d'importance, car il serait bien difficile de dire à quelle sorte de
Guêpes peuvent bien ressembler des insectes noirs, avec l'abdomen rouge
au moins en partie. Vraies abeilles, il n'en faut pas douter (fig. 99 et
100). Ce sont même de très proches parents des Halictes. Ils en ont la
physionomie générale, si bien que lorsqu'on a affaire à un Halicte à
abdomen rougeâtre, comme il en existe quelques-uns, il n'y a pas qu'un
débutant qui puisse être embarrassé pour savoir si c'est vraiment un
Halicte, ou bien si ce ne serait pas plutôt un Sphécode.
L'hyménoptériste exercé lui-même aura besoin de recourir à la loupe,
pour constater si le cinquième segment présente ou non l'incision
caractéristique des Halictes, et dont il n'y a pas trace chez les
Sphécodes. Pas de trace est trop dire, car ce que la loupe ne montre
pas, le microscope le révèle: il existe chez les Sphécodes un rudiment
bien près d'être effacé, mais cependant bien réel, de l'incision
pré-anale, perdu sous les poils qui frangent le cinquième segment. Autre
caractère distinctif,--celui-ci très important, et nous y
reviendrons,--les pattes postérieures sont, chez les Sphécodes,
absolument dépourvues de poils collecteurs. Tout le reste est des
Halictes, tout, jusqu'à des détails insignifiants de la nervation
alaire, de la structure de la bouche. C'est à peine s'il faut signaler
une sculpture ordinairement fort grossière du thorax, qui est
ordinairement presque tout à fait glabre. Les mâles ne sont pas moins
halictiformes que les femelles; leurs antennes linéaires, allongées,
sont, par les proportions relatives et la forme de leurs articles, de
vraies antennes de Halictes: leur corps est un peu moins élancé, leur
chaperon point taché de jaune, c'est là tout ce qui les distingue.
[Illustration: Fig. 99.--Sphecodes gibbus, femelle.]
[Illustration: Fig. 100.--Sphecodes gibbus, mâle.]
Enfin, dans la plupart des espèces, comme chez les Halictes, les
femelles, fécondées en automne, passent l'hiver profondément terrées
dans les talus, où, le printemps suivant, on les voit voler et fureter
dans les trous.
* * *
On a rarement méconnu les affinités des Sphécodes; mais leur genre de
vie a fait l'objet de bien des discussions. Encore aujourd'hui, les
apidologues sont loin d'être d'accord à leur endroit. Comme pour les
Prosopis, à côté desquels on les a souvent rangés,--bien mal à propos,
il faut le dire--on est à savoir si les Sphécodes sont nidifiants ou
parasites.
Lepeletier de Saint-Fargeau, se fondant sur l'absence d'organe
pollinigère, voyait en eux des parasites. C'était aussi le cas des
Prosopis, dont le non-parasitisme a été démontré depuis. Mais pour les
_Sphécodes_, la preuve n'a jamais été faite; personne encore n'a vu et
décrit leurs nids, n'a recueilli leurs cellules, n'a été témoin de leur
éclosion. On possède, il est vrai, les observations de F. Smith, de
Sichel; mais elles sont loin d'être concluantes. Ainsi l'auteur anglais
aurait constaté seulement, dans un même talus habité par des Halictes et
des Sphécodes, que ceux-ci n'entraient jamais dans les galeries des
premiers. Quant à Sichel, tout comme Lepeletier, qu'il veut réfuter, il
est manifeste qu'il est _a priori_ convaincu, mais en sens inverse. De
ce que le non-parasitisme des Prosopis et des Cératines est démontré,
malgré l'absence d'appareil collecteur, il induit le non-parasitisme des
Sphécodes. Il va même jusqu'à leur attribuer la faculté de recueillir le
pollen avec la tête. Les Sphécodes, comme les Prosopis, comme toute
espèce d'insecte à face plus ou moins velue, peuvent, en se vautrant
dans les fleurs, se charger de pollen, non seulement par la tête, mais
par n'importe quelle partie du corps, et les mâles, qui ne récoltent
pas, aussi bien que les femelles. Cela n'a nulle signification comme
preuve de récolte.
On a le droit, semble-t-il, d'être plus exigeant que les auteurs que
nous venons de citer, et d'attendre, pour avoir la certitude que les
Sphécodes approvisionnent eux-mêmes leurs cellules, que leur
nidification ait été observée.
On ne peut cependant s'empêcher de remarquer, que les allures de ces
animaux ne parlent guère en faveur d'habitudes laborieuses. Durant toute
la belle saison, on peut voir les Sphécodes planer sur les talus et les
chemins battus, s'introduire dans quelque galerie de Halicte, en
ressortir bientôt pour se mettre à la recherche d'une autre, à la
manière d'une Nomade. Tout autres sont les façons d'une abeille
nidifiante. Elle n'a que faire de visiter plusieurs galeries; elle n'en
fréquente qu'une, toujours la même, la sienne propre, où elle entre sans
hésiter, chargée de pollen, d'où elle sort prestement, allégée de son
fardeau, pour revenir, au bout de quelque temps, avec une provision
nouvelle. Une fiévreuse activité,--on dirait même la notion de la valeur
du temps et le souci de n'en point perdre--distingue toujours l'abeille
laborieuse de l'abeille parasite, lente et cauteleuse dans ses
mouvements. Ces différences d'allures ont, comme indice des moeurs
réelles, une importance qui ne saurait échapper au naturaliste quelque
peu familiarisé avec les habitudes des Hyménoptères.
Les Sphécodes paraissent donc unis aux Halictes par des rapports
absolument semblables à ceux qui lient les Psithyres aux Bourdons. Les
Sphécodes sont véritablement les Psithyres des Halictes. Attachés
biologiquement à eux, ils les accompagnent dans tout leur domaine
géographique: on a trouvé des Sphécodes jusqu'en Australie.
LES DASYPODES.
Les Abeilles du genre _Dasypoda_ (pieds velus) sont remarquables, entre
toutes celles de nos contrées, par l'extraordinaire développement de
leur brosse tibio-tarsienne.
[Illustration: Fig. 101.--Dasypode femelle.]
[Illustration: Fig. 102.--Dasypode mâle.]
Outre ce caractère, qui constitue le trait le plus frappant de leur
physionomie, elles se distinguent par leur abdomen fortement déprimé,
obtus au bout, presque nu, garni seulement sur le bord des segments de
larges franges souvent interrompues, sauf au moins la dernière, qui
toujours est entière et très fournie. Le mâle, dont le corps est plus
velu, a l'abdomen atténué en arrière, orné de franges continues à tous
les segments. Les antennes, plus longues chez le mâle, sont toujours
arquées dans les deux sexes. Leur vestiture est généralement fauve;
quelques-unes sont presque entièrement habillées de noir. Leurs espèces,
peu nombreuses,--une douzaine pour toute l'Europe,--sont estivales ou
automnales. Les Composées, particulièrement les Chicoracées, sont leurs
plantes de prédilection; une espèce (_plumipes_) visite exclusivement
les Scabieuses.
La plus commune d'entre elles, «la _Dasypoda hirtipes_, faisait déjà au
siècle dernier, avant même d'être baptisée, l'étonnement de Conrad
Sprengel, par les énormes charges de pollen qu'elle charrie. On
comprendra donc que, continuateur reconnaissant de Sprengel, je me sois
laissé aller aussi mainte fois à considérer cette jolie Abeille[20].»
Ainsi s'exprime Hermann Müller, le continuateur distingué, non seulement
de Sprengel, mais aussi de Darwin, dans l'étude des rapports des Fleurs
et des Insectes. Nous lui devons, sur la _Dasypode à pieds velus_ (fig.
101 et 102), un fort intéressant mémoire, auquel nous emprunterons les
faits contenus dans ce chapitre.
* * *
La Dasypode creuse des terriers dans les sols argilo-sableux. Quand un
terrain paraît lui convenir,--et elle ne dédaigne pas les endroits
battus par les pieds des passants,--on la voit l'entamer de ses
mandibules et de ses pattes antérieures, puis abandonner le travail
commencé, pour le renouveler à deux ou trois reprises, avant de se
décider définitivement à le poursuivre. Quand le trou est assez
approfondi pour que son corps puisse s'y cacher entièrement, on voit que
les longs poils jaunes de ses pattes postérieures ne lui servent pas
uniquement pour le transport du pollen. Elle les emploie aussi pour
refouler la terre qu'elle a détachée du fond de sa galerie jusqu'à
l'orifice, et pour la rejeter au loin.
[Illustration: Fig. 103.--Dasypode travaillant à sa galerie.]
Dans cette opération, la Dasypode remonte à reculons dans son trou, les
jambes postérieures ployées sous le corps, et appliquées contre
l'abdomen, dont la face inférieure, avec les poils des pattes, refoulent
le sable vers l'entrée. L'abeille, toujours marchant à reculons, sort du
trou, et l'on constate qu'elle ne se meut ainsi qu'avec ses pattes
intermédiaires. Elle les tient fort écartées de part et d'autre, et les
fait mouvoir alternativement à intervalles égaux. En même temps, les
pattes antérieures balayent le sable refoulé, en le lançant par-dessous
le corps entre les pattes intermédiaires, et cela d'un mouvement si
rapide, qu'on a peine à reconnaître qu'elles exécutent leur va-et-vient
environ quatre fois en une seconde. Quant aux pattes postérieures,
suivant un autre rythme, beaucoup plus lent, elles sont alternativement
ramenées en arrière, de manière à s'allonger droit sous le ventre, puis
écartées (figure 103), toujours également tendues, jusqu'à faire un
angle droit avec l'axe du corps; dans ce dernier temps, elles rejettent
à droite et à gauche, avec les longs poils de leurs brosses, le sable
que les jambes antérieures ont balayé en arrière, la seconde précédente.
Ce double mouvement des pattes postérieures dure ainsi environ une
seconde. De cette façon s'établit, depuis l'entrée de la galerie
jusqu'à la distance à laquelle l'abeille s'avance à reculons, un large
sillon, au milieu duquel règne une crête étroite, correspondant à la
position des pattes ramenées sous le ventre; et, à droite et à gauche,
se voient les traces de ces mêmes pattes déjetées, au point où s'arrête
leur coup de balai. Tous ces mouvements s'exécutent sans aucune
interruption, si ce n'est un arrêt très court des jambes de devant, au
moment où les postérieures ramenées vont s'écarter de nouveau.
Ainsi, chaque paire de pattes, suivant un rythme particulier, et
remplissant un rôle distinct, concourt à un même but, l'expulsion du
sable loin de l'orifice. Ce travail exécuté, l'abeille retourne aussitôt
au fond de son terrier; on la voit réapparaître bientôt, avec une
nouvelle charge de sable, et la même suite d'opérations se répète. Dans
une circonstance où la traînée de sable s'étendait à 7 centimètres loin
du trou, H. Müller compta qu'il fallait à l'abeille une demi-minute à
peine pour entrer dans la galerie, creuser, balayer et rentrer de
nouveau. Quand l'abeille juge la traînée de sable assez étendue, elle
économise le temps et la peine en en commençant une autre. Finalement
elle ferme sa galerie, après l'avoir approvisionnée comme il va être
dit, et un petit monticule de sable nouvellement extrait en surmonte
l'entrée.
Le temps que l'abeille séjourne dans sa galerie pour l'approfondir
dépend naturellement de la longueur qu'elle lui a déjà donnée. Tantôt
elle n'y reste que quelques secondes; d'autres fois une minute et demie,
et jusqu'à deux minutes. Un quart de minute lui suffit d'ordinaire pour
balayer le sable rejeté jusqu'au bout de la traînée. Elle n'en atteint
pas toujours l'extrémité; si la charge est plus faible, elle se contente
de quelques coups de balai et rentre aussitôt.
Les galeries atteignent, ordinairement une profondeur de 4--6
décimètres; mais elles peuvent ne pas dépasser 2 ou 3. D'abord un peu
obliques, elles plongent bientôt à peu près verticalement, sans trop de
régularité cependant, et en s'infléchissant d'un côté ou de l'autre.
Exceptionnellement, on les voit s'écarter beaucoup de la ligne droite,
parfois même décrire une sorte de spirale.
Le fond de la galerie se dévie toujours à angle droit et constitue une
cellule. D'autres cellules sont creusées à des hauteurs d'environ deux
centimètres les unes des autres, et diversement orientées. Leur nombre
varie d'une galerie à une autre. H. Müller en a compté 6, d'autres fois
plus, pour un même conduit. Ces cellules sont arrondies et closes de
toutes parts. Chacune contient une masse de pollen avec une larve ou un
oeuf.
Quand la Dasypode a approvisionné la première cellule, celle du fond, et
y a pondu son oeuf, elle la bouche avec la terre provenant des déblais
de la seconde cellule qu'elle creuse au-dessus. Et ainsi de suite. De
cette façon elle n'a point à creuser tout exprès, pour se procurer les
matériaux nécessaires à la clôture. Mais, d'autre part, comme chaque
cellule représente un certain espace vide, occupé par la pâtée
pollinique et la larve, il reste un excédent de déblais, qui sert à
combler le canal principal. L'abeille n'a de la sorte rien à rejeter en
dehors de la galerie, tant qu'elle construit les cellules.
Il est à remarquer que la Dasypode ne prend aucun soin de polir ni de
vernisser la paroi intérieure des cellules, comme tant d'autres Abeilles
le pratiquent. La loupe n'y montre que le sable empreint de pollen mêlé
de miel.
Toutes les cellules terminées, la galerie est bourrée de terre jusqu'à
l'orifice, que rien ne fait plus reconnaître au dehors, si ce n'est la
couleur différente du tampon qui le bouche.
* * *
Les Dasypodes, comme nombre d'autres Abeilles solitaires, peuvent, quand
leur nombre et une exposition favorable s'y prêtent, former des colonies
plus ou moins populeuses. Circonstance on ne peut plus propice à
l'observation, et qui n'a point fait défaut à H. Müller. Aussi la
biologie de la Dasypode peut-elle compter aujourd'hui parmi les mieux
connues, à côté de l'histoire des Abeilles Ronge-bois ou des Coupeuses
de feuilles de Réaumur.
Nous avons assisté au travail normal et régulier du forage des galeries
et de la construction des cellules. Divers accidents peuvent en déranger
le cours, et y apporter un trouble plus ou moins sérieux. Tels sont les
piétinements des passants, qui bouchent les terriers, les grandes pluies
d'orage, qui les engorgent de terre délayée.
Que l'abeille soit surprise par ces contretemps, alors qu'elle est en
train de forer ou d'approvisionner les cellules, elle ne tarde pas à
remettre les choses en état. Les galeries sont débouchées, le sable ou
la terre humide rejetés à l'extérieur. Si l'accident est survenu un peu
tard dans la journée, au point qu'il n'y ait plus à sortir pour aller
aux provisions, le déblai est simplement accumulé en petit tas au-dessus
de l'orifice, qui reste fermé. Si le soleil doit encore rester plusieurs
heures sur l'horizon, les galeries sont rouvertes, et un trou est percé
à cet effet sur le côté du petit monticule de terre rejetée.
Les dérangements peuvent se répéter plusieurs fois de suite; le dégât
est toujours réparé de même par la patiente abeille. Seulement le
monticule de terre rejetée hors de la galerie devient chaque fois plus
petit, parce que chaque fois moins de terre est repoussée à l'intérieur.
Alors aussi l'orifice, qui jadis s'ouvrait sur le côté du petit tas de
terre, s'ouvre juste au sommet. C'était par économie de peine qu'il
était d'abord pratiqué sur le côté.
Pourquoi ces monticules, qui n'existaient pas au début? La raison en est
bien simple. Si la Dasypode, creusant le canal principal, s'évertuait à
refouler, sans plus, tous les déblais hors du trou, un énorme cône de
déblais s'entasserait au-dessus, avec menace perpétuelle d'éboulements
et obstruction fréquente de la galerie. De là vient la nécessité de
déblayer la porte d'entrée, et d'étendre les déjections au loin.
Pareille nécessité n'existe plus, quand il n'y a qu'à jeter dehors
quelques pelletées.
La Dasypode ne creuse pas toujours ses nids en terrain horizontal, ce
qui rend indispensable la manoeuvre curieuse, mais pénible, de
l'expulsion des déblais à distance. Elle peut nicher aussi dans un sol à
surface inclinée. La pente naturelle suffit alors à empêcher la terre
extraite de stationner sur l'orifice, et l'abeille est dispensée du
supplément de travail que nous avons décrit.
Mais revenons aux galeries obstruées. Leur dégagement n'est qu'un jeu,
si l'abeille est à l'intérieur au moment de l'accident, et c'est
généralement ce qui a lieu, quand il s'agit de la pluie, l'abeille se
hâtant toujours de rentrer à temps chez elle. Mais il en va bien
autrement quand elle est dehors, et qu'un pied malencontreux a fermé
l'entrée du logis. La pauvre Dasypode cherche deçà et delà, creuse ici,
puis un peu plus loin; on la voit conduire ses déblais jusqu'à 12
centimètres, l'instant d'après à 2 ou 3 seulement; puis elle plante
encore là sa besogne commencée, pour la reprendre ailleurs, et
l'abandonner de nouveau. Elle semble avoir perdu la tête, dit Müller.
Déroutée par un événement que l'instinct ne prévoit point, incapable de
retrouver l'endroit précis où est cachée sa galerie, et même de la
chercher, elle qui peut seulement la reconnaître en la voyant, elle n'a
qu'une chose à faire, oublier, et agir comme si la galerie n'avait
jamais existé. Et c'est ce qu'elle fait. Elle s'envole et ne reparaît
plus.
Müller en a vu une autre, en semblable déconfiture, souillée de terre,
chercher avec effort à pénétrer dans la galerie trop étroite d'une autre
espèce d'insecte, puis y renoncer, aller s'introduire dans le trou d'une
autre Dasypode; en ressortir après ne s'être pas trouvée chez elle, sans
doute; voler quelque temps de côté et d'autre, enfin se perdre au milieu
de ses pareilles.
Cette dernière Dasypode, remarque Müller, était vraisemblablement en
train d'approvisionner, avant l'accident, tandis que la première en
était encore à creuser sa galerie.
Autre expérience. Une Dasypode chargée de pollen rentre dans sa galerie.
L'observateur y introduit un jonc, et en creusant vers le fond, perd la
trace du conduit. Il met à jour cependant, d'abord du sable mêlé de
pollen, puis une boule de pâtée, et aussi l'abeille elle-même, déjà
débarrassée d'une partie de sa charge. Elle se met à voler au-dessus de
sa demeure bouleversée, se pose un instant auprès, puis s'en va voleter
à plusieurs mètres, revient encore, recommence ses vaines recherches;
enfin, après avoir mis le nez à l'entrée de plusieurs galeries,
s'introduit dans l'une d'elles.
Pourquoi ne s'est-elle pas décidée à s'en faire une autre? En train
d'approvisionner, quand elle a été privée de son domicile, c'est
approvisionner qu'il lui faut, et non creuser la terre. Et elle se
faufile dans une galerie étrangère, où elle trouve tout disposé pour
qu'elle puisse continuer le travail interrompu.
Une certaine dose de raison eût dû la porter à recommencer son travail
devenu inutile, à se refaire une galerie. L'instinct ne permet pas ce
retour en arrière, à une période antérieure à celle où l'interruption
s'est produite. L'abeille se résout plutôt à violer la propriété
d'autrui, à s'emparer d'un terrier où elle retrouve ce qu'elle a perdu,
des cellules à bâtir et approvisionner.
Toutefois, rien d'absolu. Si elle n'eût point trouvé ce qu'il lui
fallait, lassée à la fin par d'inutiles recherches, elle se serait
résignée à recommencer ses travaux, à creuser une nouvelle galerie. H.
Müller en a vu la preuve, au moins indirecte, lorsque, après avoir
bouleversé des centaines de galeries dans une colonie, il en trouva le
surlendemain, au même endroit, des centaines de nouvelles, qui ne se
fussent point établies, s'il avait laissé les choses en l'état.
L'irrésistible instinct peut donc être vaincu, dans le cas de force
majeure, et céder la place à l'intelligence.
Les violations de domicile de la part de Dasypodes privées de leurs
galeries, comme celle dont il vient d'être parlé, ont souvent pour
conséquence des drames analogues à ceux que nous connaissons déjà chez
les Chalicodomes. H. Müller a été témoin d'un duel fort vif entre une
Dasypode rentrant au logis et une étrangère qui avait tenté de s'en
emparer pendant son absence. Après un combat long et acharné, où tantôt
l'une, tantôt l'autre avait eu le dessus, l'observateur vit,--comme à
l'ordinaire parmi les Abeilles,--la force rester du côté du droit, et la
légitime propriétaire mettre la voleuse en fuite.
* * *
Aussitôt le conduit principal terminé et la première cellule creusée, la
Dasypode s'élance d'un vol impétueux à la picorée, et s'y livre avec
cette vivacité qui fit l'étonnement de Sprengel:
«Par une belle journée, dit-il, vers midi, je vis, sur une fleur
d'_Hypochoeris radicata_, une abeille qui portait à ses pattes
postérieures des pelotes de pollen d'une telle grosseur, qu'elles
causèrent mon étonnement. Elles n'étaient pas beaucoup moindres que le
corps de l'insecte tout entier, et elles lui donnaient l'aspect d'une
bête de somme lourdement chargée. Elle n'en volait pas moins avec une
grande vélocité, et non contente de la provision qu'elle avait amassée,
elle allait d'un capitule à un autre pour l'augmenter encore.»
C'est, en effet, un curieux spectacle, que celui de cette abeille se
jetant sur une fleur de Chicoracée, s'y vautrant au milieu des jaunes
fleurons, et s'y démenant de tous ses membres avec une pétulance sans
égale. Dans ces fleurs riches en poussière fécondante, elle a bientôt
fait de charger les longs poils de ses brosses de quantités énormes de
pollen. Un vent même violent ne la détourne point de son travail; mais
le froid, la pluie, un temps couvert, ou même la trop forte chaleur la
retiennent chez elle.
Quand elle est rentrée avec sa charge de pollen, qui pèse de 39 à 43
milligrammes, soit environ la moitié du poids de l'abeille elle-même,
elle s'en débarrasse dans la cellule, opération qui se fait à l'aide des
brosses tarsiennes des pattes moyennes, et exige une minute environ. Un
brin de toilette pour brosser le pollen qui salit la toison, et la voilà
repartie. Elle fait ainsi de cinq à six voyages avant de mêler du miel
au pollen qu'elle entasse dans la cellule. Le mélange fait, la pâte
pétrie a la forme d'une boulette qu'elle entoure de sable humide, sans
doute pour la mettre à l'abri des pillards, puis elle repart encore.
De retour de cette expédition, qui est la dernière, elle nettoie la
boule de pâtée des grains de sable qui la protègent, et y ajoute une
nouvelle couche de pollen et de miel. Ce travail fait, la boule se
trouve munie sur un côté de trois petites saillies obtuses, faites aussi
de pâtée, une sorte de trépied sur lequel elle repose dans la cellule,
libre par ailleurs de tout contact avec la paroi (fig. 104, _d_). Elle
mesure alors 7 à 8 millimètres de largeur. L'abeille pond dessus un
oeuf, qui adhère à la pâtée, ferme la cellule avec de la terre, comble
entièrement le court goulot qui mène au canal principal, et tout est dit
pour la première cellule.
[Illustration: Fig. 104.--Larves de Dasypodes et leur pâture.]
Elle passe à une autre qu'elle façonne, approvisionne, et clôt enfin
comme il vient d'être dit, et ainsi des autres.
L'oeuf (fig. 104, _a_), d'un blanc laiteux, long de 5 à 6 millimètres,
large des trois quarts d'un millimètre, un peu courbé, est immédiatement
appliqué, par toute sa face concave, à la boule de pâtée. Au bout de
quelques jours, il en éclôt un ver (fig. 104, _b_) fort glouton, qui
s'attable aussitôt, et dévore, en glissant de droite et de gauche, la
couche superficielle de la boule de pâtée, si bien qu'au bout d'un jour
il a au moins doublé de volume. Rampant toujours sur la boule et
rongeant seulement sa surface, il atteint à un moment les trois pieds
qui la soutiennent, et les mange. Il est assez gros alors pour ne plus
être écrasé sous le poids de la masse globuleuse de pâtée qu'il tient
embrassée par sa face ventrale, et c'est elle qui tourne maintenant dans
la concavité de son ventre, toujours mangée par le dessus, en sorte que,
jusqu'au dernier moment, elle conserve sa forme ronde (fig. 104, _e_).
L'évaporation étant nulle dans la cellule close et humide, et le ver ne
rendant rien, selon la règle des larves d'Hyménoptères, le poids total
du ver et de la nourriture qui reste est à peu près constant, et le ver
lui-même, le repas terminé, a sensiblement le poids de la sphère au
début. Il pèse alors 100 à 140 fois autant que l'oeuf d'où il est
sorti, soit environ 0gr,26--0gr,35.
La larve repue et parvenue au terme de sa croissance se montre quelque
temps agitée, inquiète. Au bout de quelques jours, elle se débarrasse du
résidu de la digestion de son long et unique repas. Elle perd alors,
avec la couleur rougeâtre qu'elle devait au pollen contenu dans ses
voies digestives, plus du quart de son poids. Raidie, immobile, peu
excitable, elle attend, couchée sur le dos et fortement voûtée, sans
filer de coque de soie, l'été de l'année prochaine.