L'_A. sticticum_ n'est pas le seul qui aime à se loger dans les

coquilles. Les _A. septemdentatum_ et _bellicosum_, observés par M.

Fabre, partagent les mêmes goûts. Parmi les diverses espèces d'hélices

adoptées par ces deux Anthidies, celle de l'_Helix aspersa_ est le plus

fréquemment habitée. Invariablement, le deuxième tour de la spire est le

seul occupé; les tours plus élevés, trop étroits, ne le sont jamais, non

plus que le premier, qui est trop large, difficulté qui n'eût pas arrêté

une Osmie. Mais tandis que l'_A. sticticum_ ferme l'embouchure de la

coquille tout au ras, nos deux Anthidies établissent leur cloison

transversale plus haut, vers le commencement du premier tour, en sorte

que rien à l'extérieur n'indique si la coquille est ou non habitée. Il

faut, pour le savoir, la casser.

«La cloison est formée de menus graviers que cimente un mastic de

résine, recueillie en larmes récentes sur l'oxycèdre et le pin d'Alep.

Par delà s'étend une épaisse barricade de débris de toute nature:

graviers, parcelles de terre, aiguilles de genévrier, chatons de

conifères, petites coquilles, déjections sèches d'escargot. Suivent une

cloison de résine pure, un volumineux cocon dans une chambre spacieuse,

une seconde cloison de résine pure, et enfin un cocon moindre dans une

chambre rétrécie.» C'est donc, au fond, la même architecture que celle

de l'_A. sticticum_, la cloison seule est déplacée.

M. Fabre a trouvé le plus souvent deux cocons dans chaque hélice, et

dans la moitié des cas les deux sexes étaient présents à la fois; et

alors, toujours le mâle se trouvait dans le cocon le plus bas situé, la

femelle dans le cocon de dessus. Les deux sexes sont donc pondus suivant

la règle ordinaire, la femelle d'abord, le mâle ensuite. Seulement ici,

le cocon le plus gros est celui du mâle, tandis qu'ailleurs c'est le

plus petit? Nous avons déjà dit que, chez les Anthidies, le mâle est

plus grand que la femelle. De ce que la plus grande cellule est logée

dans une partie plus spacieuse de la spire que la petite cellule, nous

ne sommes donc nullement obligés d'en conclure, avec M. Fabre, que

«l'inégalitité des deux loges est la conséquence forcée de la

configuration de la coquille», que, «par la seule disposition générale

du réduit, sont déterminées en avant une ample chambre et en arrière

une autre chambre de bien moindre capacité.»

Certains Anthidies utilisent donc, comme le font beaucoup d'Osmies, les

coquilles des hélices, et c'est là un nouveau témoignage de l'étroite

affinité des deux genres. Remarquons toutefois que le plan des

constructions intérieures n'est pas le même. L'épaisse palissade de

pierrailles, qui comble le vide entre la cellule inférieure et la

cloison, n'est pas connue de l'Osmie. En revanche nous ne voyons pas,

chez l'Anthidie, autant d'habileté à tirer le meilleur parti de

l'espace. Il suit un plan uniforme, dont il ne s'écarte jamais. L'Osmie

sait en varier les détails, suivant les conditions. L'instinct de

l'Anthidie est mieux fixé, plus parfait peut-être dans ses résultats; il

s'y mêle moins d'intelligence.

* * *

Quand M. Fabre, dans une communication amicale, me fit part de ses

observations sur les _Anthidies_ habitants des hélices et pétrisseurs de

résine, une espèce m'était déjà connue travaillant une substance de

cette nature. C'est le tout petit _A. strigatum_, qui s'installe dans un

logement aussi coquet que fragile. Il a jeté son dévolu sur les capsules

desséchées et entr'ouvertes à leur sommet des Lychnides (_Lychnis

dioica_). Il y installe ordinairement deux cellules, quelquefois une,

rarement trois. Le placenta central, durci et débarrassé de ses graines,

lui sert de point d'appui pour ses constructions. Les cellules, au lieu

d'être faites de coton ou de terre, sont formées d'une substance

résineuse, mêlée de quelques fibres ou poils végétaux de provenance

inconnue. Quand le cocon est filé, il est très immédiatement entouré de

cette résine comme d'un épais enduit de couleur brunâtre.

M. Fabre m'a signalé encore un autre _Anthidium_, comme faisant des

cellules résineuses ou plutôt cireuses, dans des nids construits sous

des pierres ou dans la terre. C'est le _laterale_.

Quelle que soit leur profession, bourreliers ou résiniers, les Anthidies

n'ont d'autres outils que les mandibules et les pattes. Il était curieux

de rechercher si, dans chacune des deux corporations, les instruments de

travail ne présentaient pas quelque particularité de structure en

rapport avec leur usage spécial. L'examen attentif des pattes

antérieures n'a rien montré de particulier. Mais l'étude des mandibules

a donné ce résultat qui n'est pas fait pour surprendre:

Toutes les espèces, connues comme tapissant leur nid de bourre végétale,

ont une conformation des mandibules qui leur est propre; tous ceux que

l'on sait travailler la résine en ont une autre.

Il ne s'agit ici, bien entendu, que des femelles. Les mâles, qui ne font

rien, quelle que soit la spécialité de leur femelle, ont les mandibules

étroites et munies de trois dents.

Les femelles travaillant le coton ont le bord des mandibules découpé en

cinq ou six denticules, qui en font un instrument admirablement conformé

pour racler et enlever les poils de l'épiderme des végétaux. C'est une

sorte de peigne ou de carde (fig. 62).

[Illustration: Fig. 62.--Mandibule d'Anthidium cardeur.]

[Illustration: Fig. 63.--Mandibule d'Anthidium résinier.]

Les femelles manipulant la résine n'ont point le bord de la mandibule

denticulé, mais simplement sinué; l'extrémité seule, précédée d'une

échancrure assez marquée, chez quelques espèces, forme une dent

véritable; mais cette dent est obtuse, peu saillante. La mandibule n'est

en somme qu'une sorte de cuiller, parfaitement propre à détacher et

façonner en boulette une matière visqueuse (fig. 63).

Les deux types de mandibule sont si nettement accusés, qu'il est

possible de déterminer, sans les avoir vus à l'oeuvre, à laquelle des

deux catégories,--résiniers ou cotonniers--appartiennent les Anthidies

dont la nidification n'a pas été observée.

L'évolution des Anthidies est de tout point conforme à celle des Osmies.

Le cocon que la larve se file est de même forme, un peu plus large

seulement à proportion, plus lisse, plus coriace, et surmonté aussi d'un

petit appendice conique. Le cocon terminé adhère assez à l'enveloppe

cotonneuse, qui semble n'en former qu'une couche externe plus grossière.

La larve y passe, immobile et somnolente, la fin de l'automne et

l'hiver, pour ne se transformer en nymphe qu'au printemps. L'éclosion a

lieu quelques jours après.

* * *

Les Anthidies sont des abeilles estivales. Les plus précoces ne

commencent à se montrer qu'au mois de juin; les plus tardifs volent

encore en septembre. Ils recherchent surtout le miel fortement parfumé

des Labiées, mais ne dédaignent point les Borraginées et les

Légumineuses. Parmi ces dernières, le _Lotus corniculatus_ est une des

plus visitées. Quelques autres plantes attirent aussi certaines espèces.

L'_A. contractum_ fréquente assidûment le réséda. Sur les plages

sablonneuses, l'_A. laterale_ butine avec activité sur les têtes

bleuâtres de l'_Eryngium maritimum_, qu'il délaisse, s'il trouve dans

les dunes voisines, une Centaurée qu'il préfère.

Le vol de ces abeilles, au moins chez le mâle, est puissant et rapide.

Il s'accompagne d'un bourdonnement dont le timbre et l'intensité

rappellent le chant des Anthophores.

* * *

L'espèce la plus répandue dans nos contrées, l'Anthidie à manchettes,

est aussi celle qui a la plus grande extension, car elle s'observe dans

toute l'Europe, de l'Angleterre et de la Norvège à la Méditerranée, et

au delà, dans l'Afrique septentrionale. Les espèces résinières

paraissent cantonnées dans les localités où se trouvent des Conifères.

On connaît plus d'une centaine d'espèces d'_Anthidium_, répandues dans

l'ancien et le nouveau monde. Aucune n'est indiquée comme vivant en

Australie. A en juger par la conformation des mandibules, on est

autorisé à penser que les espèces exotiques ont, en général, des

habitudes analogues à celles des Anthidies européens, c'est-à-dire

qu'elles doivent, comme ces dernières, être vouées au travail du coton

ou de la cire.--D'après F. Smith, un Anthidie de Port-Natal attache ses

nids aux branches des arbustes et des plantes basses, et fait des

cellules entourées d'une enveloppe laineuse, et séparées les unes des

autres.

LES MÉGACHILES.

Les Gastrilégides de ce nom, qui signifie _grande lèvre_, n'ont pas la

lèvre supérieure sensiblement plus grande que les autres; tous, nous le

savons déjà, ont cet organe particulièrement développé. Quoi qu'il en

soit, le genre _Mégachile_ a souvent été pris pour type de la famille et

lui a prêté son nom. Beaucoup d'auteurs disent _Mégachilides_ au lieu de

_Gastrilégides_.

C'est la forme de l'abdomen, déprimé en dessus, plus ou moins rétréci en

arrière, qui donne aux Mégachiles leur physionomie propre. Cet organe a

beaucoup de tendance à se relever en haut, et souvent l'insecte meurt

l'abdomen si fortement redressé, que son axe fait un angle presque droit

avec celui de la partie antérieure du corps. Un autre caractère, aussi

général que facile à saisir, consiste en ce que la deuxième cellule

cubitale des ailes antérieures reçoit dans sa base l'insertion des deux

nervures récurrentes. Nous nous contenterons de ces signes distinctifs,

sans recourir à ceux que l'on a tirés de la conformation des organes

buccaux.

Les mâles des Mégachiles diffèrent moins de leurs femelles, par l'aspect

général, que ceux des Osmies ne diffèrent des leurs. Néanmoins une foule

de particularités leur appartiennent en propre. Outre la taille plus

petite et plus élancée, ils ont d'ordinaire les pattes robustes, les

fémurs renflés, surtout aux pattes postérieures; les tarses et souvent

aussi les tibias de la première paire sont dilatés, aplatis, difformes

parfois et frangés de longs cils; dans tout un groupe d'espèces, les

hanches antérieures sont armées d'une longue épine; très fréquemment les

mandibules portent extérieurement, près de la base, un fort appendice;

l'extrémité de l'abdomen, toujours obtuse, présente un rebord infléchi

en dessous, souvent développé en une sorte de crête transversale, tantôt

entière, tantôt échancrée, ou diversement déchiquetée ou denticulée. Si

l'usage précis de toutes ces particularités organiques n'est pas

toujours facile à déterminer, du moins les entomologistes s'en

servent-ils avec avantage pour la distinction des espèces.

* * *

Nous avons vu un des types d'habitation des Osmies devenir le style

propre des _Anthidium_. Nous trouverons encore dans cette architecture

polymorphe l'idée mère de celle des Mégachiles. Le lecteur n'a peut-être

pas oublié cette Osmie (_O. papaveris_) qui tapisse ses galeries de

pétales de coquelicot. Les Mégachiles pratiquent une industrie toute

semblable; mais, moins délicates, c'est dans les feuilles de plantes

diverses que d'ordinaire elles découpent les pièces qu'elles appliquent

sur la paroi de leur demeure.

Les travaux de la Mégachile sont depuis longtemps connus. Ray les avait

déjà observés et figurés. Depuis, Réaumur les a décrits avec une

remarquable exactitude (t. VI, 4e mémoire).

[Illustration: Fig. 64.--Mégachile centunculaire et son nid.]

Ces abeilles, nous dit-il, «ne s'en tiennent pas à creuser des trous

dans la terre; dans ces trous elles construisent des nids à leurs

petits, avec des morceaux de feuilles arrangés si artistement, qu'il est

peu d'ouvrages aussi propres à nous donner une idée du génie accordé aux

insectes. Aussi avions-nous principalement ces abeilles en vue, lorsque

nous en avons annoncé qui, quoique solitaires, le disputent en industrie

aux mouches à miel (fig. 64 et 65).»

«Ces abeilles cachent sous terre, tantôt dans un champ, tantôt dans un

jardin, des nids si dignes d'être vus. Chacun d'eux est un rouleau, un

tuyau cylindrique de la longueur des étuis où nous mettons nos

cure-dents, et quelquefois aussi gros. Un grand nombre de morceaux de

feuilles, de figure arrondie et un peu ovale, qui ont été courbés et

ajustés les uns sur les autres, forment l'extérieur de cette espèce

d'étui. Si on détache ses premières enveloppes, on voit qu'il est

composé de divers étuis plus courts, quelquefois de six à sept, faits

aussi de morceaux de feuilles. Chacun de ceux-ci ressemble assez à un dé

à coudre, dont l'ouverture n'aurait point de rebord; leur arrangement

est aussi tel que celui que les marchands donnent aux dés. Le bout du

second dé de feuilles entre et se loge dans l'ouverture du premier, et

ainsi des autres. Cette suite de petits étuis forme l'étui total; chacun

des petits est un logement préparé à un ver.»

Ces dés sont donc des cellules, «et doivent être des vases propres à

contenir la pâtée qui fournit la nourriture au ver; c'est-à-dire des

vases si clos, que le miel coulant dont la pâtée est imbibée ne puisse

pas s'échapper. Les morceaux de feuilles dont ils sont composés ne sont

pourtant qu'appliqués les uns sur les autres; ils ne sont nullement

collés les uns aux autres. C'est donc l'exactitude avec laquelle ces

morceaux sont ajustés qui rend les petits vases capables de contenir une

liqueur.»

Quant à la forme de ces pièces, Réaumur la compare à une moitié

d'ellipse coupée suivant le petit axe, l'un des quarts de la

circonférence de l'ellipse étant formé par le bord découpé de la pièce,

l'autre quart par le bord de la feuille même, dont on voit les

dentelures. Ces pièces sont appliquées contre la paroi de la galerie en

chevauchant l'une sur l'autre, de manière que chacune couvre l'un des

bords de l'autre; et comme chacune d'elles est plus longue qu'une

cellule, le bout inférieur en est plié et adossé au fond. Ainsi est

formé un petit vase cylindrique, dont le fond et les côtés sont formés

de trois morceaux de feuilles.

Un dé tout semblable est formé et immédiatement appliqué à l'intérieur

du premier, puis un troisième dans le second. Ainsi, chaque cellule est

formée de neuf morceaux de feuilles, peut-être plus en certains cas. Les

pièces qui la composent ne sont point collées les unes aux autres;

«elles ne sont retenues que par le ressort qu'elles ont acquis en se

séchant, qui tend à leur conserver la figure qu'on leur a fait prendre,

et leur position. D'ailleurs le pli qui ramène leur bout en dessous

contribue encore à les arrêter.»

La cellule achevée est remplie d'un miel rougeâtre, mêlé d'un peu de

pollen, formant un tout assez fluide, puis un oeuf y est pondu. La

pâtée n'atteint pas tout à fait le bord de la cellule; il s'en faut d'un

millimètre environ. Reste à fermer la cellule. A cet effet, un couvercle

y est adapté, avec des morceaux de feuilles, non plus ellipsoïdes, mais

circulaires, d'un diamètre tel qu'ils s'adaptent parfaitement à

l'intérieur du bord un peu évasé de la cellule, et sont retenus par ses

parois. Trois disques de feuilles, quelquefois quatre, forment ce

couvercle. Aucune substance adhésive ne colle ces disques les uns aux

autres; ils n'adhèrent, comme les morceaux des parois, que par leur

exacte application.

Le faible creux qui reste au-dessus de cet opercule sert de fond à une

seconde cellule qui s'y emboîte, et ainsi de suite jusqu'à 4, 5, 6 ou 7

cellules.

[Illustration: Fig. 65.--Feuilles de rosier découpées par la Mégachile.]

Comment l'abeille s'y prend-elle pour découper ces morceaux de

feuilles? Réaumur l'a parfaitement observé et décrit, et chacun peut

s'en rendre compte aisément, après avoir constaté, dans un jardin, qu'un

rosier, par exemple, a sur les bords de ses feuilles des découpures, les

unes de forme elliptique, les autres de forme circulaire. Si la saison

n'est pas trop avancée,--c'est surtout en juillet et août que

travaillent les Mégachiles,--on n'aura pas longtemps à attendre pour

voir venir une de ces abeilles qui, après avoir un instant voleté autour

du rosier, se pose sur une de ses feuilles, puis, avec une vitesse et

une habileté qui surprennent, y découpe un morceau et l'emporte. Tout

cela est si vite fait, qu'à la première fois l'on n'a pu rien

reconnaître.

[Illustration: Fig. 66.

Mégachile découpant une rondelle dans une feuille.]

Mais prenons nos précautions pour mieux voir et ne pas effaroucher

l'abeille. Nous n'aurons pas longtemps à attendre. La voilà de retour au

bout de quelques minutes. Après ses tours ordinaires, quelquefois sans

hésiter un instant, elle se pose sur ou sous une feuille, près du bord,

qu'elle embrasse de ses pattes, et, dès l'instant même où elle se pose,

ses mandibules commencent leur office, entament le bord de la feuille,

la tranchent par petits coups rapides, suivant une courbe elliptique,

qui part du bord et y revient. Le morceau détaché, retenu entre les

pattes, est emporté, légèrement ployé dans le sens de la longueur, car

il est plus large que les pattes ne sont longues (fig. 66).

On reste confondu de tant de célérité, jointe à tant d'exactitude. Nous

aurions peine à trancher, avec des ciseaux, aussi vite et suivant une

courbe aussi régulière. Et la bestiole le fait sans hésitation aucune,

comme si la justesse du résultat n'exigeait pas d'elle la moindre

attention. On est bien plus surpris encore, en la voyant découper, avec

la même aisance, non plus une ellipse, mais une rondelle circulaire.

Combien plus difficile cependant serait pour nous cette seconde

opération! Il s'agit en effet, en tranchant, de décrire une

circonférence de cercle, sans se préoccuper de la longueur du rayon, ni

de la position du centre, en se tenant toujours sur cette circonférence.

Quel exercice et quel temps ne nous faudrait-il pas, pour parvenir à un

résultat approchant seulement de la perfection que, sans effort, réalise

une petite abeille!

L'admiration s'accroît, si l'on réfléchit que cette suite d'actes si

parfaits en eux-mêmes, réalise, dans son ensemble, une perfection tout

aussi grande. Il ne suffit pas que chaque lambeau de feuille soit

conforme à un patron déterminé; le nombre de ces lambeaux n'est pas

quelconque. Il en faut trois pour chaque revêtement particulier, en tout

neuf, ou bien douze. Après, ces douze pièces semblables entre elles,

nouvelle série, régulière elle aussi, composée de pièces semblables

entre elles toujours, mais différentes des précédentes. Et c'est trois

qu'il en faut, ou bien quatre, ni deux, ni cinq. Comment la petite

cervelle de notre insecte fixe-t-elle tous ces détails et ne se

brouille-t-elle point à cette numération compliquée? Comment sait-elle

qu'une série est terminée, qu'il lui faut passer à une nouvelle? que

voilà trois dés emboîtés, douze ellipses découpées et mises en place;

que c'est le temps maintenant de passer au couvercle, de découper et

poser des cercles? On convient, avec Réaumur, que ces abeilles

solitaires sont tout aussi étonnantes dans leur spécialité que les

mouches à miel, depuis si longtemps célébrées. Ce qui leur manque, c'est

d'être connues, car elles sont tout aussi dignes de l'être. Il est vrai

qu'elles ne sont pour nous d'aucun profit.

Quelle part, en tout ceci, revient à l'intelligence, et quelle part au

pur instinct? Impossible serait une réponse précise à pareille question.

Mais que tout ne se réduise pas à l'automatisme et à l'inconscience,

qu'une certaine intelligence se révèle dans les actes de ces petites

créatures, le célèbre historien des insectes n'hésite pas à le croire,

et qui mieux est, il en donne la preuve.

«Ceux qui refusent toute connaissance aux animaux, dit Réaumur, tournent

contre les animaux mêmes la trop constante régularité avec laquelle ils

exécutent des ouvrages industrieux; mais ils fournissent presque tous,

au moins de quoi affaiblir cette objection. Ils ont leurs maladresses et

leurs méprises; nos abeilles, pour soutenir leur honneur, ont à en

produire. J'ai dit que celle qui arrive auprès d'un rosier en fait le

tour, et souvent plusieurs fois, comme pour examiner la feuille où, par

préférence, elle doit prendre une pièce; quelquefois il lui arrive de

mal juger de la bonne qualité de celle qu'elle a choisie, ou de ne pas

suivre assez exactement le trait de la coupe. J'ai vu plus d'une fois

une Coupeuse qui, après avoir entaillé une feuille, tantôt plus, tantôt

moins avant, abandonnait l'ouvrage commencé, et partait pour aller

attaquer dans l'instant une autre feuille, dont elle emportait une

pièce, telle qu'elle n'avait pu la trouver dans la première feuille, ou

qu'elle avait réussi à mieux couper.»

Dans tout ce qui précède, nous avons supposé le nid comme n'étant

composé que des cellules, des dés superposés dont la construction a été

décrite. Réellement il n'en est point ainsi, et le travail est plus

complexe. Avant la formation de ces dés empilés, un revêtement, fait

aussi de feuilles découpées, est appliqué sur toute la longueur de la

galerie qui contiendra les cellules. Les morceaux de feuilles employés à

cet usage sont de forme elliptique, et plus grands que ceux qui forment

les parois des cellules. Réaumur s'est assuré par l'observation que ce

revêtement est fait tout d'abord dans son ensemble, avant qu'aucune

cellule soit commencée, et non successivement, au fur et à mesure de

l'édification des cellules. En moins d'une demi-heure, il vit faire à

une coupeuse plus de douze voyages et revenir toujours chargée d'un

morceau de feuille qui n'était jamais circulaire. Comme le nid se

trouvait sous une pierre superposée à une autre, et horizontalement

couché entre les deux, il n'y eut qu'à enlever la pierre supérieure au

moment où l'abeille venait de sortir.

«Dès que la pierre eut été enlevée, dit l'observateur, les pièces que

j'avais vu porter furent mises à découvert; elles formaient une espèce

de tuyau, mais qui se défigura lorsqu'il cessa d'être gêné. Les morceaux

de feuilles dont il était composé, et qui ne venaient que d'être pliés,

n'avaient pas eu le temps de se dessécher; ils conservaient encore un

ressort qui tendait à les redresser. Aussi, quand je voulus toucher au

rouleau, l'édifice s'écroula en partie; mais je vis au moins qu'il n'y

en avait encore que l'extérieur de fait, et que c'est par l'extérieur,

par l'enveloppe, que la Coupeuse commence son nid. J'ôtai de ce nid les

morceaux qui étaient tombés, et ayant tout rajusté de mon mieux, je

reposai la pierre dans sa première place. Je n'avais pas eu le temps de

la recouvrir de terre, ce qui n'était pas bien essentiel, que la mouche

arrive.... Mais à peine fut-elle parvenue dans l'intérieur du nid,

qu'elle en sortit, tout étonnée sans doute du bouleversement qu'elle y

avait trouvé. Bientôt néanmoins elle prit le parti d'y revenir, et se

détermina à réparer le désordre que j'avais fait. Malgré mes attentions,

de la terre s'était éboulée et était tombée dans le nid; ses premiers

soins furent d'en retirer cette terre; je la vis qui la repoussait en

dehors avec ses jambes postérieures, et ce fut un travail qu'elle

continua depuis six heures du soir jusqu'à huit heures, que je cessai de

l'observer.»

Deux jours après, le travail repris était déjà fort avancé, si bien que

les deux tiers de la longueur du conduit étaient remplis par des

cellules.

Ne laissons point passer, sans en faire ressortir la valeur, une donnée

importante, fournie par la citation qui précède. L'Abeille ne sait pas

seulement construire, elle sait aussi réparer. Or une réparation

appropriée au dégât montre encore mieux que le travail ordinaire, si

admirable soit-il, qu'elle est plus qu'une machine inconsciente et

aveugle. Son intellect va jusqu'à apprécier le désordre et y porter

remède. L'instinct ici n'est point de mise.

Les abeilles · 第 15 / 25 段