Les analogies des Psithyres avec les Bourdons leurs hôtes sont tellement

frappantes, qu'on les a longtemps confondus avec ceux-ci; et même,

depuis que leurs moeurs parasitiques, découvertes par Lepelletier de

Saint-Fargeau, sont connues de tous les naturalistes, il s'en est trouvé

pour les maintenir dans le genre _Bombus_. Cependant l'absence

d'ouvrières, le défaut d'organes de récolte chez les femelles,

légitiment suffisamment la distinction des deux genres. Les tibias

postérieurs des femelles de Psithyres sont dénués de corbeilles; ils

sont étroits, convexes extérieurement, et velus, comme ceux des mâles;

le premier article des tarses de la même paire de pattes est grêle,

manque de brosses au côté interne, et du crochet caractéristique au

haut de son bord postérieur.

[Illustration: Fig. 33.--Psithyres.]

[Illustration: Fig. 34.

Jambe de Psithyre. Jambe de Bourdon.]

Quant aux mâles, aucun bon caractère ne permet de les distinguer de ceux

des Bourdons. L'oeil exercé du naturaliste les reconnaît par habitude,

comme des espèces familières, plutôt que par des caractères bien

définis. Les mâles de Psithyres sont bel et bien de véritables Bourdons.

* * *

Si différentes que soient, dans leur ensemble, les habitudes des

Bourdons et des Psithyres, elles conservent néanmoins quelques traits

communs. Comme celles des Bourdons, les femelles des Psithyres,

fécondées en automne, hivernent; puis, au printemps, un peu plus tard

que les premières, elles sortent de leurs retraites. D'un vol assez

lourd, on les voit se poser quelquefois sur les fleurs, plus souvent

rôder çà et là, fureter dans les buissons, à la recherche des nids déjà

commencés des Bourdons, pour s'y introduire furtivement et y pondre. A

mesure que l'été approche, on en voit de moins en moins sur les fleurs;

elles deviennent, comme les femelles de Bourdons, de plus en plus

casanières, et ne se nourrissent guère plus qu'aux frais de leurs hôtes.

Ceux-ci, en général, prennent leur parti de la présence de ces intrus.

Avant la fin de l'été, les mâles se montrent, et bientôt aussi les

jeunes femelles, et on voit les uns et les autres sur les fleurs durant

tout l'automne. Les choses se passent ensuite comme chez les Bourdons;

les mâles meurent avant les premiers froids, et les femelles fécondées

cherchent un refuge pour y passer l'hiver.

* * *

La présence des Psithyres n'est pas rare dans les nids de Bourdons. Sur

48 nids de _B. variabilis_ explorés par Ed. Hoffer, 35 seulement se

trouvaient sans parasites. Cette intrusion n'est pas sans causer un

préjudice plus ou moins grave aux légitimes habitants. Hoffer, à qui

nous devons, sur le compte de ces parasites, une foule d'observations

non moins intéressantes que celles qu'il a fait connaître au sujet de

leurs hôtes, a reconnu qu'un nid est toujours plus faible, quand il

contient des Psithyres, que lorsqu'il n'y en a point.

Les Psithyres ne font donc pas que s'ajouter en surcroît à la population

normale; ils ne se bornent pas non plus à se substituer, individu contre

individu, aux Bourdons, car en ce cas la population totale devrait

rester la même. Une aussi importante diminution oblige à croire qu'il y

a suppression effective de larves des bourdons, ou plutôt de leurs

oeufs. Et il est permis de supposer que la femelle Psithyre, loin de

se contenter d'introduire ses enfants dans la famille du Bourdon, doit,

d'une façon ou d'une autre, détruire un certain nombre de ceux de son

hôte. Il serait intéressant que l'observation vînt dire ce qui se passe

positivement à cet égard.

Les premiers observateurs, se fondant sur l'analogie, la presque

similitude qui existe entre le vêtement des Psithyres et celui des

Bourdons, ont cru que, grâce à cette trompeuse ressemblance, ces intrus

parvenaient à mettre en défaut la vigilance de ces derniers, et à se

faire passer, selon la propre expression de Lepelletier de

Saint-Fargeau, «pour les enfants de la maison». C'était oublier la

délicatesse extrême des sens de ces insectes, que de borner à la vue les

moyens qu'ils ont de reconnaître les leurs. Dans leurs sombres

retraites, il n'y a pas d'ailleurs à parler de la vue, qui ne leur peut

être d'aucun secours. D'une manière générale, les couleurs d'un Psithyre

sont, de celles qui conviennent à un Bourdon; mais il est absolument

inexact qu'un Psithyre porte nécessairement la livrée de ses hôtes. Si

les _Psithyrus rupestris_ et _vestalis_ ont respectivement à peu près le

costume des _Bombus lapidarius_ et _terrestris_ qu'ils exploitent, le

_Ps. Barbutellus_ ne ressemble guère au _B. pratorum_ qui l'héberge, et

le _Ps. campestris_ est tout à fait différent des _B. agrorum_ et

_variabilis_, ses nourriciers ordinaires.

Les observations de Hoffer nous fournissent des renseignements précieux

sur la nature des rapports qui existent entre Bourdons et Psithyres.

Elles montrent, ce qu'on était loin de supposer jadis, que ces rapports

sont quelque peu tendus, pour ne pas dire davantage.

«Les Bourdons avec lesquels cohabitait déjà un Psithyre, dit cet habile

observateur, semblaient trouver son apparition toute naturelle,

lorsqu'il rentrait au nid; ni la reine, ni les ouvrières ne paraissaient

le moins du monde gênées par sa présence. Pendant le mauvais temps ou

pendant la nuit, tous reposaient côte à côte sur les gâteaux; cependant

le Psithyre se tenait de préférence dans le bas, et le plus souvent en

dessous des gâteaux. C'est là qu'il se réfugiait promptement, quand on

dérangeait le nid, et même sous la mousse, s'il y en avait.»

«Lorsque j'introduisais un parasite dans un nid de Bourdons qui déjà

n'en possédait pas un autre, il s'élevait aussitôt un grand tumulte

parmi les habitants, comme il s'en produit toujours à la rentrée d'un

des leurs; tous se portaient vers lui d'un air hostile, mais sans

essayer de le piquer ou de l'attaquer en aucune façon. Quant à lui, il

se glissait aussi vite que possible sous les gâteaux, et peu à peu toute

la société rentrait dans le calme.»

L'entrée du parasite excite donc la colère des Bourdons, et l'intrus y

échappe en se réfugiant avec promptitude en lieu sûr. Les choses se

passent-elles toujours avec autant de placidité? On en peut juger par

les lignes suivantes.

«Le 14 août 1881, dit Hoffer, j'examinais un nid moyennement volumineux,

de _Bombus silvarum_, et j'y trouvais, avec une vieille femelle, 10

mâles et 29 ouvrières, une vieille femelle morte du _Psithyrus

campestris_. Évidemment cette dernière avait dû se faufiler dans le nid

du _Bombus_, et y avait été tuée, car il n'y avait pas d'autre parasite,

et il n'en naquit aucun dans la suite.»

Hoffer raconte encore qu'un Psithyre, qu'il avait introduit dans un nid

de Bourdon, y fut mal accueilli et se sauva prestement. «Je conclus de

ces faits, ajoute l'auteur, que les Bourdons connaissent parfaitement

les pillards de leurs provisions; mais certaines formes, se sentant

impuissantes vis-à-vis du parasite, dont la taille surpasse la leur de

beaucoup, se résignent à subir sa société.»

* * *

Si l'on considère l'uniformité générale de l'organisation des Bourdons

et des Psithyres, on est obligé d'admettre que les deux genres ne sont

que deux formes d'un même type, et sont unies entre elles par la plus

étroite affinité. Pour les naturalistes qui adhèrent à la doctrine du

transformisme, cette parenté n'est pas purement idéale, elle est réelle.

Le genre parasite ne serait qu'une lignée issue du genre récoltant, et

ayant perdu les organes de récolte par suite de son adaptation à la vie

parasitique.

Nous avons vu plus haut que la rencontre, dans un nid de Bourdon,

d'individus d'une autre espèce que celle à laquelle il appartient, n'est

pas un fait très rare. Ce fait vient à l'appui de l'hypothèse. Ces

habitudes ont dû exister anciennement comme aujourd'hui, de même que

l'on voit, chez l'Abeille domestique, des sujets d'une colonie réussir à

s'installer dans une autre, malgré l'hostilité que soulève d'ordinaire

une pareille intrusion. On conçoit donc qu'une femelle, au réveil du

printemps, en train de rechercher un lieu convenable pour y édifier son

nid, ait rencontré un commencement de colonie déjà fondé par une

femelle plus précoce; que, trouvant ce logis à sa convenance, elle s'y

soit installée, ce que les fréquentes absences de la légitime

propriétaire rendaient d'autant plus facile. Dispensée d'exécuter les

travaux déjà effectués, et même de prendre part à leur agrandissement,

elle aura pu, sans autre souci, vaquer à la ponte. Sa progéniture,

héritant de la paresse maternelle, l'aura également transmise à sa

descendance, toujours plus exagérée dans les générations successives; et

en même temps l'atrophie graduelle aura de plus en plus dégradé et

finalement fait disparaître les instruments de travail restés sans

emploi. Ainsi a pu surgir de la souche des Bourdons, le rameau des

Psithyres.

LES MÉLIPONES.

Les Mélipones et leurs très proches parentes, les Trigones, sont des

Abeilles sociales propres aux régions tropicales. Fort nombreuses en

espèces, on les trouve au Mexique, aux Antilles, surtout au Brésil;

quelques-unes habitent l'Inde, la Chine, les îles de l'océan Indien; une

espèce est même indiquée comme propre à l'Australie.

Ces Abeilles (fig. 36) sont dépourvues d'aiguillon, ce qui, joint à

quelques autres caractères, les distingue notablement des Abeilles

domestiques et des Bourdons: ainsi leurs cellules alaires sont quelque

peu différentes, et le premier article de leurs tarses postérieurs est

autrement conformé, triangulaire au lieu d'être quadrangulaire, et

dépourvu, à son angle supérieur et externe, du crochet caractéristique

dont cet organe est muni chez le Bourdon et l'Abeille; les pattes sont

proportionnellement plus longues, les tibias postérieurs, qui portent

les corbeilles, beaucoup plus dilatés.

[Illustration: Fig. 33.--Mélipone.]

L'Abeille domestique, avec ses nombreuses races, est exclusivement

propre à l'ancien monde. L'Amérique, qui ne possédait point d'Abeilles,

mais qui ne tarda point à en recevoir après la conquête, tirait déjà des

Mélipones et des Trigones les produits que l'_Apis mellifica_ procurait

aux nations civilisées. Les sauvages Guaranis, les Botocudos, les

Chiquitos, longtemps avant l'arrivée des Européens, recherchaient

avidement le miel des Mélipones, et appréciaient surtout leur cire, qui

leur servait pour l'éclairage et plusieurs autres usages.

Quoique les espèces d'Abeilles américaines soient fort nombreuses, elles

sont encore peu connues. Cela tient surtout à ce que les naturalistes

qui les ont recueillies ne l'ont fait que par accident pour ainsi dire,

occupés surtout de recherches d'autre nature. Aussi la biologie de ces

insectes est-elle encore fort incomplète, et l'on ne sera pas surpris

d'apprendre, par exemple, que sur 35 espèces décrites par Lepelletier de

Saint-Fargeau, cet entomologiste n'a connu que trois mâles, dont deux

isolés, et pas une seule femelle; et que F. Smith, sur 15 espèces

ajoutées par lui à cette liste, ne fait connaître qu'un mâle. En sorte

que, jusqu'à ces dernières années, aucune femelle n'avait encore été

observée par un naturaliste.

Un apiculteur distingué, domicilié jadis à Bordeaux, M. Drory, a eu la

bonne fortune d'avoir en sa possession quarante-sept colonies de

Mélipones ou Trigones, appartenant à 11 espèces différentes, dues à

l'obligeance d'un apiculteur bordelais, établi à Bahia (Brésil). Grâce à

cet observateur zélé, plusieurs lacunes de l'histoire de ces Abeilles

ont pu être comblées. Nous ferons de nombreux emprunts aux intéressantes

notices que M. Drory a publiées sur leur compte dans le _Rûcher du

Sud-Ouest_.

* * *

La plupart des Mélipones, mais surtout les Trigones, sont plus petites

que les Abeilles, et leurs proportions beaucoup plus grêles; l'abdomen

surtout est considérablement rétréci chez quelques espèces. Quelques

Trigones atteignent tout au plus 3 ou 4 millimètres. La _Mélipone

scutellaire_ (_M. scutellaris_ Latreille) égale presque la taille de

l'Abeille domestique, mais elle est beaucoup plus belle. Son corselet,

noir avec l'écusson roux, est vêtu de poils roux-dorés; ses segments

abdominaux sont ornés d'une agréable bordure blanche, la face de lignes

blanchâtres.

On connaît aujourd'hui, grâce à M. Drory, la femelle de la _Mélipone

scutellaire_. Elle est très différente de l'ouvrière, que l'on

connaissait depuis longtemps. Il y a même lieu de distinguer les

femelles jeunes ou vierges des femelles fécondées ou reines. Les

femelles vierges sont un peu plus petites que les ouvrières; leur

couleur générale est brune; la tête et le corselet sont plus petits;

l'abdomen est court et dépourvu de bordures blanches; les jambes sont

plus grêles, d'un brun clair; les postérieures dénuées d'organes de

récolte, comme chez la reine-abeille; les tibias convexes, couverts de

poils soyeux; les antennes sont plus longues que chez l'ouvrière; la

face est dépourvue des lignes blanches qui ornent la face de celle-ci.

La femelle fécondée est, selon l'expression de M. Drory, un «véritable

monstre», à côté de celle qui vient d'être décrite. L'énormité de son

abdomen surtout la rend difforme: il est deux fois plus long, et large à

proportion. Les anneaux en sont tellement distendus, que la membrane

intersegmentaire, plus large que les segments cornés, fait que l'abdomen

paraît blanc avec des raies brunes en travers. Un abdomen si pesant rend

naturellement la démarche de la bête fort embarrassée. Quand elle

marche la tête en bas, il traîne disgracieusement, pendant à droite ou à

gauche par l'effet de son poids, et il retombe lourdement, quand elle

passe d'un gâteau à un autre.

Le mâle ressemble tellement à l'ouvrière, qu'il est très facile à

confondre avec elle. Il en a les couleurs, avec des formes un peu plus

grêles; il en diffère d'ailleurs, comme c'est la règle chez toutes les

Abeilles, par un article de plus aux antennes et un segment de plus à

l'abdomen, par l'absence de brosse et de corbeille aux pattes

postérieures; enfin sa face est presque entièrement blanche.

* * *

Dans leur pays, les Mélipones établissent leurs nids dans le creux des

arbres ou des rochers; quelques-unes nichent, comme les Bourdons, dans

le sol. On en voit quelquefois cohabiter avec des termites, et vivre,

dit-on, en bonne intelligence avec ces terribles rongeurs.

Les nids des Mélipones sont très différents de ceux des Abeilles. Les

gâteaux, au lieu d'être disposés verticalement, sont horizontaux. Un

premier rayon est construit sur le plancher de l'habitation, soutenu par

des colonnettes de cire. Ces cellules, pressées les unes contre les

autres, sont hexagonales; celles du pourtour ont leur surface libre ou

extérieure cylindrique, mais toutes ont le fond sphéroïdal. Elles sont

naturellement verticales, puisque le gâteau est horizontal, et leur

orifice est supérieur, leur fond inférieur, c'est-à-dire qu'elles sont

dressées et non pendantes, comme les auteurs l'ont dit maintes fois, se

répétant les uns les autres. Le premier qui en a parlé, Huber, doit

avoir eu entre les mains un nid bouleversé sans doute dans le voyage,

mal interprété en tout cas (fig. 37).

[Illustration: Fig. 37.--Nid de Mélipone scutellaire.]

Les cellules sont sur un seul rang, et non sur deux comme chez les

Abeilles. Donc, moins d'économie de place et de matériaux que chez ces

dernières.

Chez les Abeilles, la ponte a lieu dans des cellules vides, et dès que

la larve est éclose, un premier repas lui est servi et renouvelé au fur

et à mesure de ses besoins. Chez les Mélipones, il en est tout

autrement. Les cellules sont d'abord approvisionnées, l'oeuf n'y est

pondu qu'ensuite. Les ouvrières entassent dans la cellule de la pâtée de

pollen jusqu'à atteindre environ les trois cinquièmes de la hauteur, et

par-dessus, une petite quantité d'un aliment plus fluide, transparent,

sans trace de pollen, quelque chose d'analogue à la gelée qui forme le

premier repas de la larve d'Abeille. C'est là toute la ration d'une

larve, ce qu'il lui faudra pour atteindre au terme de son développement.

Cela fait, la reine s'approche de la cellule, s'assure, par une

inspection qui paraît attentive, que tout est bien, puis se retourne,

introduit le bout de son abdomen dans la cellule et pond un oeuf.

Pendant cette opération, plusieurs ouvrières sont là, entourant la

reine, et comme si elles sentaient bien toute l'importance de l'acte qui

s'accomplit, ne cessent de palper doucement de leurs antennes l'abdomen

de la pondeuse. Enfin la reine se soulève; l'oeuf, qui est assez gros,

se voit dans la cellule; elle se retourne pour le regarder, constater

que tout est bien, puis s'éloigne. Les ouvrières s'approchent aussitôt,

pour se renseigner à leur tour; puis l'une d'elles, avec une promptitude

inouïe, une étonnante dextérité, tournant autour de la cellule, en

façonne le bord avec ses mandibules, de manière à l'infléchir en dessus.

On voit graduellement ce bord se déprimer, puis s'étendre de la

circonférence au centre, l'orifice se rétrécir de plus en plus, enfin

disparaître. Pendant qu'elle évolue ainsi autour de l'axe de la cellule,

l'ouvrière prend appui, du bout de son abdomen, sous le côté interne du

bord qu'elle mordille. C'est donc le corps ployé en deux qu'elle

travaille, posture on ne peut plus incommode, et qui va s'exagérant à

mesure que l'opération avance; on voit son cou, tout blanc, se tendre de

plus en plus, au point qu'il semble, dit M. Drory, qu'il va céder et se

rompre. Mais bientôt, l'orifice devenu très petit, elle dégage son

abdomen, et la fermeture s'achève en quelques coups de mandibules. «En

moins de temps qu'il n'en faut pour l'écrire, la cellule est operculée.»

J'ai été moi-même témoin de cet étonnant spectacle, dans un nid de

_Trigona clavipes_, que je devais à l'obligeance de M. Drory, et puis

confirmer de tout point la description qu'il a donnée de la ponte.

«L'insecte est donc forcé de se développer dans un récipient _sans

air_», remarque l'habile apiculteur que je viens de citer. Cela peut

surprendre, par comparaison avec ce qui a lieu chez les Abeilles, dont

la larve grandit dans une cellule ouverte. Mais ce développement en

chambre close est la règle, chez presque tous les Hyménoptères, et il

existe, chez l'Abeille elle-même, pour toute la durée de l'état de

nymphe.

Le ver éclos mange d'abord la gelée liquide, puis il entame la pâtée

compacte. Quand celle-ci est entièrement consommée ou à peu près, il a

acquis toute sa taille. Il se file alors une coque de soie, pour subir

ses métamorphoses, après quoi la jeune Mélipone ronge le haut de la

cellule et se montre à l'état parfait.

Les mêmes cellules, chez les Abeilles, servent successivement au

développement de plusieurs générations d'ouvrières. Elles ne servent

qu'une fois chez les Mélipones. Quand une cellule est devenue vide, les

ouvrières en rongent les parois et n'en laissent subsister que le fond,

qu'elles déblayent et nettoient des restes de pollen et autres résidus,

en sorte que, lorsque tout l'étage est éclos, il n'en reste qu'une mince

plaque, dont la surface, assez inégale, laisse voir les traces des fonds

des cellules.

Mais tandis que le couvain se développait dans ce premier étage, un

second s'élevait au-dessus, reposant sur le premier par des piliers de

soutènement, ingénieusement placés dans les angles des cellules

inférieures, afin de ne pas en obstruer la cavité. L'ensemble formé par

les deux étages est protégé par des lamelles de cire disposées tout

autour, contournées, entortillées les unes dans les autres, de manière à

ne donner accès dans le nid que par des chemins compliqués, des sortes

de labyrinthes. Les étages se superposent ainsi les uns aux autres,

ajoutant leur poids aux assises inférieures, qui fléchissent quelque

peu, jusqu'à ce que le plafond soit atteint. L'ensemble présente alors

l'aspect d'une sorte de cône, car les étages, de forme sensiblement

circulaire, ont un diamètre de plus en plus étroit de la base au sommet.

L'édifice arrêté dans son développement, la colonie cherche une autre

demeure, fournit un ou plusieurs essaims, ou périt.

* * *

Chez les Abeilles, les cellules qui servent au développement des larves

peuvent servir, en d'autres temps, de magasins pour les provisions. Les

Mélipones ont des récipients spéciaux pour cet usage. Ce sont des outres

de cire, en forme de godets, à fond arrondi, dont la dimension varie

suivant l'espèce ou plutôt la taille des Mélipones qui les construisent.

Chez la Mélipone scutellaire, ces amphores sont de la grosseur d'un

oeuf de pigeon, pas plus grosses qu'un pois chez l'_Imhati mosquita_.

Ces outres sont attachées, en dehors des gâteaux, sur les parois du nid,

et soudées les unes aux autres. A mesure que le nid s'élève, de nouveaux

réservoirs sont superposés aux anciens; aussi ces derniers ont-ils les

parois plus épaisses que les plus récents. Les uns reçoivent de la pâtée

de pollen, les autres du miel. Tant qu'ils ne sont pas pleins, ils

restent largement ouverts, et rien de plus curieux que de voir les

butineuses venir y dégorger leur provision de miel ou s'y débarrasser de

leur fardeau de pollen. Dès que les réservoirs sont remplis, ils sont

fermés avec soin. Puis, quand la récolte journalière ne suffit plus à

l'entretien, une urne, puis une autre sont mises en perce, et les

habitants viennent y puiser par un petit orifice pratiqué à cet effet

dans la partie supérieure et centrale du couvercle.

* * *

Les Mélipones et Trigones sont beaucoup plus vives, plus pétulantes que

les Abeilles dans tous leurs mouvements. Quoique moins bien armées, et

n'ayant que leur bouche pour attaquer et se défendre, elles sont plus

batailleuses et plus pillardes. Par contre savent-elles se mettre à

l'abri des invasions de leurs ennemis ou de leurs pareils, mieux que ne

le font les Abeilles, dont la porte, largement ouverte, est plus

difficile à défendre contre une attaque de vive force. Leur trou de vol

est très petit et ne peut livrer passage qu'à un seul individu, en sorte

qu'une seule sentinelle en peut garder l'entrée.

Ce n'est pas tout. Ce trou de vol si étroit ne donne pas directement

accès dans le nid. Un long tunnel, un boyau sinueux fait de cire, est le

seul et unique chemin qui mène de la porte d'entrée aux étages à

couvain, et de ceux-ci aux magasins, situés, comme on l'a vu, en dehors

du labyrinthe feuilleté. C'est tout juste si deux ouvrières peuvent

marcher de front dans ce chemin couvert, long parfois de plus de 20

centimètres. Grâce à cette précaution, inconnue des Abeilles, mais dont

on pourrait peut-être voir l'analogue dans le conduit qui mène au nid

des Bourdons, les effluves odorants ne peuvent se répandre au dehors et

éveiller les convoitises des insectes pillards. Autre avantage, la

défense de la maison en devient beaucoup plus facile.

«Le jour et la nuit, une sentinelle est en faction à la porte, et gare à

celui qui approche! Même une Abeille est perdue. La sentinelle donne

l'alarme et se jette la première sur l'ennemi, qui succombe toujours. Le

dard venimeux de l'abeille ne lui sert à rien. La Scutellaire, bien plus

agile qu'elle, lui tranche la tête ou le corselet d'un coup de ses

mandibules, qui sont terribles, ou, si la Mélipone ou la Trigone est de

petite taille, trois ou quatre à la fois se jettent sur l'abeille, la

saisissent aux jambes, aux antennes, aux ailes, qu'elles mordillent avec

fureur, et tous meurent ensemble, agresseur et défenseurs, ces derniers

sans jamais lâcher prise.»

Les petites espèces ferment leur trou de vol la nuit. S'il fait froid,

la porte est construite d'une épaisse couche de cire; si, au contraire,

il fait chaud, elle est mince et ressemble à un tissu transparent, à

travers les mailles duquel les sentinelles passent leurs antennes.

* * *

Les abeilles · 第 10 / 25 段