Quand approche le temps de la transformation, la larve perd de son

apathique somnolence. Bientôt elle mue et se transforme en une nymphe

très irritable, que le moindre attouchement met en agitation. Cet état

dure six semaines en moyenne. La jeune Dasypode fraîche éclose passe

encore plusieurs jours dans la cellule, avant de fouir le sol pour venir

à la lumière.

La Dasypode a un ennemi, un ennemi héréditaire, _Erbfeind_, dit H.

Müller, une petite mouche du genre _Miltogramma_.

Nous sommes en juillet; le temps est beau; il est huit ou neuf heures du

matin. Une grande activité règne dans la cité des Dasypodes, d'où

s'élève un bourdonnement confus, peu intense. Les femelles vont et

viennent; les unes rentrent, lourdement chargées de pollen; les autres

s'élancent vivement de leurs trous, pour se rendre aux champs. Un petit

nombre seulement sont encore occupées à creuser leur galerie. On ne voit

plus que quelques mâles voleter deçà et delà.

Près de l'entrée d'un certain nombre de terriers, on remarque une

mouche, de la taille à peu près de celle des maisons. Que font donc là

ces étrangères? Nous allons bientôt le savoir. Voici une Dasypode qui

rentre avec sa charge; elle s'engloutit dans sa galerie. A peine entrée,

une mouche est là, tout auprès de l'orifice où l'abeille a disparu; la

tête tournée vers l'entrée, immobile, elle attend. Au bout d'une minute

un quart à peu près, l'abeille a déposé son fardeau et s'élance de

nouveau au dehors. C'est le moment qu'attendait la mouche; prompte comme

l'éclair, elle se jette dans la galerie.

Une fois l'attention éveillée par cette manoeuvre plus que suspecte,

on verra souvent, si l'on y prend garde, une Dasypode, qui rentre les

brosses pleines, suivie par une Miltogramme. A peine l'abeille entrée

dans son trou, la mouche se pose auprès et attend sa sortie. Quand

l'orifice est sur le côté du petit cône d'éjections, elle se tient juste

au-dessus; s'il est au sommet du cône, elle se tient à quelque distance,

jamais bien loin, sur une herbe, sur une feuille, la tête toujours

tournée vers l'entrée.

L'abeille parfois s'aperçoit de cette mouche qui la suit, et,

d'instinct, devine l'ennemi de sa race. Inquiète, elle ruse alors, et

essaye de lui donner le change. Au lieu de se précipiter dans son trou,

elle s'en éloigne, va se poser à quelque distance, puis se lève pour

s'aller poser ailleurs. Mais l'inévitable et tenace moucheron ne la

quitte ni de l'oeil, ni de l'aile, et toujours la suit, à la même

distance, comme retenu par un fil invisible, se posant si elle se pose,

se levant quand elle se lève. De guerre lasse, l'abeille enfin se décide

à rentrer, et la mouche se poste en faction à sa porte.

Au moment de ressortir, la Dasypode, qui se souvient, ne se presse point

de prendre son élan. Il semble que, défiante, elle éprouve le besoin de

scruter du regard les environs; rassurée enfin, elle s'envole. La mouche

aussitôt se jette dans la galerie qu'elle vient de quitter.

Qu'y va-t-elle faire?

L'observation effective n'a pu le constater. Mais la certitude n'en

existe pas moins. Dans la cellule approvisionnée et prête à être close,

la Miltogramme pond un oeuf. parfois deux ou même trois. L'inspection

des cellules le révèle. A côté d'une larve morte de Dasypode se voient

souvent une, deux ou trois larves de mouche, ou autant de pupes en

tonnelet, dont la grosseur correspond à celle de la Miltogramme. Et bien

que la difficulté d'élever ces pupes n'ait pas permis à H. Müller de les

mener à bien et d'en obtenir l'éclosion, nous ne douterons pas plus que

lui que ce ne soit là la progéniture des Miltogrammes, nourrie aux

dépens de celle des Dasypodes.

LES PANURGUES.

Un corps noir et luisant (fig. 105 et 106), presque nu, une taille

petite ou médiocre, une tête énorme, une brosse volumineuse, donnent aux

Abeilles de ce genre une physionomie toute particulière. Le

développement de l'appareil collecteur, qui ne le cède en rien, toutes

proportions gardées, à celui des Dasypodes, fait pourtant soupçonner

quelque affinité avec ces vaillantes Abeilles. Elle est en effet bien

réelle; mais l'abondante poilure dont celles-ci sont recouvertes, et qui

manque presque totalement aux Panurgues, masque, extérieurement, une

ressemblance parfaite. Qu'on supprime ce trompe-l'oeil; qu'on épile,

avec la lame d'un canif, le corselet et l'abdomen d'une femelle de

Dasypode; on aura sous les yeux ni plus ni moins qu'un Panurgue de belle

prestance. La nervation des ailes est la même; la brosse est toute

pareille; les pièces buccales, seules, offrent une différence marquée,

mais uniquement par leur longueur. On ne saurait, sous ce prétexte,

méconnaître une uniformité de type manifeste, et séparer, comme on l'a

fait quelquefois, les Panurgues des Dasypodes, pour les réunir aux

Anthophorides.

[Illustration: Fig. 105--Panurgus dentipes, femelle.]

[Illustration: Fig. 106.--Panurgus dentipes, mâle.]

Les habitudes, le genre de vie sont analogues. Et tout d'abord, comme

leurs cousines les Dasypodes, les Panurgues sont presque exclusivement

voués aux Chicoracées. Ils butinent dans leurs capitules avec une égale

vélocité, et s'y font, comme elles, d'énormes charges de pollen. Cette

activité, qui a inspiré le nom du genre (du grec _panourgos_, actif,

industrieux), n'est, bien entendu, le fait que des femelles. Quant aux

mâles, une fois rassasiés de pollen et de nectar, ils se blottissent au

milieu des étamines, et passent là de longues heures au soleil, dans

une paresseuse somnolence, tout saupoudrés de leur jaune poussière.

Comme les Dasypodes encore, les Panurgues travaillent dans la terre

battue, et suivant les mêmes principes. Ils creusent de longues galeries

descendantes, vers le fond desquelles s'ouvrent, en diverses directions

rayonnantes, plusieurs cellules. Rarement aussi on les voit s'isoler

pour exécuter leurs travaux; mais former au contraire des colonies plus

ou moins populeuses sur une étendue bornée. Il paraît même, d'après une

observation de Lepeletier de Saint-Fargeau, que ces colonies ne sont pas

toujours une simple réunion d'individus isolés, et tout à fait

indépendants, malgré leur rapprochement. «J'ai vu, dit cet auteur, une

espèce de _Panurgus_, qui travaillaient à leur nid manifestement en

commun. Dans un sentier de jardin bien battu, un trou vertical d'environ

deux lignes de diamètre et d'à peu près cinq pouces de profondeur, était

entouré par huit à dix _Panurgus_ femelles chargées de pollen. Restant

quelque temps à les observer, j'en vis sortir une femelle qui n'avait

plus de charge, et qui s'envola bientôt. Elle sortie, une autre seule

entra, se débarrassa de son fardeau, sortit et s'envola. Plusieurs se

succédèrent ainsi et sortirent, puis s'envolèrent pour aller à une autre

récolte. Pendant ce temps, il en arrivait d'autres, chargées, qui

s'arrêtaient sur le bord du trou et attendaient leur tour pour entrer.»

Des circonstances particulières empêchèrent l'auteur de continuer son

observation; mais il y a lieu de croire, avec lui, que chacune des

femelles qu'il avait vues entrer dans le même trou, y creusait

isolément, et pour son propre compte, un certain nombre de cellules,

qu'elle approvisionnait et clôturait, après y avoir pondu un oeuf.

Ainsi, pour ce qui est du travail des cellules, chacune se comporte

comme si elle était seule; mais toutes utilisent la galerie d'accès;

toutes, en ceci, profitent du travail d'une seule, et s'épargnent ainsi

le temps et la peine d'établir chacune une galerie particulière. Il y

aurait intérêt à s'assurer si ce travail préliminaire lui-même ne

s'exécuterait pas en commun, et si plusieurs femelles ne se relayeraient

pas pour y prendre part à tour de rôle.

Quoi qu'il en soit à cet égard, ce rudiment d'association, si modeste

soit-il, dénote, chez ces petites abeilles, une supériorité morale

sensible sur la plupart des Mellifères sauvages, dont l'humeur

batailleuse ne tolère pas le moindre empiètement du voisin, chez qui

l'égoïsme le plus entier est l'unique loi régissant leurs rapports

mutuels, et l'isolement complet, le bien suprême.

LES CILISSES.

[Illustration: Fig. 107.--Cilissa femelle.]

[Illustration: Fig. 108.--Cilissa mâle.]

Ces Abeilles (fig. 107 et 108), dont les classificateurs n'ont su assez

longtemps que faire, sont reconnues aujourd'hui pour être de proches

parentes des Dasypodes. L'air de famille, peu sensible extérieurement

chez les femelles, est frappant chez les mâles. N'était le trait

générique d'une cellule cubitale de plus, les mâles de _Cilissa_

seraient inévitablement pris pour des mâles de Dasypodes. Les organes

buccaux ont la même structure; la langue seulement est un peu plus

épaissie vers le bout. Mais l'appareil collecteur est sensiblement

réduit. Nous n'avons plus ici les poils démesurément longs de la brosse

des Dasypodes ou des Panurgues, mais des poils courts, raides,

exactement peignés, la brosse enfin de la plupart des Abeilles

solitaires.

Quant au genre de vie, il ne présente rien de bien remarquable, ce qui

tient sans doute à ce qu'il n'a pas encore été étudié de près. Tout ce

que j'en puis dire, c'est que le hasard m'a mis en possession d'une

cellule ou plutôt d'un cocon de Cilisse, en forme de dé à coudre,

contenant un mâle mal venu. Ce cocon était fait d'une très mince

pellicule incolore, comme une pelure d'oignon, finement chagrinée,

laissant transparaître un épais enduit brunâtre, résidu de pâtée

pollinique, preuve que cette pellicule était l'oeuvre, non de la

larve, mais de la mère, qui en avait tapissé la cellule de terre, avant

d'y entasser les provisions. Nous trouverons ailleurs des enveloppes

semblables.

Trois espèces de Cilisses vivent en France. L'une d'elles (_Cilissa

chrysura_) visite exclusivement les Campanules; une autre (_C.

leporina_), diverses Légumineuses et particulièrement le Trèfle rampant;

la troisième (_C. melanura_) ajoute à ces dernières plantes la

Salicaire.

OBTUSILINGUES.

Ces abeilles ne sont représentées en Europe que par les deux genres

_Colletes_ et _Prosopis_.

LES COLLÉTÈS.

[Illustration: Fig. 109.--Langue d'abeille, courte et obtuse.]

[Illustration: Fig. 110.--Colletes succinctus, femelle.]

[Illustration: Fig. 111.--Colletes succinctus, mâle.]

Au caractère tiré de la forme de la langue (fig. 109), les hyménoptères

de ce genre ajoutent trois cellules cubitales, un appareil collecteur

non restreint au tibia et au tarse, mais étendu aussi au fémur et au

trochanter, que garnit une épaisse houppe de poils recourbés, comme il

en existe chez les Andrènes, mais plus fournie que chez celles-ci. Le

thorax est abondamment couvert d'une villosité dressée; l'abdomen, très

convexe, est toujours orné de franges marginales régulières de poils

couchés, fauves ou blanchâtres, suivant les espèces. Enfin l'abdomen est

acuminé à l'extrémité, qui n'est point garnie d'une frange anale (fig.

110 et 111).

Les moeurs des Collétès sont depuis longtemps connues. Réaumur avait

déjà étudié une de leurs espèces, le _C. succinctus_, décrit ses organes

buccaux et fait connaître sa nidification.

Les Collétès établissent en général leurs galeries dans les talus

sableux. Tandis que la plupart des Abeilles choisissent, pour

l'édification de leurs demeures, une exposition méridionale ou

orientale, et semblent ainsi rechercher pour leur progéniture le soleil

et sa bienfaisante chaleur, les Collétès, tout au contraire, adoptent

souvent une exposition septentrionale. Les espèces varient du reste à

cet égard, certaines préférant le nord, d'autres le midi. Au _C.

succinctus_, c'est le nord qu'il faut. Ainsi l'avait observé Réaumur, et

son observation a été confirmée.

L'économie intérieure de leurs nids est à peu près celle des abeilles

précédentes. Au fond d'une galerie plus ou moins longue, des cellules

latérales isolées, ou plusieurs à la file, dans un même conduit. Mais

nos abeilles se distinguent, dans la confection de ces cellules (fig.

112), par une industrie que nous n'avons fait que mentionner à propos

des Cilisses. La paroi de terre n'est pas simplement polie; elle est

soigneusement tapissée d'une délicate pellicule, incolore, transparente,

ayant l'aspect de la baudruche, mais incomparablement plus fine, bien

qu'elle soit composée de plusieurs feuillets, trois ou quatre au moins,

et si unie, si lustrée, qu'elle défie le plus merveilleux satin. Telle

est la ténuité d'un lambeau de cette membrane, que Réaumur la compare à

ces traînées argentées que la limace laisse sur son chemin. Brûlée,

cette substance répand la même odeur que la soie. Mais elle n'en a point

la structure: nulle trame, nulle fibre ne s'y peut reconnaître. Comment

est fabriquée cette membrane? Personne ne l'a vu, mais on suppose--que

faire de plus?--que c'est le produit d'une sécrétion étendue par

l'insecte, à l'état fluide, sur la paroi de la cellule, et qui se

concrète à l'air comme le fait la soie. Et l'on ajoute que la courte

langue bilobée de l'abeille est sans doute la spatule destinée à étendre

ce vernis.

La cellule, remplie d'une pâtée semi-liquide, reçoit un oeuf, qui est

pondu, non sur le miel, comme M. Fabre l'a vu chez les Anthophores, mais

un peu au-dessus, sur la paroi, selon M. Valéry Mayet. La cellule est

bouchée ensuite à l'aide de plusieurs doubles de la substance qui

tapisse la paroi. La pâtée se trouve ainsi enfermée dans une sorte de

vessie membraneuse, close de toute part. Cette enveloppe, non seulement

est imperméable au miel, mais elle constitue, selon M. Mayet, une

fermeture si hermétique, qu'elle éclate avec un certain bruit, quand on

la comprime suffisamment entre les doigts.

[Illustration: Fig. 112.--Galerie de Colletes succinctus.]

La cellule close, qui a la forme ordinaire d'un dé à coudre, ou bien

reste isolée au fond du petit canal, ou bien plusieurs sont empilées à

la file.

La pâtée mielleuse que les Collétès amassent dans leurs cellules «a au

début, dit M. Mayet, un parfum délicieux, analogue à celui du miel le

plus parfumé; mais au bout de huit jours à peine il a commencé à aigrir.

Quand l'oeuf de l'abeille éclôt, la jeune larve n'a plus à sa

disposition qu'une pâtée aigrelette, rappelant le goût de la cire et de

l'acide acétique. Cette larve, du reste, s'accommode fort bien de cette

nourriture.» Elle paraît n'absorber tout d'abord que la partie la plus

fluide du mélange, qui s'épaissit graduellement et finit par ne plus

être qu'une pâte assez ferme, dont la partie centrale seule est dévorée,

le reste, soigneusement respecté, demeurant, comme un épais enduit, tout

autour de la paroi. Comme le rat de la fable, ce ver se creuse ainsi une

chambrette dans la substance même qui le nourrit. A ce résidu concrété

et bruni adhère la pellicule, qui se détache de la paroi de terre.

Alors que la plupart des Abeilles épuisent en quelques jours leurs

provisions, les larves de Collétès paraissent mettre un temps fort long

pour atteindre leur entier développement. D'après M. Mayet, la larve du

_succinctus_, éclose dans les premiers jours d'octobre, n'a épuisé sa

pâtée et atteint sa taille définitive qu'aux derniers jours d'avril. Sa

transformation n'a lieu qu'au mois d'août.

Il doit exister du reste de grandes variations à cet égard, suivant les

espèces, dont les unes sont automnales, comme le _succinctus_, la

plupart estivales, et une absolument printanière, le _C. cunicularius_.

Les fleurs qu'elles fréquentent sont par là même assez variées. Mais la

conformation spéciale de leur langue, adaptée à une autre fonction, nous

l'avons vu, en même temps qu'à la récolte du miel, leur interdit l'accès

des corolles tubuleuses étroites, dont ces abeilles ne sauraient

atteindre le nectar. Elles visitent assidûment les _Eryngium_,

_Senecio_, _Achillæa_, _Anthémis_, le réséda, le lierre etc., toutes

fleurs dont les nectaires sont facilement accessibles et n'exigent pas

une trompe allongée.

* * *

M. Mayet, dont nous venons de citer plusieurs fois les observations, n'a

pas seulement beaucoup enrichi l'histoire propre des Collétès d'une

multitude de faits intéressants; il a de plus ajouté des données

importantes à l'histoire de leurs parasites; il a surtout étendu d'une

manière remarquable nos connaissances sur l'évolution des Méloïdes, pour

lesquels nous devions déjà tant à Newport et à M. Fabre, dont les

observations sont connues du lecteur (voy. _Anthophores_). Nous ferons,

dans les pages qui suivent, beaucoup d'emprunts à M. Mayet.

Les demeures des Collétès sont fréquentées par de nombreux parasites.

Nous ne citerons que pour mémoire les _Forficules_, que F. Smith a

souvent trouvées dans leurs galeries, où elles avaient mis les

provisions, et peut-être les habitants, au pillage; les _Miltogrammes_,

que nous rencontrons encore ici, mais dont les méfaits n'ont pas été

suffisamment constatés. On sait depuis longtemps que des abeilles

parasites, les élégants _Epeolus_, sont leurs ennemis attitrés. A cette

liste il faut ajouter un Méloïde, un _Sitaris_, étudié par M. V.

Mayet[21].

Nous sommes assez peu renseignés sur les faits et gestes des _Epeolus_,

bien que depuis longtemps on sache qu'une de leurs espèces, la plus

répandue, l'_Ep. variegatus_, se développe dans les nids de divers

Collétès. On les voit souvent voleter sur les mêmes talus, visiter les

mêmes fleurs que leurs hôtes; on les surprend souvent entrant dans leurs

galeries; on les a plus d'une fois obtenus de leurs cellules. Mais on

n'en savait pas davantage.

Nous devons à M. V. Mayet la connaissance des états de larve et de

nymphe de l'_Ep. tristis_, une jolie espèce au corps noir, orné de

dessins blancs, qui n'avait encore été observée qu'en Russie, et qui est

parasite du _Colletes succinctus_. M. Mayet n'a pu nous dire comment

l'abeille parasite parvient à s'introduire chez l'abeille récoltante.

«Toujours est-il, dit l'observateur, que l'_Epeolus_ paraît faire bon

ménage avec cette dernière...» Bien souvent les deux ennemis se

rencontrent à l'entrée d'une galerie; mais aucune lutte ne s'engage;

bien plus, le _Colletes_ cède toujours le pas à l'_Epeolus_. Si

l'abeille voit entrer le parasite dans son corridor, elle attend

patiemment qu'il ressorte; l'instinct ne lui dit pas qu'elle a devant

elle un destructeur de sa race. Admirable loi de la nature, qui veut que

rien n'entrave la grande loi de l'équilibre des espèces! Fabre a, du

reste, fait des observations analogues sur la _Melecta armata_, parasite

des Anthophores.» Nous avons déjà noté des faits de cet ordre, et tâché

d'en donner une explication.

La larve de l'_Epeolus tristis_ a achevé les provisions destinées à la

larve du _Colletes_ dans le mois de mars. Elle se transforme en nymphe

dans le mois d'août, et en insecte parfait quatorze jours après.

* * *

Arrivons au plus intéressant des parasites du Collétès, au _Sitaris

Colletis_.

Le lecteur connaît déjà les faits concernant les métamorphoses

compliquées des Méloïdes. Nous n'avons pas à y revenir: le _Sitaris_ de

M. Mayet ne présente à cet égard rien qui le distingue sensiblement de

celui de M. Fabre. Mais ses habitudes présentent quelques différences,

que M. Mayet nous fait connaître, en y ajoutant des nouveautés d'un haut

intérêt, qui viennent heureusement compléter les observations de ses

prédécesseurs, auxquels il ne s'est pas montré inférieur soit en

sagacité, soit en exactitude.

Les triongulins du _Sitaris humeralis_, d'après M. Fabre, éclos en

septembre, passent l'hiver dans les galeries des Anthophores, et ne

pénètrent dans les cellules qu'au printemps. Ceux du _Sitaris Colletis_,

éclos dans la seconde quinzaine de septembre, «se mettent en campagne du

20 septembre au 6 octobre. Les galeries sont envahies de leur armée

microscopique, de sorte que les abeilles, qui n'ont commencé leurs

travaux d'excavation que vers le 18 septembre, se trouvent dès les

premiers jours attaquées par eux.

«Elles sont assaillies surtout la nuit, quand, les travaux du jour

terminés, elles viennent s'abriter dans la première galerie qui s'offre

à elles. Aucun instinct ne les guide pour éviter ces destructeurs

acharnés de leur race.» En un instant la pauvre abeille est envahie par

tous les triongulins qui se trouvent autour d'elle. Des pattes ils

grimpent sur le dos, et vont se cramponner à un poil du thorax, dans le

voisinage des ailes. L'abeille a beau se débattre, peigner rudement sa

toison de ses brosses tarsiennes; opiniâtre et tenace, le pou n'en a

cure. Les triongulins sont-ils très nombreux, une centaine par exemple,

l'expérience a montré à M. Mayet que l'abeille couverte de cette vermine

est paralysée dans tous ses mouvements et meurt, au bout de quelques

heures, «de fureur et d'efforts impuissants, sans doute, car son

épiderme coriace est à l'abri de toute morsure». Ceci nous rappelle les

abeilles mourant de la rage, par suite de leur invasion par les

triongulins des Méloés. Mais il n'en va pas ainsi d'habitude: les

triongulins, dispersés comme on l'a vu, sont rarement en nombre dans une

même galerie.

Une fois établi sur le véhicule vivant, le triongulin, témoin impassible

des allées et venues de l'abeille, du creusement de la galerie, de la

préparation et de l'approvisionnement de la cellule, attend patiemment

l'heure critique, le moment de la ponte. Il quitte alors le dos de

l'abeille, seul ou accompagné de deux ou trois rivaux, ou plus, s'il en

existe, et, à l'instant où l'oeuf du Collétès est collé à la paroi, il

saute dessus ou sur la paroi même.

«Voici donc notre ennemi introduit dans la place. Il a pris enfin

possession de l'oeuf qu'il a mission de détruire. Il s'y cramponne

solidement au moyen des crochets robustes dont ses pieds sont armés, et

surtout au moyen d'un appareil spécial, dont le 8e segment abdominal

est pourvu, qui distille sans cesse une matière visqueuse analogue à la

soie.

«De larve carnassière, le triongulin va devenir larve mellivore.» Le

lecteur sait comment. Mais ici se place une observation fort

intéressante, dont il n'existe aucune trace dans les mémoires de M.

Fabre.

«Sur les six cents cellules environ que j'ai emportées et observées dans

mon cabinet, poursuit M. Mayet, j'en ai trouvé trente ou quarante qui

n'étaient habitées ni par des _Colletes_, ni par des _Sitaris_. J'ai

ouvert toutes ces cellules. Dans toutes j'ai trouvé la provision de miel

intacte, et à la surface de ce miel, ou immergés dans cette substance,

de deux à cinq triongulins morts.

«Sans doute, me suis-je dit, ou l'oeuf a été insuffisant pour nourrir

plusieurs convives, ou une lutte acharnée, fatale à tous les

combattants, s'est livrée sur cette arène d'un nouveau genre. Mais ce

n'était là qu'une hypothèse. Il me restait à la confirmer par

l'observation.

«Désireux d'approfondir ce point intéressant, j'ai attendu le mois de

septembre avec impatience. Je me suis appliqué à observer un grand

nombre d'abeilles en train d'approvisionner leurs cellules. Avec un

petit carré de papier blanc fixé dans le talus au moyen d'une épingle,

je marquais le matin les galeries où j'avais vu entrer les abeilles

chargées de pollen, et si le soir l'approvisionnement était terminé, je

m'emparais de la cellule, sinon, je remettais au lendemain.

«J'ai transporté ainsi dans mon cabinet quarante de ces cellules, toutes

closes du jour ou de la veille...»

«Huit renfermaient chacune un triongulin occupé, soit à essayer

d'entamer la peau de l'oeuf, soit, y ayant réussi, à s'abreuver du

liquide albumineux qu'il contient. Quatre enfin renfermaient plusieurs

triongulins, qui, dans une agitation extrême, se livraient soit sur

l'oeuf, soit contre les parois de la cellule, à une lutte acharnée,

qui parfois durait vingt-quatre heures.

Les abeilles · 第 22 / 25 段