sommeil hivernal. Durant toute la mauvaise saison, on peut trouver dans
les ronces des Cératines engourdies, quelquefois en grand nombre dans la
même galerie. Elles sont là, par 10, 12 et plus, à la file, la tête
tournée vers le bas, et si l'on brise la ronce qui les contient, on les
voit marcher lentement à reculons du côté de l'orifice supérieur. Il est
à remarquer que, dans ces sortes de dortoirs, on ne trouve jamais de
mélange d'espèces. Certaines, réputées très rares, ne se trouvent en
nombre que dans les ronces, en hiver; c'est à peine si, de loin en loin,
on en rencontre un individu sur les fleurs. Tel est le cas précisément
de la _Ceratina parvula_ déjà mentionnée, qui se trouve à Marseille et
dans quelques autres parties de l'Europe méridionale. Elle mérite encore
à un autre titre d'être signalée, car on n'en connaît encore que la
femelle. Cela tient sans doute à ce que, dans cette espèce, par une
remarquable exception, le mâle meurt avant l'hiver, ainsi qu'il arrive
chez les Bourdons.
Tandis que les Cératines s'associent d'ordinaire pour passer l'hiver en
commun, les Xylocopes ne se rencontrent guère qu'isolées. Toutefois, M.
Marquet m'a dit avoir plus d'une fois trouvé plusieurs individus du _X.
cyanescens_ hivernant, comme les Cératines, à la queue leu-leu, dans une
tige sèche d'Asphodèle, de _Phragmites_ ou autre plante creuse. Le _X.
minuta_, dans les environs de Royan, se rencontre parfois logé de la
même façon dans les tiges mortes de l'Angélique. Une analogie de plus
avec les Cératines.
* * *
Les Xylocopes ont pour parasite un superbe hyménoptère, du groupe des
Scoliens, le _Polochrum repandum_, à corps cerclé de noir et de jaune,
dont la larve dévore celle de l'Abeille et se file ensuite un cocon
brun, que l'on trouve quelquefois dans les cellules de la Xylocope. Cet
insecte, dont le docteur Giraud a fait connaître les habitudes, paraît
être fort rare.
Les Cératines, de leur côté, hébergent un parasite, bien différent, mais
qui n'est pas pour nous tout à fait un inconnu. C'est un Diptère
Conopide, qui se comporte vis-à-vis des Cératines comme son congénère,
l'ennemi des Bourdons. Mais il est, naturellement, de taille très
petite. Il m'est arrivé mainte fois de trouver, mortes dans les ronces,
pendant l'hiver, des Cératines dont les segments abdominaux étaient
fortement distendus. Ces cadavres, conservés jusqu'à la belle saison,
donnaient au printemps le frêle _Physocephala pusilla_.
* * *
Le genre Xylocope, représenté en Europe par une dizaine d'espèces
seulement, en compte près de 150, répandues dans toutes les parties du
globe, l'Australie comprise. Beaucoup de ces espèces exotiques portent
la livrée sombre de notre Ronge-bois indigène; mais la plupart sont
beaucoup plus belles, ornées qu'elles sont de bandes ou de taches
formées de poils dont les couleurs vives, jaune, fauve, roux, ou même
blanc, tranchent sur un fond noir. Quelquefois les deux sexes présentent
une disparité fort remarquable, et telle qu'on ne soupçonnerait jamais
qu'ils forment une seule et même espèce: tel mâle est olivâtre, et sa
femelle est noire avec le dos jaune serin; un autre est entièrement
fauve, et sa femelle toute noire. Quelques espèces atteignent des
proportions colossales, comme le _X. latipes_, qui peut dépasser 35
millimètres.
On ne connaît guère qu'une quarantaine d'espèces de Cératines, ce qui
tient pour une bonne part, sans doute, à leur petitesse, qui les fait
échapper à l'attention des naturalistes voyageurs. Quelques-unes, comme
le _C. hieroglyphica_, sont bariolées de jaune.
LES ANTHOPHORIDES.
Plus encore que les Xylocopides, les Anthophorides diffèrent des
Abeilles sociales. Leurs organes de récolte, comme ceux de l'Abeille
Ronge-bois, consistent en une brosse tibio-tarsienne, mais beaucoup
mieux caractérisée par la longueur des poils qui la forment et qui
épaississent considérablement leurs pattes postérieures. Ajoutons
quelques particularités dans les organes buccaux, dans la nervation des
ailes, nous aurons les principaux caractères distinctifs de la famille.
Plus élégantes de formes, plus coquettes de parure, les Anthophorides
sont de fort jolies Abeilles, mais bien peu connues du public, car leur
taille médiocre ne les signale point à l'attention.
[Illustration: Fig. 41.--Anthophore à masque.]
Leur genre le plus important est celui des Anthophores (_Anthophora_).
Ce nom, qui signifie _Porte-fleurs_, est on ne peut plus mal appliqué,
attendu que les Anthophores ne portent jamais des fleurs autre chose que
le pollen. Nous n'en prendrons point prétexte toutefois, comme il est
banal de le faire, pour nous élever contre les abus de la terminologie
scientifique, ni surtout pour changer cette appellation défectueuse,
comme des esprits chagrins en prennent quelquefois la liberté, ajoutant
ainsi, sans le vouloir, un mal à un autre.
Abondamment répandues dans toutes les parties du globe, nombreuses en
espèces et en individus, les Anthophores habitent de préférence les
contrées chaudes du nouveau et de l'ancien monde. On a déjà remarqué que
ce genre est surtout européen, car près d'un tiers des espèces décrites
appartiennent à la faune circumméditerranéenne, un autre tiers à
l'Europe centrale et septentrionale (Dours). Mais il y a lieu de croire
que ces proportions changeraient sensiblement, si les faunes
extra-européennes étaient mieux connues.
Les espèces de nos climats ont en général, sur un tégument sombre, une
villosité délicate, souvent veloutée, formant une parure sobre, élégante
plutôt que riche, où les nuances plus ou moins vives du roux et du fauve
se marient diversement au blanc éclatant ou au noir profond. Mais
quelques espèces des Indes et de l'Australie se parent de poils
écailleux dont l'éclat rivalise avec celui des plumes des Colibris;
quelquefois l'épiderme lui-même s'illumine de teintes métalliques
cuivrées ou violâtres.
* * *
Les Anthophores commencent à voler dès les premiers beaux jours,
affectionnant particulièrement les Labiées, sur lesquelles,
indistinctement, butinent la plupart des espèces. Mais quelques-unes ont
des préférences. L'_Anthophora quadrimaculata_ ne visite guère que les
_Stachys_; l'_A. furcata_ est vouée à la Mélisse; l'_A. femorata_ est
fidèle à la Vipérine (Borraginée). En Algérie, où les Labiées
printanières sont rares, nous dit le docteur Dours, auteur d'une
monographie du genre, les Anthophores se fixent sur les Asphodèles, qui
couvrent les plaines incultes de leurs nombreuses panicules.
La plupart des espèces d'Anthophores sont printanières; un petit nombre
sont estivales; quelques-unes seulement volent encore en automne.
Ce sont bien les plus vives de toutes les Abeilles. Un auteur anglais,
Shuckard[12], parlant de l'une d'entre elles, qualifie sa vivacité
d'_électrique_. Telle est la vélocité de leur vol, que souvent elle les
dérobe à la vue; un chant particulièrement aigu et caractéristique dit
seul au chasseur d'Hyménoptères que c'est une Anthophore qui passe. Mais
il n'a pas le temps de brandir son filet, la pétulante Abeille, avec sa
gaie chanson, est déjà bien loin. Il faut, pour s'emparer de ces agiles
créatures, ou bien les suivre sur les talus où elles nichent et
cherchent un abri pour la nuit ou contre les intempéries, ou sur les
bouquets de Labiées, où elles butinent avec une élégante dextérité. Se
poser légèrement sur une corolle, s'enlever aussitôt pour passer à une
autre, ce n'est plus la lenteur maladroite du Bourdon ou de l'Abeille.
L'Anthophore visite bien 10 à 12 fleurs quand ces derniers n'en voient
que 2 ou 3.
L'auteur anglais que nous citions tout à l'heure a émis l'idée, au moins
originale, qu'il serait possible de ranger les chants des diverses
espèces d'Abeilles dans une échelle musicale, suivant leur tonalité. Une
charmante petite Anthophore, la _bimaculata_, est, selon lui, la plus
musicale de toutes les Apiaires. «Ce n'est pas, nous dit-il, un
bourdonnement monotone et endormant que le chant de cette Anthophore,
mais une jolie voix de contralto; c'est la vraie Patti des Abeilles. La
rapidité de ses évolutions ajoute à l'intensité de son chant, et sa
vélocité est quelquefois remarquable. Elle s'élance comme un trait de
lumière, et la vitesse de son approche ou de son éloignement module
agréablement ses accents.»
* * *
Presque tous les mâles d'Anthophores diffèrent de leurs femelles par la
couleur jaune ou blanche de la face. Rarement ils partagent avec la
femelle cet attribut presque exclusif de leur sexe. Ils s'en distinguent
mieux par la conformation de leurs pattes. Ces organes, impropres à tout
travail, sont ordinairement plus grêles, en tout cas dénués de brosses.
Certains ont les tarses intermédiaires longuement ciliés, munis de
grandes houppes de poils en éventail au premier et au dernier article.
D'autres ont les fémurs renflés, les tibias armés d'épines, d'apophyses,
de plaques, qui parfois les rendent difformes. Une taille plus petite,
des proportions moins robustes différencient encore les mâles. C'est
d'ailleurs une règle qui souffre bien peu d'exceptions parmi les
Abeilles, et en général parmi les Insectes, que le sexe fort n'est point
le sexe mâle. Il n'est pas pour cela le sexe beau, au contraire. Cela
est certain, tout au moins chez nos Anthophores. Bien souvent la parure
diffère d'un sexe à l'autre, assez même parfois, pour qu'il soit
impossible de les apparier sans autre renseignement. De là le nom de
_dispar_, donné à telle espèce qui n'est pas seule à mériter l'épithète.
En pareil cas, ce n'est jamais le mâle qui est le mieux partagé.
[Illustration: Fig. 42.--Jambe postérieure d'Anthophore (brosse
tibio-tarsienne).]
Une loi bien connue de l'évolution des Insectes veut que les mâles
éclosent avant les femelles. Cette règle s'affirme tout particulièrement
chez les Abeilles solitaires. Depuis longtemps les Apidologues ont
signalé, soit d'une manière générale, soit à propos de quelque espèce
déterminée, cette précocité des mâles. Croirait-on qu'elle ait pu faire
de nos jours l'objet d'une dissertation inaugurale? Le fait s'est
pourtant produit dans une université d'Allemagne. La Haute Faculté de
philosophie d'Iéna conférait, en 1882, le grade de docteur à M. W. H.
Müller, de Lippstadt, pour avoir démontré, par des exemples, que les
mâles, chez les Abeilles, se montrent avant les femelles. Alléché par le
titre savant de ce travail, _La protérandrie des Abeilles_, nous avons
eu la curiosité de savoir ce qui se trouvait dessous, nous attendant
bien à quelque découverte nouvelle de la science allemande. Nous n'avons
trouvé rien de neuf, rien que ne sache le collectionneur d'Hyménoptères
encore novice, qui a filoché quelque peu dans les champs.
Les Anthophores mâles se montrent donc plus tôt que leurs femelles.
Longtemps ils les attendent, visitant les touffes de Labiées odorantes,
courant d'un vol rapide le long des talus ensoleillés où leurs compagnes
sommeillent encore, guettant, pour la happer au passage, la première
fraîche éclose. Et plus d'un a la défroque ternie, les ailes fripées, le
jour de ses noces.
Un mâle a-t-il aperçu une femelle, aussitôt il s'attache à ses pas, la
suit comme son ombre, planant, immobile, à 20 ou 30 centimètres en
arrière, _feminæ assiduus comes_, dit Kirby, _quam, dum nectar florum
sugit, lætus circumvolat_.[13] Quitte-t-elle une fleur pour passer à une
autre, il se déplace avec elle, comme retenu par un fil invisible qui
maintiendrait la distance. Peu à peu cependant il s'approche par petits
élans contenus, et semble vouloir appeler son attention. Puis tout à
coup, emportés l'un et l'autre dans un essor vertigineux, ils
disparaissent dans les airs.
* * *
A l'exception de l'_Anthophora furcata_, qui niche dans le bois, toutes
les Anthophores confient leur progéniture à la terre. Elles construisent
leurs nids dans les talus exposés au levant ou au midi, quelquefois dans
les murailles. La femelle, seule à exécuter ces travaux, commence par
creuser dans l'argile un tuyau cylindrique, horizontal d'abord, puis
infléchi vers le bas. A ce couloir d'entrée, dont les parois sont polies
avec soin, font suite plusieurs chambres, dont le nombre varie suivant
les espèces, et qui toutes ont leur orifice dans la galerie principale.
Leurs parois ne sont pas simplement entaillées dans la terre; un crépi
d'un à deux millimètres, d'une consistance supérieure à celle du sol,
les revêt entièrement; la surface interne de ce stuc, fait d'argile
gâchée avec la salive de l'Anthophore et purgée de tout grain de sable,
est polie avec une rare perfection. Toutes les précautions sont prises
pour ménager la peau sensible des larves, à qui ces cellules serviront
de berceau (fig. 43 et 44).
[Illustration: Fig. 43.--Cellule ou coque en terre de l'Anthophore à
masque.]
[Illustration: Fig. 44.--Cellule d'Anthophore à masque contenant une
larve; au fond se voit un culot de résidu pollinique et en haut le
bouchon de terre, fait de plusieurs couches, qui ferme la cellule.]
Le terrain dans lequel travaille l'Anthophore est souvent difficile à
entamer. Mais elle possède l'art de le ramollir, pour ménager les
efforts de ses mandibules. A cet effet, avant d'attaquer l'argile, elle
l'imbibe d'une goutte de liquide dégorgé, et la terre ainsi détrempée
cède sans grande peine. Ainsi opère du moins l'_A. parietina_, que l'on
surprend souvent puisant le liquide nécessaire à ses travaux au bord des
petits ruisseaux ou des flaques d'eau situés à peu de distance du
terrain qu'elle exploite. Elle est peu difficile, du reste, quant au
liquide qu'elle emploie. A défaut d'eau pure, elle ne dédaigne pas de se
servir d'eau souillée par toute sorte d'immondices. M. Gribodo assure
qu'elle n'hésite pas à absorber jusqu'au purin découlant des fumiers. On
éprouve quelque peine à voir une aussi charmante bête, sans souiller
toutefois le noir velours de sa robe, humer avidement de sa trompe
tendue les liquides les plus infects.
[Illustration: Fig. 45.--Nid de l'Anthrophora parietina.]
[Illustration: Fig. 46.--Section de la galerie et de la cheminée de
l'Anthophora parietina.]
Cette même maçonne a la singulière habitude de se servir d'une partie
des matériaux qu'elle extrait du sol, pour édifier, à l'orifice de la
galerie qu'elle est en train de creuser, une cheminée recourbée vers le
bas, dont la longueur peut atteindre 6 à 7 centimètres (fig. 45 et 46).
Ce tube, assez fragile, est fait de petits grumeaux de terre, soudés
irrégulièrement les uns aux autres, laissant entre eux des intervalles
qui font de l'ensemble un travail à jours assez grossièrement guilloché.
Il est fort curieux de voir l'abeille en train d'allonger sa cheminée.
Quand elle a détaché du fond de la galerie une petite motte de terre
détrempée, elle la prend entre ses mandibules, et, marchant à reculons
jusqu'au bord extérieur de la cheminée, elle la fait passer, d'une paire
de pattes à l'autre, à la place où elle doit être fixée, et là un
mouvement rapide de l'extrémité de l'abdomen, une sorte de frémissement,
l'applique et lui donne la disposition voulue. Aussitôt l'Anthophore
disparaît, retourne au fond de la galerie détacher encore une charge de
terre, qu'elle apporte et colle de même à l'extrémité de son tube. Ainsi
s'accroît ce dernier. Mais il ne faut pas croire, comme on l'a dit
souvent, que toute la terre extraite de la galerie et des cellules soit
employée à la formation de la cheminée. Bien au contraire, c'est la
moindre partie des déblais qui sert à cet usage. Au pied du talus,
exactement au-dessous de l'endroit où travaille l'Anthophore, s'élève en
effet une petite pyramide de terre, dont le volume augmente à mesure
que le travail progresse. On voit d'ailleurs l'ouvrière jeter souvent
dehors la boulette de terre qu'elle vient d'extraire.
Quel est l'usage de la cheminée? On a dit qu'elle pouvait servir à
garantir le nid contre l'invasion des parasites. Mais que peut faire à
cela un allongement de quelques centimètres au vestibule qui donne accès
dans les cellules? Il n'y a qu'à voir les parasites entrer et sortir
librement par cette cheminée qui est censée devoir les écarter, pour
comprendre qu'elle ne constitue pas pour eux le moindre obstacle. Il est
même probable, que la saillie de cet appendice au-dessus de la surface
du talus appelle l'attention des insectes voletant dans le voisinage,
les invite à se poser dessus, et favoriserait plutôt les méfaits des
brigands de toute sorte qui déciment la race de la pauvre _pariétine_.
Convenons que le but véritable de cette construction nous échappe. Le
seul usage qu'on lui connaisse, c'est de conserver à portée de l'abeille
des matériaux de remblai dont elle peut avoir besoin. On la voit en
effet, quand elle est en train de clôturer les cellules, entamer la
cheminée, en enlever un fragment après l'autre, et les emporter dans
l'intérieur de la galerie. Tous les travaux finis, ce qui reste de la
cheminée sera emporté par la première ondée, et il n'en restera plus de
trace.
Mais revenons aux cellules. Elles sont construites, approvisionnées,
puis fermées l'une après l'autre, à peu près comme cela se passe chez la
Xylocope. Le pollen, apporté dans les brosses sans mélange d'aucun
liquide, est mêlé de miel et pétri à l'entrée de la cellule, puis déposé
dans le fond. Nombre d'allées et venues sont nécessaires pour que la
quantité soit suffisante. Un oeuf est alors déposé dessus, et
l'Anthophore, reprenant la truelle, se met à maçonner l'entrée. Elle
façonne de la terre pétrie avec de la salive et la dispose sur le bord
de la cellule, en anneaux concentriques de plus en plus petits, jusqu'à
fermeture complète. Une première assise est renforcée par une seconde et
plus, jusqu'à une épaisseur de plusieurs millimètres. Le couvercle
achevé présente extérieurement une surface lisse, un peu concave. La
cellule close, dont la forme varie suivant les espèces, ressemble assez
à un petit dé à coudre un peu élargi vers le bas (fig. 43), légèrement
courbé dans sa longueur, en sorte qu'un côté est un peu plus ventru que
l'autre. C'est le côté inférieur, celui sur lequel, les provisions
consommées, la larve repose couchée sur le dos, la tête fléchie sur la
poitrine et toujours placée vers l'orifice (fig. 44).
L'_Anth. personata_, la plus grande des espèces françaises, ne fait
jamais plus de cinq cellules au bout de son couloir. D'autres espèces en
construisent un bien plus grand nombre, en les empilant à la file.
L'_Anth. dispar_ en fait 10 ou 11. Certaines espèces peuvent aller
jusqu'à 20. Mais ces chiffres ne doivent pas être pris comme donnant la
mesure de la ponte entière. On a lieu de croire, en effet, que la même
femelle peut creuser plus d'une galerie. Cela est surtout probable quand
il s'agit de l'_A. personata_.
Cette dernière, son travail terminé, laisse sa galerie toute grande
ouverte, après en avoir uni la paroi et effacé toute trace des cellules.
De gros trous, de la largeur du doigt, font reconnaître, dans les talus,
les colonies de cette Anthophore. L'_A. parietina_, au contraire, bouche
avec soin sa galerie, au niveau même de la surface du talus, si bien
que, la cheminée détruite, plus rien ne révèle à l'extérieur la présence
de ses nids.
* * *
Lorsqu'un terrain a toutes les qualités qui plaisent aux Anthophores, ni
trop dur, ni trop friable, plutôt argileux que sableux, surtout bien
exposé aux rayons du soleil, on les voit quelquefois par centaines et
par milliers l'exploiter à la fois. Point d'accord toutefois; nulle aide
fraternelle; chacun pour soi. C'est merveille de voir cet essaim
bourdonnant, inoffensif d'ailleurs, ces Abeilles qui vont et viennent,
sans jamais se heurter, ni se gêner l'une l'autre, chacune active à sa
besogne et n'ayant souci du voisin. Parmi ces trous, qui tous se
ressemblent, chaque maçonne reconnaît le sien et s'y jette sans hésiter.
Quelquefois cependant, de loin en loin, les choses ne se passent pas
aussi bien. Si laborieux que l'on soit, on aime ses aises; et si l'on
peut ménager sa peine, on le fait volontiers. Les Anthophores, comme
tant d'autres nidifiants, réemploient les cellules vides de l'année
précédente: un nettoyage, d'insignifiantes réparations suffisent à les
remettre à neuf. De là à s'emparer, si possible, d'un nid déjà commencé,
il n'y a pas loin, et le coup est tenté quelquefois. Rarement il
réussit, car la propriétaire, rentrant chez elle, ne se fait pas faute
de livrer à la voleuse une rude bataille, et force reste au droit.
* * *
Les Anthophores n'ont qu'une génération dans l'année. Nées d'oeufs
pondus au printemps, elles ne quitteront leurs cellules qu'au printemps
de l'année suivante. La larve sortie de l'oeuf met cependant peu de
jours à consommer la pâtée que sa mère a préparée pour elle. Mais,
tandis que celle de la Xylocope ne tarde pas à se transformer, la larve
d'Anthophore passe de longs mois dans le repos, profondément assoupie
dans sa cellule. Sa transformation en nymphe se fait sans que,
préalablement, elle se soit filé une coque de soie. L'épaisse paroi de
la cellule la protège assez contre les intempéries, sa surface
exactement polie ne peut froisser sa peau délicate.
Les Anthophores les plus précoces dans leur apparition, telles que les
_A. personata_ et _pilipes_, sont déjà complètement transformées dans
leurs cellules, en automne, et elles passent l'hiver dans cet état.
L'_A. parietina_, qui ne commence à voler qu'en avril, demeure durant
tout l'hiver à l'état de larve, pour subir rapidement toutes ses
transformations quelques jours auparavant. Dans tous les cas,
l'Anthophore, au moment de venir à la lumière, détruit de ses mandibules
l'épais bouchon qui sépare sa cellule de la galerie, et, devenue libre,
se pose quelque temps au soleil pour se réconforter à sa bienfaisante
chaleur, et finalement prend son essor.
* * *
Bien nombreux sont les parasites des Anthophores.
[Illustration: Fig. 47.--Mélecte.]
[Illustration: Fig. 48.--Coelioxys rufescens.]
Des Abeilles inhabiles dans l'art de bâtir et de récolter le pollen et
le miel, les Mélectes (fig. 47) au vêtement de deuil, taches blanches
sur fond noir, les Coelioxys (fig. 48) à l'abdomen conique, se
rencontrent fréquemment dans leurs cellules. Ils y dévorent, en tant que
larves, les provisions qui ne leur étaient point destinées, et se
substituent, individu pour individu, au lieu et place des enfants de
l'Anthophore.
* * *
[Illustration: Fig. 49.--Anthrax sinuata.]
De gracieux et frêles Diptères, les Anthrax (fig. 49), vivent aussi aux
dépens de ces Abeilles, mais d'une tout autre façon. Ce n'est point la
pâtée qui fait l'objet de leurs convoitises, mais bien la chair et le
sang de la larve elle-même. Comment un si débile animal parvient-il à
introduire ses larves dans la cellule de l'Anthophore? Ç'a été longtemps
un mystère. Nous aurons à raconter plus loin, d'après M. H. Fabre,
l'incomparable observateur des insectes, comment l'Anthrax vient à ses
fins. Disons seulement que, fort tardives dans leur évolution, capables
de résister à un long jeune, ses larves ne commencent parfois à dévorer
celle de l'Anthophore que peu de temps avant sa transformation. La
plupart ont terminé leur oeuvre avant l'hiver; mais quelques-unes ne
s'attaquent à leur hôte qu'au printemps, si bien que celui-ci a eu le
temps quelquefois de se transformer en nymphe; il m'est arrivé même une
fois de trouver une larve d'Anthrax suçant le cadavre d'une Anthophore
près de dépouiller son voile de nymphe, déjà douée de sa coloration
normale et pourvue de ses poils.
Ce peu de précocité de l'Anthrax, et aussi son indifférence quant à
l'espèce de chair qu'il dévore, fait qu'il s'attaque aux parasites de
l'Anthophore, à la Mélecte, au Coelioxys, aussi bien qu'à l'Abeille
elle-même. Mais quand il dévore la larve de l'un ou de l'autre de ces
parasites, celle-ci a déjà dévoré celle de l'Abeille récoltante.