«J'avais en ce moment-là quatre ou cinq pontes de _Sitaris_ écloses dans

des tubes, c'est-à-dire plus de deux mille triongulins qui ne

demandaient que le combat. J'en mis un ou deux dans chacune des cellules

qui n'en renfermaient qu'un seul, et j'eus ainsi une douzaine de champs

de bataille à observer. La lumière ne paraît nullement gêner les

combattants. Tantôt ils se précipitent l'un contre l'autre, les

mandibules ouvertes; tantôt ils se poursuivent sur les parois de leur

étroit domaine, au risque de tomber dans le miel. Chacun des champions

cherche à saisir son ennemi entre les plaques écailleuses qui recouvrent

les anneaux. C'est la plus rigoureuse application de la lutte pour la

vie, de Darwin. Quand le plus vigoureux ou le plus habile a réussi à

introduire ses crocs dans le défaut de la cuirasse, il soulève son

adversaire à la force des mandibules, et le met ainsi dans l'impuissance

la plus complète. Le cou tendu, fortement cramponné au moyen des

crochets de ses tarses et de l'appareil fixateur dont j'ai parlé plus

haut, le vainqueur reste ainsi immobile des heures entières, abaissant

seulement de temps en temps son ennemi pour le mieux saisir et le mieux

transpercer. Quand le vaincu, épuisé par ses blessures, est jugé hors de

combat, il est précipité dans le miel, où, bientôt englué, il achève de

mourir.

«Pendant ce temps-là, il arrive souvent qu'un troisième larron profite

de la bataille pour s'emparer de l'oeuf et y plonger la tête. Quand le

vainqueur vient prendre possession du prix de sa victoire, il trouve

ainsi la place occupée. Alors c'est une nouvelle lutte qui commence;

mais elle ne ressemble en rien à la première: la ruse seule est

employée. Le triongulin occupé à sucer l'oeuf ne se dérange jamais; il

est passif sous les coups de son ennemi; se faisant le plus petit

possible, il resserre tant qu'il peut les anneaux de son abdomen; mais,

en général, s'il n'est pas vaincu le premier jour, il l'est le second.

Son appareil digestif, gonflé par les sucs nourrissants qu'il absorbe,

ne tarde pas à détendre les anneaux de l'abdomen, et alors l'ennemi, qui

veille, a bientôt fait de le blesser à mort. Il est à son tour précipité

dans le miel.

«Débarrassé de tout concurrent, notre triongulin peut enfin arriver à

cette nourriture tant désirée. Il a bientôt trouvé l'ouverture pratiquée

à l'oeuf par sa dernière victime, et il y plonge la tête avec ardeur.

Mais il n'est pas au bout de ses peines. L'oeuf de l'abeille est juste

suffisant pour un triongulin. Au bout de quatre à cinq jours, notre

affamé est, la tête en bas, au niveau du miel, sur la dépouille fanée de

l'oeuf, qui, détendue, s'est affaissée le long des parois de la

cellule. Il lui manque toute la nourriture que son dernier ennemi a

absorbée avant de mourir; et, incapable de subir la première mue, il

meurt à son tour, reste suspendu à la peau de l'oeuf, ou va augmenter,

dans le liquide sucré, le nombre des noyés.

«Ce qui s'est passé là, sous mes yeux, dans mon cabinet, se passe

évidemment dans les cellules enfoncées dans les parois des talus; et

c'est ce qui explique le nombre relativement considérable de cellules

pleines de miel et qui ne renferment que des triongulins englués et la

dépouille flétrie de l'oeuf du _Colletes_.»

Quelquefois cependant le triongulin victorieux parvient à la première

mue. Mais s'il franchit sans y succomber cette phase critique, tôt ou

tard il meurt avant d'arriver à l'état parfait; ou, s'il y parvient (une

fois sur cent peut-être, dit M. Mayet), son évolution est

considérablement retardée, et prend deux années au lieu d'une.

L'étonnante histoire que celle de ces _Sitaris_! Est-elle le propre du

seul parasite des _Colletes_? Il est probable que non. Bien que les

observations de M. Fabre n'aient fait soupçonner rien de semblable, il y

a tout lieu de croire que les cellules des Anthophores doivent être le

théâtre de scènes analogues. Il est constant, en effet, que chez ces

abeilles, comme chez celles dont il vient d'être question, un certain

nombre de cellules contiennent des provisions que nul insecte ne

dévore. On se l'expliquait, ou par une négligence (peu probable!) de la

mère, qui aurait clos la cellule sans y pondre, ou par la mort de

l'oeuf lui-même. Nous savons maintenant qu'une autre explication est

possible, et il y aurait intérêt à la vérifier.

Ces luttes acharnées, ces duels successifs, où la victoire ne sauve

pas--ou bien rarement--le vainqueur lui-même, méritent bien de fixer

notre attention. Que l'Abeille travaille en pure perte pour sa

progéniture, cela importe peu, au fond, quand un parasite profite de son

labeur, et s'approprie le repas qu'elle avait préparé pour ses enfants.

Mais que dire, quand le festin servi n'est mangé par personne? Un

finalisme outré trouvera-t-il encore ici à se satisfaire et à soutenir

que tout est réglé pour le mieux? A quoi bon alors cette pâtée livrée à

la moisissure? Le cas est préjudiciable à la lignée de l'Abeille; il

l'est autant, et plus, à celle du parasite. La fin serait-elle peut-être

la restriction de l'une et de l'autre? Mais le bon sens, timidement,

pourrait objecter qu'il était alors plus simple, plus humain--si le mot

est permis--de réduire d'autant la fécondité des deux races.

LES PROSOPIS.

Les Prosopis sont des abeilles de taille en général fort petite,

remarquables, au premier aspect, par la nudité de leur tégument, dont le

fond, le plus souvent noir, quelquefois partiellement rougeâtre, est

presque toujours orné de taches ou de traits blancs ou jaunâtres. Les

espèces méridionales sont souvent très richement et très gaiement

bariolées. Le nom de _Prosopis_ (du grec _prosopis_, masque) vient même

des taches colorées qui ornent la face des femelles, et qui,

confluentes chez les mâles, la cachent pour ainsi dire sous un masque

blanc ou jaunâtre (fig. 113).

Le corps, avec les formes des Collétès, est plus élancé. La langue est à

peu près ce qu'elle est dans ce genre, courte, obtuse et bilobée. Mais

l'aile supérieure n'a plus que deux cellules cubitales au lieu de trois.

[Illustration: Fig. 113.--Prosopis signata.]

Les Prosopis sont les moins pubescentes des Abeilles. On constate

néanmoins, dans quelques-unes de leurs espèces, des rudiments, bien

légers, bien fugaces, il est vrai, des bandes marginales de l'abdomen,

si développées chez tous les Collétès, leurs parents très proches.

A ce défaut de villosité se rattache l'absence de tout organe

collecteur. Il n'existe de brosse d'aucune sorte. Ce trait particulier

et caractéristique de l'organisation des Prosopis a amené bien des

incertitudes, donné lieu à bien des controverses sur leur véritable

genre de vie. Lepeletier, et d'autres après lui, en ont conclu au

parasitisme de ces abeilles. D'autres, et c'est l'opinion aujourd'hui

établie, les regardent comme nidifiantes.

Un fait met hors de doute le non-parasitisme des Prosopis, c'est la

nature de leurs cellules, qui, semblables à celles des Collétès,

présentent cette délicate enveloppe que nous connaissons. Et l'on ne

peut pas dire, comme le pensait sans doute Lepeletier, que ces cellules

appartenaient à des Collétès, que des Prosopis auraient supplantés.

Elles sont trop petites de beaucoup, surtout trop étroites, pour les

premiers, et tout à fait à la taille des seconds. Elles sont donc leur

bien propre, qu'ils n'ont dérobé à personne. Et l'on n'a pas à s'étonner

que la langue des Prosopis soit faite comme la langue des Collétès.

Mais toute difficulté n'est pas supprimée pour cela. Reste à savoir

encore comment, sans organe de récolte, les Prosopis peuvent récolter.

On les voit parfois le corps souillé de quelques grains de pollen

collés à leurs téguments. On a dit que c'était de la sorte que les

Prosopis amassaient le pollen, qu'ils brossaient ensuite dans leurs

cellules. Bien maigre récolte, il faut en convenir, et qui demanderait

bien du temps, bien des allées et venues, pour un pauvre résultat. Non,

ce n'est pas ainsi que les Prosopis amassent la nourriture de leurs

larves. Comme ils avalent le miel, ils avalent le pollen. Il est facile

de s'en rendre témoin. Il n'y a qu'à observer les faits et gestes d'une

de ces abeilles sur une des fleurs qu'elles fréquentent. On la voit, de

ses pattes antérieures, brosser rudement les étamines, pour en détacher

le pollen, que leur bouche engloutit ensuite avec avidité. Cette

poussière ingurgitée se retrouve d'ailleurs, abondante, dans le jabot,

en suspension dans le liquide sucré que contient cet organe. Il est vrai

que toutes les Abeilles, à quelque genre qu'elles appartiennent, et les

mâles eux-mêmes, absorbent aussi du pollen, pour s'en nourrir. Mais

aucune ne le fait avec autant d'avidité, de gloutonnerie, que la femelle

de Prosopis.

C'est donc dans le jabot de ces mignonnes abeilles que se fait le

mélange des deux éléments qui composent la bouillie destinée aux larves.

Cette bouillie est très fluide, plus encore que celle des Collétès, et

nécessite encore davantage l'imperméable vessie qui l'englobe.

Les Prosopis nous représentent, en définitive, les plus simples, les

moins diversifiées des Abeilles. Leur adaptation au rôle d'insecte

récoltant est nulle, en ce sens qu'elle n'a donné naissance à aucun

organe spécial. Aussi Hermann Müller, appliquant ici le principe de

Darwin, considère-t-il les Prosopis comme les représentants actuels des

Abeilles primitives, de la souche d'où seraient issues, par des

modifications en sens divers, toutes les Abeilles du monde actuel.

* * *

Les Prosopis affectionnent particulièrement les fleurs des _Résédas_,

soit cultivés, soit sauvages. Mais on les voit souvent aussi butiner

sur les Ombellifères, et quelques espèces, le _Pr. bifasciata_ entre

autres, le plus grand de nos contrées, a un goût marqué pour les fleurs

d'oignon.

Shuckard a noté que la plupart de ces abeilles laissent exhaler, quand

on les saisit entre les doigts, une forte odeur de citron. L'observation

n'est point complète, et il existe à cet égard une grande variation

suivant les espèces.

Certaines, en effet, répandent, comme Shuckard le dit, une odeur de

citron, ou plutôt des feuilles d'une Verbénacée fort répandue dans les

jardins, le _Lippia citriodora_. De ce nombre sont les _Prosopis

clypearis_, _bifasciata_, _dilatata_, etc.

D'autres ont une odeur plus douce, celle du _Pelargonium odoratissimum_

(_Pr. variegata_, _signata_, etc.).

Il en est, au contraire, qui exhalent une odeur infecte de Punaise des

bois (_Pr. lineolata_, _angustata_).

Ce qu'il y a de curieux, c'est que ces odeurs si différentes se trouvent

diversement combinées dans certaines espèces, qui répandent une odeur

tenant à la fois de la verveine et du _Pelargonium_ (_Pr. communis_), ou

de l'une de ces deux plantes et de la punaise, ce qui produit

sensiblement le parfum, point désagréable, d'un certain autre hémiptère,

le _Syromastes marginatus_. Le _Pr. brevicornis_ est dans ce dernier

cas.

Enfin, suivant des circonstances difficiles à apprécier, ces odeurs

indécises s'affirment plus ou moins dans un sens ou dans un autre chez

différents individus de la même espèce. Le _Pr. confusa_ est à cet égard

des plus inconstants: on ne sait trop dire parfois s'il sent plus le

_Pelargonium_ que la punaise, ou celle-ci que la verveine.

* * *

Doués de pattes peu robustes et de faibles mandibules, les Prosopis ne

sont pas outillés pour fouir le sol. Toutes les espèces dont la

nidification a été observée pratiquent, dans la moelle des ronces

sèches, des galeries, où elles établissent un nombre variable de

cellules, ressemblant beaucoup, nous l'avons dit, à celles des

Collétès. Ces cellules sont ordinairement empilées bout à bout, séparées

par un petit tampon fait de fragments de moelle. Quelquefois, ainsi que

Giraud l'a observé, on les voit disposées comme chez les Collétès,

c'est-à-dire des diverticules s'ouvrant obliquement dans la galerie

principale, qui se trouve ainsi ramifiée. Le même auteur a trouvé des

nids du _Pr. confusa_, ordinairement logé dans la ronce, dans de

vieilles galles d'un _Cynips_ du chêne (_C. Kollari_).

Un petit Chalcidien, l'_Eurytoma rubicola_, la plaie de plus d'un des

nombreux habitants de la ronce, est souvent parasite des Prosopis, dont

il dévore la larve repue, pour s'évader plus tard, non point par le haut

de la cellule, mais par un trou qu'il pratique dans la paroi, et qu'il

continue au delà, à travers la moelle et le bois de la ronce. Enfin, on

a plus d'une fois rencontré des Prosopis porteurs de Stylopiens, ces

étranges parasites que nous avons appris à connaître à propos des

Andrènes.

* * *

Le genre Prosopis a des représentants dans toutes les parties du globe.

On en trouve des espèces dans le nouveau comme dans l'ancien monde, en

Australie, en Océanie. Cette universelle extension est une preuve

évidente de la grande ancienneté de ce type, et confirme d'une manière

éclatante l'opinion, énoncée plus haut, de H. Müller.

FLEURS ET ABEILLES.

Lorsque Linné eut fait connaître les merveilles de la fécondation des

Plantes, les naturalistes s'appliquèrent à étudier les conditions de cet

acte essentiel de la vie végétale. On crut d'abord, et cette opinion

régna longtemps, que dans les fleurs complètes, c'est-à-dire munies à la

fois d'étamines et de pistils, toutes sortes de précautions organiques

étaient prises pour assurer le contact du pollen et du stigmate, en un

mot, que l'_autofécondation_, comme on dit aujourd'hui, était une règle

sans exception.

A la fin du siècle dernier, Sprengel, dans un ouvrage ayant pour titre

_Révélation du Mystère de la nature touchant la structure et la

reproduction des fleurs_, introduisit un point de vue tout nouveau dans

la théorie de la fécondation végétale. Le titre naïvement ambitieux de

ce livre dit assez l'importance attachée par l'auteur aux faits qu'il

apportait. Sprengel reconnaît d'abord que tout est disposé dans les

fleurs pour donner un accès facile aux insectes qui viennent les visiter

et recueillir leur nectar. La sécrétion du liquide sucré n'a pas d'autre

but que d'attirer les insectes, appelés encore par la coloration des

pétales, et dirigés par la coloration propre de la gorge, ou par les

stries de la corolle, vers le lieu où résident les nectaires.

Toutes ces attentions de la nature en faveur des Insectes ne sont pas

moins avantageuses aux Plantes. Sprengel constate en effet que, dans la

majorité des fleurs, la fécondation est impossible sans l'intervention

des Insectes. Le fait est indubitable, tout au moins dans les cas de

_dichogamie_, c'est-à-dire dans les fleurs où les étamines et les

pistils n'arrivent pas simultanément à maturité. Il est alors de toute

nécessité que le pistil reçoive le pollen d'une autre fleur. Les

Insectes sont le véhicule le plus ordinaire du pollen étranger, et sont

ainsi les agents indispensables de la fécondation. Sprengel alla même

jusqu'à reconnaître cette loi, que Ch. Darwin devait mettre en lumière

éclatante, savoir que «la nature semble répugner à ce qu'une fleur

complète se féconde au moyen de son propre pollen»; que la fécondation

_croisée_ est le but vers lequel la nature tend de tous ses efforts.

Divers observateurs, après Sprengel, constatèrent les effets avantageux

de la fécondation croisée sur le nombre des graines qu'une fleur peut

donner, sur la vitalité et la persistance des races végétales.

La plupart de ces travaux étaient tombés dans l'oubli, ou peu s'en faut,

lorsque l'apparition du livre célèbre de Darwin sur l'_Origine des

espèces_ vint leur donner la considération qu'ils méritaient. Darwin, en

effet, y formulait la proposition suivante, de tout point conforme aux

vues de Sprengel: «C'est une loi générale de la nature, quelque

ignorants d'ailleurs que nous soyons sur le pourquoi d'une telle loi,

que nul être organisé ne peut se féconder lui-même pendant un nombre

indéfini de générations, mais qu'un croisement avec un autre individu

est indispensable de temps à autre, quoique parfois à de très longs

intervalles.»

Quelques années après, Darwin donnait une consécration définitive à la

théorie nouvelle, en décrivant, avec une pénétration incomparable, les

phénomènes d'adaptation réciproque des Insectes et des Plantes. Ses

observations se trouvent consignées dans ses deux ouvrages sur la

_Fécondation des Orchidées par les Insectes_ et sur les _Effets de la

fécondation croisée et de la fécondation directe dans le règne végétal_:

Darwin y démontre que la fécondation croisée est la règle; que, dans les

cas rares d'autofécondation, on reconnaît encore des dispositions

propres à faciliter le transport du pollen d'une fleur à une autre. Les

Plantes se trouvent ainsi sous la dépendance des Insectes, agents de ce

transport, si bien que nombre d'entre elles disparaîtraient du globe, si

les Insectes cessaient d'exister ou de les visiter.

Ce que Sprengel n'avait guère fait qu'entrevoir, l'horreur de la nature

pour les perpétuelles autofécondations, Darwin l'établit par des preuves

aussi multipliées qu'irrécusables. Des expériences variées de cent

façons lui montrent avec une constance étonnante que, dans la lutte pour

l'existence, les plantes soumises à la fécondation croisée l'emportent

sur les individus de même espèce astreints à l'autofécondation.

Fécondité augmentée, vitalité accrue, tels sont les avantages du

croisement. Et ces effets bienfaisants sont l'oeuvre des Insectes.

* * *

Une conséquence des rapports étroits qui unissent les Plantes et les

Insectes, est leur adaptation réciproque. Les résultats en sont

merveilleux, et laissent bien loin toutes les perfections vraies ou

supposées devant lesquelles aimaient à s'extasier les contemplateurs

finalistes des beautés de la nature. C'est dans la découverte de ces

faits d'adaptation qu'éclate dans toute sa supériorité le génie

pénétrant de l'illustre naturaliste anglais.

L'impression que produisirent ses découvertes fut énorme, et de tous

côtés les naturalistes se jetèrent à l'envi dans le vaste champ qu'il

venait d'ouvrir aux recherches. La moisson fut abondante, et le fonds

est encore loin d'être épuisé. Parmi les savants qui, depuis Darwin, ont

contribué à enrichir de faits nouveaux de la théorie florale, il faut

citer surtout Delpino, Hildebrandt, Hermann Müller, Dodel-Port; la liste

entière ne compterait pas moins d'une soixantaine de noms.

Tous les ordres d'Insectes interviennent à des degrés divers dans la

fécondation des plantes. Mais le rôle prédominant appartient aux

Hyménoptères, et parmi eux les Abeilles occupent incontestablement le

premier rang.

L'existence des Abeilles, plus que celle d'aucun autre groupe

d'Insectes, est étroitement liée à celle des fleurs. Seules, dès leur

sortie de l'oeuf, elles consomment du pollen et du miel, alors que les

autres insectes ne recherchent les fleurs que pour leur alimentation

personnelle, à l'état adulte. Encore n'y puisent-ils guère que le miel,

et négligent-ils souvent le pollen. Les Abeilles recueillent avidement

l'un et l'autre; et les mieux douées d'entre elles, les Sociales, en

accumulent d'énormes réserves. Ne vivant que des fleurs, elles sont

mieux adaptées aux fleurs, et cette adaptation atteint même chez elles

une incomparable perfection. Si elles le cèdent, pour la longueur de la

trompe, aux Lépidoptères, ce qui leur interdit l'accès d'un certain

nombre de fleurs tubuleuses, ce sont elles qui, après eux, sont encore

le mieux douées à cet égard; et le nombre de fleurs que les Abeilles

sont seules à pouvoir visiter, et dont seules par suite elles assurent

la fécondation, est incalculable.

Quant à l'appareil collecteur de pollen, il est la propriété exclusive

des Abeilles. Il constitue, dans les diverses formes qu'il affecte, la

plus parfaite adaptation possible au but qu'il est destiné à remplir.

[Illustration: Fig. 114.--Brosse ventrale de Gastrilégide.]

Chez les Gastrilégides, la brosse ventrale (fig. 114), par l'étendue de

sa surface, la quantité, par suite, considérable de pollen qu'elle peut

transporter, est supérieure à la brosse tibiale ou fémoro-tibiale des

autres Anthophiles. Elle est aussi mieux adaptée peut-être à la récolte

du pollen sur de larges surfaces. Aussi les Gastrilégides

affectionnent-ils plus particulièrement les fleurs ouvertes; ils sont

les visiteurs assidus, et pour ainsi dire attitrés, des capitules des

Synanthérées. Sur ces larges champs d'étamines portées à une hauteur

uniforme, leur ventre velu n'a qu'à se promener, avec ses trépidations

rapides, pour se charger en peu de temps d'une grande masse de poussière

fécondante. Ces Abeilles ne sont point pour cela inhabiles à recueillir

le pollen des autres fleurs. Mais ce sont les Abeilles à brosses

tibiales, qui excellent dans l'exploitation de ces dernières, sans

dédaigner néanmoins les fleurs ouvertes ou composées. En somme, moins

spécialisées dans un sens, les Podilégides et Mérilégides sont plus

aptes à tirer parti des fleurs les plus variées, et l'on peut même dire

que, chez elles, la perfection de l'appareil collecteur est

proportionnée au degré d'industrie des diverses espèces. Le premier rang

appartient encore ici aux Abeilles Sociales, et parmi elles aux espèces

du genre _Apis_.

[Illustration: Fig. 115.--Patte d'Andrène.]

[Illustration: Fig. 116.--Brosse tibiale d'Anthophore.]

[Illustration: Fig. 117.--Brosse et corbeille de l'Abeille domestique.]

On peut préciser davantage encore et établir une échelle de gradation

entre les divers types d'Abeilles, au point de vue de l'appareil

collecteur. Cette série, on doit s'y attendre, n'est point continue, et

le perfectionnement n'y suit point une ligne régulièrement ascendante.

Tout au bas de l'échelle, se placent sans contredit les espèces dénuées

de tout appareil collecteur, les Prosopis, dont le corps plus ou moins

glabre ne présente de brosses d'aucune sorte. Ces espèces, qu'on a pu,

par suite de cette absence, considérer quelquefois comme non

récoltantes, n'en récoltent pas moins cependant. Seulement, c'est leur

estomac qui remplace brosses et corbeilles; elles ingurgitent le pollen,

qu'elles dégorgent ensuite, avec le miel, dans leurs cellules.

Tout à côté des Prosopis, nous trouvons les Collétès, dont le corps est

velu, les pattes postérieures garnies de poils abondants et fort longs,

quelquefois même extrêmement développés aux trochanters et aux fémurs.

L'appareil collecteur est ici constitué; c'est une véritable brosse

tibio-fémorale, plus fémorale que tibiale, avec adjonction d'une brosse

métathoracique, car les poils du métathorax, longs et recourbés, se

chargent de pollen en même temps que les pattes postérieures.

La même forme absolument existe chez d'autres Abeilles à langue courte,

les Halictes et les Andrènes, qui possèdent, comme les Collétès, des

poils collecteurs au métathorax et aux pattes postérieures; mais, tandis

que la houppe coxale s'amoindrit chez les Halictes, elle se développe et

se perfectionne chez les Andrènes, où elle devient longue et touffue

(fig. 115).

Déjà chez les Cilisses, alliées des Collétès, les poils collecteurs

abandonnent le thorax, les hanches et les fémurs, et se localisent sur

les tibias et le premier article des tarses; la brosse tibiale est

faite, et se maintiendra dans toute la série restante des Apiaires. Il

ne faut pas oublier cependant que les Dasypodes, plus voisines des

Cilisses que des Collétès, ont conservé de ces derniers les poils

collecteurs des fémurs, mais non des hanches et du thorax; de plus,

particularité qui leur est propre, les poils de la brosse du tibia et du

tarse acquièrent une longueur exceptionnelle.

Les Anthophorides, Podilégides de Lepeletier de Saint-Fargeau,

présentent, dans sa forme typique, la brosse tibio-tarsienne ou plus

simplement tibiale, car celle du tarse tend à s'effacer chez ces

Abeilles (fig. 116). Supérieures à tant d'égards aux Abeilles à courte

langue, elles leur cèdent peut-être le pas au point de vue de l'appareil

collecteur, si l'on considère, non point la perfection de sa structure,

mais son étendue. Les poils du tibia, chez l'Anthophore, sont longs et

raides, et constituent une brosse parfaite; mais, si lourdement chargée

qu'elle soit, cette brosse porte relativement moins de pollen que

l'ensemble des poils collecteurs chez le Collétès ou l'Andrène.

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