des tubes, c'est-à-dire plus de deux mille triongulins qui ne
demandaient que le combat. J'en mis un ou deux dans chacune des cellules
qui n'en renfermaient qu'un seul, et j'eus ainsi une douzaine de champs
de bataille à observer. La lumière ne paraît nullement gêner les
combattants. Tantôt ils se précipitent l'un contre l'autre, les
mandibules ouvertes; tantôt ils se poursuivent sur les parois de leur
étroit domaine, au risque de tomber dans le miel. Chacun des champions
cherche à saisir son ennemi entre les plaques écailleuses qui recouvrent
les anneaux. C'est la plus rigoureuse application de la lutte pour la
vie, de Darwin. Quand le plus vigoureux ou le plus habile a réussi à
introduire ses crocs dans le défaut de la cuirasse, il soulève son
adversaire à la force des mandibules, et le met ainsi dans l'impuissance
la plus complète. Le cou tendu, fortement cramponné au moyen des
crochets de ses tarses et de l'appareil fixateur dont j'ai parlé plus
haut, le vainqueur reste ainsi immobile des heures entières, abaissant
seulement de temps en temps son ennemi pour le mieux saisir et le mieux
transpercer. Quand le vaincu, épuisé par ses blessures, est jugé hors de
combat, il est précipité dans le miel, où, bientôt englué, il achève de
mourir.
«Pendant ce temps-là, il arrive souvent qu'un troisième larron profite
de la bataille pour s'emparer de l'oeuf et y plonger la tête. Quand le
vainqueur vient prendre possession du prix de sa victoire, il trouve
ainsi la place occupée. Alors c'est une nouvelle lutte qui commence;
mais elle ne ressemble en rien à la première: la ruse seule est
employée. Le triongulin occupé à sucer l'oeuf ne se dérange jamais; il
est passif sous les coups de son ennemi; se faisant le plus petit
possible, il resserre tant qu'il peut les anneaux de son abdomen; mais,
en général, s'il n'est pas vaincu le premier jour, il l'est le second.
Son appareil digestif, gonflé par les sucs nourrissants qu'il absorbe,
ne tarde pas à détendre les anneaux de l'abdomen, et alors l'ennemi, qui
veille, a bientôt fait de le blesser à mort. Il est à son tour précipité
dans le miel.
«Débarrassé de tout concurrent, notre triongulin peut enfin arriver à
cette nourriture tant désirée. Il a bientôt trouvé l'ouverture pratiquée
à l'oeuf par sa dernière victime, et il y plonge la tête avec ardeur.
Mais il n'est pas au bout de ses peines. L'oeuf de l'abeille est juste
suffisant pour un triongulin. Au bout de quatre à cinq jours, notre
affamé est, la tête en bas, au niveau du miel, sur la dépouille fanée de
l'oeuf, qui, détendue, s'est affaissée le long des parois de la
cellule. Il lui manque toute la nourriture que son dernier ennemi a
absorbée avant de mourir; et, incapable de subir la première mue, il
meurt à son tour, reste suspendu à la peau de l'oeuf, ou va augmenter,
dans le liquide sucré, le nombre des noyés.
«Ce qui s'est passé là, sous mes yeux, dans mon cabinet, se passe
évidemment dans les cellules enfoncées dans les parois des talus; et
c'est ce qui explique le nombre relativement considérable de cellules
pleines de miel et qui ne renferment que des triongulins englués et la
dépouille flétrie de l'oeuf du _Colletes_.»
Quelquefois cependant le triongulin victorieux parvient à la première
mue. Mais s'il franchit sans y succomber cette phase critique, tôt ou
tard il meurt avant d'arriver à l'état parfait; ou, s'il y parvient (une
fois sur cent peut-être, dit M. Mayet), son évolution est
considérablement retardée, et prend deux années au lieu d'une.
L'étonnante histoire que celle de ces _Sitaris_! Est-elle le propre du
seul parasite des _Colletes_? Il est probable que non. Bien que les
observations de M. Fabre n'aient fait soupçonner rien de semblable, il y
a tout lieu de croire que les cellules des Anthophores doivent être le
théâtre de scènes analogues. Il est constant, en effet, que chez ces
abeilles, comme chez celles dont il vient d'être question, un certain
nombre de cellules contiennent des provisions que nul insecte ne
dévore. On se l'expliquait, ou par une négligence (peu probable!) de la
mère, qui aurait clos la cellule sans y pondre, ou par la mort de
l'oeuf lui-même. Nous savons maintenant qu'une autre explication est
possible, et il y aurait intérêt à la vérifier.
Ces luttes acharnées, ces duels successifs, où la victoire ne sauve
pas--ou bien rarement--le vainqueur lui-même, méritent bien de fixer
notre attention. Que l'Abeille travaille en pure perte pour sa
progéniture, cela importe peu, au fond, quand un parasite profite de son
labeur, et s'approprie le repas qu'elle avait préparé pour ses enfants.
Mais que dire, quand le festin servi n'est mangé par personne? Un
finalisme outré trouvera-t-il encore ici à se satisfaire et à soutenir
que tout est réglé pour le mieux? A quoi bon alors cette pâtée livrée à
la moisissure? Le cas est préjudiciable à la lignée de l'Abeille; il
l'est autant, et plus, à celle du parasite. La fin serait-elle peut-être
la restriction de l'une et de l'autre? Mais le bon sens, timidement,
pourrait objecter qu'il était alors plus simple, plus humain--si le mot
est permis--de réduire d'autant la fécondité des deux races.
LES PROSOPIS.
Les Prosopis sont des abeilles de taille en général fort petite,
remarquables, au premier aspect, par la nudité de leur tégument, dont le
fond, le plus souvent noir, quelquefois partiellement rougeâtre, est
presque toujours orné de taches ou de traits blancs ou jaunâtres. Les
espèces méridionales sont souvent très richement et très gaiement
bariolées. Le nom de _Prosopis_ (du grec _prosopis_, masque) vient même
des taches colorées qui ornent la face des femelles, et qui,
confluentes chez les mâles, la cachent pour ainsi dire sous un masque
blanc ou jaunâtre (fig. 113).
Le corps, avec les formes des Collétès, est plus élancé. La langue est à
peu près ce qu'elle est dans ce genre, courte, obtuse et bilobée. Mais
l'aile supérieure n'a plus que deux cellules cubitales au lieu de trois.
[Illustration: Fig. 113.--Prosopis signata.]
Les Prosopis sont les moins pubescentes des Abeilles. On constate
néanmoins, dans quelques-unes de leurs espèces, des rudiments, bien
légers, bien fugaces, il est vrai, des bandes marginales de l'abdomen,
si développées chez tous les Collétès, leurs parents très proches.
A ce défaut de villosité se rattache l'absence de tout organe
collecteur. Il n'existe de brosse d'aucune sorte. Ce trait particulier
et caractéristique de l'organisation des Prosopis a amené bien des
incertitudes, donné lieu à bien des controverses sur leur véritable
genre de vie. Lepeletier, et d'autres après lui, en ont conclu au
parasitisme de ces abeilles. D'autres, et c'est l'opinion aujourd'hui
établie, les regardent comme nidifiantes.
Un fait met hors de doute le non-parasitisme des Prosopis, c'est la
nature de leurs cellules, qui, semblables à celles des Collétès,
présentent cette délicate enveloppe que nous connaissons. Et l'on ne
peut pas dire, comme le pensait sans doute Lepeletier, que ces cellules
appartenaient à des Collétès, que des Prosopis auraient supplantés.
Elles sont trop petites de beaucoup, surtout trop étroites, pour les
premiers, et tout à fait à la taille des seconds. Elles sont donc leur
bien propre, qu'ils n'ont dérobé à personne. Et l'on n'a pas à s'étonner
que la langue des Prosopis soit faite comme la langue des Collétès.
Mais toute difficulté n'est pas supprimée pour cela. Reste à savoir
encore comment, sans organe de récolte, les Prosopis peuvent récolter.
On les voit parfois le corps souillé de quelques grains de pollen
collés à leurs téguments. On a dit que c'était de la sorte que les
Prosopis amassaient le pollen, qu'ils brossaient ensuite dans leurs
cellules. Bien maigre récolte, il faut en convenir, et qui demanderait
bien du temps, bien des allées et venues, pour un pauvre résultat. Non,
ce n'est pas ainsi que les Prosopis amassent la nourriture de leurs
larves. Comme ils avalent le miel, ils avalent le pollen. Il est facile
de s'en rendre témoin. Il n'y a qu'à observer les faits et gestes d'une
de ces abeilles sur une des fleurs qu'elles fréquentent. On la voit, de
ses pattes antérieures, brosser rudement les étamines, pour en détacher
le pollen, que leur bouche engloutit ensuite avec avidité. Cette
poussière ingurgitée se retrouve d'ailleurs, abondante, dans le jabot,
en suspension dans le liquide sucré que contient cet organe. Il est vrai
que toutes les Abeilles, à quelque genre qu'elles appartiennent, et les
mâles eux-mêmes, absorbent aussi du pollen, pour s'en nourrir. Mais
aucune ne le fait avec autant d'avidité, de gloutonnerie, que la femelle
de Prosopis.
C'est donc dans le jabot de ces mignonnes abeilles que se fait le
mélange des deux éléments qui composent la bouillie destinée aux larves.
Cette bouillie est très fluide, plus encore que celle des Collétès, et
nécessite encore davantage l'imperméable vessie qui l'englobe.
Les Prosopis nous représentent, en définitive, les plus simples, les
moins diversifiées des Abeilles. Leur adaptation au rôle d'insecte
récoltant est nulle, en ce sens qu'elle n'a donné naissance à aucun
organe spécial. Aussi Hermann Müller, appliquant ici le principe de
Darwin, considère-t-il les Prosopis comme les représentants actuels des
Abeilles primitives, de la souche d'où seraient issues, par des
modifications en sens divers, toutes les Abeilles du monde actuel.
* * *
Les Prosopis affectionnent particulièrement les fleurs des _Résédas_,
soit cultivés, soit sauvages. Mais on les voit souvent aussi butiner
sur les Ombellifères, et quelques espèces, le _Pr. bifasciata_ entre
autres, le plus grand de nos contrées, a un goût marqué pour les fleurs
d'oignon.
Shuckard a noté que la plupart de ces abeilles laissent exhaler, quand
on les saisit entre les doigts, une forte odeur de citron. L'observation
n'est point complète, et il existe à cet égard une grande variation
suivant les espèces.
Certaines, en effet, répandent, comme Shuckard le dit, une odeur de
citron, ou plutôt des feuilles d'une Verbénacée fort répandue dans les
jardins, le _Lippia citriodora_. De ce nombre sont les _Prosopis
clypearis_, _bifasciata_, _dilatata_, etc.
D'autres ont une odeur plus douce, celle du _Pelargonium odoratissimum_
(_Pr. variegata_, _signata_, etc.).
Il en est, au contraire, qui exhalent une odeur infecte de Punaise des
bois (_Pr. lineolata_, _angustata_).
Ce qu'il y a de curieux, c'est que ces odeurs si différentes se trouvent
diversement combinées dans certaines espèces, qui répandent une odeur
tenant à la fois de la verveine et du _Pelargonium_ (_Pr. communis_), ou
de l'une de ces deux plantes et de la punaise, ce qui produit
sensiblement le parfum, point désagréable, d'un certain autre hémiptère,
le _Syromastes marginatus_. Le _Pr. brevicornis_ est dans ce dernier
cas.
Enfin, suivant des circonstances difficiles à apprécier, ces odeurs
indécises s'affirment plus ou moins dans un sens ou dans un autre chez
différents individus de la même espèce. Le _Pr. confusa_ est à cet égard
des plus inconstants: on ne sait trop dire parfois s'il sent plus le
_Pelargonium_ que la punaise, ou celle-ci que la verveine.
* * *
Doués de pattes peu robustes et de faibles mandibules, les Prosopis ne
sont pas outillés pour fouir le sol. Toutes les espèces dont la
nidification a été observée pratiquent, dans la moelle des ronces
sèches, des galeries, où elles établissent un nombre variable de
cellules, ressemblant beaucoup, nous l'avons dit, à celles des
Collétès. Ces cellules sont ordinairement empilées bout à bout, séparées
par un petit tampon fait de fragments de moelle. Quelquefois, ainsi que
Giraud l'a observé, on les voit disposées comme chez les Collétès,
c'est-à-dire des diverticules s'ouvrant obliquement dans la galerie
principale, qui se trouve ainsi ramifiée. Le même auteur a trouvé des
nids du _Pr. confusa_, ordinairement logé dans la ronce, dans de
vieilles galles d'un _Cynips_ du chêne (_C. Kollari_).
Un petit Chalcidien, l'_Eurytoma rubicola_, la plaie de plus d'un des
nombreux habitants de la ronce, est souvent parasite des Prosopis, dont
il dévore la larve repue, pour s'évader plus tard, non point par le haut
de la cellule, mais par un trou qu'il pratique dans la paroi, et qu'il
continue au delà, à travers la moelle et le bois de la ronce. Enfin, on
a plus d'une fois rencontré des Prosopis porteurs de Stylopiens, ces
étranges parasites que nous avons appris à connaître à propos des
Andrènes.
* * *
Le genre Prosopis a des représentants dans toutes les parties du globe.
On en trouve des espèces dans le nouveau comme dans l'ancien monde, en
Australie, en Océanie. Cette universelle extension est une preuve
évidente de la grande ancienneté de ce type, et confirme d'une manière
éclatante l'opinion, énoncée plus haut, de H. Müller.
FLEURS ET ABEILLES.
Lorsque Linné eut fait connaître les merveilles de la fécondation des
Plantes, les naturalistes s'appliquèrent à étudier les conditions de cet
acte essentiel de la vie végétale. On crut d'abord, et cette opinion
régna longtemps, que dans les fleurs complètes, c'est-à-dire munies à la
fois d'étamines et de pistils, toutes sortes de précautions organiques
étaient prises pour assurer le contact du pollen et du stigmate, en un
mot, que l'_autofécondation_, comme on dit aujourd'hui, était une règle
sans exception.
A la fin du siècle dernier, Sprengel, dans un ouvrage ayant pour titre
_Révélation du Mystère de la nature touchant la structure et la
reproduction des fleurs_, introduisit un point de vue tout nouveau dans
la théorie de la fécondation végétale. Le titre naïvement ambitieux de
ce livre dit assez l'importance attachée par l'auteur aux faits qu'il
apportait. Sprengel reconnaît d'abord que tout est disposé dans les
fleurs pour donner un accès facile aux insectes qui viennent les visiter
et recueillir leur nectar. La sécrétion du liquide sucré n'a pas d'autre
but que d'attirer les insectes, appelés encore par la coloration des
pétales, et dirigés par la coloration propre de la gorge, ou par les
stries de la corolle, vers le lieu où résident les nectaires.
Toutes ces attentions de la nature en faveur des Insectes ne sont pas
moins avantageuses aux Plantes. Sprengel constate en effet que, dans la
majorité des fleurs, la fécondation est impossible sans l'intervention
des Insectes. Le fait est indubitable, tout au moins dans les cas de
_dichogamie_, c'est-à-dire dans les fleurs où les étamines et les
pistils n'arrivent pas simultanément à maturité. Il est alors de toute
nécessité que le pistil reçoive le pollen d'une autre fleur. Les
Insectes sont le véhicule le plus ordinaire du pollen étranger, et sont
ainsi les agents indispensables de la fécondation. Sprengel alla même
jusqu'à reconnaître cette loi, que Ch. Darwin devait mettre en lumière
éclatante, savoir que «la nature semble répugner à ce qu'une fleur
complète se féconde au moyen de son propre pollen»; que la fécondation
_croisée_ est le but vers lequel la nature tend de tous ses efforts.
Divers observateurs, après Sprengel, constatèrent les effets avantageux
de la fécondation croisée sur le nombre des graines qu'une fleur peut
donner, sur la vitalité et la persistance des races végétales.
La plupart de ces travaux étaient tombés dans l'oubli, ou peu s'en faut,
lorsque l'apparition du livre célèbre de Darwin sur l'_Origine des
espèces_ vint leur donner la considération qu'ils méritaient. Darwin, en
effet, y formulait la proposition suivante, de tout point conforme aux
vues de Sprengel: «C'est une loi générale de la nature, quelque
ignorants d'ailleurs que nous soyons sur le pourquoi d'une telle loi,
que nul être organisé ne peut se féconder lui-même pendant un nombre
indéfini de générations, mais qu'un croisement avec un autre individu
est indispensable de temps à autre, quoique parfois à de très longs
intervalles.»
Quelques années après, Darwin donnait une consécration définitive à la
théorie nouvelle, en décrivant, avec une pénétration incomparable, les
phénomènes d'adaptation réciproque des Insectes et des Plantes. Ses
observations se trouvent consignées dans ses deux ouvrages sur la
_Fécondation des Orchidées par les Insectes_ et sur les _Effets de la
fécondation croisée et de la fécondation directe dans le règne végétal_:
Darwin y démontre que la fécondation croisée est la règle; que, dans les
cas rares d'autofécondation, on reconnaît encore des dispositions
propres à faciliter le transport du pollen d'une fleur à une autre. Les
Plantes se trouvent ainsi sous la dépendance des Insectes, agents de ce
transport, si bien que nombre d'entre elles disparaîtraient du globe, si
les Insectes cessaient d'exister ou de les visiter.
Ce que Sprengel n'avait guère fait qu'entrevoir, l'horreur de la nature
pour les perpétuelles autofécondations, Darwin l'établit par des preuves
aussi multipliées qu'irrécusables. Des expériences variées de cent
façons lui montrent avec une constance étonnante que, dans la lutte pour
l'existence, les plantes soumises à la fécondation croisée l'emportent
sur les individus de même espèce astreints à l'autofécondation.
Fécondité augmentée, vitalité accrue, tels sont les avantages du
croisement. Et ces effets bienfaisants sont l'oeuvre des Insectes.
* * *
Une conséquence des rapports étroits qui unissent les Plantes et les
Insectes, est leur adaptation réciproque. Les résultats en sont
merveilleux, et laissent bien loin toutes les perfections vraies ou
supposées devant lesquelles aimaient à s'extasier les contemplateurs
finalistes des beautés de la nature. C'est dans la découverte de ces
faits d'adaptation qu'éclate dans toute sa supériorité le génie
pénétrant de l'illustre naturaliste anglais.
L'impression que produisirent ses découvertes fut énorme, et de tous
côtés les naturalistes se jetèrent à l'envi dans le vaste champ qu'il
venait d'ouvrir aux recherches. La moisson fut abondante, et le fonds
est encore loin d'être épuisé. Parmi les savants qui, depuis Darwin, ont
contribué à enrichir de faits nouveaux de la théorie florale, il faut
citer surtout Delpino, Hildebrandt, Hermann Müller, Dodel-Port; la liste
entière ne compterait pas moins d'une soixantaine de noms.
Tous les ordres d'Insectes interviennent à des degrés divers dans la
fécondation des plantes. Mais le rôle prédominant appartient aux
Hyménoptères, et parmi eux les Abeilles occupent incontestablement le
premier rang.
L'existence des Abeilles, plus que celle d'aucun autre groupe
d'Insectes, est étroitement liée à celle des fleurs. Seules, dès leur
sortie de l'oeuf, elles consomment du pollen et du miel, alors que les
autres insectes ne recherchent les fleurs que pour leur alimentation
personnelle, à l'état adulte. Encore n'y puisent-ils guère que le miel,
et négligent-ils souvent le pollen. Les Abeilles recueillent avidement
l'un et l'autre; et les mieux douées d'entre elles, les Sociales, en
accumulent d'énormes réserves. Ne vivant que des fleurs, elles sont
mieux adaptées aux fleurs, et cette adaptation atteint même chez elles
une incomparable perfection. Si elles le cèdent, pour la longueur de la
trompe, aux Lépidoptères, ce qui leur interdit l'accès d'un certain
nombre de fleurs tubuleuses, ce sont elles qui, après eux, sont encore
le mieux douées à cet égard; et le nombre de fleurs que les Abeilles
sont seules à pouvoir visiter, et dont seules par suite elles assurent
la fécondation, est incalculable.
Quant à l'appareil collecteur de pollen, il est la propriété exclusive
des Abeilles. Il constitue, dans les diverses formes qu'il affecte, la
plus parfaite adaptation possible au but qu'il est destiné à remplir.
[Illustration: Fig. 114.--Brosse ventrale de Gastrilégide.]
Chez les Gastrilégides, la brosse ventrale (fig. 114), par l'étendue de
sa surface, la quantité, par suite, considérable de pollen qu'elle peut
transporter, est supérieure à la brosse tibiale ou fémoro-tibiale des
autres Anthophiles. Elle est aussi mieux adaptée peut-être à la récolte
du pollen sur de larges surfaces. Aussi les Gastrilégides
affectionnent-ils plus particulièrement les fleurs ouvertes; ils sont
les visiteurs assidus, et pour ainsi dire attitrés, des capitules des
Synanthérées. Sur ces larges champs d'étamines portées à une hauteur
uniforme, leur ventre velu n'a qu'à se promener, avec ses trépidations
rapides, pour se charger en peu de temps d'une grande masse de poussière
fécondante. Ces Abeilles ne sont point pour cela inhabiles à recueillir
le pollen des autres fleurs. Mais ce sont les Abeilles à brosses
tibiales, qui excellent dans l'exploitation de ces dernières, sans
dédaigner néanmoins les fleurs ouvertes ou composées. En somme, moins
spécialisées dans un sens, les Podilégides et Mérilégides sont plus
aptes à tirer parti des fleurs les plus variées, et l'on peut même dire
que, chez elles, la perfection de l'appareil collecteur est
proportionnée au degré d'industrie des diverses espèces. Le premier rang
appartient encore ici aux Abeilles Sociales, et parmi elles aux espèces
du genre _Apis_.
[Illustration: Fig. 115.--Patte d'Andrène.]
[Illustration: Fig. 116.--Brosse tibiale d'Anthophore.]
[Illustration: Fig. 117.--Brosse et corbeille de l'Abeille domestique.]
On peut préciser davantage encore et établir une échelle de gradation
entre les divers types d'Abeilles, au point de vue de l'appareil
collecteur. Cette série, on doit s'y attendre, n'est point continue, et
le perfectionnement n'y suit point une ligne régulièrement ascendante.
Tout au bas de l'échelle, se placent sans contredit les espèces dénuées
de tout appareil collecteur, les Prosopis, dont le corps plus ou moins
glabre ne présente de brosses d'aucune sorte. Ces espèces, qu'on a pu,
par suite de cette absence, considérer quelquefois comme non
récoltantes, n'en récoltent pas moins cependant. Seulement, c'est leur
estomac qui remplace brosses et corbeilles; elles ingurgitent le pollen,
qu'elles dégorgent ensuite, avec le miel, dans leurs cellules.
Tout à côté des Prosopis, nous trouvons les Collétès, dont le corps est
velu, les pattes postérieures garnies de poils abondants et fort longs,
quelquefois même extrêmement développés aux trochanters et aux fémurs.
L'appareil collecteur est ici constitué; c'est une véritable brosse
tibio-fémorale, plus fémorale que tibiale, avec adjonction d'une brosse
métathoracique, car les poils du métathorax, longs et recourbés, se
chargent de pollen en même temps que les pattes postérieures.
La même forme absolument existe chez d'autres Abeilles à langue courte,
les Halictes et les Andrènes, qui possèdent, comme les Collétès, des
poils collecteurs au métathorax et aux pattes postérieures; mais, tandis
que la houppe coxale s'amoindrit chez les Halictes, elle se développe et
se perfectionne chez les Andrènes, où elle devient longue et touffue
(fig. 115).
Déjà chez les Cilisses, alliées des Collétès, les poils collecteurs
abandonnent le thorax, les hanches et les fémurs, et se localisent sur
les tibias et le premier article des tarses; la brosse tibiale est
faite, et se maintiendra dans toute la série restante des Apiaires. Il
ne faut pas oublier cependant que les Dasypodes, plus voisines des
Cilisses que des Collétès, ont conservé de ces derniers les poils
collecteurs des fémurs, mais non des hanches et du thorax; de plus,
particularité qui leur est propre, les poils de la brosse du tibia et du
tarse acquièrent une longueur exceptionnelle.
Les Anthophorides, Podilégides de Lepeletier de Saint-Fargeau,
présentent, dans sa forme typique, la brosse tibio-tarsienne ou plus
simplement tibiale, car celle du tarse tend à s'effacer chez ces
Abeilles (fig. 116). Supérieures à tant d'égards aux Abeilles à courte
langue, elles leur cèdent peut-être le pas au point de vue de l'appareil
collecteur, si l'on considère, non point la perfection de sa structure,
mais son étendue. Les poils du tibia, chez l'Anthophore, sont longs et
raides, et constituent une brosse parfaite; mais, si lourdement chargée
qu'elle soit, cette brosse porte relativement moins de pollen que
l'ensemble des poils collecteurs chez le Collétès ou l'Andrène.