'adieu qui flotte aux branches nues

Vers l'étang solitaire où meurt le chant du cor...

Les sourcils serrés, les yeux vagues, le cou tendu, Roumana respire

chaque strophe. Je sens l'effort prodigieux pour donner un sens aux mots

biscornus; évidemment ce pauvre Samain n'a pas de succès. Mais aussi

quelle idée extraordinaire de lui présenter _le Chariot d'or_ en

liberté: c'est comme si j'offrais à un sauvage mourant de soif un vin

généreux dans un flacon bouché à l'émeri! Mais Roumana ne l'entend

pas ainsi, et elle exige des commentaires. Suivent alors une

dissertation sur les forêts en général et une description des forêts

de Fontainebleau et de la Grande-Chartreuse en particulier...

--Et la mer, comment est-ce qu'elle lamente?

Roumana n'a jamais vu la Méditerranée et j'esquisse un cours sur la

mer, à l'usage des commençants.

--Et le crépuscule?

--Ce n'est pas un animal sauvage comme tu le crois, mais une chose

divine que l'Orient ignore. C'est une heure incertaine et diaphane qui

annonce la nuit et regrette le jour...

Je me laisse aller à parler du charme des feux clairs dans les pièces

tièdes, quand on rentre du jardin gercé par l'automne.

Je me rends compte que je suis parfaitement ridicule et la sauce

allongée dont j'accommode Samain, à quelques pas du désert, manque de

sel.

Je rirais volontiers, mais Roumana est sérieuse et enchâsse

précieusement chacune de mes paroles dans son souvenir.

Mansour surgit comme d'une trappe.

Je me lève. Roumana comprend. Souple et féline, elle se courbe à demi

sur mon épaule, des larmes tremblent dans sa voix qui murmure: «Tu

reviendras?»

Je n'ai pas le courage de massacrer son rêve. Et d'ailleurs, qui sait?

_Inch Allah_!... «Oui, Roumana, je reviendrai...»

Et au même instant je donne mon regard d'adieu à ses grands yeux de

gazelle. À pas lents, pour prolonger le départ, nous traversons la

cour. Sur le seuil Roumana, tournée vers son mari, demande quelque

chose avec ardeur, elle se fait plus petite, plus menue... Elle voudrait

sans doute m'accompagner jusqu'à la rue. Mais les traits de Mansour se

durcissent et, sans un mot, il étend son bras en travers de la porte.

Alors, arrêtant Roumana, qui veut me baiser les mains, je l'embrasse,

comme une sœur, je l'embrasse et je m'enfuis. Un gémissement triste...

oh! si triste!... Plus rien...

J'ai au cœur un pressentiment douloureux que ne parvient pas à

dissiper la magie du soir.

Sur le ciel ourlé de grenats défile une caravane de chameaux

décoratifs, solennels et laids... les cris des conducteurs étonnent

seuls le grand silence navré du jour finissant: Yalla! yalla! (en

avant) et la phrase prodigieusement évocatrice d'un roman anglais, lu

autrefois, chante à mes oreilles «Mutter of camel drivers to their

velvet-footed beasts...»

* * * * * * * * * * * *

[Note 1: Petits morceaux d'agneau grillé.]

Paris, 16 juin.

Une lettre de Roumana m'a souhaité la bienvenue en France. Je lui avais

écrit longuement de Syrie, au mois de mai, et voici que la réponse de

Djêroûd continue mon voyage:

«Chère Paule,

« Tu sai combien j'été heureuse en recevant ta chère lettre et

cependant mes yeux ont pleuré en la lisant, alors ma sœur ma dit:

«Tu n'est donc pas contente de la lettre de ta chère Paule? Oh! ma

sœur en chantée car elle ne ma pas oublier, elle ma écrie une lettre

pour que je la lise cent fois par our, mais tu ne peux te figurer chère

Paule...

«La chaleur à Djêroûd est très beaucoup, elle nous donne des

pênes, mais le soleil a froid depuis que tu est parti.

«Chère Paule, je vais te dire, écris moi une longue, longue lettre

pour que je la lise mille et mille fois pour l'apprendre à la fontaine

et pour savoir le Français comme les gentilles Parisiens.

«Salue-moi à ton joli pay car notre pay est une petite village et moi

je suis une petite campagnarde.

«J'ai te prie, chère Paule, corrigé moi toutes mes fauttes et moqué

à mon mal écriture. Toute la famille t'envoie mille amitié. Que ta

vie soit heureuse et béni.

«ROUMANA.»

Sur la route de Palmyre · 第 7 / 12 题