L'Andrène stylopisée (fig. 93) se distingue, en général, d'un individu

sain de son espèce (fig. 87) par un aspect tout particulier. L'abdomen

est sensiblement raccourci et renflé, plus ou moins globuleux. Les

téguments en sont plus minces, par suite moins consistants, au point de

se plisser souvent après la mort. La tête de l'Andrène stylopisée est

ordinairement plus petite que celle de l'Andrène normale. La villosité

de l'abdomen devient plus abondante, surtout aux derniers segments, et

sa coloration s'altère profondément. Les poils, allongés d'une façon

étrange, deviennent soyeux, veloutés; leur teinte s'éclaircit, du noir

ou du brun tire au fauve ou au fauve doré.

[Illustration: Fig. 93.--Andrena Trimmerana femelle, stylopisée.]

Il n'est point étonnant que de tels changements aient pu tromper maint

observateur, et fait prendre pour des espèces légitimes de pures

variétés pathologiques d'espèces connues.

Si importantes que soient ces modifications, il en est de plus

frappantes encore. Tout autant que les précédentes, elles altèrent le

type spécifique; mais elles sont en outre particulièrement remarquables

en ce qu'elles atteignent les attributs extérieurs de la sexualité.

Ainsi la stylopisation a pour effet d'amoindrir ou d'annihiler, chez le

mâle, l'étendue de la couleur jaune de la face, assez ordinaire à ce

sexe, et de la faire apparaître, au contraire, chez la femelle, qui en

est dépourvue (fig. 94 _c_). L'appareil collecteur de pollen

s'amoindrit, le tibia devient grêle, les poils y diminuent en

développement et en nombre; enfin la brosse tibiale disparaît, et les

houppes coxale et métathoracique perdent de leur longueur, de leur

courbure, et accusent la même tendance. Inversement, le mâle stylopisé

montre, rarement toutefois, un certain développement de la brosse, tout

au moins un épaississement marqué du tibia. Enfin le sillon orbitaire,

la frange anale tendent à s'effacer dans la femelle, à se manifester

plus ou moins chez le mâle.

[Illustration: Fig. 94.--Têtes d'Andrènes: _a_, femelle normale; _b_,

mâle normal; _c_, femelle stylopisée.]

Il est à remarquer que ces changements ne sont point de simples

atténuations des attributs propres au sexe de l'individu qui les subit,

ce sont des inversions. L'Andrène stylopisée n'est pas seulement une

femelle ou un mâle amoindris: c'est une femelle qui emprunte les

attributs du mâle; c'est un mâle qui revêt les caractères de la femelle.

[Illustration: Fig. 95.--Pattes d'Andrènes: _a_, femelle normale; _b_,

mâle normal; _c_, femelle stylopisée.]

La nature des anomalies qui viennent d'être énumérées devait faire

naître le soupçon qu'elles sont la conséquence d'anomalies intérieures

plus graves, portant sur les organes de la reproduction. Et c'est en

effet ce qui a lieu. Le Stylops logé dans l'abdomen d'une Andrène ne se

nourrit point directement de ces organes, il ne les dévore point, comme

on eût pu le croire. Mais, outre l'atrophie dont il est cause, par un

simple effet de compression, il absorbe, il détourne à son profit les

sucs nourriciers dont ces organes avaient besoin pour atteindre à leur

parfait développement, et amener leurs produits à maturité. Les ovaires

d'une femelle d'Andrène stylopisée sont arrêtés dans leur développement

et ne contiennent jamais d'oeuf mûr. C'est tout au plus si ses oeufs

les plus gros ont le volume des plus avancés qui se voient dans une

Andrène à l'état de nymphe.

L'Andrène stylopisée est donc forcément une Andrène stérile. Aussi ne la

voit-on pas creuser de galeries, ni butiner sur les fleurs, autrement

que pour y puiser sa propre nourriture. Incapable de procréer, elle n'a

aucun des instincts de la maternité. Elle ne sait ni fouir le sol, ni

fabriquer des cellules, ni les approvisionner. Les brosses d'une Andrène

stylopisée sont toujours nettes, jamais chargées de pollen[18].

Ce ne saurait donc être la femelle porteuse d'un Stylops, qui introduit

les parasites dans les nouvelles cellules, ainsi que Newport le croyait.

Ce sont évidemment des femelles saines, qui importent les larves

primaires de Stylops dans leurs nids. Comment ces petits êtres sont-ils

parvenus sur ces femelles? C'est là un secret qu'ils gardent encore, et

qu'il serait intéressant de leur ravir.

LES HALICTES.

Les Halictes (fig. 96 et 97) ont quelque chose de l'aspect extérieur des

Andrènes. Il n'est cependant pas besoin d'un examen soutenu pour les en

distinguer. Le 5e segment, toujours dépourvu de la frange propre aux

Andrènes femelles, présente, dans ce même sexe, chez les Halictes, une

conformation tout à fait caractéristique. C'est une incision

longitudinale et médiane, qui marque le bord postérieur de ce segment

(fig. 96, _a_). La tête, souvent renflée en arrière, est toujours plus

ou moins rétrécie et proéminente dans sa partie inférieure, et manque

absolument de sillon orbitaire. Comparé à celui des Andrènes, l'appareil

collecteur est notablement réduit: les fémurs sont garnis de longs

poils, mais la houppe coxale est absente, ainsi que la frange

métathoracique. La nervation alaire, la structure des organes buccaux

sont à peu près les mêmes.

[Illustration: Fig. 96.--Halictus sexcinctus, femelle. _a_, fente

préanale.]

[Illustration: Fig. 97.--Halictus sexcinctus, mâle.]

Les mâles de _Halictus_ (fig. 97) ont une physionomie propre qui ne

permet de les confondre avec ceux d'aucun autre genre d'Abeilles, du

moins dans nos contrées. Leurs formes sont élancées, parfois très

grêles; leurs antennes filiformes assez longues; la tête singulièrement

rétrécie dans sa portion inférieure; l'abdomen, souvent plus long que

la tête et le thorax réunis, est fréquemment, très étroit et

cylindrique.

Ce genre est moins riche en espèces que celui des Andrènes. Il n'en

offre pas moins des variations tout aussi grandes dans ses divers

représentants, et elles sont de même nature. Les couleurs métalliques y

sont plus fréquentes, et d'une remarquable richesse dans certaines

espèces exotiques; bon nombre des nôtres sont bronzées. Les couleurs

jaunâtre ou rougeâtre se montrent aussi quelquefois sur le tégument. La

villosité, jamais extraordinairement développée, peut, en certains cas

rares, masquer entièrement le tégument, mais sans jamais voiler les

formes: quelques espèces sont en effet vêtues de poils courts, appliqués

et très serrés, formant comme une couche uniforme de moisissure (_H.

mucoreus_, _vestitus_, etc.) Les segments portent souvent des bandes,

marginales ou basilaires, continues ou interrompues.

* * *

Le nom de _Halictus_ vient du mot grec _halizô_, qui signifie

rassembler. Latreille, en le créant, faisait allusion à l'habitude

qu'ont ces abeilles de se réunir souvent en grand nombre en un même

lieu, pour y établir leurs nids. Elles travaillent en terrain horizontal

ou incliné; le sol battu, les chemins fréquentés paraissent être

préférés par la plupart de leurs espèces. Walckenaer, il y a plus de

soixante-dix ans, a donné sur leurs travaux et leurs habitudes des

détails intéressants.

On reconnaît d'ordinaire la présence de terriers de Halictes à de petits

monticules hauts de 2 à 3 centimètres, larges d'autant, qui les

surmontent, et au sommet desquels se voit un trou qui donne accès dans

une galerie. Durant le jour, on peut voir les femelles, d'un vol assez

lent, entrer dans leurs galeries et en sortir. Elles arrivent chargées

de pollen, et repartent débarrassées de leur fardeau et exactement

brossées. A certaines heures de la journée, quand le soleil est vers le

milieu de sa course et que ses rayons sont les plus chauds, les abeilles

font leur sieste au fond du terrier. Mais, sentinelles vigilantes, on

les voit, au moindre piétinement du sol, venir montrer leur face ronde à

la porte, et disparaître précipitamment, si elles jugent la curiosité

dangereuse.

Si l'on visite le village dans la matinée, avant que le soleil ait donné

sur les petites taupinières, on les trouve recouvertes de terre

nouvellement apportée, encore humide. Si l'on est assez matinal, on

pourra même assister au travail, et voir de temps à autre une mineuse,

avec une grande activité, refouler à reculons, de ses pattes

postérieures, la terre qu'elle vient de détacher du fond.

C'est donc pendant la nuit que le forage s'exécute, et la laborieuse

petite bête réserve ainsi les heures où le soleil est sur l'horizon pour

faire sa cueillette dans les champs et approvisionner les cellules. De

la sorte, pas de temps perdu. Le matin seulement, un court repos, pour

se refaire des fatigues de la nuit, avant d'aller aux champs.

Il faut les observer surtout dans les chaudes soirées d'été, pour être

témoin de toute l'activité qu'elles déploient. «Vous les verrez alors,

dit Walckenaer, s'agiter avec vivacité au-dessus de leurs habitations

futures, et vous apparaître en si grand nombre, qu'à la clarté douteuse

de la lune, elles semblent un nuage flottant sur la surface du sol.

Examinez-les avec attention, et, si la lumière des nuits vous manque,

voici le moyen d'y suppléer. Vous entourez deux ou trois bougies d'un

papier peu transparent; vous avez soin de les placer, avant l'entière

chute du jour, sur le lieu de vos observations; vos abeilles,

accoutumées à cette lumière, n'en continueront pas moins leurs travaux

lorsque la nuit sera venue. Vous les trouverez alors tellement

empressées à l'ouvrage, que vous pouvez les observer de très près sans

les troubler. Que dis-je? vous passez au milieu de ce groupe, qui couvre

en planant le milieu d'une grande allée; il se sépare un instant pour

éviter vos pieds destructeurs, mais les abeilles qui le composent, plus

promptes à se rallier que les soldats d'une phalange macédonienne, dès

que vous êtes sorti de l'espace qu'elles remplissent, reprennent chacune

leur poste, et travaillent avec un nouvel empressement. Vous pouvez

passer et repasser plusieurs fois au milieu d'elles, sans parvenir à les

décourager et à les effrayer.

«Le travail de nos abeilles se prolonge très avant dans la nuit; on les

voit encore toutes occupées à une heure du matin; mais, vers les cinq ou

six heures, on n'en voit plus qu'un petit nombre, et la plus grande

partie est alors renfermée dans les trous. Ce n'est guère que vers les

huit ou neuf heures, quand la chaleur commence à se faire sentir,

qu'elles se dispersent sur les fleurs.»

* * *

Que se passe-t-il au fond de ces trous, et quelle est la structure de

ces galeries? Pour s'en rendre compte, l'auteur que nous venons de citer

enleva du sol exploité par ses abeilles, à l'aide de tranchées, de gros

blocs de terre. Il n'y avait ensuite qu'à entamer méthodiquement ce bloc

avec un instrument tranchant, soit par le bas, soit par les flancs, pour

mettre au jour, dans tous leurs détails, les habitations des Halictes.

Elles consistent d'abord en un conduit principal, vertical ou un peu

oblique, qui, à la profondeur de cinq pouces environ, pour l'espèce

observée par Walckenaer (_H. vulpinus_), émet sept ou huit conduits

secondaires, peu écartés les uns des autres, et dont le fond se trouve à

peu près à huit pouces de distance de la surface du sol.

La galerie principale, très étroite à l'entrée, et juste suffisante pour

livrer passage à l'abeille chargée de pollen, s'élargit bientôt et

acquiert un diamètre 4 ou 5 fois plus considérable que celui de

l'entrée. Elle est intérieurement polie avec un très grand soin, et

revêtue d'un enduit blanchâtre. L'orifice supérieur, la porte d'entrée,

continuée, ainsi qu'on l'a vu, au-dessus de la surface du sol, à

travers le monticule de terre provenant des déblais, est fréquemment

obturée par les pieds des passants, mais toujours dégagée et rétablie

avec une persévérance que rien ne lasse.

Chaque cellule est approvisionnée d'une boule de pâtée pollinique, sur

laquelle un oeuf est pondu, puis la cellule est bouchée avec un tampon

de terre. Quatre ou cinq semaines après, la larve sortie de cet oeuf a

achevé ses provisions, et se transforme en nymphe sans se filer de

coque. Quelques jours plus tard, le jeune Halicte a subi sa dernière

transformation, percé sa coque, traversé la galerie, et il prend son

essor dans les airs.

Le _H. quadristrigatus_, une autre espèce observée par Walckenaer, et la

plus grande du genre dans nos contrées, présente quelques différences

dans son architecture. La galerie d'accès, fort large d'entrée, est

oblique et doublement sinueuse. Les cellules sont toutes agglomérées

dans une cavité sphéroïdale d'environ trois pouces de diamètre, reliées

les unes aux autres, et rattachées à la paroi de la cavité par des

traverses irrégulières, dont l'ensemble forme un lacis inextricable. Ces

cellules, comme toujours, s'ouvrent isolément dans la galerie

principale.

L'économie intérieure des Halictes est donc en somme à peu près celle

des Andrènes. Mais leur biologie est bien différente, et a donné lieu à

plus d'une interprétation.

On pensait, jusqu'en ces derniers temps, que les Halictes n'ont qu'une

seule génération dans l'année, une génération née en été, dont les mâles

meurent avant l'hiver, et dont les femelles, fécondées en automne,

passent la mauvaise saison enfouies dans le sol, pour reparaître au

printemps, creuser leurs galeries, approvisionner leurs cellules, et

pondre la génération nouvelle destinée à éclore en été.

D'après une publication récente de M. Fabre, les Halictes auraient deux

générations par an; la première, estivale, se montrant en juillet, et

provenant de la ponte effectuée en mai par les femelles ayant hiverné;

la seconde, automnale, dérivant des femelles nées en juillet. La

première génération, d'après M. Fabre, serait exclusivement composée de

femelles, et par suite la seconde, qui comprend les deux sexes, ne

résulterait de la première que par voie de parthénogénèse. Ce savant n'a

vu aucun mâle parmi les femelles de juillet, chez deux espèces qu'il a

eu toute facilité d'observer, jour par jour, dit-il, les _Halictus

scabiosæ_ et _cylindricus_. Pour être plus exact, sur 250 Halictes de la

seconde espèce, exhumés de leurs galeries, les uns déjà transformés, les

autres à l'état de nymphe ou de larve, il se trouva, les éclosions

terminées, 249 femelles et un mâle unique, un seul. «Et encore était-il

si petit, si faible, dit l'auteur, qu'il périt sans parvenir à

dépouiller en entier les langes de nymphe. Une population féminine de

249 Halictes suppose d'autres mâles que ce débile avorton. Ce mâle

unique est certainement accidentel.... Je l'élimine donc comme accident

sans valeur, et je conclus que, chez l'Halicte cylindrique, la

génération de juillet ne se compose que de femelles[19].»

Malgré toutes les apparences, cette conclusion est absolument fausse. En

effet, sur les 50 à 60 espèces de Halictes vivant dans nos contrées, les

deux tiers au moins m'ont fourni des mâles, pris en juillet, à l'époque

où, suivant M. Fabre, il n'existerait que des femelles; et de ce nombre

sont précisément les deux Halictes observés par lui. Dans plusieurs

espèces même, quelques mâles se rencontrent déjà sur la fin de juin. Si

l'apparition des mâles est si précoce, il n'y a évidemment point à

admettre, chez les Halictes, une génération virginale, hypothèse

reposant uniquement sur le fait inexact de l'absence de mâles en

juillet.

Comment expliquer cependant l'erreur de M. Fabre? Peut-être est-il venu

trop tard, quand il a procédé à l'exhumation des cellules. Pratiquée

quelques jours plus tôt, elle eût infailliblement donné de tout autres

résultats, et l'unique avorton jugé exceptionnel et non avenu se fût

trouvé accompagné de frères nombreux. Il est d'ailleurs un fait qui

constitue un témoignage irrécusable, c'est que l'autopsie de ces

femelles prétendues parthénogénésiques atteste leur fécondation.

Il nous faut donc revenir, au sujet de la multiplication de ces

Abeilles, aux anciennes notions, quelque peu modifiées cependant. Une

génération automnale donne des femelles qui, fécondées, passent l'hiver

comme le font les Bourdons, pour n'exécuter leurs travaux et ne pondre

leurs oeufs qu'au printemps. La génération qui en résulte, et se

montre en juin et juillet, fournit une deuxième génération, celle

d'automne. L'une et l'autre sont composées de mâles et de femelles.

M. Fabre aura contribué à établir que la génération estivale,--à tort

regardée par lui comme exclusivement femelle,--en fournit dans l'année

même une seconde, alors que l'on admettait que cette génération estivale

était celle dont les femelles hivernent. Ceci s'écarte des idées

généralement reçues concernant les Halictes. Mais c'est le seul moyen de

rendre compte, et des observations de M. Fabre et des faits suivants. Ce

n'est point seulement au printemps que l'on voit les femelles de

Halictes butiner sur les fleurs et amasser du pollen, partant

approvisionner des cellules. Dès le mois de juillet, on en voit,

jusqu'en septembre, et pour certaines espèces, jusqu'en octobre. Cette

continuité de trois et quatre mois dans les travaux de ces Mellifères,

une seule génération n'y saurait suffire.

Il faut donc que, dès juillet, plusieurs générations se succèdent,

jusqu'à la dernière d'automne. Ces générations doivent même chevaucher

les unes sur les autres, sans intervalle qui les sépare, les premiers

nés de celle qui suit devançant les derniers de celle qui précède, et

cela, tant que le beau temps permet le développement des jeunes. Quand

viennent les premiers froids d'octobre, les travaux s'arrêtent, et les

jeunes femelles déjà fécondées sont forcées d'attendre le printemps pour

commencer leurs travaux.

Quant aux mâles, il résulte de ce qu'on vient de lire qu'il n'en existe

point au printemps. Les premiers qui apparaissent, fils de mères ayant

hiverné, ne commencent à se montrer qu'en juin. Rares à cette époque,

déjà nombreux en juillet, ils deviennent extrêmement abondants en

automne, dans certaines espèces. Ils passent leur temps à butiner

négligemment sur les fleurs, mais, plus assidûment, à inspecter, d'un

vol oscillant et un peu brusque, qui les fait aisément reconnaître, les

plantes fleuries visitées par leurs femelles, surtout les talus

ensoleillés, où ils guettent leur première sortie.

Sur le déclin du jour, longtemps avant que le soleil soit près de

l'horizon, vers les quatre ou cinq heures, ils cessent leurs poursuites

et songent à la retraite. Ils se réfugient alors dans une vieille

galerie, dans un trou quelconque du talus; mais, comme s'il leur en

coûtait de dire un dernier adieu au soleil, ils sortent et rentrent plus

d'une fois avant de se décider à rester; un peu plus tard enfin, on les

trouve, nombreux parfois dans le même réduit, tous de la même espèce,

dormant fraternellement côte à côte, oublieux de leur rivalité du jour.

D'autres fois, comme s'ils s'étaient donné le mot, ils se perchent dans

l'inflorescence d'une plante aimée, alors qu'on n'en voit pas un seul

sur la plante d'à côté, pourtant de même espèce, et ils passent ainsi la

nuit, exposés au refroidissement, à la rosée, à la pluie.

Le réveil des femelles, à la fin de la mauvaise saison, ne se fait point

simultanément pour toutes les espèces. Certains Halictes, et parmi eux

les plus communs, sont tout aussi précoces que les premières Andrènes,

et se rencontrent avec elles sur les chatons des saules. L'apparition

des autres s'échelonne le long des mois de mars et d'avril. Un des plus

tardifs à se montrer est le _H. quadristrigatus_, dont nous avons déjà

parlé.

* * *

Il serait difficile de dire quelles sont les plantes préférées des

Halictes, tant est considérable le nombre de celles qu'ils visitent. On

peut cependant remarquer que les Chicoracées et les Carduacées en

attirent un grand nombre. Mais ils ne dédaignent point les Labiées, les

Verbénacées, les Ombellifères.

Ils répandent souvent une odeur suave, comme les Andrènes. Leur vol est

tout aussi calme et doux que le leur. Mais il ne faut les saisir à la

main qu'avec précaution; leur aiguillon, plus robuste que celui de ces

Abeilles, occasionne des piqûres fort douloureuses, au moment où elles

sont produites, mais dont l'effet n'est point durable.

* * *

Les Halictes sont victimes de nombreux parasites.

Comme les Andrènes, on les voit, mais plus rarement, porteurs de

Strepsiptères, appartenant au genre _Halictophagus_, mais dont

l'évolution n'a point été étudiée. Plus souvent on trouve, au milieu des

poils de leur thorax, des triongulins particuliers, qu'on ne connaît pas

davantage.

[Illustration: Fig. 98.--Cerceris ornata.]

On sait mieux qu'ils deviennent fréquemment la proie d'un fouisseur du

genre _Cerceris_ (fig. 98), le _C. ornata_, dont les faits et gestes

étaient déjà connus de Walckenaer, et que bien des naturalistes ont

observé depuis. Le Cercéris est un habile chasseur de Halictes, et il en

fait une énorme consommation, pour l'approvisionnement de ses nids. Peu

exclusif, le ravisseur s'accommode des proies les plus variées, grandes

ou petites, mâles ou femelles, pourvu que ce soient des Halictes. C'est

tantôt sur les fleurs où les abeilles butinent, tantôt sur les talus où

sont leurs nids, que le Cercéris se livre à la chasse du gibier que

réclament ses larves. Planant tranquillement au-dessus d'une colonie

populeuse, ou explorant d'un vol circulaire les sommités fleuries que

visitent les Halictes, malheur à celui qu'il voit posé sur le sol ou

dans une fleur! Il fond sur lui comme un trait, le saisit entre ses

pattes robustes et l'emporte, pour aller se poser à quelque distance,

sur une feuille ou bien à terre. Là, tenant la pauvre abeille le cou

serré entre les énormes tenailles de ses mandibules, il lui glisse son

abdomen sous la tête, et, lentement, à plusieurs reprises, il darde son

aiguillon entre la tête et le thorax de sa victime; puis, longuement

encore, il répète la même opération à la jointure du thorax et de

l'abdomen. Le Halicte, désormais paralysé et inerte, mais non tué, est

porté dans la galerie déjà creusée, au fond d'une cellule déjà prête,

destiné, avec deux ou trois autres ayant subi le même sort, à devenir la

pâture d'une larve, enfant de son bourreau. A voir la multitude de

Cercéris ornés qui hantent en été et en automne les _Eryngium_, les

_Daucus_, les Menthes, on plaint les malheureux Halictes, car on

comprend l'effroyable consommation à laquelle il leur faut suffire, et

dont ils font tous les frais.

Et pourtant ce n'est pas assez de ces terribles ennemis. Ils en ont

d'autres, moins féroces sans doute, moins cruels, mais tout aussi

destructeurs peut-être, ce sont, les Sphécodes, qui nous occuperont

bientôt.

* * *

Moins riche en espèces, au moins d'un bon tiers, que le genre _Andrena_,

le genre _Halictus_ a une bien plus grande extension, car il est

répandu, non seulement dans l'ancien et le nouveau monde, mais aussi en

Australie, dans la Nouvelle-Zélande, où il n'existe point d'Andrènes.

Les Halictes sont donc véritablement cosmopolites.

En Amérique, où les représentants de ce genre sont probablement aussi

nombreux qu'en Europe, il semble s'être en outre subdivisé en plusieurs

autres: ce sont les _Augochlora_, les _Megalopta_, les _Agapostemon_,

tous exclusivement propres au nouveau monde, ne différant des _Halictus_

que par des caractères insignifiants, et tous remarquables par les

splendides couleurs métalliques dont ils sont parés.

LES SPHÉCODES.

Les abeilles · 第 20 / 25 段