IMPRIMEURS-ÉDITEURS--8, RUE GARANCIÈRE, 6e

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_6e édition_

[Figure 01: LA GRANDE COLONNADE CONDUISANT

AU TEMPLE DU SOLEIL.]

_À_

_MADEMOISELLE PAULE BORDEAUX_

Chantilly, 5 octobre 1923.

_Chère mademoiselle_,

_Je viens de relire vos pages écrites_ Sur la route de Palmyre, _par

une triste soirée d'octobre où le vent chasse la pluie en rafales sur

les massifs de ce beau parc de Chantilly, touché déjà par l'automne.

Cette lecture m'a ramené vers Beyrouth, le Liban, Damas, tout ce bord

d'Orient que vous évoquez dans un coloris si juste. Vous n'étiez pas

née, à l'époque, déjà si lointaine, où je visitais cette lumineuse

et douce Syrie, et je la retrouve dans vos descriptions, telle que je

l'ai quittée. J'ai revu ses villes aux rues étroites, où de longs

coins d'ombre sont brusquement traversés de coulées de lumière, leurs

boutiques où des loques innommables alternent avec des soies

précieuses, des tapis anciens, des cuivres ciselés, et autour de ces

villes, ces campagnes toutes verdoyantes au printemps de frais jardins

ombreux, qu'arrosent des eaux courantes,--puis aussitôt les vastes

solitudes désertiques, et là-bas les cèdres sur les montagnes et la

neige. Il y a pourtant une différence entre mes souvenirs et vos

impressions; ces solitudes, vous les avez traversées en automobile,

tandis que le cheval était, voici trente ans, le seul moyen de

locomotion. Je vous ai envié la rapide machine qui vous a permis de

gagner Palmyre, demeurée pour moi inaccessible. Enviez à vos

prédécesseurs la lenteur des étapes qui les mettait en communion plus

intime avec le paysage. Enviez-leur la joie physique de ces randonnées

dans la fraîche allégresse du matin et ces sommeils sous la tente qui

leur faisaient sentir davantage la séparation d'avec la vie civilisée!

Il est vrai que vous avez connu une extraordinaire impression, dont vos

aînés d'il y a trente ans ne rêvaient même pas, celle de survoler en

avion cette Palmyre dont le nom seul vous faisait battre le cœur de

désir. Que vous avez justement noté aussi cette magique attirance, cet

appel de certaines villes et de certains pays, rien qu'à entendre et à

se répéter les syllabes qui les désignent! Il n'arrive pas toujours,

quoi qu'en dise votre jeunesse, que ces rêves se transforment «en une

réédité plus belle encore». Ce fut le cas pour vous, et vous avez

vraiment vécu une heure incomparable en planant au-dessus de ces

gigantesques colonnades, de ces temples croulants, de ces péristyles

blessés à mort, de ces steppes de décombres, comme vous dites. Toute

l'histoire de Zénobie, l'étonnante reine qui osa défier Rome,

s'animait pour vous, et sa marche sur l'Égypte, et sa défaite, puis

l'immense et tragique abandon de sa capitale, jusqu'à ce qu'au

dix-septième siècle ces ruines fussent enfin retrouvées, et voici que

nos soldats viennent en 1921 de sauver du pillage leurs habitants

rançonnés par les Bédouins! Ce raccourci de siècles, saisi d'un coup

d'œil au ronflement du moteur qui vous emportait à travers l'espace

libre, toujours plus haut, quelle vision à ne jamais l'oublier!_

_Laissez-moi vous louer particulièrement--et cette vision d'histoire

m'y amène aussitôt--d'avoir compris cette grande loi de la

littérature de voyage, que la description des sites doit s'achever par

une évocation du drame humain. L'écrivain le plus habile n'est qu'un

peintre de nature morte, si des personnages ne se mêlent pas à ses

paysages. J'ajouterai qu'à mon sens, ces personnages ne doivent pas

seulement appartenir au passé. Quelque effort que nous fassions, et en

dépit d'un mot célèbre de Michelet, nous ne parvenons guère, quand

il s'agit des gens d'autrefois, qu'à ressusciter des fantômes. Certes

ils vont et viennent dans le champ de notre imagination, ils nous

émeuvent, ils nous hantent, mais trop d'éléments demeurent pour nous

impénétrables dans leur intelligence et dans leur sensibilité. Gœthe

disait dans une de ces formules ramassées auxquelles il excellait: «Le

présent a tous les droits.» Il a surtout cette puissance qu'il est

chargé d'avenir. En même temps qu'il émeut notre sensibilité, il

suscite devant notre intelligence des problèmes auxquels nous sommes

mêlés, car la planète aujourd'hui est tellement travaillée par la

civilisation,--ou du moins ce que nous appelons de ce terme--qu'aucun

point sur le globe n'est totalement étranger à notre vie, à plus

forte raison quand le voyageur se trouve dans une de ces contrées,

comme la Syrie, qui sont des frontières d'idées et de mœurs, si l'on

peut dire. Vous avez esquissé, dans ces pages qui pourraient aussi

s'appeler_ Roumana, _une silhouette saisissante d'une jeune femme

musulmane élevée deux ans à Damas, dans une école française. Elle a

appris notre langue à moitié, deviné à moitié nos habitudes, nos

façons de sentir et de penser. Puis on l'a mariée avec un musulman,

riche propriétaire qui la fait vivre dans un village arabe. Comment

cette fine et jolie créature,--elle a dix-neuf ans,--suscite la

jalousie de «l'autre femme de son monsieur» ainsi qu'elle dit dans son

mauvais français, plus âgée qu'elle et plus sauvage,--sa nostalgie

enfantine d'un Paris à la fois réel et imaginaire,--sa grâce

pathétique dans un intérieur paradoxal où une armoire à glace en

imitation d'acajou pose sur un rouge tapis de Tebris semé de fleurs

prodigieuses,--et, pour finir, la haine secrète entre les deux épouses

aboutissant à un meurtre, celui de l'enfant de Roumana, et au suicide

de celle-ci,--c'est toute une tragédie que vous contez, très

simplement, mais avec une délicatesse d'autant plus pénétrante que

vous appuyez moins. Autre loi de la littérature de voyage, quand elle

aboutit à la nouvelle: le narrateur doit nous donner une impression de

mystère, de chose devinée plutôt que connue, s'il veut obtenir la

crédibilité, cette vertu essentielle de tout récit. Étant un

voyageur, il n'a fait que traverser le pays, que coudoyer, que frôler

ses hôtes de quelques jours. Il n'en a qu'une de ces demi-connaissances

qui s'achèvent dans l'imagination et restent quand même incertaines.

De cette poésie de l'énigme exotique, notre admirable Loti a

imprégné toute son œuvre. Que votre Roumana m'ait fait songer à ses

héroïnes, puis-je vous dire mieux combien je l'ai aimée?_

_Et je voudrais aussi reprendre le mot que j'employais tout à l'heure

et vous parler des problèmes que soulève cette aventure de la pauvre

fille: est-ce un bienfait d'apporter à ces créatures primitives une

éducation de raffinement lorsqu'on ne peut changer leur sort? Voilà un

de ces problèmes et que vous n'avez pas tenté de résoudre, ce dont il

faut savoir gré à l'artiste littéraire qui évidemment, est innée en

vous. Vous n'avez pas chargé votre libre et touchant journal de route

des dissertations féministes ou anti-féministes qu'une telle question

enveloppe. Notre rôle, à nous conteurs, se trouve là: recueillir des

faits qui incitent à penser, mais les maintenir dans le concret, dans

le vivant. Continuez à écrire de la sorte, et je vous promets un beau

et riche développement du don que vous avez hérité de l'excellent

romancier qu'est votre père. Vous savez combien je l'estime et l'aime.

C'est vous dire la joie que m'a causée la lecture de ce morceau de

début, qui a déjà des touches de maître._

_Trouvez ici, chère mademoiselle Paule, tous les vœux de succès et

surtout de bon travail, de votre affectionné_

Sur la route de Palmyre · 第 6 / 12 题