sur ses ennemis. Si la génération actuelle de la première ne bénéficie
point de la suppression des parasites contemporains, sa race, en
définitive, en profite, les parasites supprimés ne se reproduisant
point. L'Anthrax apporte évidemment une restriction au développement de
ces derniers. Mais son action sur la multiplication de l'Anthophore est
bien complexe et fort difficile à déterminer. Plus il y a de cellules
envahies par la Mélecte et le Coelioxys, plus il y aura de parasites
atteints par l'Anthrax, et plus ces parasites diminueront. Moins il y a
de parasites, plus grand sera le nombre absolu d'Anthophores dévorées
par l'Anthrax. Y a-t-il, somme toute, pondération exacte? Qui pourrait
le dire?
* * *
Un petit hyménoptère Chalcidien, au corps bronzé, au dos gibbeux, à
l'abdomen armé d'une tarière assez longue, le _Monodontomerus æneus_
(fig. 50) est encore un parasite des Anthophores et de plusieurs autres
Mellifères. Ce chétif insecte, long de 3 à 4 millimètres, est pour
elles un ennemi redoutable. A l'aide de sa tarière, il troue la coque de
terre de l'Anthophore et projette dans l'intérieur plusieurs oeufs,
vingt, trente et plus. Autant de petites larves suceront bientôt celle
de l'Anthophore, dont il ne restera plus, au bout de quelques jours,
qu'une peau flasque et vide. Plus tard, le printemps venu, tous les
Chalcidiens transformés s'échapperont du nid par un petit trou semblable
à celui que ferait une forte épingle.
[Illustration: Fig. 50.--Monodontomerus.]
* * *
[Illustration: Fig. 51.--Melittobia femelle.]
Un Chalcidien encore, la _Melittobia_ (fig. 51), un imperceptible
moucheron, à peine plus long qu'un millimètre, s'attaque également à
l'Anthophore, mais par un procédé bien différent. A voir cette misérable
créature, si lente dans ses mouvements, si faible, si insignifiante,
jamais l'idée ne pourrait venir qu'elle aussi peut avoir raison d'une
bête cent et cent fois plus lourde qu'elle. Elle y parvient cependant;
mais quels travaux avant de réussir! Il faut que ce petit corps fluet,
aussi mince qu'un fil, traverse de part en part l'épaisse muraille
derrière laquelle sommeille paisiblement la larve convoitée. Pour se
faire un chemin, il n'a que ses mandibules, et quelles mandibules dans
un si petit corps! Avec du temps cependant, bien du temps, il vient, à
bout de sa pénible tâche. Voilà la _Melittobia_ sur la larve
d'Anthophore; elle se promène, satisfaite, sur la gigantesque masse, la
palpant de ses antennes, s'arrêtant de temps à autre pour pondre dessus
des oeufs invisibles, que la loupe seule révèle.
[Illustration: Fig. 52.--Melittobia mâle.]
Quelques jours après, on aperçoit sur l'Anthophore des petits vers par
douzaines. Ce sont des larves de _Melittobia_, et de jour en jour
l'Anthophore devient flasque et se ratatine. Les petits vers repus se
métamorphosent... en nymphes. Quelques-unes de celles-ci commencent à
peine à se colorer, qu'on voit surgir une grotesque petite créature, à
la démarche saccadée, aux mouvements bizarres. On la loupe: c'est un
vrai monstre (fig. 52). Une grosse tête, armée d'antennes coudées, d'une
forme extraordinaire, des ailes réduites à de courts appendices,
impropres au vol. Pour ajouter à l'étrangeté, ce petit être est aveugle.
On s'en aperçoit bien à sa démarche incertaine, à ses antennes palpant
dans le vide, comme le bâton de l'aveugle; la loupe d'ailleurs ne montre
que des vestiges d'organes visuels sur son crâne. Rien en un mot qui
ressemble à la pondeuse, d'où viennent toutes ces nymphes qui vont
bientôt éclore.
Serait-ce quelque autre parasite? Nullement. C'est le mâle de la
_Melittobia_. Né avant les femelles, il attend que celles-ci dépouillent
leurs langes de nymphe, et, en attendant, impatient, il tourmente, de
ses étranges antennes, les plus colorées, les plus mûres d'entre elles.
Entre temps surgit un être semblable, puis un troisième, cinq ou six en
tout. Peu de sympathie entre ces frères. Quand l'un rencontre l'autre,
une passe d'armes est de rigueur. Grotesques en tout, jusque dans leur
colère, on les voit fièrement campés sur leurs jambes, la tête haute,
les antennes battant dans le vide, s'agiter de mouvements désordonnés,
essayer de se saisir, rouler enfin l'un sur l'autre dans une
inextricable mêlée de pattes et d'antennes; puis ils se séparent tout
d'un coup, calmés, et recommencent leur paisible tournée. L'un d'eux,
tous deux parfois, se retirent plus ou moins éclopés de la bataille.
Enfin les femelles éclosent. On en compte une centaine, plus ou moins,
vingt à trente environ, un harem pour chaque mâle. Les femelles
fécondées ne font pas long séjour dans le nid. Comme leur mère y est
entrée, elles en sortent, en perforant la muraille, non point isolément
et chacune pour son compte; un seul passage suffit. Mais dure et longue
est la besogne. Celle qui la première s'est mise à entamer la maçonnerie
se trouve bientôt à bout de forces; mais plusieurs soeurs sont là,
toutes prêtes à lui succéder, et ainsi, l'une après l'autre, passent au
premier rang et approfondissent le trou de mine. Après de longues
heures, l'étroit couloir est enfin percé d'outre en outre, et toute la
nichée s'envole en quelques instants. Quand toutes sont parties, si l'on
cherche au milieu des dépouilles des nymphes, on retrouvera les cadavres
des mâles.
Audouin, et Newport après lui, ont observé la _Melittobia_. Le dernier
surtout l'a bien fait connaître et exactement décrit le mâle. Cet être
bizarre ne mérite pas notre attention seulement par sa conformation et
ses habitudes, mais encore par le caractère tout particulier de la
disparité sexuelle qu'il présente. D'ordinaire, chez les Insectes, quand
la dissemblance s'affirme hautement entre les deux sexes, c'est le mâle
qui a l'avantage. Il est ailé, quand la femelle est aptère, comme cela
se voit chez les Mutilles, parasites des Bourdons, chez les Lampyres,
que tout le monde connaît; il a des yeux développés, alors que la
femelle les a réduits ou nuls. L'adaptation, ici, a produit un résultat
inverse. La femelle _Melittobia_ a des ailes et des yeux; le mâle est
aveugle, et ses ailes sont des moignons impropres au vol.
A la série déjà longue des ennemis des Anthophores, il nous faut ajouter
encore deux Coléoptères de la famille des Vésicants, les Méloés et les
Sitaris. Nous ne pouvons que résumer ici l'étonnante histoire des
métamorphoses de ce dernier, qu'ont illustrée les admirables recherches
de M. Fabre.
[Illustration: Fig. 53.--Sitaris humeralis.
1, adulte;--2, larve primaire ou triongulin;--3, larve secondaire;--4,
pseudonymphe; 5, larve tertiaire;--6, nymphe.]
Le _Sitaris humeralis_ (fig. 53) pond dans les galeries des Anthophores,
après que celles-ci ont approvisionné les cellules. Ses oeufs éclosent
quelque temps après. Les jeunes larves, longues d'un millimètre, sont
fort agiles, munies de longues pattes que terminent trois crochets, d'où
le nom de _triongulins_, donné à ces animalcules; leur tête porte de
longues antennes, et le bout de leur abdomen deux soies recourbées.
Groupées en un monceau, immobiles, elles passent sans nourriture les
longs mois de l'automne et de l'hiver, jusqu'au réveil des Anthophores.
Les mâles de celles-ci, sortant les premiers, se chargent au passage de
ces animalcules, qui vont s'accrocher aux poils du corselet, attendant
l'occasion de passer sur le corps de l'Anthophore femelle, puis de
celle-ci sur l'oeuf, au moment où il est pondu sur la provision de
miel. L'oeuf entamé par des mandibules aiguës est dévoré. Ce repas
terminé, la larve change de peau et apparaît toute différente de ce
qu'elle était jusque-là. A la place de la petite larve élancée et agile,
se voit maintenant, reposant sur le miel, un ver court et ventru, muni
de courtes pattes et d'antennes imperceptibles. Il dévore la pâtée qui
devait nourrir l'Anthophore, puis se ratatine en une sorte de barillet
ellipsoïde, inerte, et passe ainsi tout l'hiver. On dirait une pupe de
Diptère. Il en diffère en ce que, de cette fausse pupe ou nymphe, ne
sortira pas immédiatement l'insecte parfait, le Sitaris. En effet, si
l'on ouvre, au printemps l'enveloppe ambrée de cette sorte d'outre, on
reconnaît avec étonnement une nouvelle larve assez semblable à la
seconde. «Après une transfiguration des plus singulières, l'animal est
revenu en arrière.» De cette troisième forme provient une nymphe
ordinaire, d'où sortira le Sitaris, qui, vers le milieu du mois d'août,
perce le couvercle de la cellule de l'Anthophore, s'engage dans le
couloir et devient libre sur le talus.
Nous n'avons pu donner ici tout au plus qu'une esquisse de la vie des
Sitaris. C'est dans les _Souvenirs entomologiques_ de M. Fabre qu'il
faut lire leur véritable histoire. Nous ne savons pas, dans la
littérature scientifique contemporaine, de pages plus attachantes.
Cette évolution compliquée du Sitaris, trois formes larvaires au lieu
d'une, plus une pseudonymphe, ajoutées aux trois termes classiques de la
métamorphose, a reçu de M. Fabre le nom d'_hypermétamorphose_. Nous
trouverions encore le même tableau dans la vie évolutive des Méloés.
Nous ne nous y arrêterons pas, d'autant plus que leur histoire laisse
quelques points à éclaircir encore.
* * *
Tous ces parasites, tant d'ennemis divers, vivant les uns des
provisions, les autres de la chair même des Anthophores, doivent, on le
conçoit bien, exercer une influence sensible sur leur multiplication.
Pour en donner une idée, je ne puis mieux faire que de donner ici la
statistique que m'a fourni l'examen du contenu de 150 cellules
d'_Anthophora parietina_ recueillies en janvier.
_Produit de 150 cellules d'_ANTHOPHORA PARIETINA.
Anthophores mâles éclos 31}
-- femelles écloses 25} 56 éclosions. }
-- mâles morts 3} } 78 anthophores.
-- femelles mortes 1} }
-- nymphes mortes 1} 22 morts. }
-- larves mortes 17}
Mélectes 13 }
Coelioxys éclos 7} }
-- morts 3} 16 }
-- nymphes mortes 2} }
-- larves mortes 4} } 51 parasites.
Anthrax dans Anthophore 8} 16 }
-- dans Coelioxys 8} }
Sitaris 1 }
Monodontomerus (cellules) 4 }
Coques avec pollen 17 } 21 coques improductives.
-- vides, mais closes 4 }
----
Total 150
_N. B._--Les nombres représentent exclusivement des cellules et non
des individus. Ainsi, pour les _Monodontomerus_, par exemple, le
nombre 4 indique 4 cellules occupées par ces parasites et non point
4 individus de leur espèce. On a vu que chaque cellule envahie par
eux contient un grand nombre d'individus.
On voit par ce tableau que, 51 cellules sur 150, soit le tiers, sont
occupées par des parasites, 78 seulement par des Anthophores. Encore de
ce dernier nombre faut-il déduire 22 mortes, ce qui réduit le nombre
d'Anthophores venues à bien à 56, c'est-à-dire à peu près au tiers
encore du nombre total des cellules, et au chiffre atteint par les
parasites. En sorte que ceux-ci ont détruit environ la moitié des
Anthophores.
On reconnaît encore que l'Anthrax, qui vit indifféremment de
l'Anthophore et du Coelioxys, détruit autant de l'un que de l'autre.
Le _Monodontomerus_, moins impartial, s'attaque plus volontiers à
l'Anthophore. Les quatre cellules qu'il occupe dans le tableau n'avaient
contenu que la larve de l'Abeille. Mais on le trouve quelquefois dans un
cocon de Coelioxys, ou sur le cadavre d'une Mélecte. Il n'épargne pas,
à l'occasion, l'Anthrax lui-même. Il m'est même arrivé de trouver, dans
une cellule d'_A. parietina_, un cocon de _Coelioxys rufescens_
contenant une nymphe d'Anthrax dévorée par des _Monodontomerus_.
* * *
Ces parasites superposés, tout en rendant bien difficile l'appréciation
du rôle dévolu à chacun d'eux, ne montrent pas sous un jour bien
réjouissant la vie de ces pauvres bestioles. Quel spectacle attristant
que ces massacres accumulés, tous ces assassinats perpétrés dans la
profondeur et le silence des talus! Était-il donc indispensable que
l'équilibre des espèces s'obtînt par des procédés si féroces? L'harmonie
n'était-elle possible qu'à ce prix?
Et cependant le soleil égaie de ses rayons les pentes argileuses; et
l'Anthophore, insouciante du péril qui menace sa progéniture, poursuit
avec ardeur son travail. A voir son activité, son zèle infatigable, elle
se plaît, sans doute, à ce labeur dont les deux tiers seront en pure
perte. Evidemment elle est heureuse. L'activité, la joie, sont bien le
lot de tout ce petit monde affairé qui bourdonne le long du talus. Mais
ne creusons pas dessous, nos yeux verraient un spectacle affligeant pour
notre sensibilité, troublant pour notre intelligence.
Tout à côté des Anthophores se placent les _Eucères_ et les
_Macrocères_, dont l'organisation et les moeurs sont à peu près les
mêmes. Leurs femelles en diffèrent à peine et exécutent des travaux
analogues. Les mâles sont remarquables par leurs grandes antennes, dont
la longueur égale parfois celle du corps, et a valu aux deux genres les
noms que Latreille leur a donnés. (Fig. 58 et 59.)
[Illustration: Fig. 54.--Eucère longicorne mâle.]
[Illustration: Fig. 55.--Eucère longicorne femelle.]
LES GASTRILÉGIDES.
Nous passons à une famille d'Abeilles bien différentes de celles qui
nous ont occupés jusqu'ici, qui toutes récoltaient le pollen à l'aide de
leurs pattes postérieures. Il n'existe plus de brosse tibiale, mais une
brosse ventrale. D'où le nom de _Gastrilégides_.
Tête volumineuse, ordinairement armée de mandibules robustes; une grande
lèvre supérieure, plus ou moins quadrangulaire, infléchie, embrassée
par les mandibules et recouvrant la base des mâchoires, à l'état de
repos; pattes courtes et fortes; abdomen plus ou moins aplati, jamais
concave au-dessous; aiguillon toujours dardé de bas en haut; seulement
deux cellules cubitales aux ailes antérieures; lèvre inférieure longue,
susceptible par conséquent de pénétrer dans des fleurs assez profondes.
Ce dernier caractère est le seul qui les rapproche quelque peu des
Abeilles déjà étudiées.
[Illustration: Fig. 56.--Ventre de Gastrilégide.]
Mais l'organe le plus caractéristique est la brosse ventrale (fig. 56).
Tous les segments de l'abdomen, sauf le premier, portent sur leur face
inférieure, toujours aplatie, ou du moins très peu convexe, de longs
poils raides, un peu inclinés en arrière, presque dressés quand les
segments se distendent, tous à peu près de même longueur. C'est presque
notre brosse à habits.
A l'aide de cet instrument, l'abdomen de l'Abeille, frottant sur les
étamines chargées de pollen, recueille cette poussière, qui s'y attache
avec la plus grande facilité. Les pattes interviennent souvent aussi
dans cette opération, celles des deux dernières paires grattant le
pollen avec les tarses, dont le premier article, élargi en palette et
garni de cils à sa face interne, sert à l'appliquer contre la brosse.
C'est le cas, lorsqu'il s'agit pour l'Abeille de recueillir le pollen
d'une Labiée ou d'une Légumineuse. Mais il en est autrement quand elle
butine sur un capitule de Composée. La brosse alors agit seule, ou du
moins le concours des pattes est beaucoup moins nécessaire. Il suffit,
pour s'en convaincre, de voir la trépidation rapide dont l'abdomen est
agité, pendant que la butineuse le promène sur les étamines. Pour
faciliter l'action de la brosse, l'abdomen est un peu relevé, de manière
à distendre les segments ventraux, étaler la brosse et en redresser tous
les crins.
A considérer l'étendue de la brosse, l'énorme quantité de pollen dont
elle peut se charger, on comprend que cet appareil est supérieur, au
point de vue du travail produit, à la brosse tibiale des Anthophores,
aux corbeilles des Apides.
De même que les Abeilles munies de brosses tibiales, les Gastrilégides
recueillent et apportent dans leurs nids le pollen à l'état de nature.
Le pollen enlevé de leur brosse a toujours en effet l'aspect pulvérulent
et n'a aucune saveur sucrée. C'est seulement dans le nid qu'il est mêlé
à du miel et transformé en pâtée.
La famille des Gastrilégides est fort riche en espèces répandues dans
toutes les parties du globe. En tant qu'organisation, c'est le groupe le
plus naturel peut-être et le plus homogène parmi les Abeilles. Mais
leurs habitudes offrent des particularités assez différentes, qui ont
servi de base, plus que la conformation des organes, à l'établissement
d'un certain nombre de divisions génériques, dont nous passerons les
plus importantes en revue.
LES OSMIES.
Les différents genres de Gastrilégides se distinguent par des caractères
de peu d'importance. Nous nous contenterons, pour les Osmies, du plus
sensible à première vue, celui qui donne à ces abeilles leur physionomie
propre dans la famille, la convexité du dos de l'abdomen.
Une vestiture abondante ou nulle, longue ou rare, formant ici des
bandes, là des taches, ou bien un revêtement uniforme; un épiderme
sombre ou paré des plus brillants reflets métalliques, diversifient
beaucoup leur aspect extérieur. Les mâles, munis d'antennes plus ou
moins longues, d'appendices divers, de crocs, d'épines, de dents, qui
arment le bout de l'abdomen, sont encore plus dissemblables entre eux.
Ajoutons que leur face, jamais colorée, est pourvue d'ordinaire d'une
barbe développée.
Différentes surtout sont les habitudes de ces Abeilles. Raconter la vie
d'un Bourdon, c'est faire l'histoire de tous les Bourdons. La biologie
d'une Anthophore est à peu près celle de toutes les autres. Il en est
tout autrement chez les Osmies. On ne pourrait décrire les faits et
gestes d'une espèce et la donner pour type de ses congénères. Autant
d'espèces, presque autant de modes d'existence.
Toutes cependant sont des maçonnes. Mais quel caprice dans le style des
constructions, le choix des matériaux et de l'emplacement! Bien des
espèces restent à observer, beaucoup de découvertes par conséquent
restent à faire. On en jugera par les exemples qui suivent.
Un grand nombre d'Osmies, très accommodantes, adoptent, pour y bâtir
leurs cellules, un trou quelconque dans la terre, le bois, les
murailles, pourvu qu'il ne soit ni trop étroit, ni trop large. Qu'il y
ait la largeur d'une cellule, cela suffit; s'il en faut mettre deux ou
trois côte à côte, on s'en contente encore. Il va de soi que, pour des
architectes aussi peu difficiles, de vieux nids qu'un rien remet à neuf,
sont une précieuse trouvaille. C'est même ce qu'on préfère. Que de fois
la galerie ou les cellules des Anthophores, ou de n'importe quel
nidifiant, sont mises à profit pour les constructions de l'Osmie! J'ai
vu, dans une vieille ruche à cadres vide, toutes les rainures des parois
remplies de cellules de l'_Osmia rufa_; il y en avait plus de deux cents
dans l'étroit intervalle laissé entre le plancher et une planchette
superposée à une autre et la dépassant d'un côté de quelques
centimètres; le trou de vol lui-même en était obstrué. On a vu mainte
fois la même Osmie s'installer sans façon dans une serrure dont la clef
était retirée, et la remplir de ses constructions. M. Schmiedeknecht l'a
vue bâtir une vingtaine de cellules entre le rideau et le châssis d'une
fenêtre. Trouve-t-elle un roseau coupé, assez large pour recevoir une
cellule, elle n'hésite pas à s'y loger et à le bourrer d'une longue file
de coques. De là à s'installer dans des tubes de verre d'un diamètre
convenable, il n'y a pas loin, et l'ingénieux entomologiste de Vaucluse,
M. Fabre, s'est heureusement servi de cet artifice pour attirer les
Osmies dans son cabinet de travail, tout à fait à portée pour ses
études. S'il le faut, si aucun trou convenable ne se rencontre dans le
voisinage, l'Osmie rousse se décide, à contre-coeur, à entamer
l'argile ou le vieux bois, à tarauder une branche morte. Mais combien
elle aime mieux quelque vieux nid à réparer! Car elle aussi connaît la
loi du moindre effort et sait la mettre en pratique.
N'oubliez pas que, suivant les cas, pour utiliser au mieux la place,
elle sait, ou bien ranger ses cellules à la file, leur donner même une
forme cylindrique exacte, quand il s'agit d'un tube un peu juste, ou
bien les entasser sans ordre déterminé, quand le local est spacieux.
Cette absence totale d'exclusivisme, cette flexibilité du génie
architectural de la maçonne, n'est rien moins que conforme à la théorie
de l'instinct immuable et aveugle. Pour sortir si aisément de ses
habitudes, ou mieux, pour n'en avoir pas et se plier sans effort aux
mille conditions que le hasard peut offrir, il faut bien avoir quelque
atome d'intellect.
Il y a mieux. Gerstæcker a montré, dans une jolie petite Osmie au corps
d'un bleu sombre (_O. cyanea_), à la brosse ventrale noire, un exemple
plus frappant de cette adaptation facile, qu'on est bien tenté de dire
raisonnée. Dans les environs de Berlin, cette Osmie a l'habitude de
nicher dans les parois d'argile, les trous des poteaux ou des vieux
arbres. Je l'ai moi-même trouvée dans de pareilles conditions, et aussi
dans le vieux nid retapé d'une guêpe solitaire, l'_Eumenes unguiculus_.
Aux environs de Freienwald, Gerstæcker trouva cette Osmie nichant dans
des trous, sur le revers d'une chaussée, où fleurissait en nombre la
Sauge des prés, sur laquelle elle butine toujours. Elle avait trouvé
commode de s'installer là, tout à portée de la fleur aimée. Et
cependant, à deux cents pas seulement, était une ferme dont les murs,
faits d'argile, lui offraient toutes les conditions que d'ordinaire elle
recherche. Une multitude d'Abeilles récoltantes et parasites, de Guêpes,
de Fouisseurs y avaient élu domicile, mais pas une de ces Osmies.
Comme bien d'autres, les _O. bicolor_ et _aurulenta_ nichent d'ordinaire
dans les talus, et elles y forment quelquefois, selon F. Smith, de
grandes colonies. Leur instinct naturel est donc de creuser péniblement
l'argile dure, ce qu'elles font avec une infatigable persévérance. Mais
elles se dispensent de ce labeur et renoncent à ces habitudes invétérées
de leur espèce, si elles trouvent à leur portée des coquilles vides
d'escargots. L'_O. rufa_, dont nous connaissons l'extrême indifférence
en fait de domicile, fait souvent de même. Pour que l'Osmie prenne
possession d'une coquille, deux conditions essentielles sont requises:
c'est qu'elle repose au milieu du gazon et des herbes, et que son
orifice soit tourné en bas. Le nombre des cellules qu'elle y construit
varie suivant la longueur et le diamètre de la coquille: il y en a
ordinairement quatre, quelquefois cinq ou six, mais beaucoup plus quand
il s'agit d'une grande coquille, comme celle de l'_Helix pomatia_. Les
cellules approvisionnées et closes, le tout est protégé avec soin par
une muraille faite de brins de bois, de paille et choses semblables,
cimentées entre elles, fermant l'entrée de la coquille.
Et admirez l'habileté et l'art architectural de la petite abeille. Si
elle s'est logée dans la demeure de l'_Helix aspersa_, qui est plus
grande que celles des _H. hortensis_ ou _nemoralis_, la spire est trop
large pour une seule cellule. La maçonne n'est pas pour cela dans
l'embarras: elle bâtit deux cellules côte à côte. Plus bas, la spire est
plus large encore; eh bien, elle y construira deux cellules couchées
en travers contre les deux précédentes. «Et voilà, ajoute Smith, le
petit animal que l'on calomnie follement en prétendant que c'est une
pure machine!»
[Illustration: Fig. 57.--Nid d'Osmie dans une ronce.]
Quelques Osmies, telles que les _O. leucomelana_ et _tridentata_,
s'établissent dans les ronces sèches, dont elles creusent la moelle pour
y loger leurs cellules, qu'elles superposent et séparent au moyen de
diaphragmes faits de terre agglutinée par une substance adhésive, ou de
feuilles mâchées et cimentées (fig. 57).
L'_O. gallarum_ niche également dans les ronces, mais elle se creuse
encore des galeries dans certaines galles du chêne; dans ce cas, au lieu
de placer les cellules en série longitudinale, elle leur donne un
arrangement en rapport avec la forme de ce nouveau local.
L'_O. Papaveris_ a une curieuse habitude, qui lui avait valu jadis le
nom générique d'_Anthocopa_. D'après Schmiedeknecht, qui a maintes fois
observé sa nidification, elle aime à creuser une galerie sur le côté des
sentiers battus, dans les champs de blé. Cette galerie est verticale, et
l'abeille en tapisse les parois avec des pétales de coquelicot, qu'elle
a coupés et qu'elle applique en plusieurs couches. La riche garniture
dépassant l'orifice en dehors, trahit par sa couleur rouge le nid de
l'Osmie. Une seule cellule est construite et approvisionnée au fond de
la galerie. Le travail terminé, les pétales sont rabattus en dedans,
comme les bords d'un cornet que l'on ferme, et le trou est comblé avec
de la terre ou du sable.