cellule, d'exécuter un travail supérieur à celui qu'il doit
naturellement fournir. Si l'on ajoute à la paroi de mortier qu'il doit
percer pour éclore un supplément d'épaisseur, il n'est point arrêté par
ce surcroît de besogne. Mais si, une fois son travail achevé, l'animal
sorti de sa cellule trouve devant lui un nouvel obstacle, il est devenu
inhabile, non impuissant,--l'expérience le montre,--à fournir cet
excédent de travail, qui n'eût été qu'un jeu pour lui, s'il se fût
trouvé surajouté, sans interposition d'arrêt, au travail normal de la
perforation. Il a suffi que la paroi nouvelle soit placée à distance,
pour être laissée intacte. Le travail normal de la libération accompli,
l'insecte libre hors de sa cellule, l'instinct n'a plus rien à faire, et
il ne fera rien. Le stupide insecte meurt derrière une barrière qui,
semble-t-il, ne devrait pas l'arrêter au delà de quelques secondes.
«Ce fait me semble riche de conséquences, ajoute, avec une sorte
d'enthousiasme, l'expérimentateur. Comment! voilà de robustes insectes
pour qui forer le tuf est un jeu... et ces vigoureux démolisseurs se
laissent sottement périr dans la prison d'un cornet qu'ils éventreraient
en un seul coup de mandibules? Le motif de leur stupide inaction ne
saurait être que celui-ci,» c'est que, «pour la percer, il faudrait
renouveler l'acte qui vient d'être accompli, cet acte auquel l'insecte
ne doit se livrer qu'une fois en sa vie; il faudrait enfin doubler ce
qui de sa nature est un, et l'animal ne le peut, uniquement parce qu'il
n'en a pas le vouloir. L'abeille maçonne périt faute de la moindre lueur
d'intelligence. Et dans ce singulier intellect, il est de mode
aujourd'hui de voir un rudiment de la raison humaine!»
Quelle conséquence importante de faits qu'on eût pu juger insignifiants!
Il n'est pas, il est vrai, de vérité sans valeur. Mais au moins faut-il
s'être assuré que c'est bien une vérité que l'on tient, sans quoi
s'évanouissent, avec nos illusions, les déductions les plus logiques.
M. Fabre n'a-t-il jamais vu lui échapper un hyménoptère inclus par lui
dans un cornet? N'est-il jamais rentré de ses chasses ayant perdu
quelque capture évadée de sa prison de papier? Incontestablement, le
Chalicodome incarcéré dans un cornet est capable, plus capable que
beaucoup d'autres, de perforer un tel obstacle. Rien de plus aisé
d'ailleurs que d'en acquérir la preuve. Et se peut-il que la
circonstance particulière d'être tout frais éclos le rende incapable de
triompher d'une difficulté qui pour lui n'en est pas une en d'autres
temps? Autant croire que l'insecte se laisse mourir au pied d'une
muraille qu'il peut très bien trouer, tout exprès pour fournir un nouvel
appoint à une certaine théorie de l'instinct.
Sans vouloir examiner ici les causes de l'insuccès et de la mort de
l'abeille dans l'expérience de M. Fabre, je me bornerai à montrer, en en
modifiant les conditions, qu'elle avait été mal conçue.
Sur un nid de Chalicodome, j'ai, comme lui, adapté, non un dôme de
papier, mais un petit chapeau d'argile fait d'un simple tube ou d'une
cheminée ayant sensiblement le diamètre intérieur d'une cellule. L'un
des bouts fut fermé d'un tampon d'argile; l'autre, garni d'un épais
rebord de même matière, qui servit à fixer l'appareil encore humide
au-dessus d'une cellule. Le jour de l'éclosion venu, le fond du chapeau
fut percé d'un trou bien rond; l'insecte était sorti, après avoir percé
le couvercle de sa cellule, et, à une distance de 12 ou 15 millimètres,
le fond artificiel d'argile.
L'abeille avait donc fait double besogne, foré pour ainsi dire deux
cellules au lieu d'une, et cela malgré l'interposition d'un intervalle
notable. Qu'il ne soit donc plus question de travail une fois accompli
et non renouvelable, de l'impossibilité de «doubler ce que la nature a
fait un». Tout cela est dans l'esprit de l'observateur et n'est que là!
Restituons à l'Insecte, avec une équitable appréciation de ses facultés,
la faible, mais exacte part de raison que la nature lui a départie.
* * *
_Le retour au nid._--Encore une question à laquelle M. Fabre a prêté une
grande attention, qui l'occupe dans son premier volume, et à laquelle il
revient plus longuement dans ses _Nouveaux souvenirs_.
L'abeille maçonne transportée à de grandes distances, à plusieurs
kilomètres de son nid, y retourne, bien qu'on lui ait fait faire son
premier voyage enfermée dans une boîte ou un cornet, sans avoir pu, par
conséquent, se rendre compte du trajet qu'elle a suivi à l'aller. Quel
sens la guide dans son retour? «Ce n'est certes pas la mémoire, conclut
l'auteur, après une première série d'expériences, mais une faculté
spéciale, qu'il faut se borner à constater par ses étonnants effets,
sans prétendre l'expliquer, tant elle est en dehors de notre propre
psychologie.»
A la suggestion de Charles Darwin, que ces recherches intéressaient
vivement, M. Fabre fit de nouvelles expériences. Ne serait-ce point un
_sens de la direction_, qui conduirait l'abeille dans son voyage de
retour? Pour l'éprouver, au lieu d'aller par la droite ligne à l'endroit
où il se propose de rendre la liberté aux prisonniers qu'il emporte,
toujours maintenus dans l'obscurité d'une boîte, l'expérimentateur, ou
bien tourne sur lui-même dans un sens, puis dans un autre, ou bien
change de direction brusquement et à plusieurs reprises. Mais ni
rotations, ni détours, ni reculs ne parviennent à dérouter les
abeilles, qui toujours retournent au logis; «et le problème reste aussi
ténébreux que jamais».
Serait-ce le courant magnétique terrestre, qui guiderait les voyageurs
dans leur retour? Autre hypothèse imaginée aussi par l'illustre
naturaliste anglais, et qui inspira des expériences demeurées sans
résultat. Restait donc encore et toujours le mystère, qui, on le conçoit
du reste, n'est pas pour déplaire à un chercheur imbu des idées
théoriques de M. Fabre.
Rien pourtant n'est moins mystérieux que les causes de ce retour au nid.
Et M. Fabre n'eût vraisemblablement pas fait ses curieuses expériences
sur ce sujet,--ce qui serait grand dommage,--s'il eût connu certains
faits, très familiers aux éleveurs d'abeilles.
Que le lecteur veuille bien se rapporter à ce que nous avons dit de la
première sortie des jeunes abeilles, qui ne s'éloignent de la ruche qu'à
reculons, décrivant des cercles de plus en plus grands, étudiant en un
mot et fixant dans leur souvenir le chemin du retour. L'Abeille
domestique n'est point seule à user de ce procédé pour ne point s'égarer
en rentrant au logis. Le Bourdon a les mêmes habitudes. Une abeille
solitaire, l'_Anthophora æstivalis_, m'a montré les mêmes faits.
L'occasion m'a manqué pour faire les mêmes observations sur le
Chalicodome. Mais qui pourrait douter un instant que cette abeille se
conduisît autrement que les autres? Et d'ailleurs, que l'observation
soit faite ou non sur les Chalicodomes, les données acquises chez
d'autres espèces n'en restent pas moins avec toute leur valeur, et font
prévoir le résultat que cette observation pourrait fournir. Il ne
saurait y avoir une psychologie pour le Bourdon, l'Abeille domestique,
l'Anthophore, une autre pour le Chalicodome.
M. Fabre ne se contredit-il pas lui-même dans ce chapitre si intéressant
consacré aux Osmies qu'il élevait dans son cabinet? Nous y lisons ce qui
suit:
«De jour en jour plus nombreuses, les femelles inspectent les lieux;
elles bourdonnent devant les galeries de verre et les demeures de
roseau; elles y pénètrent, y séjournent, en sortent, y rentrent, puis
s'envolent, d'un essor brusque, dans le jardin. Elles reviennent,
maintenant l'une, maintenant l'autre. Elles font une halte au dehors, au
soleil, sur les volets appliqués contre le mur; elles planent dans la
baie de la fenêtre, s'avancent, vont aux roseaux et leur donnent un coup
d'oeil, pour repartir encore et revenir bientôt après. _Ainsi se fait
l'apprentissage du domicile, ainsi se fixe le souvenir du lieu natal._
Le village de notre enfance est toujours bien chéri, ineffaçable de la
mémoire. Avec sa vie d'un mois, l'Osmie acquiert en une paire de jours
la _tenace souvenance de son hameau_.»
Quand il écrivait ces lignes dans son troisième volume, l'auteur avait
évidemment oublié ce qu'il avait dit, dans les deux premiers, de ce sens
inconnu et d'autant plus mystérieux qu'il manque à notre organisation.
Rien de mystérieux dans les faits que nous avons rappelés, rien qui
oblige à recourir à une hypothèse aussi peu justifiable.
* * *
Les Gastrilégides sont exposés aux attaques d'une multitude de
parasites, dont les uns ne recherchent que leurs provisions, et dont les
autres en veulent à leur chair même.
Parmi les premiers sont les Coelioxys, abeilles parasites que nous
avons déjà rencontrées dans les nids des Anthophores, mais qui semblent
plus particulièrement attachées aux Mégachiles. Plusieurs espèces se
développent en effet dans les nids de ces dernières, tandis qu'on n'en a
pas encore signalé, que nous sachions, chez les autres Gastrilégides.
Un autre genre d'abeilles parasites, les Stélis, paraissent de même
être les locataires attitrés des Osmies et de quelques genres voisins,
que nous n'avons pas cru nécessaire de faire connaître. Une espèce de
Stélis cependant, le _St. nasuta_, se rencontre fréquemment dans les
nids de l'Abeille maçonne de Réaumur. Un petit _Anthidium_, le
_strigatum_, dont nous avons eu occasion de parler, est souvent l'hôte
d'une petite Stélide, à physionomie tout anthidienne, le _St. signata_,
longtemps pris pour un Anthidium véritable. Les _Dioxys_, proches
parents des _Coelioxys_, envahissent souvent les nids des
Chalicodomes, au moins ceux des _Pyrenaica_ et _rufescens_. Un seul
Dioxys se développe dans une cellule de la maçonne, et il arrive
quelquefois que la moitié et plus des cellules d'un nid sont occupées
par cet intrus. C'est toujours le _Dioxys cincta_, que l'on trouve
vivant aux dépens de ces deux Chalicodomes; bien rarement il s'introduit
dans les nids du _Ch. muraria_.
[Illustration: Fig. 71.--Stelis nasuta.]
* * *
Parmi les ennemis qui s'attaquent à la personne même des abeilles, mais
qui ne les détruisent pas plus sûrement que les précédents, citons au
premier rang le petit mais terrible _Monodontomerus_. Ce Myrmidon, que
nous avons déjà appris à connaître chez les Anthophores, n'est pas un
ennemi moins redoutable pour les divers genres de Gastrilégides. Il
professe une indifférence absolue quant au choix de ses victimes. Osmie,
Mégachile, Anthidie, Chalicodome, tout lui est bon; et s'il ne fait pas
plus de victimes, si même ces Abeilles et beaucoup d'autres ne sont pas
déjà détruites par ce moucheron d'apparence si méprisable, cela tient
uniquement à l'accès pour lui difficile d'une partie notable de leurs
cellules. Un exemple convaincra de la puissance de destruction de ce
Chalcidien, quand les circonstances lui sont favorables. J'ai eu
occasion de parler de nids de l'_Osmie rousse_, remplissant toutes les
rainures, toutes les petites cavités d'une ruche abandonnée. Plusieurs
centaines de cellules étaient là, dont un petit nombre seulement datant
de l'année précédente; une partie de celles-ci montraient les traces non
équivoques de l'Osmie qui les avait habitées; les autres avaient toutes
été envahies par le _Monodontomerus_, et pour les dernières formées,
celles de l'année, pas une n'était indemne; toutes, sans exception,
contenaient le Chalcidien à divers états, ou l'avaient contenu. Ainsi,
la première année, un certain nombre de cellules avaient pu échapper au
parasite; quelques femelles du petit Chalcidien, ayant découvert le
village des Osmies, y avaient logé leur progéniture; et celle-ci avait
été assez nombreuse, la seconde année, pour que pas une Osmie n'échappât
à leurs atteintes. Les cellules, en cette circonstance, s'étaient
trouvées toutes accessibles, et toutes les Osmies avaient péri. Dans les
galeries creusées dans la terre ou le bois, il n'en va pas ainsi;
beaucoup de cellules échappent, par leur situation reculée, à la tarière
du parasite; dans le nid aérien d'une abeille maçonne, si des cellules
sont plus ou moins superficielles, et dès lors exposées, il en est un
grand nombre que leur éloignement de la surface met à l'abri de
l'ennemi. Mais on voit assez l'influence considérable qu'un si petit
être peut exercer sur la multiplication d'une foule d'espèces.
* * *
Il est un autre genre de Chalcidien, dont la taille est plus
respectable, le vêtement de plus joyeux aspect que la cuirasse d'un
bronze obscur du _Monodontomerus_. C'est celui des _Leucospis_, au corps
noir bariolé de jaune, à la tarière relevée sur le dos et logée dans un
sillon de l'abdomen, aux cuisses postérieures étrangement renflées et
denticulées (fig. 72).
Le _Leucospis gigas_ est carnivore comme le _Monodontomerus_; mais
tandis que ce dernier, vu sa petitesse, peut se trouver au nombre d'une
quinzaine et plus de commensaux dans une même cellule, le _Leucospis_ y
est toujours isolé; la larve tout entière de l'abeille est nécessaire à
son parfait développement.
[Illustration: Fig. 72--Leucospis gigas.]
C'est à la fin de juin ou dans les premiers jours de juillet que les
Leucospis perforent le nid où ils sont nés, pour devenir libres à
l'extérieur. C'est vers ce temps précisément que les larves des maçonnes
ont achevé leur pâtée et reposent dans la fine coque de soie, attendant
le moment de leur transformation en nymphes. Période critique pour tant
de larves, que celle qui précède la nymphose! Elles sont alors juste à
point pour servir de pâture aux nombreux dévorants dont la race est
greffée sur la leur. La femelle Leucospis ne tarde pas à se mettre en
quête, sur les dômes du Chalicodome des murailles, sur les vastes nappes
de ciment du Chalicodome des hangars, de cellules en état de recevoir
les germes de sa progéniture.
Suivons l'observateur dont la sagacité n'a d'égale que sa patience,
suivons M. Fabre, explorant, en plein soleil de juillet, les nids des
maçonnes, à la recherche des Leucospis effectuant leur ponte. Il est
trois heures de l'après-midi, c'est le fort de la chaleur, le moment
favorable.
«L'insecte explore les nids, lentement, gauchement. Du bout des
antennes, fléchies à angle droit après le premier article, il palpe la
surface. Puis, immobile et la tête penchée, il semble méditer et
débattre en lui-même l'opportunité du lieu. Est-ce bien ici, est-ce
ailleurs, que gît la larve convoitée? Au dehors, rien, absolument rien
ne l'indique. C'est une nappe pierreuse, bosselée, mais très uniforme
d'aspect, car les cellules ont disparu sous une épaisse couche de crépi,
travail d'intérêt général où l'essaim dépense ses derniers jours....»
«Où sont en défaut mes moyens optiques et mon discernement raisonné,
l'insecte ne se trompe pas, guidé qu'il est par les bâtonnets des
antennes. Son choix est fait? Le voici qui dégaine sa longue mécanique;
la sonde est dirigée normalement à la surface et occupe à peu près le
milieu entre les deux pattes intermédiaires... Immobile, hautement
guindé sur ses jambes pour développer son appareil, l'insecte n'a que de
très légères oscillations pour tout signe de son laborieux travail. Je
vois des sondeurs qui, dans un quart d'heure, ont fini d'opérer. J'en
vois d'autres qui, pour une seule opération, dépensent jusqu'à trois
heures.
«Malgré la résistance du milieu à traverser, l'insecte persévère,
certain de réussir; et il réussit en effet, sans que je puisse encore
m'expliquer son succès.» Ni fissure perceptible par où le faible crin
pourrait s'insinuer; ni gouttelette liquide imbibant et amollissant le
dur ciment au passage de ce foret d'apparence si débile.
Si, le temps de la ponte passée, «les sondeurs disparus», on procède à
l'examen des nids, on trouve invariablement une cellule exactement
placée sous les points, marqués d'un signe particulier, où un Leucospis
a établi sa tarière. Jamais d'erreur de sa part; toujours fidèlement
servi par ses antennes exploratrices, sa sonde a toujours pénétré en
plein dans une cellule, pas une fois à côté.
Mais nous voici en présence d'une déception. On s'attend à ce que la
cellule violée par le Leucospis contienne infailliblement une larve de
Chalicodome. Autrement pourquoi, avec tant d'efforts, lui inoculer un
oeuf? Eh bien, l'instinct, si souvent infaillible, se trouve ici en
défaut. Des cellules percées, un grand nombre sans doute montrent la
larve de l'abeille, mais d'autres ne montrent que des résidus divers,
inutiles à un mangeur de chair fraîche, «miel liquide et resté sans
emploi, l'oeuf ayant péri; provisions gâtées, tantôt moisies, tantôt
devenues culot goudronneux; larve morte, durcie en un cylindre brun;
insecte parfait desséché, à qui les forces ont manqué pour la
libération; décombres poudreux, provenant de la lucarne de sortie qu'a
bouchée plus tard la couche générale de crépi. Les effluves odorants qui
peuvent se dégager de ces résidus ont certainement des caractères très
divers. L'aigre, le faisandé, le moisi, le goudronneux, ne sauraient
être confondus par un odorat un peu subtil.»
Que percevaient donc les antennes du _Leucospis_ en inspectant, la
surface du nid? Pas une odeur, assurément, et voici déjà une conséquence
physiologique importante, car l'olfaction est une des facultés le plus
généralement attribuées aux antennes de l'Insecte. C'est donc
l'existence d'un simple vide que ces organes ont révélé? Mystère!
Toujours est-il que, conséquence non moins grave que la précédente,
l'instinct a failli, et la pondeuse a inséré un oeuf là où il n'avait
que faire et où l'attend une perte inévitable. Fait bien digne des
réflexions de ceux qui, comme M. Fabre, professent la doctrine de
l'infaillibilité de l'instinct.
Autre imperfection, à laquelle l'observateur était tout aussi loin de
s'attendre. La même cellule peut recevoir à diverses reprises, à
plusieurs jours d'intervalle, la sonde des Leucospis. M. Fabre a vu
revenir, en des points déjà visités par un autre, et par lui marqués du
signe indicateur, un, deux et même quatre insectes nouveaux, tous
répétant leur longue manoeuvre, tous pondant dans la même cellule. Car
ils ne manquent jamais de pondre au bout de leur travail, et l'on peut
trouver plusieurs oeufs, jusqu'à cinq,--et peut-être n'est-ce pas
l'extrême limite,--dans une même cellule.
Si la cellule atteinte contient autre chose qu'une larve d'abeille,
l'oeuf ou les oeufs pondus le sont en pure perte. Mais
qu'advient-il, si deux ou plusieurs oeufs arrivent dans la même
enceinte? Un fait certain, c'est qu'en aucun cas on ne trouve plus tard
jamais plus d'une larve de Leucospis dans une cellule. Le problème est
longtemps resté insoluble pour M. Fabre. Après bien des recherches,
après quatre années d'études, la solution fut enfin trouvée.
Il fallait, chose hérissée de difficultés de toute sorte, observer la
larve de Leucospis dès la sortie de l'oeuf, voir ce qui se passe dans
une cellule à larve parasite unique et dans une cellule à plusieurs
larves.
[Illustration: Fig. 73.--Larve secondaire de Leucospis gigas.]
La larve déjà développée du Leucospis (fig. 73) est un gros ver dodu,
blanchâtre, courbé en arc, avec segments fortement distendus et
luisants, munie d'une tête infléchie, au bas de laquelle se voient trois
gros mamelons charnus, avec deux petits traits noirâtres, que le
microscope dit être deux minuscules mandibules. A l'aide de ces
imperceptibles crochets, la larve troue la peau de sa victime, en aspire
le contenu, sans dévorer ni mâcher, jusqu'à ce qu'il n'en reste plus
qu'une pellicule entièrement vidée. La larve repue repose alors dans la
coque de soie qu'a filée celle à qui elle s'est substituée.
[Illustration: Fig. 74.--Larve primaire de Leucospis gigas.]
C'est en vain qu'on s'attendrait à trouver dans les cellules de
l'abeille, au temps où les oeufs de Leucospis éclosent, rien qui
ressemble au ver grassouillet dont nous venons de parler. L'animalcule
qui sort de l'oeuf est un vermisseau nettement segmenté, transparent
(fig. 74), presque hyalin, qui mesure de un millimètre à un millimètre
et demi de longueur, et un quart de millimètre dans sa plus grande
largeur. Sa tête, bien détachée, est relativement volumineuse: on a
peine à y distinguer deux rudiments d'antennes, deux petites
mandibules. Son corps, faiblement arqué, repose sur deux rangées de
cirrhes hyalins, qui empêchent sa peau ambrée de poser à plat; quelques
autres poils plus faibles se voient sur la partie dorsale des segments.
Le dernier de tous, très petit, sert d'organe très actif de progression,
par l'appui qu'il prend sur les surfaces, où une humeur visqueuse fait
qu'il adhère. Il marche ainsi par des impulsions successives, un peu à
la manière des chenilles arpenteuses.
Ce petit être est assez agile, et d'humeur aventureuse. On le voit, sans
nul souci d'abord de s'attabler sur la gigantesque victuaille qui lui
est destinée, se livrer sur le corps de celle-ci à des explorations de
longue durée. A un moment donné, on le perd de vue; c'est en vain que la
loupe cherche à le découvrir sur le corps de sa future victime. En ce
moment il rôde, inquiet, agité, sur la paroi du tube de verre où
l'observateur l'a emprisonné avec la larve de Chalicodome. Mais,
patience, le voici bientôt revenu sur la larve; il y prend quelques
instants de repos, pour recommencer ses pérégrinations. Et cela dure
ainsi assez longtemps, plusieurs jours.
Quel est le but de ces promenades, de ces investigations autour de la
larve et sur les parois de la cellule? Pourquoi le vermicule ne
s'attaque-t-il pas sans tarder au flanc de l'abeille? Il n'y a pas de
doute; bien que l'observateur ne l'ait pas constaté _de visu_, ses
longues pérégrinations, ses allées et venues ont pour objet la recherche
des compétiteurs qui pourraient se trouver comme lui dans la cellule.
Plusieurs oeufs ont pu y être pondus, et un seul doit venir à bien; un
seul doit profiter de la larve d'Abeille; la partager entre frères
serait en fin de compte la famine et la mort pour tous. Aussi le
premier-né se met en quête des oeufs encore à éclore, et que son rôle
est de détruire. On les voit bientôt flétris, desséchés; quelques-uns,
éventrés, laissent couler au dehors leur contenu. M. Fabre n'a pas été
témoin de l'exécution, mais l'auteur ne peut être que le premier ver
éclos. «Le seul intéressé à la destruction des oeufs, c'est lui; le
seul qui puisse disposer de leur sort, c'est lui encore.» _Is fecit cui
prodest[16]._
«Par ce brigandage, l'animalcule se trouve enfin unique maître des
victuailles; il quitte alors son costume d'exterminateur, son casque de
corne, son armure de piquants, et devient l'animal à peau lisse, la
larve secondaire qui, paisiblement, tarit l'outre de graisse, but final
de si noirs forfaits.» Ainsi se trouvent en fin de compte corrigées les
imperfections de l'instinct, et l'ordre de nouveau rétabli. Mais à quel
prix! Pour un individu qui vient à bien et sort, triomphant de tous les
périls qui menacent son existence, combien de déshérités, les uns
victimes de la faim, les autres assassinés dans l'oeuf! Mais
qu'importe? Ainsi s'achète, presque toujours, ce qu'on appelle
l'équilibre, l'harmonie dans la nature. De combien de méfaits,
d'atrocités,--le mot n'est pas de nous,--ce résultat, que nous admirons
volontiers, est-il la conséquence?
* * *
[Illustration: Fig. 75.--Anthrax sinuata.]
[Illustration: Fig. 76.--Larve secondaire d'Anthrax.]
Les Anthophores nous ont déjà fait connaître les _Anthrax_. Ces
charmants et délicats Diptères (fig. 75) se rencontrent fréquemment dans
les nids des Gastrilégides, à l'état de larve ou de nymphe. Nous allons
trouver chez eux une duplicité larvaire de même nature que celle que
nous venons de voir chez les Leucospis. C'est encore à M. Fabre que nous
devons la meilleure part de leur histoire.