apathique somnolence. Bientôt elle mue et se transforme en une nymphe
très irritable, que le moindre attouchement met en agitation. Cet état
dure six semaines en moyenne. La jeune Dasypode fraîche éclose passe
encore plusieurs jours dans la cellule, avant de fouir le sol pour venir
à la lumière.
La Dasypode a un ennemi, un ennemi héréditaire, _Erbfeind_, dit H.
Müller, une petite mouche du genre _Miltogramma_.
Nous sommes en juillet; le temps est beau; il est huit ou neuf heures du
matin. Une grande activité règne dans la cité des Dasypodes, d'où
s'élève un bourdonnement confus, peu intense. Les femelles vont et
viennent; les unes rentrent, lourdement chargées de pollen; les autres
s'élancent vivement de leurs trous, pour se rendre aux champs. Un petit
nombre seulement sont encore occupées à creuser leur galerie. On ne voit
plus que quelques mâles voleter deçà et delà.
Près de l'entrée d'un certain nombre de terriers, on remarque une
mouche, de la taille à peu près de celle des maisons. Que font donc là
ces étrangères? Nous allons bientôt le savoir. Voici une Dasypode qui
rentre avec sa charge; elle s'engloutit dans sa galerie. A peine entrée,
une mouche est là, tout auprès de l'orifice où l'abeille a disparu; la
tête tournée vers l'entrée, immobile, elle attend. Au bout d'une minute
un quart à peu près, l'abeille a déposé son fardeau et s'élance de
nouveau au dehors. C'est le moment qu'attendait la mouche; prompte comme
l'éclair, elle se jette dans la galerie.
Une fois l'attention éveillée par cette manoeuvre plus que suspecte,
on verra souvent, si l'on y prend garde, une Dasypode, qui rentre les
brosses pleines, suivie par une Miltogramme. A peine l'abeille entrée
dans son trou, la mouche se pose auprès et attend sa sortie. Quand
l'orifice est sur le côté du petit cône d'éjections, elle se tient juste
au-dessus; s'il est au sommet du cône, elle se tient à quelque distance,
jamais bien loin, sur une herbe, sur une feuille, la tête toujours
tournée vers l'entrée.
L'abeille parfois s'aperçoit de cette mouche qui la suit, et,
d'instinct, devine l'ennemi de sa race. Inquiète, elle ruse alors, et
essaye de lui donner le change. Au lieu de se précipiter dans son trou,
elle s'en éloigne, va se poser à quelque distance, puis se lève pour
s'aller poser ailleurs. Mais l'inévitable et tenace moucheron ne la
quitte ni de l'oeil, ni de l'aile, et toujours la suit, à la même
distance, comme retenu par un fil invisible, se posant si elle se pose,
se levant quand elle se lève. De guerre lasse, l'abeille enfin se décide
à rentrer, et la mouche se poste en faction à sa porte.
Au moment de ressortir, la Dasypode, qui se souvient, ne se presse point
de prendre son élan. Il semble que, défiante, elle éprouve le besoin de
scruter du regard les environs; rassurée enfin, elle s'envole. La mouche
aussitôt se jette dans la galerie qu'elle vient de quitter.
Qu'y va-t-elle faire?
L'observation effective n'a pu le constater. Mais la certitude n'en
existe pas moins. Dans la cellule approvisionnée et prête à être close,
la Miltogramme pond un oeuf. parfois deux ou même trois. L'inspection
des cellules le révèle. A côté d'une larve morte de Dasypode se voient
souvent une, deux ou trois larves de mouche, ou autant de pupes en
tonnelet, dont la grosseur correspond à celle de la Miltogramme. Et bien
que la difficulté d'élever ces pupes n'ait pas permis à H. Müller de les
mener à bien et d'en obtenir l'éclosion, nous ne douterons pas plus que
lui que ce ne soit là la progéniture des Miltogrammes, nourrie aux
dépens de celle des Dasypodes.
LES PANURGUES.
Un corps noir et luisant (fig. 105 et 106), presque nu, une taille
petite ou médiocre, une tête énorme, une brosse volumineuse, donnent aux
Abeilles de ce genre une physionomie toute particulière. Le
développement de l'appareil collecteur, qui ne le cède en rien, toutes
proportions gardées, à celui des Dasypodes, fait pourtant soupçonner
quelque affinité avec ces vaillantes Abeilles. Elle est en effet bien
réelle; mais l'abondante poilure dont celles-ci sont recouvertes, et qui
manque presque totalement aux Panurgues, masque, extérieurement, une
ressemblance parfaite. Qu'on supprime ce trompe-l'oeil; qu'on épile,
avec la lame d'un canif, le corselet et l'abdomen d'une femelle de
Dasypode; on aura sous les yeux ni plus ni moins qu'un Panurgue de belle
prestance. La nervation des ailes est la même; la brosse est toute
pareille; les pièces buccales, seules, offrent une différence marquée,
mais uniquement par leur longueur. On ne saurait, sous ce prétexte,
méconnaître une uniformité de type manifeste, et séparer, comme on l'a
fait quelquefois, les Panurgues des Dasypodes, pour les réunir aux
Anthophorides.
[Illustration: Fig. 105--Panurgus dentipes, femelle.]
[Illustration: Fig. 106.--Panurgus dentipes, mâle.]
Les habitudes, le genre de vie sont analogues. Et tout d'abord, comme
leurs cousines les Dasypodes, les Panurgues sont presque exclusivement
voués aux Chicoracées. Ils butinent dans leurs capitules avec une égale
vélocité, et s'y font, comme elles, d'énormes charges de pollen. Cette
activité, qui a inspiré le nom du genre (du grec _panourgos_, actif,
industrieux), n'est, bien entendu, le fait que des femelles. Quant aux
mâles, une fois rassasiés de pollen et de nectar, ils se blottissent au
milieu des étamines, et passent là de longues heures au soleil, dans
une paresseuse somnolence, tout saupoudrés de leur jaune poussière.
Comme les Dasypodes encore, les Panurgues travaillent dans la terre
battue, et suivant les mêmes principes. Ils creusent de longues galeries
descendantes, vers le fond desquelles s'ouvrent, en diverses directions
rayonnantes, plusieurs cellules. Rarement aussi on les voit s'isoler
pour exécuter leurs travaux; mais former au contraire des colonies plus
ou moins populeuses sur une étendue bornée. Il paraît même, d'après une
observation de Lepeletier de Saint-Fargeau, que ces colonies ne sont pas
toujours une simple réunion d'individus isolés, et tout à fait
indépendants, malgré leur rapprochement. «J'ai vu, dit cet auteur, une
espèce de _Panurgus_, qui travaillaient à leur nid manifestement en
commun. Dans un sentier de jardin bien battu, un trou vertical d'environ
deux lignes de diamètre et d'à peu près cinq pouces de profondeur, était
entouré par huit à dix _Panurgus_ femelles chargées de pollen. Restant
quelque temps à les observer, j'en vis sortir une femelle qui n'avait
plus de charge, et qui s'envola bientôt. Elle sortie, une autre seule
entra, se débarrassa de son fardeau, sortit et s'envola. Plusieurs se
succédèrent ainsi et sortirent, puis s'envolèrent pour aller à une autre
récolte. Pendant ce temps, il en arrivait d'autres, chargées, qui
s'arrêtaient sur le bord du trou et attendaient leur tour pour entrer.»
Des circonstances particulières empêchèrent l'auteur de continuer son
observation; mais il y a lieu de croire, avec lui, que chacune des
femelles qu'il avait vues entrer dans le même trou, y creusait
isolément, et pour son propre compte, un certain nombre de cellules,
qu'elle approvisionnait et clôturait, après y avoir pondu un oeuf.
Ainsi, pour ce qui est du travail des cellules, chacune se comporte
comme si elle était seule; mais toutes utilisent la galerie d'accès;
toutes, en ceci, profitent du travail d'une seule, et s'épargnent ainsi
le temps et la peine d'établir chacune une galerie particulière. Il y
aurait intérêt à s'assurer si ce travail préliminaire lui-même ne
s'exécuterait pas en commun, et si plusieurs femelles ne se relayeraient
pas pour y prendre part à tour de rôle.
Quoi qu'il en soit à cet égard, ce rudiment d'association, si modeste
soit-il, dénote, chez ces petites abeilles, une supériorité morale
sensible sur la plupart des Mellifères sauvages, dont l'humeur
batailleuse ne tolère pas le moindre empiètement du voisin, chez qui
l'égoïsme le plus entier est l'unique loi régissant leurs rapports
mutuels, et l'isolement complet, le bien suprême.
LES CILISSES.
[Illustration: Fig. 107.--Cilissa femelle.]
[Illustration: Fig. 108.--Cilissa mâle.]
Ces Abeilles (fig. 107 et 108), dont les classificateurs n'ont su assez
longtemps que faire, sont reconnues aujourd'hui pour être de proches
parentes des Dasypodes. L'air de famille, peu sensible extérieurement
chez les femelles, est frappant chez les mâles. N'était le trait
générique d'une cellule cubitale de plus, les mâles de _Cilissa_
seraient inévitablement pris pour des mâles de Dasypodes. Les organes
buccaux ont la même structure; la langue seulement est un peu plus
épaissie vers le bout. Mais l'appareil collecteur est sensiblement
réduit. Nous n'avons plus ici les poils démesurément longs de la brosse
des Dasypodes ou des Panurgues, mais des poils courts, raides,
exactement peignés, la brosse enfin de la plupart des Abeilles
solitaires.
Quant au genre de vie, il ne présente rien de bien remarquable, ce qui
tient sans doute à ce qu'il n'a pas encore été étudié de près. Tout ce
que j'en puis dire, c'est que le hasard m'a mis en possession d'une
cellule ou plutôt d'un cocon de Cilisse, en forme de dé à coudre,
contenant un mâle mal venu. Ce cocon était fait d'une très mince
pellicule incolore, comme une pelure d'oignon, finement chagrinée,
laissant transparaître un épais enduit brunâtre, résidu de pâtée
pollinique, preuve que cette pellicule était l'oeuvre, non de la
larve, mais de la mère, qui en avait tapissé la cellule de terre, avant
d'y entasser les provisions. Nous trouverons ailleurs des enveloppes
semblables.
Trois espèces de Cilisses vivent en France. L'une d'elles (_Cilissa
chrysura_) visite exclusivement les Campanules; une autre (_C.
leporina_), diverses Légumineuses et particulièrement le Trèfle rampant;
la troisième (_C. melanura_) ajoute à ces dernières plantes la
Salicaire.
OBTUSILINGUES.
Ces abeilles ne sont représentées en Europe que par les deux genres
_Colletes_ et _Prosopis_.
LES COLLÉTÈS.
[Illustration: Fig. 109.--Langue d'abeille, courte et obtuse.]
[Illustration: Fig. 110.--Colletes succinctus, femelle.]
[Illustration: Fig. 111.--Colletes succinctus, mâle.]
Au caractère tiré de la forme de la langue (fig. 109), les hyménoptères
de ce genre ajoutent trois cellules cubitales, un appareil collecteur
non restreint au tibia et au tarse, mais étendu aussi au fémur et au
trochanter, que garnit une épaisse houppe de poils recourbés, comme il
en existe chez les Andrènes, mais plus fournie que chez celles-ci. Le
thorax est abondamment couvert d'une villosité dressée; l'abdomen, très
convexe, est toujours orné de franges marginales régulières de poils
couchés, fauves ou blanchâtres, suivant les espèces. Enfin l'abdomen est
acuminé à l'extrémité, qui n'est point garnie d'une frange anale (fig.
110 et 111).
Les moeurs des Collétès sont depuis longtemps connues. Réaumur avait
déjà étudié une de leurs espèces, le _C. succinctus_, décrit ses organes
buccaux et fait connaître sa nidification.
Les Collétès établissent en général leurs galeries dans les talus
sableux. Tandis que la plupart des Abeilles choisissent, pour
l'édification de leurs demeures, une exposition méridionale ou
orientale, et semblent ainsi rechercher pour leur progéniture le soleil
et sa bienfaisante chaleur, les Collétès, tout au contraire, adoptent
souvent une exposition septentrionale. Les espèces varient du reste à
cet égard, certaines préférant le nord, d'autres le midi. Au _C.
succinctus_, c'est le nord qu'il faut. Ainsi l'avait observé Réaumur, et
son observation a été confirmée.
L'économie intérieure de leurs nids est à peu près celle des abeilles
précédentes. Au fond d'une galerie plus ou moins longue, des cellules
latérales isolées, ou plusieurs à la file, dans un même conduit. Mais
nos abeilles se distinguent, dans la confection de ces cellules (fig.
112), par une industrie que nous n'avons fait que mentionner à propos
des Cilisses. La paroi de terre n'est pas simplement polie; elle est
soigneusement tapissée d'une délicate pellicule, incolore, transparente,
ayant l'aspect de la baudruche, mais incomparablement plus fine, bien
qu'elle soit composée de plusieurs feuillets, trois ou quatre au moins,
et si unie, si lustrée, qu'elle défie le plus merveilleux satin. Telle
est la ténuité d'un lambeau de cette membrane, que Réaumur la compare à
ces traînées argentées que la limace laisse sur son chemin. Brûlée,
cette substance répand la même odeur que la soie. Mais elle n'en a point
la structure: nulle trame, nulle fibre ne s'y peut reconnaître. Comment
est fabriquée cette membrane? Personne ne l'a vu, mais on suppose--que
faire de plus?--que c'est le produit d'une sécrétion étendue par
l'insecte, à l'état fluide, sur la paroi de la cellule, et qui se
concrète à l'air comme le fait la soie. Et l'on ajoute que la courte
langue bilobée de l'abeille est sans doute la spatule destinée à étendre
ce vernis.
La cellule, remplie d'une pâtée semi-liquide, reçoit un oeuf, qui est
pondu, non sur le miel, comme M. Fabre l'a vu chez les Anthophores, mais
un peu au-dessus, sur la paroi, selon M. Valéry Mayet. La cellule est
bouchée ensuite à l'aide de plusieurs doubles de la substance qui
tapisse la paroi. La pâtée se trouve ainsi enfermée dans une sorte de
vessie membraneuse, close de toute part. Cette enveloppe, non seulement
est imperméable au miel, mais elle constitue, selon M. Mayet, une
fermeture si hermétique, qu'elle éclate avec un certain bruit, quand on
la comprime suffisamment entre les doigts.
[Illustration: Fig. 112.--Galerie de Colletes succinctus.]
La cellule close, qui a la forme ordinaire d'un dé à coudre, ou bien
reste isolée au fond du petit canal, ou bien plusieurs sont empilées à
la file.
La pâtée mielleuse que les Collétès amassent dans leurs cellules «a au
début, dit M. Mayet, un parfum délicieux, analogue à celui du miel le
plus parfumé; mais au bout de huit jours à peine il a commencé à aigrir.
Quand l'oeuf de l'abeille éclôt, la jeune larve n'a plus à sa
disposition qu'une pâtée aigrelette, rappelant le goût de la cire et de
l'acide acétique. Cette larve, du reste, s'accommode fort bien de cette
nourriture.» Elle paraît n'absorber tout d'abord que la partie la plus
fluide du mélange, qui s'épaissit graduellement et finit par ne plus
être qu'une pâte assez ferme, dont la partie centrale seule est dévorée,
le reste, soigneusement respecté, demeurant, comme un épais enduit, tout
autour de la paroi. Comme le rat de la fable, ce ver se creuse ainsi une
chambrette dans la substance même qui le nourrit. A ce résidu concrété
et bruni adhère la pellicule, qui se détache de la paroi de terre.
Alors que la plupart des Abeilles épuisent en quelques jours leurs
provisions, les larves de Collétès paraissent mettre un temps fort long
pour atteindre leur entier développement. D'après M. Mayet, la larve du
_succinctus_, éclose dans les premiers jours d'octobre, n'a épuisé sa
pâtée et atteint sa taille définitive qu'aux derniers jours d'avril. Sa
transformation n'a lieu qu'au mois d'août.
Il doit exister du reste de grandes variations à cet égard, suivant les
espèces, dont les unes sont automnales, comme le _succinctus_, la
plupart estivales, et une absolument printanière, le _C. cunicularius_.
Les fleurs qu'elles fréquentent sont par là même assez variées. Mais la
conformation spéciale de leur langue, adaptée à une autre fonction, nous
l'avons vu, en même temps qu'à la récolte du miel, leur interdit l'accès
des corolles tubuleuses étroites, dont ces abeilles ne sauraient
atteindre le nectar. Elles visitent assidûment les _Eryngium_,
_Senecio_, _Achillæa_, _Anthémis_, le réséda, le lierre etc., toutes
fleurs dont les nectaires sont facilement accessibles et n'exigent pas
une trompe allongée.
* * *
M. Mayet, dont nous venons de citer plusieurs fois les observations, n'a
pas seulement beaucoup enrichi l'histoire propre des Collétès d'une
multitude de faits intéressants; il a de plus ajouté des données
importantes à l'histoire de leurs parasites; il a surtout étendu d'une
manière remarquable nos connaissances sur l'évolution des Méloïdes, pour
lesquels nous devions déjà tant à Newport et à M. Fabre, dont les
observations sont connues du lecteur (voy. _Anthophores_). Nous ferons,
dans les pages qui suivent, beaucoup d'emprunts à M. Mayet.
Les demeures des Collétès sont fréquentées par de nombreux parasites.
Nous ne citerons que pour mémoire les _Forficules_, que F. Smith a
souvent trouvées dans leurs galeries, où elles avaient mis les
provisions, et peut-être les habitants, au pillage; les _Miltogrammes_,
que nous rencontrons encore ici, mais dont les méfaits n'ont pas été
suffisamment constatés. On sait depuis longtemps que des abeilles
parasites, les élégants _Epeolus_, sont leurs ennemis attitrés. A cette
liste il faut ajouter un Méloïde, un _Sitaris_, étudié par M. V.
Mayet[21].
Nous sommes assez peu renseignés sur les faits et gestes des _Epeolus_,
bien que depuis longtemps on sache qu'une de leurs espèces, la plus
répandue, l'_Ep. variegatus_, se développe dans les nids de divers
Collétès. On les voit souvent voleter sur les mêmes talus, visiter les
mêmes fleurs que leurs hôtes; on les surprend souvent entrant dans leurs
galeries; on les a plus d'une fois obtenus de leurs cellules. Mais on
n'en savait pas davantage.
Nous devons à M. V. Mayet la connaissance des états de larve et de
nymphe de l'_Ep. tristis_, une jolie espèce au corps noir, orné de
dessins blancs, qui n'avait encore été observée qu'en Russie, et qui est
parasite du _Colletes succinctus_. M. Mayet n'a pu nous dire comment
l'abeille parasite parvient à s'introduire chez l'abeille récoltante.
«Toujours est-il, dit l'observateur, que l'_Epeolus_ paraît faire bon
ménage avec cette dernière...» Bien souvent les deux ennemis se
rencontrent à l'entrée d'une galerie; mais aucune lutte ne s'engage;
bien plus, le _Colletes_ cède toujours le pas à l'_Epeolus_. Si
l'abeille voit entrer le parasite dans son corridor, elle attend
patiemment qu'il ressorte; l'instinct ne lui dit pas qu'elle a devant
elle un destructeur de sa race. Admirable loi de la nature, qui veut que
rien n'entrave la grande loi de l'équilibre des espèces! Fabre a, du
reste, fait des observations analogues sur la _Melecta armata_, parasite
des Anthophores.» Nous avons déjà noté des faits de cet ordre, et tâché
d'en donner une explication.
La larve de l'_Epeolus tristis_ a achevé les provisions destinées à la
larve du _Colletes_ dans le mois de mars. Elle se transforme en nymphe
dans le mois d'août, et en insecte parfait quatorze jours après.
* * *
Arrivons au plus intéressant des parasites du Collétès, au _Sitaris
Colletis_.
Le lecteur connaît déjà les faits concernant les métamorphoses
compliquées des Méloïdes. Nous n'avons pas à y revenir: le _Sitaris_ de
M. Mayet ne présente à cet égard rien qui le distingue sensiblement de
celui de M. Fabre. Mais ses habitudes présentent quelques différences,
que M. Mayet nous fait connaître, en y ajoutant des nouveautés d'un haut
intérêt, qui viennent heureusement compléter les observations de ses
prédécesseurs, auxquels il ne s'est pas montré inférieur soit en
sagacité, soit en exactitude.
Les triongulins du _Sitaris humeralis_, d'après M. Fabre, éclos en
septembre, passent l'hiver dans les galeries des Anthophores, et ne
pénètrent dans les cellules qu'au printemps. Ceux du _Sitaris Colletis_,
éclos dans la seconde quinzaine de septembre, «se mettent en campagne du
20 septembre au 6 octobre. Les galeries sont envahies de leur armée
microscopique, de sorte que les abeilles, qui n'ont commencé leurs
travaux d'excavation que vers le 18 septembre, se trouvent dès les
premiers jours attaquées par eux.
«Elles sont assaillies surtout la nuit, quand, les travaux du jour
terminés, elles viennent s'abriter dans la première galerie qui s'offre
à elles. Aucun instinct ne les guide pour éviter ces destructeurs
acharnés de leur race.» En un instant la pauvre abeille est envahie par
tous les triongulins qui se trouvent autour d'elle. Des pattes ils
grimpent sur le dos, et vont se cramponner à un poil du thorax, dans le
voisinage des ailes. L'abeille a beau se débattre, peigner rudement sa
toison de ses brosses tarsiennes; opiniâtre et tenace, le pou n'en a
cure. Les triongulins sont-ils très nombreux, une centaine par exemple,
l'expérience a montré à M. Mayet que l'abeille couverte de cette vermine
est paralysée dans tous ses mouvements et meurt, au bout de quelques
heures, «de fureur et d'efforts impuissants, sans doute, car son
épiderme coriace est à l'abri de toute morsure». Ceci nous rappelle les
abeilles mourant de la rage, par suite de leur invasion par les
triongulins des Méloés. Mais il n'en va pas ainsi d'habitude: les
triongulins, dispersés comme on l'a vu, sont rarement en nombre dans une
même galerie.
Une fois établi sur le véhicule vivant, le triongulin, témoin impassible
des allées et venues de l'abeille, du creusement de la galerie, de la
préparation et de l'approvisionnement de la cellule, attend patiemment
l'heure critique, le moment de la ponte. Il quitte alors le dos de
l'abeille, seul ou accompagné de deux ou trois rivaux, ou plus, s'il en
existe, et, à l'instant où l'oeuf du Collétès est collé à la paroi, il
saute dessus ou sur la paroi même.
«Voici donc notre ennemi introduit dans la place. Il a pris enfin
possession de l'oeuf qu'il a mission de détruire. Il s'y cramponne
solidement au moyen des crochets robustes dont ses pieds sont armés, et
surtout au moyen d'un appareil spécial, dont le 8e segment abdominal
est pourvu, qui distille sans cesse une matière visqueuse analogue à la
soie.
«De larve carnassière, le triongulin va devenir larve mellivore.» Le
lecteur sait comment. Mais ici se place une observation fort
intéressante, dont il n'existe aucune trace dans les mémoires de M.
Fabre.
«Sur les six cents cellules environ que j'ai emportées et observées dans
mon cabinet, poursuit M. Mayet, j'en ai trouvé trente ou quarante qui
n'étaient habitées ni par des _Colletes_, ni par des _Sitaris_. J'ai
ouvert toutes ces cellules. Dans toutes j'ai trouvé la provision de miel
intacte, et à la surface de ce miel, ou immergés dans cette substance,
de deux à cinq triongulins morts.
«Sans doute, me suis-je dit, ou l'oeuf a été insuffisant pour nourrir
plusieurs convives, ou une lutte acharnée, fatale à tous les
combattants, s'est livrée sur cette arène d'un nouveau genre. Mais ce
n'était là qu'une hypothèse. Il me restait à la confirmer par
l'observation.
«Désireux d'approfondir ce point intéressant, j'ai attendu le mois de
septembre avec impatience. Je me suis appliqué à observer un grand
nombre d'abeilles en train d'approvisionner leurs cellules. Avec un
petit carré de papier blanc fixé dans le talus au moyen d'une épingle,
je marquais le matin les galeries où j'avais vu entrer les abeilles
chargées de pollen, et si le soir l'approvisionnement était terminé, je
m'emparais de la cellule, sinon, je remettais au lendemain.
«J'ai transporté ainsi dans mon cabinet quarante de ces cellules, toutes
closes du jour ou de la veille...»
«Huit renfermaient chacune un triongulin occupé, soit à essayer
d'entamer la peau de l'oeuf, soit, y ayant réussi, à s'abreuver du
liquide albumineux qu'il contient. Quatre enfin renfermaient plusieurs
triongulins, qui, dans une agitation extrême, se livraient soit sur
l'oeuf, soit contre les parois de la cellule, à une lutte acharnée,
qui parfois durait vingt-quatre heures.