«Le Chalicodome, conclut M. Fabre, est donc capable, pour sortir de sa

cellule, d'exécuter un travail supérieur à celui qu'il doit

naturellement fournir. Si l'on ajoute à la paroi de mortier qu'il doit

percer pour éclore un supplément d'épaisseur, il n'est point arrêté par

ce surcroît de besogne. Mais si, une fois son travail achevé, l'animal

sorti de sa cellule trouve devant lui un nouvel obstacle, il est devenu

inhabile, non impuissant,--l'expérience le montre,--à fournir cet

excédent de travail, qui n'eût été qu'un jeu pour lui, s'il se fût

trouvé surajouté, sans interposition d'arrêt, au travail normal de la

perforation. Il a suffi que la paroi nouvelle soit placée à distance,

pour être laissée intacte. Le travail normal de la libération accompli,

l'insecte libre hors de sa cellule, l'instinct n'a plus rien à faire, et

il ne fera rien. Le stupide insecte meurt derrière une barrière qui,

semble-t-il, ne devrait pas l'arrêter au delà de quelques secondes.

«Ce fait me semble riche de conséquences, ajoute, avec une sorte

d'enthousiasme, l'expérimentateur. Comment! voilà de robustes insectes

pour qui forer le tuf est un jeu... et ces vigoureux démolisseurs se

laissent sottement périr dans la prison d'un cornet qu'ils éventreraient

en un seul coup de mandibules? Le motif de leur stupide inaction ne

saurait être que celui-ci,» c'est que, «pour la percer, il faudrait

renouveler l'acte qui vient d'être accompli, cet acte auquel l'insecte

ne doit se livrer qu'une fois en sa vie; il faudrait enfin doubler ce

qui de sa nature est un, et l'animal ne le peut, uniquement parce qu'il

n'en a pas le vouloir. L'abeille maçonne périt faute de la moindre lueur

d'intelligence. Et dans ce singulier intellect, il est de mode

aujourd'hui de voir un rudiment de la raison humaine!»

Quelle conséquence importante de faits qu'on eût pu juger insignifiants!

Il n'est pas, il est vrai, de vérité sans valeur. Mais au moins faut-il

s'être assuré que c'est bien une vérité que l'on tient, sans quoi

s'évanouissent, avec nos illusions, les déductions les plus logiques.

M. Fabre n'a-t-il jamais vu lui échapper un hyménoptère inclus par lui

dans un cornet? N'est-il jamais rentré de ses chasses ayant perdu

quelque capture évadée de sa prison de papier? Incontestablement, le

Chalicodome incarcéré dans un cornet est capable, plus capable que

beaucoup d'autres, de perforer un tel obstacle. Rien de plus aisé

d'ailleurs que d'en acquérir la preuve. Et se peut-il que la

circonstance particulière d'être tout frais éclos le rende incapable de

triompher d'une difficulté qui pour lui n'en est pas une en d'autres

temps? Autant croire que l'insecte se laisse mourir au pied d'une

muraille qu'il peut très bien trouer, tout exprès pour fournir un nouvel

appoint à une certaine théorie de l'instinct.

Sans vouloir examiner ici les causes de l'insuccès et de la mort de

l'abeille dans l'expérience de M. Fabre, je me bornerai à montrer, en en

modifiant les conditions, qu'elle avait été mal conçue.

Sur un nid de Chalicodome, j'ai, comme lui, adapté, non un dôme de

papier, mais un petit chapeau d'argile fait d'un simple tube ou d'une

cheminée ayant sensiblement le diamètre intérieur d'une cellule. L'un

des bouts fut fermé d'un tampon d'argile; l'autre, garni d'un épais

rebord de même matière, qui servit à fixer l'appareil encore humide

au-dessus d'une cellule. Le jour de l'éclosion venu, le fond du chapeau

fut percé d'un trou bien rond; l'insecte était sorti, après avoir percé

le couvercle de sa cellule, et, à une distance de 12 ou 15 millimètres,

le fond artificiel d'argile.

L'abeille avait donc fait double besogne, foré pour ainsi dire deux

cellules au lieu d'une, et cela malgré l'interposition d'un intervalle

notable. Qu'il ne soit donc plus question de travail une fois accompli

et non renouvelable, de l'impossibilité de «doubler ce que la nature a

fait un». Tout cela est dans l'esprit de l'observateur et n'est que là!

Restituons à l'Insecte, avec une équitable appréciation de ses facultés,

la faible, mais exacte part de raison que la nature lui a départie.

* * *

_Le retour au nid._--Encore une question à laquelle M. Fabre a prêté une

grande attention, qui l'occupe dans son premier volume, et à laquelle il

revient plus longuement dans ses _Nouveaux souvenirs_.

L'abeille maçonne transportée à de grandes distances, à plusieurs

kilomètres de son nid, y retourne, bien qu'on lui ait fait faire son

premier voyage enfermée dans une boîte ou un cornet, sans avoir pu, par

conséquent, se rendre compte du trajet qu'elle a suivi à l'aller. Quel

sens la guide dans son retour? «Ce n'est certes pas la mémoire, conclut

l'auteur, après une première série d'expériences, mais une faculté

spéciale, qu'il faut se borner à constater par ses étonnants effets,

sans prétendre l'expliquer, tant elle est en dehors de notre propre

psychologie.»

A la suggestion de Charles Darwin, que ces recherches intéressaient

vivement, M. Fabre fit de nouvelles expériences. Ne serait-ce point un

_sens de la direction_, qui conduirait l'abeille dans son voyage de

retour? Pour l'éprouver, au lieu d'aller par la droite ligne à l'endroit

où il se propose de rendre la liberté aux prisonniers qu'il emporte,

toujours maintenus dans l'obscurité d'une boîte, l'expérimentateur, ou

bien tourne sur lui-même dans un sens, puis dans un autre, ou bien

change de direction brusquement et à plusieurs reprises. Mais ni

rotations, ni détours, ni reculs ne parviennent à dérouter les

abeilles, qui toujours retournent au logis; «et le problème reste aussi

ténébreux que jamais».

Serait-ce le courant magnétique terrestre, qui guiderait les voyageurs

dans leur retour? Autre hypothèse imaginée aussi par l'illustre

naturaliste anglais, et qui inspira des expériences demeurées sans

résultat. Restait donc encore et toujours le mystère, qui, on le conçoit

du reste, n'est pas pour déplaire à un chercheur imbu des idées

théoriques de M. Fabre.

Rien pourtant n'est moins mystérieux que les causes de ce retour au nid.

Et M. Fabre n'eût vraisemblablement pas fait ses curieuses expériences

sur ce sujet,--ce qui serait grand dommage,--s'il eût connu certains

faits, très familiers aux éleveurs d'abeilles.

Que le lecteur veuille bien se rapporter à ce que nous avons dit de la

première sortie des jeunes abeilles, qui ne s'éloignent de la ruche qu'à

reculons, décrivant des cercles de plus en plus grands, étudiant en un

mot et fixant dans leur souvenir le chemin du retour. L'Abeille

domestique n'est point seule à user de ce procédé pour ne point s'égarer

en rentrant au logis. Le Bourdon a les mêmes habitudes. Une abeille

solitaire, l'_Anthophora æstivalis_, m'a montré les mêmes faits.

L'occasion m'a manqué pour faire les mêmes observations sur le

Chalicodome. Mais qui pourrait douter un instant que cette abeille se

conduisît autrement que les autres? Et d'ailleurs, que l'observation

soit faite ou non sur les Chalicodomes, les données acquises chez

d'autres espèces n'en restent pas moins avec toute leur valeur, et font

prévoir le résultat que cette observation pourrait fournir. Il ne

saurait y avoir une psychologie pour le Bourdon, l'Abeille domestique,

l'Anthophore, une autre pour le Chalicodome.

M. Fabre ne se contredit-il pas lui-même dans ce chapitre si intéressant

consacré aux Osmies qu'il élevait dans son cabinet? Nous y lisons ce qui

suit:

«De jour en jour plus nombreuses, les femelles inspectent les lieux;

elles bourdonnent devant les galeries de verre et les demeures de

roseau; elles y pénètrent, y séjournent, en sortent, y rentrent, puis

s'envolent, d'un essor brusque, dans le jardin. Elles reviennent,

maintenant l'une, maintenant l'autre. Elles font une halte au dehors, au

soleil, sur les volets appliqués contre le mur; elles planent dans la

baie de la fenêtre, s'avancent, vont aux roseaux et leur donnent un coup

d'oeil, pour repartir encore et revenir bientôt après. _Ainsi se fait

l'apprentissage du domicile, ainsi se fixe le souvenir du lieu natal._

Le village de notre enfance est toujours bien chéri, ineffaçable de la

mémoire. Avec sa vie d'un mois, l'Osmie acquiert en une paire de jours

la _tenace souvenance de son hameau_.»

Quand il écrivait ces lignes dans son troisième volume, l'auteur avait

évidemment oublié ce qu'il avait dit, dans les deux premiers, de ce sens

inconnu et d'autant plus mystérieux qu'il manque à notre organisation.

Rien de mystérieux dans les faits que nous avons rappelés, rien qui

oblige à recourir à une hypothèse aussi peu justifiable.

* * *

Les Gastrilégides sont exposés aux attaques d'une multitude de

parasites, dont les uns ne recherchent que leurs provisions, et dont les

autres en veulent à leur chair même.

Parmi les premiers sont les Coelioxys, abeilles parasites que nous

avons déjà rencontrées dans les nids des Anthophores, mais qui semblent

plus particulièrement attachées aux Mégachiles. Plusieurs espèces se

développent en effet dans les nids de ces dernières, tandis qu'on n'en a

pas encore signalé, que nous sachions, chez les autres Gastrilégides.

Un autre genre d'abeilles parasites, les Stélis, paraissent de même

être les locataires attitrés des Osmies et de quelques genres voisins,

que nous n'avons pas cru nécessaire de faire connaître. Une espèce de

Stélis cependant, le _St. nasuta_, se rencontre fréquemment dans les

nids de l'Abeille maçonne de Réaumur. Un petit _Anthidium_, le

_strigatum_, dont nous avons eu occasion de parler, est souvent l'hôte

d'une petite Stélide, à physionomie tout anthidienne, le _St. signata_,

longtemps pris pour un Anthidium véritable. Les _Dioxys_, proches

parents des _Coelioxys_, envahissent souvent les nids des

Chalicodomes, au moins ceux des _Pyrenaica_ et _rufescens_. Un seul

Dioxys se développe dans une cellule de la maçonne, et il arrive

quelquefois que la moitié et plus des cellules d'un nid sont occupées

par cet intrus. C'est toujours le _Dioxys cincta_, que l'on trouve

vivant aux dépens de ces deux Chalicodomes; bien rarement il s'introduit

dans les nids du _Ch. muraria_.

[Illustration: Fig. 71.--Stelis nasuta.]

* * *

Parmi les ennemis qui s'attaquent à la personne même des abeilles, mais

qui ne les détruisent pas plus sûrement que les précédents, citons au

premier rang le petit mais terrible _Monodontomerus_. Ce Myrmidon, que

nous avons déjà appris à connaître chez les Anthophores, n'est pas un

ennemi moins redoutable pour les divers genres de Gastrilégides. Il

professe une indifférence absolue quant au choix de ses victimes. Osmie,

Mégachile, Anthidie, Chalicodome, tout lui est bon; et s'il ne fait pas

plus de victimes, si même ces Abeilles et beaucoup d'autres ne sont pas

déjà détruites par ce moucheron d'apparence si méprisable, cela tient

uniquement à l'accès pour lui difficile d'une partie notable de leurs

cellules. Un exemple convaincra de la puissance de destruction de ce

Chalcidien, quand les circonstances lui sont favorables. J'ai eu

occasion de parler de nids de l'_Osmie rousse_, remplissant toutes les

rainures, toutes les petites cavités d'une ruche abandonnée. Plusieurs

centaines de cellules étaient là, dont un petit nombre seulement datant

de l'année précédente; une partie de celles-ci montraient les traces non

équivoques de l'Osmie qui les avait habitées; les autres avaient toutes

été envahies par le _Monodontomerus_, et pour les dernières formées,

celles de l'année, pas une n'était indemne; toutes, sans exception,

contenaient le Chalcidien à divers états, ou l'avaient contenu. Ainsi,

la première année, un certain nombre de cellules avaient pu échapper au

parasite; quelques femelles du petit Chalcidien, ayant découvert le

village des Osmies, y avaient logé leur progéniture; et celle-ci avait

été assez nombreuse, la seconde année, pour que pas une Osmie n'échappât

à leurs atteintes. Les cellules, en cette circonstance, s'étaient

trouvées toutes accessibles, et toutes les Osmies avaient péri. Dans les

galeries creusées dans la terre ou le bois, il n'en va pas ainsi;

beaucoup de cellules échappent, par leur situation reculée, à la tarière

du parasite; dans le nid aérien d'une abeille maçonne, si des cellules

sont plus ou moins superficielles, et dès lors exposées, il en est un

grand nombre que leur éloignement de la surface met à l'abri de

l'ennemi. Mais on voit assez l'influence considérable qu'un si petit

être peut exercer sur la multiplication d'une foule d'espèces.

* * *

Il est un autre genre de Chalcidien, dont la taille est plus

respectable, le vêtement de plus joyeux aspect que la cuirasse d'un

bronze obscur du _Monodontomerus_. C'est celui des _Leucospis_, au corps

noir bariolé de jaune, à la tarière relevée sur le dos et logée dans un

sillon de l'abdomen, aux cuisses postérieures étrangement renflées et

denticulées (fig. 72).

Le _Leucospis gigas_ est carnivore comme le _Monodontomerus_; mais

tandis que ce dernier, vu sa petitesse, peut se trouver au nombre d'une

quinzaine et plus de commensaux dans une même cellule, le _Leucospis_ y

est toujours isolé; la larve tout entière de l'abeille est nécessaire à

son parfait développement.

[Illustration: Fig. 72--Leucospis gigas.]

C'est à la fin de juin ou dans les premiers jours de juillet que les

Leucospis perforent le nid où ils sont nés, pour devenir libres à

l'extérieur. C'est vers ce temps précisément que les larves des maçonnes

ont achevé leur pâtée et reposent dans la fine coque de soie, attendant

le moment de leur transformation en nymphes. Période critique pour tant

de larves, que celle qui précède la nymphose! Elles sont alors juste à

point pour servir de pâture aux nombreux dévorants dont la race est

greffée sur la leur. La femelle Leucospis ne tarde pas à se mettre en

quête, sur les dômes du Chalicodome des murailles, sur les vastes nappes

de ciment du Chalicodome des hangars, de cellules en état de recevoir

les germes de sa progéniture.

Suivons l'observateur dont la sagacité n'a d'égale que sa patience,

suivons M. Fabre, explorant, en plein soleil de juillet, les nids des

maçonnes, à la recherche des Leucospis effectuant leur ponte. Il est

trois heures de l'après-midi, c'est le fort de la chaleur, le moment

favorable.

«L'insecte explore les nids, lentement, gauchement. Du bout des

antennes, fléchies à angle droit après le premier article, il palpe la

surface. Puis, immobile et la tête penchée, il semble méditer et

débattre en lui-même l'opportunité du lieu. Est-ce bien ici, est-ce

ailleurs, que gît la larve convoitée? Au dehors, rien, absolument rien

ne l'indique. C'est une nappe pierreuse, bosselée, mais très uniforme

d'aspect, car les cellules ont disparu sous une épaisse couche de crépi,

travail d'intérêt général où l'essaim dépense ses derniers jours....»

«Où sont en défaut mes moyens optiques et mon discernement raisonné,

l'insecte ne se trompe pas, guidé qu'il est par les bâtonnets des

antennes. Son choix est fait? Le voici qui dégaine sa longue mécanique;

la sonde est dirigée normalement à la surface et occupe à peu près le

milieu entre les deux pattes intermédiaires... Immobile, hautement

guindé sur ses jambes pour développer son appareil, l'insecte n'a que de

très légères oscillations pour tout signe de son laborieux travail. Je

vois des sondeurs qui, dans un quart d'heure, ont fini d'opérer. J'en

vois d'autres qui, pour une seule opération, dépensent jusqu'à trois

heures.

«Malgré la résistance du milieu à traverser, l'insecte persévère,

certain de réussir; et il réussit en effet, sans que je puisse encore

m'expliquer son succès.» Ni fissure perceptible par où le faible crin

pourrait s'insinuer; ni gouttelette liquide imbibant et amollissant le

dur ciment au passage de ce foret d'apparence si débile.

Si, le temps de la ponte passée, «les sondeurs disparus», on procède à

l'examen des nids, on trouve invariablement une cellule exactement

placée sous les points, marqués d'un signe particulier, où un Leucospis

a établi sa tarière. Jamais d'erreur de sa part; toujours fidèlement

servi par ses antennes exploratrices, sa sonde a toujours pénétré en

plein dans une cellule, pas une fois à côté.

Mais nous voici en présence d'une déception. On s'attend à ce que la

cellule violée par le Leucospis contienne infailliblement une larve de

Chalicodome. Autrement pourquoi, avec tant d'efforts, lui inoculer un

oeuf? Eh bien, l'instinct, si souvent infaillible, se trouve ici en

défaut. Des cellules percées, un grand nombre sans doute montrent la

larve de l'abeille, mais d'autres ne montrent que des résidus divers,

inutiles à un mangeur de chair fraîche, «miel liquide et resté sans

emploi, l'oeuf ayant péri; provisions gâtées, tantôt moisies, tantôt

devenues culot goudronneux; larve morte, durcie en un cylindre brun;

insecte parfait desséché, à qui les forces ont manqué pour la

libération; décombres poudreux, provenant de la lucarne de sortie qu'a

bouchée plus tard la couche générale de crépi. Les effluves odorants qui

peuvent se dégager de ces résidus ont certainement des caractères très

divers. L'aigre, le faisandé, le moisi, le goudronneux, ne sauraient

être confondus par un odorat un peu subtil.»

Que percevaient donc les antennes du _Leucospis_ en inspectant, la

surface du nid? Pas une odeur, assurément, et voici déjà une conséquence

physiologique importante, car l'olfaction est une des facultés le plus

généralement attribuées aux antennes de l'Insecte. C'est donc

l'existence d'un simple vide que ces organes ont révélé? Mystère!

Toujours est-il que, conséquence non moins grave que la précédente,

l'instinct a failli, et la pondeuse a inséré un oeuf là où il n'avait

que faire et où l'attend une perte inévitable. Fait bien digne des

réflexions de ceux qui, comme M. Fabre, professent la doctrine de

l'infaillibilité de l'instinct.

Autre imperfection, à laquelle l'observateur était tout aussi loin de

s'attendre. La même cellule peut recevoir à diverses reprises, à

plusieurs jours d'intervalle, la sonde des Leucospis. M. Fabre a vu

revenir, en des points déjà visités par un autre, et par lui marqués du

signe indicateur, un, deux et même quatre insectes nouveaux, tous

répétant leur longue manoeuvre, tous pondant dans la même cellule. Car

ils ne manquent jamais de pondre au bout de leur travail, et l'on peut

trouver plusieurs oeufs, jusqu'à cinq,--et peut-être n'est-ce pas

l'extrême limite,--dans une même cellule.

Si la cellule atteinte contient autre chose qu'une larve d'abeille,

l'oeuf ou les oeufs pondus le sont en pure perte. Mais

qu'advient-il, si deux ou plusieurs oeufs arrivent dans la même

enceinte? Un fait certain, c'est qu'en aucun cas on ne trouve plus tard

jamais plus d'une larve de Leucospis dans une cellule. Le problème est

longtemps resté insoluble pour M. Fabre. Après bien des recherches,

après quatre années d'études, la solution fut enfin trouvée.

Il fallait, chose hérissée de difficultés de toute sorte, observer la

larve de Leucospis dès la sortie de l'oeuf, voir ce qui se passe dans

une cellule à larve parasite unique et dans une cellule à plusieurs

larves.

[Illustration: Fig. 73.--Larve secondaire de Leucospis gigas.]

La larve déjà développée du Leucospis (fig. 73) est un gros ver dodu,

blanchâtre, courbé en arc, avec segments fortement distendus et

luisants, munie d'une tête infléchie, au bas de laquelle se voient trois

gros mamelons charnus, avec deux petits traits noirâtres, que le

microscope dit être deux minuscules mandibules. A l'aide de ces

imperceptibles crochets, la larve troue la peau de sa victime, en aspire

le contenu, sans dévorer ni mâcher, jusqu'à ce qu'il n'en reste plus

qu'une pellicule entièrement vidée. La larve repue repose alors dans la

coque de soie qu'a filée celle à qui elle s'est substituée.

[Illustration: Fig. 74.--Larve primaire de Leucospis gigas.]

C'est en vain qu'on s'attendrait à trouver dans les cellules de

l'abeille, au temps où les oeufs de Leucospis éclosent, rien qui

ressemble au ver grassouillet dont nous venons de parler. L'animalcule

qui sort de l'oeuf est un vermisseau nettement segmenté, transparent

(fig. 74), presque hyalin, qui mesure de un millimètre à un millimètre

et demi de longueur, et un quart de millimètre dans sa plus grande

largeur. Sa tête, bien détachée, est relativement volumineuse: on a

peine à y distinguer deux rudiments d'antennes, deux petites

mandibules. Son corps, faiblement arqué, repose sur deux rangées de

cirrhes hyalins, qui empêchent sa peau ambrée de poser à plat; quelques

autres poils plus faibles se voient sur la partie dorsale des segments.

Le dernier de tous, très petit, sert d'organe très actif de progression,

par l'appui qu'il prend sur les surfaces, où une humeur visqueuse fait

qu'il adhère. Il marche ainsi par des impulsions successives, un peu à

la manière des chenilles arpenteuses.

Ce petit être est assez agile, et d'humeur aventureuse. On le voit, sans

nul souci d'abord de s'attabler sur la gigantesque victuaille qui lui

est destinée, se livrer sur le corps de celle-ci à des explorations de

longue durée. A un moment donné, on le perd de vue; c'est en vain que la

loupe cherche à le découvrir sur le corps de sa future victime. En ce

moment il rôde, inquiet, agité, sur la paroi du tube de verre où

l'observateur l'a emprisonné avec la larve de Chalicodome. Mais,

patience, le voici bientôt revenu sur la larve; il y prend quelques

instants de repos, pour recommencer ses pérégrinations. Et cela dure

ainsi assez longtemps, plusieurs jours.

Quel est le but de ces promenades, de ces investigations autour de la

larve et sur les parois de la cellule? Pourquoi le vermicule ne

s'attaque-t-il pas sans tarder au flanc de l'abeille? Il n'y a pas de

doute; bien que l'observateur ne l'ait pas constaté _de visu_, ses

longues pérégrinations, ses allées et venues ont pour objet la recherche

des compétiteurs qui pourraient se trouver comme lui dans la cellule.

Plusieurs oeufs ont pu y être pondus, et un seul doit venir à bien; un

seul doit profiter de la larve d'Abeille; la partager entre frères

serait en fin de compte la famine et la mort pour tous. Aussi le

premier-né se met en quête des oeufs encore à éclore, et que son rôle

est de détruire. On les voit bientôt flétris, desséchés; quelques-uns,

éventrés, laissent couler au dehors leur contenu. M. Fabre n'a pas été

témoin de l'exécution, mais l'auteur ne peut être que le premier ver

éclos. «Le seul intéressé à la destruction des oeufs, c'est lui; le

seul qui puisse disposer de leur sort, c'est lui encore.» _Is fecit cui

prodest[16]._

«Par ce brigandage, l'animalcule se trouve enfin unique maître des

victuailles; il quitte alors son costume d'exterminateur, son casque de

corne, son armure de piquants, et devient l'animal à peau lisse, la

larve secondaire qui, paisiblement, tarit l'outre de graisse, but final

de si noirs forfaits.» Ainsi se trouvent en fin de compte corrigées les

imperfections de l'instinct, et l'ordre de nouveau rétabli. Mais à quel

prix! Pour un individu qui vient à bien et sort, triomphant de tous les

périls qui menacent son existence, combien de déshérités, les uns

victimes de la faim, les autres assassinés dans l'oeuf! Mais

qu'importe? Ainsi s'achète, presque toujours, ce qu'on appelle

l'équilibre, l'harmonie dans la nature. De combien de méfaits,

d'atrocités,--le mot n'est pas de nous,--ce résultat, que nous admirons

volontiers, est-il la conséquence?

* * *

[Illustration: Fig. 75.--Anthrax sinuata.]

[Illustration: Fig. 76.--Larve secondaire d'Anthrax.]

Les Anthophores nous ont déjà fait connaître les _Anthrax_. Ces

charmants et délicats Diptères (fig. 75) se rencontrent fréquemment dans

les nids des Gastrilégides, à l'état de larve ou de nymphe. Nous allons

trouver chez eux une duplicité larvaire de même nature que celle que

nous venons de voir chez les Leucospis. C'est encore à M. Fabre que nous

devons la meilleure part de leur histoire.

Les abeilles · 第 17 / 25 段