Leucospis. C'est aussi un ver nu et lisse, sans yeux, sans pattes, d'un
blanc mat, gras et replet, ordinairement voûté, peu propre au mouvement.
Sa tête est petite, molle comme le reste du corps, enchâssée dans une
sorte de bourrelet formé par le premier segment. Pas la moindre trace
d'appendices dans cette tête, pas d'organes buccaux sensibles (fig. 76).
Un fait des plus étranges, c'est l'extrême facilité avec laquelle cette
larve quitte et reprend celle de l'Abeille dont elle se nourrit. Le plus
léger attouchement la fait retirer; puis, la tranquillité revenue, elle
applique de nouveau sa bouche sur la peau de sa victime, pour la quitter
encore et la reprendre, au gré de l'expérimentateur, et sans jamais
revenir au point abandonné. Et cependant la peau ne laisse voir aucune
blessure, elle paraît intacte à la loupe. Cette seule expérience montre
que la bouche de l'Anthrax n'est point armée de crocs propres à déchirer
la proie. Et l'examen microscopique montre, en effet, que ce n'est
qu'une petite tache ronde, «un petit cratère conique», au fond duquel
débouche l'oesophage. C'est donc une sorte de ventouse, qui tour à
tour adhère et se détache avec la plus grande facilité, à l'aide de
laquelle l'Anthrax ne mange pas, mais «hume» sa nourriture. «Son attaque
est un baiser, mais quel baiser perfide!»
Une douzaine ou une quinzaine de jours suffisent à l'Anthrax pour vider
complètement une larve de Chalicodome, qui se trouve réduite à un
corpuscule chiffonné, gros comme une tête d'épingle. M. Fabre «ramollit
dans l'eau cette maigre relique», puis l'insuffle à l'aide d'un verre
effilé, et voit avec surprise la peau se gonfler, se distendre et
reprendre la forme de la larve vivante, sans laisser apercevoir la
moindre fuite. «Elle est donc intacte, conclut-il; elle est exempte de
toute perforation, qui se décèlerait à l'instant sous l'eau par une
fuite gazeuse. Ainsi, sous la ventouse de l'Anthrax, l'outre huileuse
s'est tarie par simple transpiration à travers sa membrane; la
substance de la larve s'est transvasée dans le corps du nourrisson par
une sorte d'endosmose, ou plutôt par l'effet de la pression
atmosphérique, qui fait affluer et suinter les fluides nourriciers dans
la bouche cratériforme de l'Anthrax.»
Comment un ver si faiblement armé peut-il venir à bout de la robuste
larve de la maçonne, comment le faible a-t-il si aisément raison du
fort, la cause en est bien simple. Si l'attaque se fût produite quelque
temps auparavant, alors que la larve de Chalicodome n'avait pas encore
filé sa coque de soie, et finissait ses dernières bouchées, nul doute
que le frêle vermisseau n'eût été en grave danger d'extermination sous
les énergiques mouvements de l'Abeille. Mais la pâtée absorbée, le cocon
achevé, la larve, inerte et somnolente, est incapable de se mouvoir, de
réagir contre les excitations extérieures. Elle ne sortira de sa torpeur
qu'à l'instant de la mue, du passage à l'état de nymphe. La voilà donc
livrée sans défense aux atteintes de tout ce qui est friand de sa chair.
C'est le moment propice pour tous les parasites carnivores; c'est celui
que toujours ils choisissent pour s'attaquer à leurs victimes. Si
faible, si mal armé qu'il soit, le petit ver de l'Anthrax n'a donc rien
à redouter de l'abeille.
[Illustration: Fig. 77.--Nymphe d'Anthrax.]
Son repas terminé, l'Anthrax demeure longtemps dans ce repos qui fut si
fatal à sa victime. En cet état, il passe la fin de la belle saison et
tout l'hiver, pour ne se transformer qu'en mai. Sa peau de larve
dépouillée, apparaît une nymphe dont l'aspect formidable contraste
étonnamment avec la physionomie inoffensive de la larve (fig. 77). Son
corps est courbé en forme d'hameçon, ses téguments cornés, solides, se
hérissent de rangées de soies, d'épines, sur les segments de l'abdomen;
la tête est armée de crocs énormes, recourbés, autant de socs de
charrue, à l'aide desquels, le moment venu, la paroi de ciment est
percée, et, les épines abdominales servant d'arcs-boutants admirablement
disposés pour remplir cet office, cette nymphe bizarre traverse tous les
obstacles et arrive à la lumière. Dès qu'elle sent que sa partie
antérieure est devenue libre, elle s'arrête; l'air a bientôt desséché sa
peau, qui se fend le long du dos, et de cette machine à tarauder qui
effrayerait, si ses proportions se rapprochaient de la nôtre, se dégage
le plus frêle, le plus délicat des insectes.
Pour sortir du nid de la maçonne, l'Anthrax, avant d'entamer la dure
paroi de mortier, perfore d'abord le cocon que celle-là s'était filé.
C'est peu de chose pour un ouvrier si bien outillé. Dans les cellules
des Osmies, où les Anthrax de diverses espèces s'introduisent
fréquemment, si la coque de terre n'offre pas grande difficulté à
percer, le cocon qui la précède est solide, et coriace; l'Anthrax le
troue cependant sans trop de peine.
Maintenant se présente un problème dont on a longtemps attendu la
solution, qu'il était encore réservé à M. Fabre de découvrir. Comment un
insecte si débile, que le moindre attouchement dépouille de ses poils,
qu'on n'ose saisir dans le filet qu'avec des précautions infinies, de
peur de voir sa molle toison rester aux doigts, ses pattes même se
détacher; comment l'Anthrax parvient-il à loger sa progéniture dans les
profondes galeries de l'Anthophore, les cellules de l'Osmie, les dures
maçonneries des Chalicodomes? Ses pattes sont de minces filets qu'un
rien fait tomber; sa bouche est une soie, un suçoir délié, propre
seulement à humer le suc des fleurs; aucun instrument pour percer la
terre ou le mortier. L'insecte irait-il, comme tant d'autres, déposer
furtivement son oeuf dans les cellules encore ouvertes? On a peine à
le croire, rien qu'à voir sa parure si caduque, ses ailes largement
étalées; tout cela n'indique pas un animal fait pour se glisser le long
des galeries et pénétrer dans les cellules. L'Anthrax ne va certainement
pas pondre dans les nids. D'ailleurs, on a beau le suivre sur les talus,
sur les murailles devant lesquelles il plane d'un vol lent et doux, où
souvent il se pose et s'ensoleille, jamais on ne le voit essayer d'y
pénétrer.
Disons-nous cependant, avec M. Fabre, que tous ces diptères que l'on
voit explorant le talus, ne sont pas là pour de vains exercices.
Armons-nous donc de patience et suivons tous leurs mouvements. «De temps
à autre, on voit l'Anthrax brusquement se rapprocher de la paroi et
abaisser l'abdomen comme pour toucher la terre du bout de l'oviducte.
Cette manoeuvre a la soudaineté d'un clin d'oeil. Cela fait,
l'insecte prend pied autre part et se repose. Puis il recommence son mol
essor, ses longues investigations et ses chocs soudains du bout du
ventre contre la nappe de terre.»
L'observateur avait beau se précipiter aussitôt, armé de la loupe, dans
l'espoir de découvrir l'oeuf qui avait dû être pondu, peine inutile.
Malgré ses vaines tentatives, il reste néanmoins convaincu qu'un oeuf
est pondu à chaque choc de l'abdomen. «Aucune précaution de la part de
la mère pour mettre le germe à couvert. L'oeuf, cette chose si
délicate, est brutalement déposé en plein soleil, entre des grains de
sable, dans quelque ride de l'argile calcinée. Cette sommaire
installation suffit, pourvu qu'il y ait à proximité la larve convoitée.
C'est désormais au jeune vermisseau à se tirer d'affaire à ses risques
et périls.»
Renonçant à ses investigations inutiles sur la surface des talus, M.
Fabre se met alors à visiter le contenu des cellules. C'est par
centaines qu'il les ouvre, qu'il éventre leurs cocons, à la recherche du
ver nouvellement issu de l'oeuf de l'Anthrax. Enfin sa persévérance
est couronnée de succès.
«Le 25 juillet,--la date de l'événement mérite d'être citée,--nous
dit-il, je vis, ou plutôt je crus voir, quelque chose remuer sur la
larve du Chalicodome. Est-ce une illusion de mes désirs? Est-ce un bout
de duvet diaphane que mon haleine vient d'agiter? Ce n'était pas une
illusion, ce n'est pas un bout de duvet, mais bel et bien un vermisseau!
Ah! quel moment! Et puis quelles perplexités! Cela n'a rien de commun
avec la larve de l'Anthrax.... Je compte peu sur la valeur de ma
trouvaille, tant son aspect me déroute. N'importe: transvasons dans un
petit tube de verre la larve de Chalicodome et l'être problématique qui
s'agite à sa surface. Si c'était lui? qui sait?»
C'était bien lui, en effet, car ce vermicule et plusieurs autres
semblables, péniblement recueillis en une quinzaine de jours de
recherches, soigneusement conservés, chacun dans un tube de verre avec
une larve de Chalicodome, se transformèrent au bout de quelques jours en
la larve déjà connue, et se mirent à appliquer leur ventouse sur la
larve de l'abeille.
[Illustration: Fig. 78.--Larve primaire de l'Anthrax.]
La larve primaire de l'Anthrax (fig. 78) est un vermisseau d'un
millimètre environ de longueur, presque aussi délié qu'un cheveu, nous
dit M. Fabre. Comme la première forme du Leucospis, il est agile et
actif. Il se promène avec prestesse sur la larve de Chalicodome, à la
manière d'une arpenteuse, ses deux extrémités lui servant de points
d'appui. Deux longues soies à son extrémité postérieure, six soies
insérées à la place des pattes facilitent sa progression. Sa tête
petite, légèrement cornée, est hérissée en avant de cils courts et
raides.
Pendant quinze jours environ le petit ver demeure en cet état, ne
prenant aucune nourriture. Quelle est la raison de cette longue
abstinence? doit-il, comme la larve primaire de l'Anthrax, conquérir son
droit à l'existence sur des frères qui peuvent comme lui s'être
introduits dans la cellule? Cette longue attente, cette capacité de
résistance à un jeûne prolongé sont-elles une nécessité, un avantage
pour un animalcule né hors de la cellule, et obligé, pour s'y
introduire, de la rechercher d'abord, puis d'en traverser péniblement
les parois? On ne saurait le dire. Toujours est-il qu'un long intervalle
sépare l'éclosion de l'oeuf de la transformation de la larve qui en
sort.
Mais comment s'opère la pénétration dans le nid? Autre problème dont la
solution est à trouver. M. Fabre présume que le frêle vermicule, grâce
précisément à sa ténuité, peut, non sans longueur de temps et sans
pénibles efforts, profiter de quelque partie plus faible du couvert du
nid, et s'insinuer jusqu'aux cellules. Il pense que cette pénétration
explique le long retard de la première mue et le rend nécessaire. Elle
peut même ne s'accomplir qu'au bout de mois entiers, car l'évolution des
Anthrax présente parfois de singuliers retards. Les uns ont déjà absorbé
toute la substance du Chalicodome avant la fin de l'été, alors que
d'autres se voient, beaucoup plus tard, suçant une nymphe, ou même un
insecte parfait. Ces derniers, chétifs, mal nourris, extraient avec
peine les sucs d'un animal se prêtant peu à leur mode d'alimentation.
Combien de temps ces retardataires durent-ils errer sur le nid avant de
réussir à s'y introduire?
Une quinzaine suffit à l'Anthrax pour transvaser en lui, à travers sa
ventouse orale, le contenu de la larve de Chalicodome ou d'Osmie. Après
un délai très variable suivant la saison, il devient la nymphe
puissamment outillée que l'on sait.
L'Anthrax, comme le Leucospis, comme les Méloïdes, tout éloignés qu'ils
sont dans les cadres zoologiques, présentent dans leur évolution une
remarquable analogie, l'existence d'une larve primaire. Bien différentes
sont les nécessités d'adaptation qui ont commandé l'intercalation de
cette forme supplémentaire. Mais elles sont identiques, sous le double
point de vue de l'activité et du temps qu'elles réclament.
LES ABEILLES PARASITES.
«En août et septembre, engageons-nous dans quelque ravin à pentes nues
et violemment ensoleillées. S'il se présente un talus cuit par les
chaleurs de l'été, un recoin tranquille à température d'étuve, faisons
halte; il y a là riche moisson à cueillir. Ce petit Sénégal est la
patrie d'une foule d'hyménoptères, les uns mettant en silos, pour
provision de bouche de la famille, ici des charançons, des criquets, des
araignées; là des mouches de toutes sortes, des abeilles, des mantes,
des chenilles; les autres amassant du miel, qui dans des outres en
baudruche, des pots en terre glaise; qui dans des sacs en cotonnade, des
urnes en rondelles de feuilles.
«A la gent laborieuse, qui pacifiquement maçonne, ourdit, tisse,
mastique, récolte, chasse et met en magasin, se mêle la gent parasite
qui rôde, affairée, d'un domicile à l'autre, fait le guet aux portes et
surveille l'occasion favorable d'établir sa famille aux dépens d'autrui.
«Navrante lutte, en vérité, que celle qui régit le monde de l'insecte et
quelque peu aussi le nôtre! A peine un travailleur a-t-il, s'exténuant,
amassé pour les siens, que les improductifs accourent lui disputer son
bien. Pour un qui amasse, ils sont parfois cinq, six et davantage
acharnés à sa ruine. Il n'est pas rare que le dénouement soit pire que
larcin, et ne devienne atroce. La famille du travailleur, objet de tant
de soins, pour laquelle logis a été construit et provisions amassées,
succombe, dévorée par des intrus, lorsqu'est acquis le tendre
embonpoint du jeune âge. Recluse dans une cellule fermée de partout,
défendue par sa coque de soie, la larve, ses vivres consommés, est
saisie d'une profonde somnolence, pendant laquelle s'opère le
remaniement organique nécessaire à la future transformation. Pour cette
éclosion nouvelle, qui d'un ver doit faire une abeille, pour cette
refonte générale dont la délicatesse exige repos absolu, toutes les
précautions de sécurité ont été prises.
«Ces précautions seront déjouées. Dans la forteresse inaccessible,
l'ennemi saura pénétrer, chacun ayant sa tactique de guerre machinée
avec un art effrayant. Voici qu'à côté de la larve engourdie un oeuf
est introduit au moyen d'une sonde; ou bien, si pareil instrument fait
défaut, un vermisseau de rien, un atome vivant, rampe, glisse,
s'insinue, et parvient jusqu'à la dormeuse, qui ne se réveillera plus,
devenue succulent lardon pour son féroce visiteur. De la loge et du
cocon de sa victime l'intrus fera sa loge à lui, son cocon à lui; et
l'an prochain, au lieu du maître de céans, il sortira de dessous terre
le bandit usurpateur de l'habitation et consommateur de l'habitant[17].»
Nous le savons déjà par de nombreux exemples, nos Abeilles sont bien
souvent victimes de ces brigandages, et payent un large tribut à
l'équilibre des espèces, à la dure loi du parasitisme.
Coléoptères, Mouches, Papillons, Guêpes fouisseuses, Chalcidiens,
Ichneumons, etc., affamés de toute figure et de tout costume, petits et
grands, armés d'engins ou de ruses, l'un s'en prend à l'oeuf de
l'Abeille, celui-ci à la larve, cet autre à l'adulte, celui-là aux
provisions. Dans ce ramassis de malfaiteurs de toute provenance, il se
trouve, il faut l'avouer, des membres de la famille: certains sont des
Abeilles, de véritables Abeilles. Point mangeurs de chair, cela est
vrai, et seulement de miel, mais ils n'en valent guère mieux, car, pour
s'approprier le repas d'autrui, il faut d'abord prendre des précautions
contre lui: on le tue; on a ainsi toute tranquillité, pour se régaler
aux frais du mort.
Il existe donc, parmi les Hyménoptères dont les larves vivent de pollen
et de miel, deux catégories bien distinctes. Les uns, et c'est le plus
grand nombre, récoltent dans les fleurs les aliments destinés à leur
progéniture: ce sont les _Récoltants_ ou _Nidifiants_. Les autres, au
contraire, n'édifient rien, ne récoltent point; mais, profitant des
travaux des précédents, pondent dans les cellules qu'ils ont construites
et approvisionnées, et leurs jeunes se nourrissent de provisions qui
n'étaient point amassées pour eux: ce sont les _Parasites_.
Le lecteur connaît déjà, dans le Psithyre, une Abeille parasite. Il en
est beaucoup d'autres, et leur variété est grande. Beaucoup de
naturalistes cependant, attribuant une valeur dominante à la
considération des moeurs, ont cru devoir constituer une famille unique
de toutes les Apiaires parasites, et réunir sous une même appellation
des types fort différents les uns des autres, n'ayant d'autre trait
commun que la similitude de leur vie parasitique.
Ces animaux ne forment point, dans la série des Apiaires, un type
autonome, une création spéciale et indépendante, et sans rapports aucun
avec les récoltants. Ils se rattachent au contraire à ceux-ci et de très
près. Nous l'avons vu pour les Psithyres, qui sont de véritables
Bourdons transformés, des Bourdons privés d'organes de récolte.
Ce point de contact n'est point le seul entre les deux séries
d'Abeilles. Il en existe au moins deux autres, tous deux au niveau de la
famille des Gastrilégides, mais en des points différents. De même que
nous avons mis les Psithyres à la suite des Abeilles sociales, dont ils
relèvent par l'ensemble de leur organisation, de même nous rangeons les
Parasites qui vont nous occuper, immédiatement après les Gastrilégides
auxquels ils ressortissent.
C'est au genre _Anthidium_ d'une part, au genre _Megachile_ de l'autre
que ces Parasites sont reliés par une affinité manifeste. De la sorte
l'ensemble des Parasites, les Psithyres compris, ne présentent pas moins
de trois types distincts, et l'on n'a pas à insister sur le défaut grave
d'une classification qui réunissait sous une même rubrique des formes
aussi dissemblables.
LES STÉLIDES.
[Illustration: Fig. 79.--Stelis nasuta.]
Ces parasites ne comprennent qu'un genre unique, peu riche en espèces,
le genre _Stelis_. Ce ne sont, au point de vue zoologique, que de
véritables _Anthidium_, moins la brosse ventrale, si bien que telle de
leurs espèces est longtemps restée mêlée à celles du genre nidifiant,
tant sa conformation, son aspect, ses dessins blanchâtres sur fond noir,
reproduisent avec fidélité le type anthidien. C'est le _Stelis nasuta_
(fig. 79), parasite des Abeilles maçonnes, qui pour Latreille fut
d'abord l'_Anthidium nasutum_, malgré l'absence de brosse. L'_Anthidium
parvulum_ du même auteur et de Lepeletier séjourna plus longtemps encore
dans le genre nidifiant, avant de devenir le _Stelis signata_ de
Morawitz. Plus encore que la première, cette charmante petite Stélide,
avec ses bariolages jaunes, singeait l'Anthidie. Elle est parasite de
l'_Anthidium strigatum_. Tout récemment, une grande espèce de _Stelis_,
encore plus anthidienne, le _St. Frey-Gessneri_, a été décrite par M.
Friese. Ici, la ressemblance est vraiment prodigieuse, et l'on
n'obtiendrait pas mieux, véritablement, en rasant au scalpel la palette
ventrale du premier _Anthidium_ venu.
Les autres espèces de Stélis sont, il est vrai, plus différentes des
_Anthidium_. Mais un corps plus fluet, souvent très petit, l'absence de
tout dessin de couleur claire, l'apparence, en un mot, voilà le plus
clair des différences. Pour ce qui est de la nervation alaire, de la
structure de la bouche, tout ce qui fait, en un mot, les caractères
génériques, tout est semblable, tout est d'un Anthidie, à part la brosse
absente. Il serait de toute impossibilité, si l'on négligeait cet organe
important, de tracer une ligne de démarcation entre le genre _Anthidium_
et le genre _Stelis_.
De telles analogies sont bien étonnantes et absolument inexplicables en
dehors de l'hypothèse transformiste. Elles sont toutes naturelles selon
cette doctrine. De même que les Psithyres sont des Bourdons modifiés,
les Stélis sont des _Anthidium_ déviés, ayant perdu leur brosse ventrale
par suite du défaut d'usage. Rejeter l'explication et se contenter
d'enregistrer les faits est assurément peu philosophique. Or,
l'hypothèse antidarwinienne ne peut ici faire autre chose. Pourquoi les
Stélis, pourquoi les Psithyres ont-ils absolument l'organisation de
leurs hôtes, à cette seule différence près, que le parasite est dénué
d'instruments de travail? Ne pourraient-ils donc être parasites au même
titre, tout en ne ressemblant en rien au travailleur qui les héberge? A
ces questions, le partisan de l'immutabilité des espèces demeure
forcément bouche close. Or, entre la théorie qui explique et celle qui
n'explique pas, il n'y a point à hésiter. Il n'en saurait être ici
autrement que dans les autres sciences. Quelle raison a fait substituer,
en physique, la théorie des ondulations lumineuses à la théorie
newtonienne de l'émission, quelle raison, si ce n'est que celle-là
fournissait l'explication de faits inexplicables dans la seconde? «Mais
je n'ai point à expliquer, je constate», dira tel finaliste qui, par
ailleurs, hélas! ne laisse pas de se départir étrangement de cette
prudence qu'il préconise, et de se donner libre carrière au grand
avantage des idées qu'il professe. Et si nous ne faisions
qu'enregistrer, cataloguer, sans jamais théoriser, existerait-il donc
une science?
Les Stélis sont, d'une manière générale, parasites des Gastrilégides.
Leurs hôtes de prédilection sont les Osmies; mais nous avons déjà vu que
quelques-unes vivent aux dépens des _Anthidium_, et l'une des plus
belles espèces du genre, le _St. nasuta_, vit chez le _Chalicodoma
muraria_. Ce dernier fait est depuis longtemps connu. Chaque cellule de
l'Abeille maçonne envahie par le parasite peut contenir de deux à six ou
sept cocons de Stélis: cinq est le nombre le plus fréquent. Quand il n'y
en a qu'un petit nombre, ils sont beaucoup plus gros. La larve passe
l'hiver et ne se transforme en nymphe que dans les derniers jours de mai
ou les premiers jours de juin. La taille des différents individus est
naturellement très variable, suivant le nombre des convives qui se sont
partagé le repas de l'Abeille maçonne. Toutes les autres Stélis de nos
pays vivent isolément dans une cellule de leur hôte.
En dehors du parasitisme de ces insectes, on ne sait rien de leurs
habitudes.
LES NOMADINES.
Le second groupe des Parasites peut se subdiviser en deux tribus, les
_Coelioxydes_ et les _Nomadines_ proprement dites.
[Illustration: Fig. 80.--Coelioxys rufescens.]
[Illustration: Fig. 81.--Dioxys cincta.]
Les COELIOXYDES comprennent deux genres, _Coelioxys_ et _Dioxys_.
Le premier, assez riche en espèces, se fait remarquer par la forme
conique de l'abdomen des femelles (fig. 80). Le corps, ordinairement
noir, est orné de taches et de bandes formées de poils courts ou
d'écailles blanchâtres, d'un effet souvent agréable. A part la forme
extérieure, les Coelioxys ont tous les caractères des Mégachiles, non
compris la palette ventrale, bien entendu, soit dans les organes
importants, soit dans certains détails minimes de leur structure,
jusqu'aux dessins de la villosité, qui n'est qu'un emprunt fait à
certaines espèces de Mégachiles, jusqu'à telle imperceptible fossette,
ou telle insignifiante particularité tégumentaire, témoignage
irrécusable d'une étroite affinité.
Les _Dioxys_ (fig. 81), fort semblables aux _Coelioxys_, s'en écartent
par leurs formes moins insolites, l'oblitération de la maculature, la
couleur rougeâtre de certaines parties du corps, le développement
parfois très notable de la villosité sur le dos.
* * *
Viennent ensuite les NOMADINES vraies.
[Illustration: Fig 82.--Crocisa ramosa.]
[Illustration: Fig. 83.--Mélecte.]
Et d'abord les _Crocises_ (fig. 82) et les _Mélectes_ (fig. 83), aux
formes lourdes et massives, mais élégamment vêtues de deuil, ornements
d'un blanc de neige sur fond noir; les premières, faciles à reconnaître
à leur dos voûté, à leur villosité courte et rare, aux taches multiples
et gracieusement disposées de leur corselet, que prolonge en arrière un
grand écusson en plaque trapéziforme; les secondes, plus robustes, à
corselet abondamment couvert de longs poils et armé de deux épines.
Nous nous éloignons des _Coelioxys_. Le thème de l'ornementation est
bien le même, mais augmenté chez les Crocises, plus confus et comme noyé
dans l'épaisse toison dorsale, chez les Mélectes. Pour ce qui est des
caractères génériques, nous trouvons, avec des souvenirs encore
sensibles de l'organisation mégachilienne, des différences marquées dans
les pièces buccales et dans la nervation alaire (trois cellules
cubitales au lieu de deux).
Cette même tendance s'accuse encore plus dans les autres genres de
Nomadines.