à s'approprier, moyennant quelques réparations, les nids d'autres
abeilles maçonnes. Mais elle a aussi son industrie personnelle, qu'elle
met en oeuvre dans les fentes des pierres ou des murailles, où elle
entasse, non sans art, ses cellules de terre.--Ainsi fait à peu près
l'_Osmie émarginée_ (_O. emarginata_), qui bâtit dans les larges
intervalles que les pierres laissent entre elles, et qui, avec le temps,
se remplissent de terre apportée par les vents. Le mortier qu'elle
emploie est une matière d'origine végétale gâchée avec de la terre, ce
qui donne à la construction une couleur d'un vert sombre. Morawitz l'a
vue édifier son nid sur des pierres mêmes.
Ce qui n'est qu'accident chez cette Osmie, est l'ordinaire chez
d'autres. Ainsi l'_O. Loti_ adosse ses nids en terre cimentée mêlée de
grains de sable contre les petites anfractuosités des blocs de granit,
habitude qui lui avait valu, de la part de Gerstæcker, le nom d'_O.
cæmentaria_. Cet instinct, exceptionnel dans le genre, est au contraire
le propre de celui des Chalicodomes, qui nous occuperont plus loin.
Bien curieuse, enfin, est la construction de l'_O. fuciformis_, faite
aussi de terre et de grains de sable, mais attachée aux chaumes et
cachée sous des touffes de gazon.
* * *
Cette diversité sans égale que nous montre la nidification des Osmies,
n'est pas la notion qu'il importe le plus d'en retenir. A y regarder de
près, on reconnaît qu'au fond, sous cette variation toute superficielle,
un procédé général assez uniforme se dégage. L'Osmie, tout comme
l'Anthophore, fait des cellules avec de la terre ou de la terre mêlée de
sable, quelquefois avec de la terre diversement combinée avec des
matières végétales broyées, et ces cellules, le plus souvent, s'empilent
régulièrement dans une galerie creusée dans la terre. C'est le cas le
plus fréquent, le type de construction dont presque toutes les espèces
sont susceptibles de s'écarter, mais auquel elles reviennent toujours,
comme au plan normal, à la donnée naturelle à l'espèce. C'était déjà le
procédé de l'Anthophore, avec plus de fini dans l'exécution des
cellules.
Si la galerie est creusée dans le bois, dans la moelle, dans un milieu
qui, par lui-même, soit une protection contre les agents extérieurs, les
frais d'une véritable cellule sont épargnés, et l'Abeille se contente de
séparer les logettes successives, dont les parois sont celles du tube
lui-même, par un diaphragme de terre ou de ciment végétal.
Cet esprit d'initiative, disons-le, cette intelligence indéniable, qui
ne supprime pas l'instinct, mais se superpose à lui, permet à l'Osmie,
pour économiser le temps et la peine, d'adapter ses cellules, non pas
seulement à un conduit étroit, mais à des cavités de toute forme. C'est
un trou dans le sol ou dans le bois, c'est le nid d'un autre hyménoptère
ou la maison d'un mollusque. Le procédé nouveau arrive même à se
substituer à l'ancien, à l'instinct primitif succède un autre instinct.
Un peu plus, et l'_O. aurulenta_ cesserait tout à fait de nicher dans la
terre, pour ne plus se loger que dans les coquilles, dont elle tire si
bien parti, comme a fait l'_O. emarginata_, qui ne bâtit plus que dans
les fentes ou les jointures des pierres, et mieux encore l'_O. Loti_,
qui sait construire à l'air libre et se contente d'une simple
anfractuosité dans la pierre.
L'habileté de l'Osmie à tirer parti des locaux les plus divers, son
aptitude à se conformer à la loi du moindre effort, voilà tout le secret
de son indifférence quant au choix de l'emplacement qu'elle adopte.
C'est là le trait le plus marquant de ses moeurs, c'est là sa
physionomie particulière.
* * *
La nourriture que les Osmies préparent pour leurs larves ne contient
qu'une très faible proportion de liquide, si même elle en contient. «Les
vivres consistent surtout en farine jaune. Au centre du monceau, un peu
de miel est dégorgé, qui convertit la poussière pollinique en une pâte
ferme et rougeâtre. Sur cette pâte, l'oeuf est déposé, non couché,
mais debout, l'extrémité antérieure libre, l'extrémité postérieure
engagée légèrement et fixée dans la masse plastique. L'éclosion venue,
le ver, maintenu en place par sa base, n'aura qu'à fléchir un peu le col
pour trouver sous la bouche la pâte imbibée de miel. Devenu fort, il se
dégagera de son point d'appui et consommera la farine environnante.»
«Lorsque les provisions sont homogènes, ces délicates précautions sont
inutiles. Les vivres des Anthophores consistent en un miel coulant, le
même dans toute sa masse. L'oeuf est alors couché de son long à la
surface, sans aucune disposition particulière, ce qui expose le
nouveau-né à cueillir ses premières bouchées au hasard. A cela nul
inconvénient, la nourriture étant partout de qualité identique.» (Fabre,
_Souvenirs entomologiques_, 3e série.)
[Illustration: Fig. 57^{_bis_}.--Cocon d'Osmie cornue.]
La larve met peu de jours à consommer ses vivres. Le repas fini, elle
prend quelque temps de repos, puis se file une coque parcheminée,
résistante et de couleur brune, chez les grosses Osmies, mince et plus
ou moins transparente chez quelques petites espèces. Les Osmies dont les
cellules sont peu ou point pressées entre elles, comme les _O. cornuta_
et _rufa_, font des cocons ovoïdes, surmontés d'une petite pointe
conique, dont le sommet est perforé d'un petit trou (fig. 57^{_bis_}).
C'est la forme la plus ordinaire, on peut même dire la forme typique du
cocon des Gastrilégides, car elle se reproduit fidèlement dans tous
leurs genres. Quand les cellules sont habituellement disposées en série
dans un conduit cylindrique, la compression fait disparaître ce
prolongement du pôle supérieur du cocon, qui devient cylindrique et se
termine aux deux bouts par deux calottes plus ou moins surbaissées.
* * *
Lorsqu'une Osmie exploite les constructions d'autrui, s'établit dans un
trou peu profond ou dans la coquille d'une Hélice de taille médiocre,
elle n'édifie dans ces cavités qu'un nombre restreint de cellules, qui
ne peuvent donner la mesure de sa ponte. On n'a ainsi que des pontes
partielles. Quand l'Osmie se fait une galerie à elle, nous savons que
c'est en général un long tube, où peuvent s'étager un nombre
considérable de cellules. On a beaucoup de raisons de croire, en pareil
cas, que ces cellules représentent une ponte totale, ou peu s'en faut.
Or, les mâles éclosent les premiers. Les mâles étaient donc logés dans
les cellules supérieures, sans quoi ils auraient dû, pour arriver au
jour, bouleverser ces dernières, et il est facile de s'assurer qu'ils ne
l'ont point fait. Les éclosions n'ont donc point lieu par ordre de
primogéniture. On peut constater, en effet, en ouvrant un nid achevé
depuis peu de temps, ou auquel la femelle travaille encore, que la
cellule du fond, la première bâtie, contiendra, par exemple, une larve
d'une certaine grosseur, la cellule suivante une larve plus petite, la
troisième cellule une larve plus petite encore ou même un oeuf. Les
cellules les plus anciennes contiennent les larves les plus avancées,
les premiers-nés de la famille. Et c'est précisément dans l'ordre
inverse que se font les sorties.
La conclusion est donc que les premiers oeufs pondus sont des oeufs
de femelle, les derniers pondus des oeufs de mâles.
Il y a plus. On peut toujours reconnaître, au seul volume d'un cocon ou
d'une cellule, d'une espèce donnée, quel cocon, quelle cellule renferme
un mâle; quel cocon, quelle cellule contient une femelle. Les femelles
occupent les cocons et les cellules les plus volumineux, les mâles sont
dans les cocons et les cellules les plus petits. La femelle commence
donc par bâtir et approvisionner des cellules destinées à recevoir des
oeufs de femelles; elle bâtit et approvisionne en second lieu des
cellules qui recevront des oeufs de mâles.
Allons plus loin encore. Dans les cellules de femelles, la pâtée de
pollen est plus considérable que dans les cellules de mâles. Il faut
donc que, dès le temps où la femelle construit la cellule, elle lui
donne le volume approprié au sexe de l'oeuf qui y sera pondu et qui se
trouve encore dans son ovaire; que par avance aussi elle dépose dans la
cellule la quantité de nourriture qui convient à ce sexe.
Le sexe de l'oeuf est donc prévu par la pondeuse, dès avant sa ponte!
A moins de supposer que c'est précisément la quantité de nourriture qui
détermine le sexe; que l'oeuf, au moment de sa ponte, est de sexe
indifférent, qu'il est neutre, et qu'un repas copieux fait une femelle,
qu'une ration amoindrie fait un mâle.
La question, heureusement, est facile à résoudre par l'expérience. M.
Fabre a fait nicher des Osmies dans des roseaux de diamètre convenable;
puis, ouvrant ces roseaux en temps opportun, il a interverti les
rations, servi aux larves qui devaient donner des femelles une ration de
mâle, et inversement. Qu'est-il arrivé? Que rien n'a été changé au
résultat essentiel; que tout est resté en l'état, comme si
l'expérimentateur eût laissé à chacun sa ration naturelle. Les mâles
sont restés mâles, les femelles sont restées femelles. Les larves nées
dans de petites cellules ont mangé à leur appétit et ont laissé des
restes; les femelles se sont contentées de la portion congrue qui leur
était faite; les plus mal partagées sont mortes. A la vérité, les mâles
étaient bien venus, de belle prestance, nous dit M. Fabre; le supplément
de provende leur avait quelque peu profité. Par contre, les femelles
étaient chétives, plus petites même que certains mâles. Leur larve
affamée, anémiée, n'avait pu tirer de son corps qu'une dose de soie
insuffisante et n'avait filé qu'un cocon mince et peu consistant.
La quantité de nourriture ne détermine donc point le sexe. L'oeuf est
déjà mâle ou femelle au moment où il est pondu. Pas de place au doute
sur ce point. C'est le langage même des faits.
La femelle, conclut M. Fabre, connaît donc le sexe de l'oeuf, au
moment de la ponte, avant même, puisque ce sexe est déjà prévu dès le
temps où elle bâtit, où elle approvisionne la cellule destinée à le
recevoir.
Une si grave conclusion méritait que M. Fabre essayât de la contrôler
par d'autres données expérimentales. Il n'a pas manqué de le faire.
Diverses espèces, mais surtout les Osmies _cornue_ et _tricorne_, lui en
ont fourni la confirmation la plus éclatante.
Dans une première série de faits, l'habile observateur nous montre
comment l'Osmie approprie à son usage les nids de diverses autres
maçonnes, et particulièrement ceux de l'Anthophore à masque (_A.
personata_).
«J'ai examiné, dit-il, une quarantaine de ces cellules (de l'Anthophore)
utilisées par l'une et l'autre des deux Osmies. La très grande majorité
est divisée en deux étages au moyen d'une cloison transversale. L'étage
inférieur comprend la majeure partie de la chambre et un peu du goulot
qui la surmonte. La demeure à double appartement est clôturée, dans le
vestibule, par un informe et volumineux amas de boue desséchée. Quel
artiste maladroit que l'Osmie en comparaison de l'Anthophore! Son
travail, cloison et tampon, jure avec l'oeuvre exquise de
l'Anthophore, comme une pelote d'ordure sur un marbre poli.
«Les deux appartements obtenus de la sorte sont d'une capacité très
inégale, qui frappe aussitôt l'observateur.... La capacité mesurée de
l'un est triple environ de celle de l'autre. Les cocons inclus
présentent la même disparate: celui d'en bas est gros, celui d'en haut
est petit. Enfin celui d'en bas appartient à une Osmie femelle, et celui
d'en haut à une Osmie mâle.
«Plus rarement, la longueur du goulot permet une disposition nouvelle,
et la cavité est partagée en trois étages. Celui d'en bas, toujours le
plus spacieux, contient une femelle; les deux d'en haut, de plus en plus
réduits, contiennent des mâles.
«Tenons-nous-en au premier cas, le plus fréquent de tous. L'Osmie est en
présence de l'une de ces cavités en forme de poire. C'est la trouvaille
qu'il faut utiliser du mieux possible: pareil lot est rare et n'échoit
qu'aux mieux favorisées du sort. Y loger deux femelles à la fois est
impossible, l'espace est insuffisant. Y loger deux mâles, ce serait trop
accorder à un sexe n'ayant droit qu'aux moindres égards. Et puis faut-il
que les deux sexes soient également partagés en nombre. L'Osmie se
décide pour une femelle, dont le partage sera la meilleure chambre,
celle d'en bas, la plus ample, la mieux défendue, la mieux polie; et
pour un mâle, dont le partage sera l'étage d'en haut, la mansarde
étroite, inégale, raboteuse dans la partie qui empiète sur le goulot.
Cette décision, les faits l'attestent, nombreux, irréfutables. Les deux
Osmies disposent donc du sexe de l'oeuf qui va être pondu, puisque les
voici maintenant qui fractionnent la ponte par groupes binaires, femelle
et mâle, ainsi que l'exigent les conditions du logement.
«Encore un fait et j'ai fini. Mes appareils en roseaux installés contre
les murs du jardin m'ont fourni un nid remarquable d'Osmie cornue. Ce
nid est établi dans un bout de roseau de 11 millimètres de diamètre
intérieur. Il comprend treize cellules, et n'occupe que la moitié du
canal, bien qu'il y ait à l'orifice le tampon obturateur. La ponte
semble donc ici complète.
«Or, voici de quelle façon singulière est disposée cette ponte. D'abord,
à une distance convenable du fond ou noeud du roseau, est une cloison
transversale, perpendiculaire à l'axe du tube. Ainsi est déterminée une
loge d'ampleur inusitée, où se trouve logée une femelle. L'Osmie paraît
alors se raviser sur le diamètre excessif du canal. C'est trop grand
pour une série sur un seul rang. Elle élève donc une cloison
perpendiculaire à la cloison transversale qu'elle vient de construire,
et divise ainsi le second étage en deux chambres, l'une plus grande, où
est logée une femelle, et une plus petite, où est logé un mâle. Puis
sont maçonnées une deuxième cloison transversale et une deuxième cloison
longitudinale perpendiculaire à la précédente. De là résultent encore
deux chambres inégales peuplées pareillement, la grande d'une femelle,
la petite d'un mâle.
«A partir de ce troisième étage, l'Osmie abandonne l'exactitude
géométrique, l'architecte semble se perdre un peu dans son devis. Les
cloisons transversales deviennent de plus en plus obliques, et le
travail se fait irrégulier, mais toujours avec mélange de grandes
chambres pour les femelles et de petites chambres pour les mâles. Ainsi
sont casés trois femelles et deux mâles, avec alternance des sexes.
«A la base de la onzième cellule, la cloison se trouve de nouveau à peu
près perpendiculaire à l'axe. Ici se renouvelle ce qui s'est fait au
fond. Il n'y a pas de cloison longitudinale, et l'ample cellule,
embrassant le diamètre entier du canal, reçoit une femelle. L'édifice se
termine par deux cloisons transversales et une cloison longitudinale,
qui déterminent, au même niveau, les chambres 12 et 13, où sont établis
des mâles.
«Rien de plus curieux que ce mélange des deux sexes, lorsqu'on sait avec
quelle précision l'Osmie les sépare dans une série linéaire, alors que
le petit diamètre du canal exige que les cellules se superposent une à
une. Ici l'apiaire exploite un canal dont le diamètre est
disproportionné avec le travail habituel; il construit un édifice
compliqué, difficile, qui n'aurait peut-être pas la solidité nécessaire
avec des voûtes de trop longue portée. L'Osmie soutient donc ces voûtes
par des cloisons longitudinales, et les chambres inégales qui résultent
de l'interposition de ces cloisons reçoivent, suivant leur capacité, ici
des femelles et là des mâles.»
L'Osmie connaît donc à l'avance le sexe de l'oeuf qu'elle pondra plus
tard. Bien plus que cela, le sexe de l'oeuf est facultatif pour la
mère, qui, volontairement le détermine, suivant l'espace dont elle
dispose, «espace fréquemment fortuit et non modifiable», établissant ici
un mâle, là une femelle.
«Il n'y a donc pas à hésiter, conclut M. Fabre, si étrange que soit
l'affirmation: l'oeuf, tel qu'il descend de son tube ovarique, n'a pas
de sexe déterminé. C'est peut-être pendant les quelques heures de son
développement si rapide à la base de sa gaîne ovarienne, c'est peut-être
dans son trajet à travers l'oviducte, qu'il reçoit, au gré de la mère,
l'empreinte finale d'où résultera, conformément aux conditions du
berceau, ou bien une femelle, ou bien un mâle.»
Quoi qu'il en soit de cette hypothèse relative au lieu et au temps où la
détermination du sexe s'opère, elle doit, si elle n'est point une
illusion de l'expérimentateur, avoir une conséquence dont la
vérification lui servira de contrôle.
Voici cette question nouvelle. Admettons que, dans les conditions
normales, une Osmie eût donné naissance en tout à vingt oeufs par
exemple, et que cette ponte naturelle eût contenu, pour simplifier les
choses, 10 mâles et 10 femelles. Qu'arrivera-t-il dans des conditions
différentes créées par l'expérimentateur? La proportion des sexes se
maintiendra-t-elle quand même, ou bien verrons-nous naître, 12, 14, 16
mâles, contre 8, 6, 4 femelles? Y aura-t-il, en un mot, permutation de
sexes?
Eh bien, oui, si extraordinaire que cela puisse paraître, c'est ce qui
arrive. Nous ne pouvons entrer dans tout le détail expérimental imaginé
par M. Fabre pour la solution de ce problème, le plus délicat de tous
ceux qu'il a abordés. Obligé de faire un choix, nous dirons seulement
qu'il a réussi à amener l'Osmie tricorne à lui donner des pontes
intégrales, mais fragmentées en pontes partielles, chacune contenue dans
la coquille d'une hélice de dimension et de formes rationnellement
choisies. La coquille adoptée était celle de l'_Helix coespitum_, qui,
configurée en petite Ammonite renflée, s'évase par degrés peu rapides et
possède jusqu'à l'embouchure, dans sa partie utilisable, un diamètre à
peine supérieur à celui qu'exige un cocon mâle d'Osmie... D'après ces
conditions, la demeure ne peut guère convenir qu'à des mâles rangés en
file.
Voici les relevés statistiques fournis par quelques pontes, prises parmi
celles qui ont donné les résultats les plus concluants:
«Du 6 mai, début de ses travaux, au 25 mai, limite de sa ponte, une
Osmie a successivement occupé sept hélices. Sa famille se compose de 14
cocons, nombre très voisin de la moyenne; et sur ces 14 cocons, 12
appartiennent à des mâles et 2 seulement à des femelles.
«Une autre, du 9 mai au 27 mai, a peuplé six hélices d'une famille de
13, dont 10 mâles et 3 femelles. Ces dernières ont pour rang, dans la
série totale, les numéros, 3, 4 et 5.
«Une troisième a peuplé onze hélices, labeur énorme. Cette laborieuse
s'est trouvée aussi des plus fécondes. Elle m'a fourni une famille de
26, la plus nombreuse que j'aie jamais obtenue de la part d'une Osmie.
Eh bien, en cette lignée exceptionnelle se trouvaient 25 mâles, et 1
femelle, une seule, occupant le rang 17.»
M. Fabre n'a pu obtenir la permutation inverse, c'est-à-dire des pontes
de femelles avec peu ou point de mâles. Mais il la regarde comme
possible, bien qu'il n'ait pu imaginer le moyen de la réaliser.
Peut-être aurions-nous quelques réserves à faire sur quelques-unes des
conclusions que l'auteur tire des expériences que nous avons rapportées.
Désirant ne point nous départir de notre rôle d'historien, ni aborder
des discussions qui seraient déplacées dans un ouvrage de la nature de
celui-ci, nous nous en abstiendrons. Nous nous empressons toutefois de
reconnaître que des résultats aussi remarquables sont dignes de toute
l'attention des physiologistes.
LES ANTHIDIES
Les Anthidies (_Anthidium_) sont de fort jolies abeilles à brosse
ventrale, reconnaissables au bariolage jaune, rarement blanchâtre, dont
leur tégument noir est orné, et qui dessine sur leur abdomen des bandes
souvent interrompues ou des taches de formes variées. Dans quelques
espèces méridionales, le jaune passe au rougeâtre ou à l'orangé, et le
fond noir lui-même tantôt tourne graduellement au roux, tantôt disparaît
peu à peu devant l'envahissement du jaune. Quelquefois, au contraire, le
dessin jaune se réduit au point de disparaître totalement; c'est le cas
de l'_Anthidium montanum_, espèce montagnarde, habitant les Pyrénées et
les Alpes.
Par une exception remarquable, les mâles d'_Anthidium_ sont d'ordinaire
plus grands et plus robustes que leurs femelles. C'était une nécessité,
chez des insectes dont les noces sont la suite d'un rapt véritable, où
le mâle, d'un brusque élan, saisit violemment la femelle qu'il a aperçue
butinant en paix sur les Labiées, l'emporte, et disparaît avec elle dans
les airs. Aussi le ravisseur est-il armé en conséquence. Ses pattes,
douées d'une force de contraction étonnante, sont frangées de cils très
propres à retenir le corps qu'elles embrassent; les derniers segments de
l'abdomen sont munis d'épines, de crochets redoutables d'aspect,
inoffensifs d'ailleurs, et concourant au même but.
L'espèce la plus répandue, la plus anciennement décrite et la mieux
connue, d'Anthidie à manchettes (_A. manicatum_) (fig. 58 et 59), fait
ses nids d'une façon très originale. Avant tout, une galerie lui est
nécessaire: elle utilise pour cela un trou dans la terre, qu'elle
approfondit ou approprie, les conduits creusés dans le bois par les
larves de coléoptères xylophages; elle ne dédaigne pas les longues
galeries des Xylocopes. Jusque-là, rien que nous ne connaissions déjà.
Mais nous n'avons encore vu que des taraudeurs et des maçons.
L'_Anthidie_ est matelassier. Il tapisse ses alvéoles d'un duvet
cotonneux, récolté sur les feuilles et les tiges de certaines labiées,
le _Ballota foetida_, diverses espèces de _Stachys_, et beaucoup
d'autres sans doute.
[Illustration: Fig. 58.--Anthidie à manchettes femelle.]
[Illustration: Fig. 59.--Anthidie à manchettes mâle.]
Il est curieux de voir l'Anthidie opérer sa cueillette de coton. Il suit
une branche ou la tige du haut en bas et en racle le duvet avec une
dextérité merveilleuse. Quand le ballot qu'il a amassé est assez gros,
presque autant que le tondeur lui-même, il l'emporte en le serrant sous
sa tête et sa poitrine avec les pattes antérieures. Dans cet épais et
chaud matelas est enveloppée la pâtée de pollen qui nourrira la larve.
Beaucoup d'espèces ont des habitudes semblables. Une d'entre elles, fort
mignonne, l'_Anthidium lituratum_, se loge, comme quelques Osmies, dans
le canal médullaire des ronces desséchées et y entasse en file ses
cellules de coton.
* * *
On a longtemps cru, et Lepeletier l'affirme, que tous les _Anthidium_
pratiquaient la même industrie. M. Lucas a fait connaître, dans
l'_Exploration scientifique de l'Algérie_, des habitudes tout autres
chez une belle espèce à dessins rougeâtres, l'_A. sticticum_, qui est
commun en Algérie et dans le Midi méditerranéen de la France. C'est
dans les coquilles de diverses espèces d'hélices qu'il établit ses
cellules. Le nombre de celles-ci varie de une à trois, chacune contenue
dans un des tours de la spire, et toujours adossée à la rampe interne.
Les cocons étant trop petits, surtout le plus bas placé, pour remplir la
largeur de l'espace où ils sont logés, le vide est rempli d'une
maçonnerie faite de petits cailloux et de terre. Pour achever de remplir
la coquille jusqu'à la bouche, une quantité de petits cailloux mêlés de
terre y sont entassés, formant une masse incohérente, sans matière
d'aucune sorte qui unisse ces matériaux. La bouche enfin est
hermétiquement close au moyen d'une muraille tout à fait lisse à
l'extérieur, faite d'une terre jaunâtre, parfois de fiente de chameau,
et dans laquelle sont engagés des fragments de coquille au nombre de
huit à dix, de forme à peu près carrée. Quand il y a trois cocons dans
la même hélice, les deux sexes peuvent s'y trouver réunis, mais le plus
souvent les cocons sont de même sexe (fig. 60 et 61).
[Illustration: Fig. 60 et 61.--Cocon d'anthidie tacheté dans une
coquille d'hélice.]