Si ce dernier type d'appareil collecteur n'est pas de tous le plus

parfait, eu égard à la somme de travail produit, il a l'avantage de

fournir la transition à celui qui réalise l'adaptation la plus parfaite.

La brosse tibiale de l'Anthophore mène à la corbeille de l'Abeille

sociale (fig. 117). Cette brosse perd tous ses poils et se creuse; les

deux bords de la surface dénudée restent garnis d'une rangée de longs

cils. Une pâte faite de pollen et de miel pétris n'eût pu s'intercaler

entre les poils d'une brosse. Cette pâte adhère très bien au fond lisse

de la corbeille. Il y a sans doute quelque avantage à ce que cette

mixture soit faite au moment même de la récolte, puisqu'elle s'opère en

tout cas, et à l'entrée de la cellule, chez l'Abeille solitaire.

Probablement l'économie du temps est-elle la raison principale. Le

premier article des tarses perd aussi ses longs poils; il devient

impropre à se charger de pollen; il n'est plus qu'un instrument de

raclage, de nettoyage, par sa face interne: il devient même, chez

l'Abeille domestique, une véritable étrille, à rangées régulières de

courtes épines. L'appareil collecteur a atteint son plus haut degré de

perfection, et l'hyménoptère récoltant le dernier terme de son

adaptation.

On voit ainsi, à mesure qu'on s'éloigne des Abeilles inférieures,

l'étendue de la brosse se réduire, les poils collecteurs quitter

successivement le métathorax, les hanches, les fémurs. Ils diminuent

aussi d'autre part sur la face externe du premier article des tarses. En

sorte que le perfectionnement de l'Abeille est le résultat d'une

tendance manifeste à la localisation des poils collecteurs dans la

région moyenne des pattes postérieures, dans le tibia.

Ces gradations permettent de se faire une idée de ce que purent être les

premières Abeilles, qui commencèrent à renoncer au procédé primitif et

imparfait de récolte conservé par les Prosopis jusqu'à l'époque

actuelle, l'ingurgitation. Les formes les plus velues, parmi des espèces

à peu près glabres, comme les Prosopis de nos jours, rentraient au nid

plus ou moins saupoudrées de poussière pollinique. Après avoir dégorgé

la bouillie de pollen et de miel amassée dans son jabot, l'Abeille

faisait, comme aujourd'hui, sa toilette au fond du nid, brossait le

pollen qui la couvrait et l'embarrassait, à l'entrée de la cellule, et

la pâtée s'augmentait d'autant.

Il y eut donc avantage, pour l'espèce, à charger sa toison de pollen. De

là naquit l'instinct de le recueillir à l'aide des poils, et non plus

seulement par la bouche. Amassé d'abord par n'importe quelle partie du

corps, mais surtout par les parties inférieures, les pattes d'une part,

la face inférieure de l'abdomen de l'autre, s'adaptèrent, dans deux

séries différentes d'Abeilles, à cette fonction nouvelle. Ainsi prirent

naissance les Podilégides, dans le sens le moins restreint du mot, et

les Gastrilégides.

Dans la première de ces lignées de Récoltants, les pattes postérieures,

laissant à d'autres usages les pattes des deux premières paires,

restèrent seules chargées, d'abord avec les régions du corps les plus

voisines, de la cueillette du pollen. L'appareil collecteur formé, des

réductions successives n'avaient qu'à le localiser de plus en plus,

jusqu'à la brosse tibiale des Anthophores, jusqu'à la corbeille des

Abeilles sociales.

Pendant que l'organe à cueillir le pollen se formait et se

perfectionnait, simultanément la lèvre inférieure s'adaptait à l'usage

de puiser le nectar au fond des fleurs. Extrêmement courte chez les

Abeilles primitives, tout au plus propre à lécher des nectaires

facilement accessibles, comme chez les Prosopis et les Collétès, elle

s'allongeait graduellement, devenait trompe, et apte à atteindre le

liquide sucré dans des fleurs de plus en plus profondes. Les

Gastrilégides, au point de vue de cette faculté, ne sont point

inférieures aux Abeilles solitaires ordinaires, et ne cèdent le pas

qu'aux sociales. Chez ces dernières, la trompe acquiert le maximum de

longueur, de même que la corbeille est l'instrument le plus parfait pour

emmagasiner le pollen.

* * *

Arrivons aux fleurs maintenant, et passons en revue les étonnants

résultats que l'adaptation a produits en elles, tant pour rendre leur

visite profitable aux Insectes, que pour procurer aux fleurs mêmes les

avantages du croisement.

Nous commencerons par les Orchidées, dont l'organisation, merveilleuse

entre toutes, est si bien adaptée aux services que ces plantes reçoivent

des Insectes, et particulièrement des Abeilles, que toute fécondation

est impossible chez elles sans le secours de ces animaux.

C'est à l'incomparable génie d'observation de Darwin que l'on doit la

révélation du mystère de leur fécondation. Dans son immortel ouvrage sur

la _Fécondation des Orchidées_, le célèbre naturaliste étudie avec un

soin minutieux l'organisation florale des principaux types indigènes et

exotiques de la famille, et décrit avec une étonnante sagacité les

curieuses dispositions organiques, effets de l'adaptation, qui assurent

à ces plantes les bénéfices de la fécondation croisée.

Nous nous contenterons de choisir un de ces types pris parmi les plus

communs dans nos contrées, l'_Orchis mascula_.

Dans cette plante, comme dans la très grande majorité des Orchidées, les

étamines sont réduites à une seule, et cette unique étamine à son

anthère. Celle-ci, considérablement développée, a ses deux loges

pollinigères ouvertes, à maturité, par une fente longitudinale. Dans

chacune de ces loges se trouve un pollen, non point pulvérulent, comme

dans les fleurs ordinaires, mais à gros grains en forme de coin, pris en

un seul corps en forme de massue, qu'on appelle une _pollinie_ (fig.

118, 5).

[Illustration: Fig. 118.--Orchis mascula.

1, Fleur vue de profil; 2, vue de face (sépales et pétales enlevés, sauf

le labelle); 3, rostellum et pollinies vues de face; 4, id. sectionnés;

5, pollinie; _l_, labelle; _st_, stigmate; _ros_, rostellum; _ant_,

anthère; _po_, pollinie; _n_, nectaire; _m_, caudicule; _r_, rétinacle.]

Chaque pollinie repose, par sa base rétrécie ou _caudicule_, _m_, sur un

petit corps visqueux, le _rétinacle_, _r_, lequel est logé dans une

sorte de sac appelé _rostellum_, _ros_. Ce dernier organe est revêtu

d'une membrane, que le plus léger contact fait éclater suivant une ligne

transversale sinueuse; la partie inférieure de la membrane s'abaisse

alors comme une lèvre, et les deux rétinacles sont mis à découvert.

Le rostellum fait saillie dans la gorge de la corolle, au-dessus de

l'ouverture du tube nectarifère, et au-dessus en même temps de deux

saillies, situées du même côté que lui, à la partie supérieure de ce

tube. Ces deux saillies sont les stigmates.

Les pollinies ne peuvent pas sortir spontanément de leurs loges. A

supposer qu'elles le pussent, jamais elles ne pourraient rencontrer les

saillies stigmatiques; elles tomberaient ou hors de la fleur sur le

labelle, ou dans le tube nectarifère.

[Illustration: Fig. 119.--Pollinies d'orchidée fixées sur un crayon.]

De là la nécessité de l'intervention des Insectes, dont Ch. Darwin a

admirablement analysé le mécanisme par ses expériences.

Si l'on introduit dans le tube de la corolle un bout de crayon taillé

(fig. 119), afin de simuler un insecte qui vient y puiser le nectar, il

est impossible que cet objet ne vienne pas buter contre la saillie du

rostellum. La membrane qui l'enveloppe se rompt aussitôt, la lèvre

inférieure s'abaisse, les rétinacles sont mis à nu, et l'un d'eux au

moins, sinon l'un et l'autre, se colle au crayon qui le touche; le

crayon, alors retiré, emporte la pollinie.

L'air a bientôt desséché la matière visqueuse du rétinacle, et la

pollinie adhère solidement au support. Si, dès qu'elle vient d'être

saisie, on présente de même le crayon à une autre fleur, la petite

massue dressée viendrait heurter le rostellum, et rien de nouveau ne se

produirait, à moins que le fait déjà observé ne se renouvelât; mais la

pollinie en question ne pourrait atteindre le stigmate.

Mais si l'on attend quelques instants, on ne tarde pas à voir la

pollinie s'infléchir sur sa base, par un effet de dessiccation de la

partie inférieure du caudicule, jusqu'à faire un angle à peu près droit

avec sa position première, de manière à se coucher suivant la pointe du

crayon. Il faut de trente à cinquante secondes pour que ce mouvement

soit effectué.

Si, en l'état, on introduit le crayon dans une autre fleur, la pollinie

abaissée ne heurtera plus le rostellum, passera dessous, et ira

naturellement buter contre les stigmates; les grains de pollen se

détachent alors, et la fécondation se produit.

Si, au lieu du crayon, nous concevons qu'une abeille cherche à

introduire sa tête dans la gorge de la corolle, pour allonger sa trompe

vers le nectaire, le front, les yeux ou telle autre partie de la face de

l'insecte toucheront le rostellum, et l'abeille se retirera, le nectar

bu, chargée d'une ou deux pollinies. La première fleur qu'elle ira

l'instant d'après visiter, ou la seconde, pourra recevoir les grains de

pollen et subir la fécondation croisée.

Il faut noter, dans ce mécanisme ingénieusement compliqué, que le degré

d'inclinaison de la pollinie sur sa base est mathématiquement calculé

pour que la partie renflée de la massue vienne exactement à la hauteur

du stigmate. De plus, cette inflexion se fait et ne peut se faire que

d'un côté, pour être efficace; si la pollinie, au lieu de se pencher en

avant, tombait à droite, ou à gauche, ou en arrière, elle ne toucherait

point le stigmate. Et pour qu'elle ait lieu dans le sens voulu, il faut

que la partie rétrécie du caudicule ait la propriété de se raccourcir

par la dessiccation seulement d'un côté. C'est donc en vertu de sa

structure particulière que le caudicule s'incline, et non, comme on

pourrait le croire, par l'effet de la pesanteur. Si l'on répète

l'expérience de Darwin, on verra toujours la pollinie se coucher vers la

pointe du crayon.

Remarquons enfin la précaution prise pour que la substance adhésive du

rétinacle, si prompte à se dessécher à l'air, reste humide jusqu'au

moment opportun. Une membrane l'enveloppe dans le rostellum et oppose à

l'air extérieur un obstacle infranchissable; et cet obstacle tombe comme

par enchantement et découvre le rétinacle, à l'instant précis où cela

est nécessaire.

[Illustration: Fig. 120.--Tête d'Anthophore, portant des pollinies

d'orchidée.]

On rencontre souvent, dans les prairies où fleurissent des Orchidées,

des Abeilles, des Papillons, dont la tête porte des pollinies ravies à

ces plantes. C'est ordinairement aux yeux qu'elles adhèrent, quelquefois

en assez grand nombre pour défigurer l'insecte et, sans doute, gêner

sensiblement sa vision (fig. 120).

L'examen d'autres Orchidées nous montrerait des exemples d'une

adaptation aussi parfaite que celle de l'_Orchis mâle_, avec d'infinies

variétés dans les détails. Nous nous bornerons à signaler quelques

curieux procédés propres à certains genres de la famille, pour fixer les

pollinies à la tête des insectes.

Chez les _Listera_, le pollen, au lieu d'être pris en masse comme dans

les _Orchis_, est pulvérulent. Il ne pourrait adhérer à l'insecte si, au

moment où il heurte le rostellum, cet organe ne dardait sur lui, en

s'ouvrant, une gouttelette de liquide, qui permet au pollen d'adhérer à

la tête du visiteur.

Chez les _Catasetum_, de la tribu des Vandées, du voisinage des

stigmates s'élève, à droite et à gauche, une longue antenne recourbée,

que l'insecte doit nécessairement toucher. Le caudicule de la pollinie,

qui est élastique, est recourbé et maintenu dans cette position, avec

une tension assez énergique, par une mince membrane. Au moindre

frôlement d'une antenne, ce ressort se détend, et la pollinie est lancée

violemment contre la tête de l'insecte, à laquelle il adhère. Telle est

la force de projection, en certains cas, que la pollinie est portée à

près d'un mètre. Elle est d'ailleurs toujours projetée le rétinacle en

avant, de façon qu'elle ne peut jamais manquer le but.

* * *

La famille des Asclépiadées nous offre certaines formes dont

l'adaptation aux Insectes n'est pas moins merveilleuse que celle des

Orchidées.

[Illustration: Fig. 121.--Asclepias cornuti.

1, Fleur vue d'en haut (sépales et pétales enlevés); 2, id. vue de côté,

les cornets enlevés.--_p_, cornets; _p_', base des cornets enlevés;

_po_, pollinies; _r_, rétinale; _st_, fentes stigmatiques.]

Hildebrandt et H. Müller ont parfaitement étudié la fécondation de

l'_Asclepias cornuti_. Les ovaires, dans cette plante, sont surmontés

d'une sorte de colonne charnue, représentant les anthères des étamines

et les stigmates. Ceux-ci présentent la forme de cinq fentes

longitudinales, modérément béantes. Les anthères alternent avec eux et

contiennent, dans chacune de leurs deux loges, une pollinie, dont le

caudicule se porte sur le côté, à la rencontre, au-dessus d'une fente

stigmatique, de la pollinie de l'anthère voisine; deux pollinies

concourent ainsi à un petit corps glandulaire, auquel elles se soudent,

et qui leur constitue un rétinacle commun (fig. 121).

Quand une abeille ou tout autre insecte vient butiner sur une de ces

fleurs, le nectar étant contenu dans des appendices en forme de cornet,

portés par les étamines tout autour de la colonne charnue, il faut que

l'insecte se pose nécessairement sur le haut de la colonne. Dans ses

mouvements pour passer d'un cornet à un autre, il ne peut manquer de

poser quelque patte, sinon plusieurs, sur les rétinacles, qui se fixent

inévitablement à ses tarses.

[Illustration: Fig. 122.--Patte de Bourdon portant des pollinies

d'Asclepias.]

Les doubles pollinies, quand elles viennent de se détacher de leurs

loges, sont très écartées l'une de l'autre; elles ne peuvent, en cet

état, s'engager dans les fentes stigmatiques, trop étroites pour les

recevoir, en sorte que la fleur qui vient de livrer ses pollinies ne

pourrait être fécondée par son propre pollen. Mais, au bout de quelque

temps, les caudicules se contractent, et les deux pollinies se

rapprochent, presque à se toucher. Le temps qu'il faut pour que ce

mouvement s'effectue est très court, et sensiblement égal au temps qu'il

faut à l'insecte pour passer d'une fleur à une autre. Quand il y arrive,

les pollinies sont donc en état de pénétrer dans les chambres

stigmatiques, et la fécondation se produit. Le croisement est donc ici

tout aussi sûrement atteint que chez les Orchidées.

* * *

Les Sauges, de la famille des Labiées, sont parfaitement adaptées aussi

à la fécondation croisée par l'intermédiaire des Insectes.

Elles diffèrent des Labiées normales en ce qu'elles n'ont que deux

étamines au lieu de quatre. De plus, ces étamines ont une conformation

bien singulière. Les deux loges de l'anthère, au lieu d'être adossées

l'une à l'autre, sont portées à une grande distance, à chaque bout d'un

long balancier très arqué, articulé vers son tiers inférieur au sommet

du filet. Des deux anthères, la plus bas située est la plus petite, et

contient peu ou point de pollen. L'autre, la plus grande et la plus

élevée, en contient beaucoup (fig. 124).

[Illustration: Fig. 123.--Sauge.

1, Section de la fleur; 2, abeille dans la fleur, frappée par les

anthères; 3, fleur plus avancée, stigmate accru, _a_, étamine; _a_',

étamine avortée; _st_, stigmate.]

Quand une Abeille ou un Bourdon vient se poser sur la lèvre inférieure,

qui semble s'étaler tout exprès pour recevoir le visiteur, celui-ci, en

s'avançant vers l'intérieur de la corolle, ne peut manquer de donner de

la tête contre les petites anthères. Le balancier bascule aussitôt, les

grandes anthères viennent frapper les flancs de l'animal, et l'aspergent

de pollen (fig. 123, ^{2}).

[Illustration: Fig. 124.--Étamines de sauge.

1, avant; 2, après l'abaissement.]

La fleur qui vient de livrer ainsi son pollen n'est pas actuellement

fécondable. Les étamines sont mûres avant le stigmate, cas très fréquent

dans le règne végétal, et la fleur est dite alors _protérandre_. Le

stigmate, au moment où le pollen est mûr, est tout au haut du capuchon

formé par la lèvre supérieure de la corolle, au sommet d'un long style.

L'insecte que les étamines saupoudrent de pollen ne peut donc toucher le

stigmate. Mais à mesure que les étamines vieillissent et se dépouillent

de leur pollen, le style s'allonge en se recourbant en bas et en avant,

et quand les étamines sont flétries, le stigmate, avec ses deux branches

étalées, est arrivé à la place même où les grandes anthères venaient

précédemment frapper l'insecte. Le Bourdon, déjà garni de pollen pour

avoir fréquenté des fleurs plus jeunes, ne pourra manquer, en entrant

dans celle-ci, d'en déposer quelques grains sur son stigmate. Et encore

ici la fécondation croisée est seule possible.

* * *

L'exemple le plus étonnant peut-être de parfaite adaptation d'une fleur

à la fécondation croisée par l'intermédiaire des Insectes, nous est

donné par une Scrofularinée, le _Pedicularis sylvatica_. H. Müller a

fait une étude complète de cette fleur, et découvert la raison d'être

des moindres détails de sa structure ingénieusement compliquée (fig.

125).

La lèvre supérieure de la corolle, en forme d'étroit capuchon, enferme

le style et les étamines. Le premier, recourbé à son sommet, laisse

saillir le stigmate au dehors. Les anthères, étroitement appliquées, ont

leurs ouvertures en regard, se fermant l'une l'autre, de manière à

empêcher leur pollen de tomber. Impossibilité absolue, par conséquent,

d'autofécondation.

L'entrée de la corolle est fort étrange. Le haut laisse échapper le

style au dehors du capuchon. Vient ensuite une fente, assez large dans

sa portion supérieure, pour laisser passer la tête d'un Bourdon,

rétrécie au-dessous et garnie de denticules sur ses deux bords, qui se

contournent vers l'extérieur. Il faut ajouter encore, que la paroi

opposée de la corolle porte deux enfoncements ou sillons longitudinaux,

dont le fond fait saillie dans l'intérieur de la fleur.

[Illustration: Fig. 125--Pedicularis sylvatica.

1, Fleur vue de dos; 2, vue de face; 3, étamines et pistil; _ant_,

anthères; _st_, stigmate; _f_, capuchon de la corolle renfermant les

anthères; _d_, lèvre supérieure denticulée; _h_, enfoncement du dos de

la corolle, faisant saillie en avant.]

Voyons maintenant les conséquences et le but de cette complexe et

bizarre structure. Un Bourdon se pose sur la plate-forme de la lèvre

inférieure, et, pour atteindre le nectar, qui se trouve à la base de

l'ovaire, tout au fond du tube de la corolle, il insinue sa tête dans le

haut de la fente de la corolle, où elle s'engage sans peine, tandis que

l'insecte allonge sa trompe vers le nectaire. Il donne ainsi de la tête

contre les saillies internes de la corolle, les écarte l'une de l'autre,

distend par suite les bords de la fente, au-dessous de lui. Or, ces

bords sont munis, non loin du stigmate, de deux sortes de dents, dont

l'usage est de retenir les étamines dans l'intérieur du capuchon. Les

étamines pressent, par un effet de ressort, contre cet obstacle. Dès

qu'il cède, comme un déclenchement s'opère, les étamines se projettent

brusquement au dehors, et s'abattent sur le dos du Bourdon.

Si les étamines frappaient l'insecte en conservant leur disposition

relative, pas un grain de pollen n'en sortirait, puisque leurs orifices

se bouchent réciproquement. Mais un artifice aussi simple qu'ingénieux

vient à bout de la difficulté. La lèvre inférieure de la corolle, au

lieu d'être symétrique et horizontale, est irrégulière et oblique, au

point qu'un côté est plus haut que l'autre de quelques millimètres. Le

Bourdon posé dessus ne peut avoir lui-même qu'une position inclinée. Il

en résulte que sa tête ne heurte que l'une après l'autre les saillies de

la corolle. C'est donc successivement aussi que se produit le

déclenchement des étamines, et, l'une, puis l'autre, viennent frapper

l'insecte, leur orifice libre, et l'asperger de poussière fécondante.

Quand le Bourdon passe ensuite à une autre fleur, il la féconde

inévitablement, car, détail omis à dessein, ce qu'il rencontre tout

d'abord en poussant sa tête à l'entrée de la corolle, c'est le stigmate

qui le frôle, juste à l'endroit où il va, l'instant d'après, être

atteint par le choc des étamines, l'endroit précisément où l'ont déjà

touché les étamines de la fleur qu'il vient de quitter.

* * *

Les exemples qui précèdent disent assez quelle est l'intimité des

rapports unissant les Fleurs aux Insectes et plus particulièrement aux

Abeilles; ils montrent à quel degré de perfection peut atteindre leur

adaptation réciproque. Pour avoir été choisis, les faits que nous avons

cités ne doivent pas être tenus pour exceptionnels. C'est par milliers

que d'autres, tout aussi probants, moins saisissants peut-être dans les

détails, enrichissent les livres des Darwin, Hildebrandt, H. Müller,

Delpino et bien d'autres. Tous proclament avec non moins d'éloquence la

généralité de la grande loi de fécondation croisée, l'intervention

impérieusement exigée des Insectes pour la produire.

Telles sont, sans exception, toutes les plantes _diclines_, c'est-à-dire

à sexes séparés, chez lesquelles, au lieu de fleurs complètes, pourvues

à la fois d'étamines et de pistils, n'existent que des fleurs staminées

d'une part, des fleurs pistillées de l'autre. Que les fleurs de même

ordre soient portées par le même pied (plantes monoïques), ou par des

individus différents (plantes dioïques), en aucun cas il n'y a

possibilité d'autofécondation. Sans doute les courants d'air, les vents,

peuvent transporter à distance le pollen des fleurs mâles sur les fleurs

femelles. Certaines plantes ne sont guère fécondées autrement (plantes

_anémophiles_). Mais le plus souvent la fécondation est subordonnée,

chez les plantes diclines, à l'action des Insectes; elles sont

_entomophiles_.

Les plantes que Sprengel a appelées _dichogames_, celles dans lesquelles

les étamines et les pistils ne sont pas mûrs en même temps, réclament

encore l'intervention des Insectes. Qu'il s'agisse de fleurs

protérandres, dont nous avons déjà vu quelques exemples, ou qu'il

s'agisse de fleurs protérogynes, dans les deux cas l'autofécondation est

impraticable, et la fécondation par les Insectes seule possible. Aux

Hyménoptères, et parmi ceux-ci aux Mellifères, appartient le rôle

prépondérant dans le transport du pollen chez ces plantes.

Il est encore un autre type de disposition florale tout aussi favorable

que les précédents à la fécondation croisée, et tout aussi exigeante,

quant au secours qu'elle exige des Insectes. C'est l'_hétérostylie_,

dont les Primevères fournissent un exemple devenu classique, depuis les

études de Darwin. Elle consiste en ce que, dans la même espèce,

certaines fleurs sont pourvues de longs styles et d'étamines courtes,

d'autres fleurs ont au contraire des styles courts et des étamines

longues (fig. 126).

[Illustration: Fig. 126.--Primevères.]

Cette disposition, connue de Sprengel, attendait de Darwin sa véritable

et seule explication. Elle a pour but de favoriser la fécondation

croisée, dont les agents, chez les Primevères, sont surtout les

Bourdons. Quand un de ces insectes visite une de ces fleurs à long

style, sa trompe, au contact des étamines, se charge de pollen,

précisément à la hauteur qui viendra au contact du stigmate, quand il

visitera une fleur à style court. Par contre, s'il allait sur une fleur

à long style, ce pollen ne pourrait être déposé sur son sommet. Lorsque

l'insecte visite une fleur à style court, le pollen s'attache à la

trompe plus près de la tête, et à une hauteur correspondante à celle du

stigmate d'une fleur à long style (fig. 127).

Les deux dispositions ne sont donc pas seulement inverses; les

dimensions des étamines sont de plus calculées de telle façon, que les

Insectes ne puissent communiquer le pollen de l'une des formes qu'à la

forme opposée, qu'ils n'opèrent en un mot que la fécondation croisée.

Darwin ne s'est pas d'ailleurs contenté de la détermination de ces

rapports. Par des expériences nombreuses et précises, il s'est assuré

que l'échange du pollen entre les deux formes est favorable aux fleurs;

qu'elles donnent un plus grand nombre de graines quand il a lieu, que

lorsque le pollen et le pistil d'une même forme agissent l'un sur

l'autre, auquel cas elles produisent beaucoup moins, sans rester

toutefois infécondes, ainsi que cela s'observe ailleurs.

Les abeilles · 第 24 / 25 段