travaux est la Mégachile centunculaire (_M. centuncularis_), une des
espèces les plus communes. Plusieurs autres espèces emploient les mêmes
feuilles. Le _M. maritima_ se sert tantôt des feuilles du poirier,
tantôt de celles du marronnier. Réaumur a probablement observé cette
espèce, car il parle d'une Coupeuse qu'il a vue porter les feuilles de
cet arbre. Une autre (_M. circumcincta_), aux feuilles du rosier joint
celles du _Rhamnus frangula_. Une jolie petite Mégachile, tout aussi
répandue que la Centunculaire, la M. argentée, qui doit son nom aux
poils argentés de sa brosse ventrale, tapisse ses nids des pétales
jaunes du _Lotus corniculatus_. F. Smith affirme que la Coupeuse du
rosier observée par Réaumur, taille parfois ses rondelles dans les
pétales d'un Géranium écarlate.
* * *
Beaucoup d'espèces exotiques ont des habitudes analogues et sont aussi
des coupeuses de feuilles. Telle est la Mégachile fasciculée (_M.
fasciculata_) de l'Inde, qui ne s'astreint point à ranger ses cellules
en série simple, mais entasse souvent, côte à côte nombre de séries
partielles, quand l'espace adopté le lui permet. Un naturaliste anglais,
Ch. Horne, rapporte avoir vu un nid de cette Mégachile, composé de sept
séries, remplissant la gorge d'un petit vase décoratif, dans un
jardin[14].
Réaumur n'a vu ses Coupeuses travailler que dans le sol, et il est
disposé à croire à une erreur de la part de Ray, qui affirme avoir
observé une de ces Abeilles dans une galerie creusée dans le bois. Le
fait est pourtant vrai, ainsi que Lepeletier de Saint-Fargeau l'a
observé, pour la Mégachile maritime. D'autres sont dans le même cas, et,
selon les circonstances, travaillent la terre ou le bois.
Quelques Mégachiles exotiques ont d'autres habitudes. La Mégachile
laineuse (_M. lanata_), espèce fort commune dans l'Inde, épargne sa
peine en tirant parti des bambous coupés dont le diamètre intérieur lui
paraît convenable, et elle y empile de longues rangées de cellules.
Mais, loin de les faire, comme ses congénères, avec des feuilles, elle
les bâtit avec de la terre mêlée de sable, le tout agglutiné avec de la
salive. Fort accommodante d'ailleurs, cette Mégachile s'empare, pour y
bâtir, de toutes les cavités, de tous les espaces, quelle qu'en soit la
forme, pourvu qu'ils ne soient ni trop grands ni trop petits pour
recevoir ses cylindres terreux. Ch. Horne donne la liste des différentes
situations où il a rencontré ses nids. Elle est assez longue et assez
curieuse pour mériter d'être reproduite:
1º dans des plis de papier; 2º dans le dos d'un livre laissé ouvert; 3º
dans l'anse d'une tasse à thé; 4º dans la serrure d'une porte; 5º dans
le canon d'un fusil; 6º sous un éventail posé sur une table; 7º dans la
rainure de la charnière d'une fenêtre, où, à trois reprises, le travail
de l'insecte fut détruit pendant son absence; 8º dans une bague à
cachet, dont la pierre était tombée; 9º dans les plis d'un grand
éventail, ou _punka_, qui était mis en mouvement 10 à 12 heures sur 24.
On conçoit qu'un insecte si disposé à s'emparer de toutes les ouvertures
étroites, soit souvent désagréable, et que Ch. Horne le déclare _very
annoying_. Il est d'ailleurs peu farouche: on le voit sans cesse aller
et venir, avec un bourdonnement bruyant, et quand il est occupé à pétrir
son argile, il ne cesse point de se faire entendre, ce qui révèle son
voisinage, bien qu'il soit souvent difficile de découvrir l'endroit
précis où il travaille.
Une autre Mégachile indienne, le _M. disjuncta_, qui est noire avec une
large ceinture blanche au milieu du corps, fait aussi des nids en terre
dans les bambous étroits. Ch. Horne en a trouvé une fois jusqu'à cinq
rangées, côte à côte, dans une même cavité.
Notre Mégachile centunculaire, que l'on a tant de fois observée, et qui
d'habitude creuse ses galeries dans le sol ou le bois, se loge
exceptionnellement dans le canal médullaire des ronces sèches, rappelant
ainsi l'industrie des Mégachiles indiennes dont nous venons de parler.
Quels que soient les matériaux employés par les Mégachiles, feuilles de
plantes ou mortier argileux, elles établissent presque toujours leurs
cellules dans des cavités ou des tubes étroits, ayant juste les
dimensions qu'il faut pour les contenir; elles les disposent en tout cas
les unes à la suite des autres, en séries linéaires. Toujours pressés,
et jamais lâchement juxtaposés, comme cela se voit chez la plupart des
Osmies, ces logements sont constamment de forme cylindrique. Le cocon
est naturellement de même forme, et se termine aux deux bouts par des
surfaces convexes plus ou moins surbaissées, ainsi que cela se voit chez
les Osmies rubicoles; jamais le pôle supérieur ne présente l'appendice
conique si marqué chez les _Osmia_ ordinaires et les _Anthidium_.
* * *
Les Mégachiles sont de tous les genres d'Apiaires le plus riche
peut-être en espèces. On en connaît environ trois cents, répandues dans
toutes les parties du monde, mais surtout dans les contrées
septentrionales et tropicales. Une espèce serait, d'après F. Smith,
particulièrement remarquable par sa vaste extension, s'il est vrai
qu'elle se trouve, non seulement dans toute l'Europe et dans le Nord de
l'Afrique, mais encore dans l'Amérique du Nord, jusqu'au Canada et la
baie d'Hudson. Cette espèce n'est autre que la vulgaire Coupeuse du
rosier.
LES CHALICODOMES.
Les Chalicodomes diffèrent bien peu des Mégachiles, si peu, que
plusieurs d'entre eux ont été primitivement rangés parmi ces dernières.
Un pinceau de poils vers le bout des mandibules, qui sont
_quadrisinuées_, au lieu d'être _quadridentées_; l'abdomen plus convexe;
la cellule radiale appendiculée, voilà tout ce que l'on a trouvé pour
caractériser ces Abeilles. C'est que Lepeletier de Saint-Fargeau,
l'auteur du genre, fut conduit à l'établir par la considération de leur
mode de nidification, sauf à s'accommoder ensuite de caractères tels
quels, pour appuyer cette distinction sur des données anatomiques.
Cette nidification des Chalicodomes, jugée si importante par l'auteur
que nous venons de citer, n'est cependant pas leur propriété exclusive.
Nous l'avons déjà trouvée, dans ce qu'elle a d'essentiel, chez une
certaine Osmie, celle du _Lotus_, qui colle dans les anfractuosités des
pierres des cellules faites d'un mélange de terre et de petits cailloux.
Le nom de _Chalicodoma_ veut précisément exprimer ce genre de
construction: il veut dire _maison, demeure_ faite de _petits cailloux_.
Les Chalicodomes sont donc encore des Abeilles maçonnes. C'est même sous
ce nom, qu'une de leurs espèces, peu rare aux environs de Paris, est
désignée par Réaumur, qui l'a étudiée avec non moins de soin que la
Coupeuse du rosier.
L'_Abeille maçonne_ de Réaumur porte aujourd'hui le nom scientifique de
_Chalicodoma muraria_, _Chalicodome des murailles_, nom qui lui vient de
l'emplacement qu'elle choisit pour y bâtir ses nids. C'est en effet sur
les murs de nos habitations qu'elle les construit d'ordinaire. Une
exposition méridionale ou orientale lui est indispensable. Il lui faut
de plus une base solide pour fondement. Le mortier ou le crépi ne
sauraient lui convenir; ils pourraient se détacher et tomber avec le nid
assis dessus. C'est la pierre qu'il lui faut, fruste ou façonnée, et
s'il y a quelque dépression, elle s'y arrête de préférence. Souvent elle
construit dans les feuillures des fenêtres, et ses nids s'y allongent
dans le sens vertical; tantôt elle les couche horizontalement dans le
creux d'une moulure. Quand elle est fort commune dans une localité, et
qu'elle n'y est point dérangée, on la voit parfois revêtir les vieilles
murailles d'une couche épaisse de nids superposés, formant une sorte de
crépissage continu, à partir d'une certaine hauteur au-dessus du sol. En
pleins champs et loin des habitations, les rochers, les grosses pierres
reçoivent ses constructions. En Vaucluse, M. Fabre ne les a guère
observées que dans cette dernière condition.
[Illustration: Fig. 67.--Chalicodome femelle.]
[Illustration: Fig. 68.--Chalicodome mâle.]
Les deux sexes de l'Abeille maçonne (fig. 67 et 68) sont très différents
l'un de l'autre, à tel point que, même en les voyant sortir d'un même
nid, on pourrait croire avoir affaire à deux espèces distinctes. La
femelle est d'un beau noir velouté, avec les ailes violet sombre. Le
mâle est d'un blond ferrugineux, avec les derniers segments noirs et les
ailes transparentes.
* * *
Le Chalicodome des murailles commence ses travaux en avril. Ses
matériaux sont un mélange de terre argileuse et de sable pétri avec la
salive, qui transforme ce mortier, une fois desséché, en un dur ciment
sur lequel la pluie est impuissante, et que l'acier d'un couteau
n'entame pas sans s'ébrécher. Quand l'abeille a fait choix d'un
emplacement, elle «y arrive avec une pelote de mortier entre les
mandibules, et la dispose en un bourrelet circulaire sur la surface de
la pierre. Les pattes antérieures et les mandibules surtout, premiers
outils du maçon, mettent en oeuvre la matière, que maintient plastique
l'humeur salivaire peu à peu dégorgée. Pour consolider le pisé, des
graviers anguleux sont enchâssés un à un, mais seulement à l'extérieur,
dans la masse encore molle. A cette première assise en succèdent
d'autres, jusqu'à ce que la cellule ait la hauteur voulue, de 2 à 3
centimètres.» (Fabre, _Souvenirs entomologiques_).
Réaumur a bien remarqué que l'intérieur de la cellule est l'objet d'une
attention particulière de la part de la maçonne. Tous les grains de
sable en sont éliminés avec soin, et portés dans la partie extérieure de
la muraille. On voit l'abeille y entrer fréquemment pour en égaliser la
surface, qui ne reçoit pas toutefois le poli qui distingue les cellules
de l'Anthophore.
La cellule a son axe le plus souvent vertical, ce qui lui donne un peu
l'aspect d'une petite tourelle. D'autres fois elle est plus ou moins
inclinée, jamais tant cependant que le contenu, assez fluide, qu'elle
est destinée à recevoir, puisse s'écouler par l'orifice. Repose-t-elle
sur une surface horizontale, son pourtour est entier; sur une surface
verticale, elle y est adossée, et ressemble à un dé à coudre coupé dans
sa longueur; le support complète alors le contour.
«La cellule terminée, l'abeille s'occupe aussitôt de
l'approvisionnement. Les fleurs du voisinage lui fournissent liqueur
sucrée et pollen. Elle arrive, le jabot gonflé de miel, et le ventre
jauni en-dessous de poussière pollinique. Elle plonge dans la cellule la
tête la première, et pendant quelques instants on la voit se livrer à
des haut-le-corps, signe du dégorgement de la purée mielleuse. Le jabot
vide, elle sort de la cellule, pour y rentrer à l'instant même, mais
cette fois à reculons. Maintenant, avec les deux pattes de derrière,
l'abeille se brosse la face inférieure du ventre et en fait tomber la
charge de pollen. Nouvelle sortie et nouvelle rentrée, la tête la
première. Il s'agit de brasser la matière avec la cuiller des
mandibules, et de faire du tout un mélange homogène. Ce travail de
mixtion ne se répète pas à chaque voyage: il n'a lieu que de loin en
loin, quand les matériaux sont amassés en quantité notable.» (Fabre.)
L'approvisionnement s'arrête quand la cellule est à moitié pleine. Un
oeuf est alors pondu à la surface de la bouillie pollinique, et il est
procédé à la fermeture de la cellule. Un couvercle de mortier sans
graviers est fait dans le haut; il est formé de dépôts annulaires allant
de la circonférence au centre. La cellule, suivant Réaumur, est
construite en une journée; son approvisionnement réclame une journée
encore. Cette durée peut s'allonger quand le mauvais temps, ou
simplement un ciel nuageux, viennent interrompre les travaux.
Une première cellule terminée, une autre s'élève, adossée à celle-ci,
puis une troisième, et ainsi de suite jusqu'à une dizaine environ, plus
ou moins. Elles sont édifiées l'une après l'autre; jamais une nouvelle
n'est commencée avant la fermeture de la précédente. Les six à dix
cellules qu'un nid peut contenir représentent-elles toute la ponte?
C'est ce qu'on n'a pu décider. Il est possible qu'une seule femelle ne
se borne pas à construire un nid, et qu'un premier fait, elle aille
ailleurs en commencer un second, ainsi que cela arrive fréquemment chez
l'Osmie.
Les cellules, telles que nous venons de les laisser, ne constituent pas
le nid achevé et parfait. Un travail important reste encore à accomplir.
La paroi de la cellule est mince, peu résistante au choc, peu efficace
pour tenir la larve à l'abri des intempéries. Les cellules adossées
laissent entre elles des sillons, des enfoncements; il faut les combler.
Un dépôt de mortier grossièrement fait, mais solide, vient remplir ces
dépressions et égaliser la surface. Ce n'est point assez. Un revêtement
épais, uniforme, recouvre le tout, donnant à l'ensemble une forme
arrondie, celle d'une demi-sphère ou d'un demi-ellipsoïde plus ou moins
allongé. Sous cette muraille, épaisse d'un centimètre et plus, la larve
ou l'insecte transformé pourra braver les brûlants soleils de juillet,
les gelées de l'hiver, les ondées des jours d'orage.
[Illustration: Fig. 69.--Nid de Chalicodoma muraria.]
Le nid achevé, rien ne décèle à l'extérieur son précieux contenu. On
dirait une grosse éclaboussure lancée par une roue de voiture ou une
boule de terre jetée violemment contre la muraille et qui s'y serait
desséchée (Fig. 69).
Comme l'Anthophore, comme l'Osmie, le Chalicodome sait ménager, quand il
le peut, son temps et sa peine, en s'appropriant un vieux nid, que de
légères réparations suffisent à remettre à neuf. C'est même par là
qu'il commence, et il ne se décide à bâtir que s'il ne trouve pas à se
procurer un logement à peu de frais. Sur ce sujet, laissons la parole à
M. Fabre. Tout récit serait pâle à côté du sien.
[Illustration: Fig. 70.--Nid de Chalicodome à l'intérieur.]
«D'un même dôme il sort plusieurs habitants, frères et soeurs, mâles
roux et femelles noires, tous lignée de la même abeille. Les mâles, qui
mènent vie insouciante, ignorent tout travail, et ne reviennent aux
maisons de pisé que pour faire un instant la cour aux dames, ne se
soucient de la masure abandonnée. Ce qu'il leur faut, c'est le nectar
dans l'amphore des fleurs, et non le mortier à gâcher entre les
mandibules. Restent les jeunes mères, seules chargées de l'avenir de la
famille. A qui d'entre elles reviendra l'immeuble, l'héritage du vieux
nid? Comme soeurs, elles y ont un droit égal: ainsi le déciderait
notre justice, depuis qu'elle s'est affranchie de l'antique droit
d'aînesse. Mais les Chalicodomes en sont toujours à la base première de
la société: le droit du premier occupant.
«Lors donc que l'heure de la ponte approche, l'abeille s'empare du
premier nid libre à sa convenance, s'y établit, et malheur désormais à
qui voudrait, voisine ou soeur, lui en disputer la possession! Des
poursuites acharnées, de chaudes bourrades auraient bientôt mis en fuite
la nouvelle arrivée. Des diverses cellules qui bâillent, comme autant de
puits, sur la rondeur du dôme, une seule pour le moment est nécessaire;
mais l'abeille calcule très bien que les autres auront plus tard leur
utilité pour le restant des oeufs; et c'est avec une vigilance jalouse
qu'elle les surveille toutes pour en chasser qui viendrait les visiter.
Aussi n'ai-je pas souvenir d'avoir vu deux maçonnes travailler à la fois
sur le même galet.
«L'ouvrage est maintenant très simple. L'hyménoptère examine l'intérieur
de la vieille cellule, pour reconnaître les points qui demandent
réparation. Il arrache les lambeaux de cocon tapissant la paroi, extrait
les débris terreux provenant de la voûte qu'a percée l'habitant pour
sortir, crépit de mortier les endroits délabrés, restaure un peu
l'orifice, et tout se borne là. Suivent l'approvisionnement, la ponte et
la clôture de la chambre. Quand toutes les cellules, l'une après
l'autre, sont ainsi garnies, le couvert général, le dôme de mortier,
reçoit quelques réparations, s'il est besoin, et c'est fini.»
M. Fabre a observé les travaux de deux autres espèces de Chalicodomes,
que l'on ne rencontre point dans le nord de notre pays. Ce sont les
_Chalicodoma Pyrenaica_ et _rufescens_, deux espèces où les deux sexes
ne présentent point la disparité tranchée qui s'observe chez la maçonne
de Réaumur. L'une et l'autre portent à peu près le même costume, d'un
roux mêlé de gris ou de brun noirâtre. Mais, si leur extérieur est à peu
près le même, leur nidification est bien différente, surtout quant au
choix de l'emplacement.
Le Chalicodome des Pyrénées s'installe de préférence à la face
inférieure des tuiles faisant saillie au bord des toitures. Il est peu
de maisons, dans la campagne, qui n'abritent les nids de cette maçonne,
et quelquefois elle y établit des colonies populeuses, entassant d'une
année à l'autre les nouveaux nids sur ceux des générations antérieures,
et finissant ainsi par couvrir d'énormes surfaces. «J'ai vu tel de ces
nids, dit M. Fabre, qui, sous les tuiles d'un hangar, occupait une
superficie de 5 ou 6 mètres carrés. En plein travail, c'était un monde
étourdissant par le nombre et le bruissement des travailleurs.» De là le
nom de Chalicodome _des hangars_, dont M. Fabre se sert pour désigner
cette espèce.
Le Chalicodome roussâtre a de tout autres habitudes. Il suspend sa
demeure à une branche. «Un arbuste des haies, quel qu'il soit, aubépine,
grenadier, paliure, lui fournit le support, habituellement à hauteur
d'homme. Le chêne-vert et l'orme lui donnent une élévation plus grande.
Dans le fourré buissonneux, il fait donc choix d'un rameau de la
grosseur d'une paille; et sur cette étroite base il construit son
édifice avec le même mortier que le Chalicodome des hangars met en
oeuvre. Terminé, le nid est une boule de terre, traversée latéralement
par le rameau. La grosseur en est celle d'un abricot, si l'ouvrage est
d'un seul, et celle du poing, si plusieurs insectes y ont collaboré;
mais ce cas est rare.»
Le Chalicodome des murailles aime à puiser ses matériaux dans un terrain
à moitié meuble; une allée sableuse lui convient tout à fait. Ses deux
congénères préfèrent un sol battu, «une route fréquentée, dont
l'empierrement de galets calcaires est devenu surface unie semblable à
une dalle continue. C'est toujours au chemin, voisin de l'emplacement
qu'il a choisi, qu'il va récolter de quoi bâtir, sans se laisser
distraire du travail par le continuel passage des gens et des bestiaux.
Il faut voir l'active abeille à l'oeuvre, quand le chemin resplendit
de blancheur sous les rayons d'un soleil ardent. Entre la ferme voisine,
chantier où l'on construit, et la route, chantier où le mortier se
prépare, bruit le grave murmure des arrivants et des partants qui se
succèdent, se croisent sans interruption. L'air semble traversé par de
continuels traits de fumée, tant l'essor des travailleurs est direct et
rapide. Les partants s'en vont avec une pelote de mortier de la grosseur
d'un grain de plomb à lièvre; les arrivants aussitôt s'installent aux
endroits les plus durs, les plus secs. Tout le corps en vibration, ils
grattent du bout des mandibules, ils ratissent avec les tarses
antérieurs, pour extraire des atomes de terre et des granules de sable,
qui, roulés entre les dents, s'imbibent de salive et se prennent en une
masse. L'ardeur au travail est, telle, que l'ouvrier se laisse écraser
sous les pieds des passants plutôt que d'abandonner son ouvrage.»
Tandis que le Chalicodome roussâtre est presque toujours solitaire,
celui des hangars aime le voisinage de ses pareils, et c'est par
milliers quelquefois qu'on le voit établi sous un même abri. Mais ce
n'est point là une société véritable, où chacun, en travaillant pour
soi, concourt au bien de tous. C'est un simple concours d'individus que
les mêmes goûts, les mêmes aptitudes rassemblent au même endroit, où la
maxime du chacun pour soi se pratique dans toute sa rigueur, «enfin une
cohue de travailleurs rappelant l'essaim d'une ruche uniquement par le
nombre et l'ardeur». De telles réunions sont donc la simple conséquence
du grand nombre d'individus habitant la même localité. Si bien que le
Chalicodome des murailles qui, en Vaucluse, passe pour solitaire aux
yeux de M. Fabre, forme quelquefois, ainsi que nous l'avons observé
nous-même, des cités populeuses dans les localités où il abonde. Et si
le Chalicodome roussâtre ne se voit jamais en réunions nombreuses, cela
tient moins sans doute à une humeur plus farouche qu'au peu de fréquence
de cette espèce.
On connaît, peu ou point la nidification des autres Chalicodomes. Une
très jolie espèce, à corselet d'un roux vif, avec l'abdomen noir et les
pattes rouges, le Chalicodome de Sicile (_Ch. sicula_)[15], paraît se
contenter d'une base bien fragile pour ses nids. J'ai reçu de Sicile
quelques cellules bâties par cette abeille, dans le style du Chalicodome
des murailles, et non encore revêtues du couvert général qui devait les
englober, fixées sur un fragment d'écorce. Cette espèce sans doute
s'établit dans le creux des arbres ou sous les écorces soulevées.
Commencés en avril, les travaux des Chalicodomes sont terminés avant la
fin de juin. Les vers nés dans les cellules ont achevé de consommer
leurs provisions dans le courant de l'été. Ils se filent alors une coque
de soie mince, presque transparente, faiblement adhérente aux parois de
la cellule. L'épaisse et dure couche de mortier protège suffisamment ces
faibles créatures, et dispense d'une coque plus solide. En automne, les
vers sont déjà transformés et passent l'hiver à l'état parfait,
engourdis, les poils humides collés au tégument. Les Chalicodomes se
réveillent en avril, percent la dure calotte de ciment avec leurs
mandibules, en s'aidant d'un peu de liquide dégorgé pour la ramollir, et
viennent à la lumière pour recommencer les travaux de ceux qui les ont
précédés. Un certain nombre périssent dans les cellules, trop faibles
pour percer les murs de leur berceau, dépourvus sans doute de la
gouttelette de liqueur qui seule leur permet de venir à bout de ce
travail.
«Quelquefois, dit Réaumur, l'ouvrage que la mouche nouvellement née a à
faire paraîtrait devoir être double de l'ouvrage ordinaire; elle
semblerait avoir à percer, outre sa propre cellule, celle d'une autre
mouche; car quelquefois un nid se trouve composé de deux couches de
cellules mises les unes sur les autres. La bonne opinion que j'ai de
l'intelligence des mères maçonnes ne me permet pas de penser qu'elles
fassent des fautes aussi lourdes que celle-ci le paraît. Je suis disposé
à croire que, quoique les cellules soient posées les unes sur les
autres, chaque mouche naissante peut sortir par un des bouts de la
sienne sans passer par le logement de sa voisine.»
La perspicacité du célèbre naturaliste s'est trouvée ici en défaut, il
n'y a pas à en douter. Il arrive fréquemment qu'une abeille est obligée
de passer, pour sortir du nid, par le logement d'une voisine de l'étage
supérieur. Mais elle n'a pas pour cela double travail à faire, bien au
contraire. Sa soeur d'en haut sort toujours avant elle; elle n'a donc
qu'à percer la mince cloison qui la sépare du berceau de celle-ci, pour
trouver un chemin tout fait vers l'extérieur. Celle qui l'a devancée a
dû faire le sien à travers toute l'épaisseur du dôme. Il arrive
toujours, en pareil cas, que les habitants du premier étage sont des
mâles, alors que ceux du rez-de-chaussée sont des femelles. Les deux
sexes ainsi font naturellement leur sortie suivant la règle, les mâles
d'abord, les femelles ensuite.
* * *
Si dignes d'intérêt par leur biologie, les Chalicodomes ont encore
d'autres droits à notre attention. Ils ont été, de la part de M. Fabre,
l'objet de recherches importantes au point de vue de la théorie de
l'instinct. Nous ne croyons pouvoir nous dispenser d'en dire quelques
mots, tout en exprimant le regret bien sincère de ne pouvoir souscrire
aux conclusions de l'ingénieux observateur.
_La sortie du nid._--Variant une expérience, jugée mal faite, de
Réaumur, M. Fabre recueille des nids de Chalicodome des murailles, revêt
les uns très immédiatement d'une enveloppe de papier gris, et couvre les
autres, à distance, d'un cône de ce même papier, collé sur leur
pourtour. Le temps de l'éclosion venu, les Chalicodomes des premiers
nids percent leurs cellules, et en outre l'enveloppe de papier, et
deviennent libres au dehors; les autres, au contraire, laissant intact
le cornet de papier, meurent devant cette faible barrière.