Hoffer nous raconte de la manière suivante les faits et gestes du B.
Rajellus. «Sur la fin de juin, sortirent les premiers mâles, et il y en
eut beaucoup jusqu'à la destruction du nid, en juillet, par le fait
d'une taupe. Quand le soleil avait réchauffé suffisamment le sol, vers
les dix heures et demie, un mâle sortait, puis un autre. Ils s'élevaient
en l'air, volaient quelques instants dans le voisinage, puis venaient se
poser d'ordinaire sur le nid, dont la mousse formait un dôme globuleux,
très apparent au-dessus du gazon, ou bien sur le rempart de branchages
dont j'avais entouré le nid, pour le garantir contre les poules; et là
ils s'ensoleillaient à plaisir. Si j'essayais d'en saisir un, il
s'envolait vivement, mais ne tardait pas à revenir se poser sur le nid.
Quand l'air était tout à fait calme, ils jouaient entre eux en plein
soleil. Ainsi l'un d'eux prenait son élan; un autre brusquement lui
tombait dessus, comme on voit faire parfois les mouches, puis tous deux
s'abattaient. Souvent toute la bande s'envolait et jouait en rond dans
les airs, sans se préoccuper en aucune façon de mes visiteurs,
quelquefois au nombre de 18, qui venaient contempler leurs amusements, à
moins que les spectateurs, trop bruyants ou trop indiscrets, ne les
obligeassent, par leurs éclats de rire ou leur voisinage trop immédiat,
à s'envoler pour ne pas revenir de quelque temps. Et tous les jours de
beau soleil sans vent, les mâles firent de même, sans beaucoup se
soucier de manger, jusqu'à ce qu'enfin ils se dispersèrent l'un après
l'autre sur les fleurs du jardin, où ils me parurent visiter surtout les
_Salvia pratensis_ et _officinalis_, et aussi les trèfles. Mais un jour,
vers midi, un violent coup de vent survint avec menace de pluie; je vis
de nombreux mâles rentrer précipitamment au nid, pêle-mêle avec les
ouvrières. Autant que j'en ai pu juger, ils rentraient toujours au
logis.»
Des habitudes aussi régulières ne paraissent pas être communes parmi les
Bourdons. Il n'est pas rare de rencontrer le matin des mâles de diverses
espèces blottis dans les fleurs, tout transis, couverts de rosée ou
détrempés par la pluie. Quelquefois aussi une ouvrière se rencontre dans
la même situation, surprise sans doute par la nuit ou le mauvais temps
loin du nid.
* * *
Une des particularités les plus étranges de la biologie des Bourdons est
l'existence parmi eux de ce que l'on a appelé le «Trompette» ou le
«Tambour». Ce dernier nom, plus convenable peut-être que le premier, est
employé par Goedart. Ce vieux naturaliste, dont l'observation, oubliée
ou traitée de fable, remonte à deux cents ans, s'exprime à ce sujet de
la manière suivante.
«Parmi les Bourdons, il en est un qui, semblable au tambour
(_Tympanita_) qui réveille les soldats, ou leur transmet l'ordre de
lever le camp, de se mettre en marche, ou les excite au combat, réveille
ses frères et les pousse au travail. Vers la septième heure du matin, il
monte au faîte du nid, et, le corps à moitié en dehors de l'entrée, il
agite et fait vibrer ses ailes, et produit ainsi un bruit qui, renforcé
par la concavité du nid, n'est pas sans ressemblance avec celui du
tambour. Et cela dure environ un quart d'heure. C'est pour l'avoir
observé, entendu de mes oreilles et vu de mes yeux, que j'en parle.
Plusieurs personnes curieuses des choses de la nature sont maintes fois
venues tout exprès me visiter pour en être témoins, ont vu et entendu
avec moi ce tambour des Bourdons.»
Malgré l'affirmation si positive de Goedart, il a fallu les récentes
observations de Hoffer, pour que l'on crût enfin que le trompette ou le
tambour des Bourdons n'était pas une fable, comme le pensait Réaumur
lui-même.
Telle était aussi la conviction de Hoffer, à la suite de nombreuses
observations demeurées sans résultat, qu'il avait entreprises dans le
but de s'assurer de l'existence de ce Bourdon musicien. Un jour enfin,
le 8 juillet 1881, vers trois heures et demie du matin, l'heureux
observateur entendit tout à coup un bourdonnement particulier s'élever
d'un superbe nid de _Bombus ruderatus_, qu'il venait de recevoir la
veille. Il s'approcha avec précaution, souleva doucement la planchette
destinée à jeter de l'obscurité sur le nid (cette espèce niche sous
terre), et il fut témoin d'un saisissant spectacle: «Tout en haut de la
calotte de cire se tenait une petite femelle, le corps soulevé, la tête
baissée, agitant ses ailes de toutes ses forces, et faisant entendre un
bourdonnement intense. Quelques Bourdons montraient leur tête par les
trous les plus larges.» Cette musique dura sans interruption jusqu'à
quatre heures et un quart. Déjà quelques ouvrières étaient sorties. Le
trompette tant désiré était enfin trouvé.
Le lendemain, vers trois heures, l'observateur était à son poste.
Longtemps tout demeura silencieux. A trois heures dix-huit minutes,
quelques courts bourdonnements se firent entendre, et Hoffer vit le
trompette de la veille s'élever au haut du nid, et entonner son chant,
qui dura, presque sans interruption, jusqu'à quatre heures et demie. Le
Bourdon s'arrêta alors, manifestement épuisé, et puis, au bout de cinq
minutes, rentra dans le nid. Et cela continua les jours suivants,
jusqu'au 25 juillet, à quatre heures du matin, où le Bourdon mélomane
fut supprimé. Le jour suivant, à quatre heures huit minutes, alors que
déjà quelques Bourdons étaient partis pour la picorée, le remplaçant
était là, exactement à la même place que l'ancien, et il se représenta
de même les jours suivants.
E. Hoffer présume que toutes les espèces de Bourdons ne possèdent pas un
trompette; et il croit d'ailleurs que, chez celles qui peuvent en avoir
un, sa présence n'est pas constante et est subordonnée au chiffre de la
population.
Mais pourquoi, dans un nid populeux, plutôt que dans un autre, est-il
utile qu'un Bourdon se charge d'éveiller ses frères et de les appeler au
travail? L'activité n'est-elle pas plus avantageuse, et l'office du
réveille-matin plus nécessaire, précisément dans une société plus
pauvre? Et puis enfin, dans ces sociétés d'insectes, où chacun, sans
effort, et dans une entière spontanéité, travaille pour la communauté
avec un zèle qu'on dirait excité par le seul intérêt personnel, où
chacun et tous fonctionnent dans le plus parfait unisson, est-il à
croire qu'un individu exerce sur ses pareils une direction ou une action
quelconque, ait seul la faculté de concevoir une obligation et de la
communiquer à tous? Ce serait assurément celui-là, et non la reine, qui
n'a de royal que le nom, qui, avec une autorité réelle, mériterait
véritablement ce titre.
Quant à nous, l'utilité de ce réveilleur des Bourdons nous échappe,
surtout quand nous voyons, dans les observations de Hoffer, des
ouvrières sorties dès quatre heures, alors que la diane ne commence à se
faire entendre que huit minutes plus tard. Pourquoi donc, au lieu de
s'empresser de sortir, la première ouvrière éveillée ne se charge-t-elle
point des fonctions de trompette? Faudrait-il à celle qui les remplit
quelque titre officiel? Serait-ce un Bourdon déterminé, et pas un autre,
à qui seul doit incomber le devoir de réveiller ses frères? Il serait en
tout cas assez mal choisi, ce réveilleur, qui n'est pas le premier levé.
Notez encore que son rappel dure un quart d'heure, vingt minutes, ou
même plus. Est-il donc nécessaire qu'il soit si long, pour être
efficace? Quelles dures oreilles que ces Bourdons! Eh oui, en effet, ils
sont sourds, bien sourds, comme les Abeilles, comme les Fourmis; car on
ne supposera pas, sans doute, que seuls ils entendent, alors que les
Fourmis, les Abeilles, leurs cousines, n'entendent point. Et s'ils
n'entendent pas, à quoi bon alors la sonnerie du trompette?
S'il est impossible de croire que ce bruyant personnage remplisse une
fonction sociale quelconque dans la colonie, il est très naturel
d'admettre qu'il ne s'agite tant que pour son propre compte. Il en est
du trompette, vraisemblablement, comme des abeilles dites ventilateuses;
ce doit être un Bourdon éclos depuis peu, n'ayant point encore fait sa
première sortie, et qui se prépare, par un entraînement préalable, aux
longs voyages qu'il lui faudra bientôt fournir. Il n'est nullement
prouvé que le trompette, ainsi que Hoffer paraît le croire, soit tous
les jours le même. Il serait d'ailleurs facile de s'en assurer, comme
aussi de constater si c'est toujours ou non un bourdon venant d'éclore.
Il est bon de rappeler à ce propos que Hoffer lui-même a vu, ainsi que
nous l'avons rapporté plus haut, les mâles depuis peu sortis du cocon
s'exercer dans le nid en agitant leurs ailes, et développer ainsi les
muscles du vol.
* * *
On sait que les Abeilles, aussi bien que les Fourmis, n'admettent pas
aisément les étrangers dans leur demeure, et que le plus souvent elles
les tuent sans hésiter. Les Bourdons paraissent plus accommodants. Du
moins a-t-on souvent trouvé dans un nid des individus appartenant à une
ou à deux espèces différentes de celle qui l'avait construit. Quant à
l'union artificielle de deux colonies d'espèce différente, si elle
réussit quelquefois, ainsi que Hoffer l'a constaté, les intéressés s'y
refusent le plus souvent d'une manière absolue, sans qu'il soit possible
de se rendre compte de la cause de ces différences de sociabilité.
Il est tout aussi peu facile d'expliquer le désaccord des observations
au sujet de l'humeur des Bourdons. Nous avons vu plus haut Réaumur, qui
dit avoir ouvert des nids par centaines, affirmer que jamais il n'a vu
les habitants songer à défendre leur domicile, ni manifester la moindre
colère contre le perturbateur. Schenck et Schmiedeknecht parlent dans le
même sens. Mais F. Smith, contrairement à l'opinion de ces naturalistes,
affirme que les Bourdons défendent vaillamment leur nid, et qu'on ne les
y attaque pas impunément. E. Hoffer est également convaincu de l'humeur
batailleuse de ces créatures, d'ordinaire si placides. Elle se réveille
vivement, nous le savons déjà, au moment de la ponte. Elle se
manifesterait encore dans d'autres circonstances, où elle ne peut
mériter que l'approbation, dans le cas de légitime défense. Hoffer
soutient que les Bourdons, attaqués dans leur domicile, non seulement le
défendent avec résolution, mais encore font preuve d'une certaine
habileté. Il en cite de nombreux exemples. Tout un peloton de soldats
fut une fois mis en fuite par des Bourdons des pierres. La petite troupe
était au repos; un des soldats s'avisa de fourrer sa baïonnette dans un
trou où il avait vu entrer un Bourdon. Un des habitants sortit aussitôt
et le piqua cruellement au cou. Puis dix, vingt autres se jetèrent sur
les autres soldats et les obligèrent à battre en retraite. L'auteur
lui-même fut plus d'une fois mis en fuite par des Bourdons terrestres ou
des Bourdons des pierres, dont il avait voulu recueillir les nids, ou
pour les avoir seulement examinés de trop près.
Toutes les espèces, selon Hoffer, sont susceptibles d'entrer ainsi en
fureur et de devenir agressives, lorsqu'on les tourmente dans leur nid,
surtout s'il est assez peuplé. Seulement, comme le Bourdon ne peut
piquer commodément que de bas en haut, vu la disposition de son
aiguillon, il lui faut un certain temps pour trouver une situation
favorable à l'usage de son arme, tandis qu'une Abeille ou une Guêpe, au
contraire, piquent à l'instant même où elles atteignent.
* * *
Les jeunes femelles, les futures reines, sortent peu du nid, si bien
qu'on en voit beaucoup moins à la fin de l'été et en automne, que plus
tard, au printemps. N'ayant aucun souci de la communauté au sein de
laquelle elles sont nées, si on les voit quelquefois sur les fleurs,
c'est pour leur propre compte; elles se bornent à humer le nectar, et
l'on ne voit jamais de pollen dans leurs corbeilles, quoique Huber ait
dit le contraire. Elles volent lourdement d'une fleur à une autre, ou se
posent paresseusement sur une branche, pour se réchauffer au soleil des
heures entières, en attendant la visite des mâles vagabonds. C'est vers
le temps de la naissance des femelles que les sociétés de Bourdons
atteignent leur apogée.
A cette époque, la vieille reine vit encore, pelée, il est vrai, les
ailes toutes déchirées sur leur bord. Bien rarement alors elle sort du
nid, et si l'on en rencontre une, sa défroque est tellement usée, qu'il
est parfois difficile de la rapporter à son espèce. Elle meurt enfin.
Dès ce moment, la famille décline de jour en jour. La ponte des
ouvrières et des petites femelles peut bien encore amener quelques
naissances, mais elles sont loin de compenser les décès. La population
décroît rapidement, les mâles se dispersent et ne rentrent plus. Les
ouvrières, tous les jours plus éclaircies, n'en continuent pas moins
activement leur mission, et luttent de leur mieux contre la ruine dont
la maison est menacée. Les mauvaises journées, toujours plus nombreuses,
les fleurs de plus en plus rares, les provisions épuisées et non
renouvelées, la misère enfin, avec le froid, ont raison de leur courage;
elles succombent l'une après l'autre, et avec elles les larves et les
nymphes qui restent. Les jeunes femelles fécondées sont depuis longtemps
parties. Chacune a trouvé pour son compte un abri contre les frimas qui
vont venir, l'une dans un vieux tronc, l'autre dans un trou de muraille
ou dans un épais tapis de mousse.
Le silence et la mort règnent seuls dans la cité, si pleine naguère de
mouvement et de vie. S'il y a quelques vivants, ce sont des parasites,
la vermine, qui trouve encore là, pour la mauvaise saison, un abri qui
lui permettra d'aller recommencer au printemps, en de nouveaux nids, le
cours de ses déprédations.
* * *
Le Bourdon partage les goûts de l'Abeille pour les labiées et les
légumineuses; mais il affectionne encore tout particulièrement les
chardons de toute sorte, dont il fouille assidûment les capitules de sa
longue trompe. Grâce au développement de cet organe, il peut atteindre
le nectar au fond de corolles où ne peut parvenir la langue plus courte
de l'Abeille. Telles sont la pensée et le trèfle rouge. De nombreuses
expériences ont convaincu Darwin que le Bourdon est indispensable pour
la fécondation de ces plantes, et que si le genre Bourdon venait à
disparaître ou devenait très rare en Angleterre, la pensée et le trèfle
rouge deviendraient aussi très rares ou disparaîtraient complètement.
Mais il est des fleurs qui cachent leur nectar à des profondeurs telles,
que seuls les Lépidoptères Sphyngides, dont la trompe est démesurément
allongée, peuvent s'en emparer; il serait inaccessible aux Bourdons,
s'ils n'usaient de l'ingénieux procédé que nous connaissons déjà, et qui
consiste à pratiquer, à peu de distance du fond du tube, un trou qui
leur permette d'y introduire leur trompe. Il n'est même pas nécessaire
que le nectar se trouve trop profondément placé, pour que le Bourdon se
décide à user de cet artifice. Il est très fréquent de trouver perforées
des fleurs dont sa trompe peut atteindre le fond. Tel est le trèfle
rouge dont nous venons de parler. Il suffit, pour que la perforation ait
lieu, que les fleurs à corolle tubuleuse soient réunies en très grand
nombre dans un lieu déterminé. C'est le cas d'un champ de trèfle, des
vastes nappes couvertes de bruyères fleuries. On est surpris de voir le
nombre de fleurs perforées que l'on trouve en ces circonstances. Darwin
en cite de curieux exemples. «Je faisais une longue promenade, dit-il,
et de temps en temps je cueillais un rameau d'_Erica tetralix_; quand
j'en eus une poignée, j'examinai toutes les fleurs avec ma loupe. Ce
procédé fut renouvelé fréquemment, et, quoique j'en eusse examiné
plusieurs centaines, je ne réussis pas à trouver une seule corolle qui
n'eût été perforée.... J'ai trouvé des champs entiers de trèfle rouge
dans le même état. Le docteur Ogle a constaté que 90 pour 100 des fleurs
de _Salvia glutinosa_ avaient été perforées. Aux États-Unis, M. Barley
dit qu'il est difficile de trouver un bouton de _Gerardia pedicularia_
non percé, et M. Gentry en dit autant de la Glycine.
L'Abeille domestique elle-même sait employer ce procédé commode de la
perforation, pour atteindre des nectars qui lui seraient autrement
interdits. Il y a mieux. Elle sait aussi profiter des perforations qui
sont l'ouvrage des Bourdons. Tous ces animaux, en opérant ainsi,
n'agissent pas simplement sous l'impulsion de l'aveugle instinct. Ils
font assurément preuve d'intelligence. On n'en peut douter, quand il
s'agit de tirer parti du labeur d'autrui. Et pour celui que l'insecte
exécute lui-même, le raisonnement est manifeste. Nous venons de dire que
le Bourdon est parfaitement capable de s'emparer du nectar du trèfle
rouge. Il troue cependant cette fleur, quand elle est en grand nombre.
Quel en peut être le motif? Il n'y a que l'économie du temps. Il est
avantageux pour le Bourdon et aussi pour l'Abeille de visiter en un
temps donné le plus de fleurs possible. Une fleur trouée exige moins de
temps pour être épuisée de son nectar qu'une fleur non perforée, et
l'Abeille peut plus tôt passer de cette fleur à une autre.
Darwin a fréquemment observé, dans plusieurs espèces de fleurs, que, la
perforation une fois effectuée, Abeilles et Bourdons suçaient à travers
ces perforations et allaient droit à elles, renonçant au procédé
ordinaire, et finissaient même par prendre une telle habitude d'user de
ces trous, que, lorsqu'il n'en existait pas dans une fleur, ils
passaient à une autre, sans essayer d'introduire leur trompe par la
gorge.
Ainsi un premier acte d'intelligence pousse ces insectes à trouer les
corolles tubuleuses, alors même que la longueur du tube n'exige pas
cette perforation; un second effet de leur raison leur apprend qu'il y a
avantage à user de cette perforation, une fois produite par d'autres; un
troisième acte intellectuel leur fait adopter ce mode de visite, et les
fait renoncer au mode ordinaire et normal. «Même chez les animaux haut
placés dans la série, comme les singes, remarque Darwin, nous
éprouverions quelque surprise à apprendre que les individus d'une espèce
ont, dans l'espace de vingt-quatre heures, compris un acte accompli par
une autre espèce, et en aient profité.» Nous sommes bien loin de cet
instinct aveugle, inconscient, immuable, que certains naturalistes
attribuent aux animaux, et plus particulièrement aux Insectes, leur
refusant par suite tout acte relevant de l'intelligence. Nous ne voyons
d'aveugle ici que l'esprit de système, l'homme et non la bête.
Si la perforation des corolles est avantageuse aux Bourdons et aux
Abeilles, on ne peut dire qu'elle le soit aux fleurs elles-mêmes, bien
au contraire. Le trèfle, dont la fécondation est favorisée par les
investigations normales des Bourdons, par l'introduction de la trompe de
ces insectes dans la gorge de la corolle, perd absolument les bénéfices
de cette introduction, quand la corolle est perforée. La fécondation
croisée, d'une fleur à une autre, que toutes les observations démontrent
avantageuse, quand elle n'est pas indispensable à la multiplication de
la plante, devient alors impossible. La plante perd donc autant et plus
que l'hyménoptère ne gagne, car celui-ci n'épargne guère le plus
souvent que son temps et son travail, alors que la fleur y perd en
fécondité amoindrie, ou devient même absolument infertile, si elle est
incapable de se féconder elle-même, et exige impérieusement, pour mûrir
ses graines, le pollen d'une autre fleur. Nouvelle preuve que chaque
espèce tend à se développer suivant son intérêt propre, que tout n'est
pas réglé en ce monde suivant les lois d'une harmonie préétablie et
constante. Heureusement que le progrès est en somme le résultat de
toutes ces tendances en sens divers ou opposés, et l'effet d'adaptations
de plus en plus parfaites, plus dignes vraiment de notre admiration, que
cette immutabilité, cet automatisme, que certains esprits s'évertuent à
trouver partout dans la nature.
* * *
Peu d'hyménoptères ont autant de parasites que les Bourdons.
Parmi les plus remarquables sont les Psithyres, leurs très proches
alliés, à qui nous ferons l'honneur mérité d'un chapitre spécial.
Un de leurs pires ennemis est un petit lépidoptère, une mite, l'_Aphonia
colonella_, dont les chenilles enlacent parfois tout le nid d'un réseau
de soie, à l'intérieur duquel elles dévorent en sûreté cellules et
cocons. Quand leur nombre est suffisant,--et il peut s'élever jusqu'à
plusieurs centaines d'individus,--c'en est fait de la famille des
Bourdons, elle ne tarde pas à être anéantie. Bien des nids finissent de
la sorte.
De grosses et belles mouches, les Volucelles, ennemies aussi des Guêpes,
sont quelquefois bien funestes aux Bourdons, dont elles dévorent les
larves (fig. 30).
Un autre diptère, curieux par ses formes, autant que par ses habitudes,
le _Conops_ (fig. 31), à l'abdomen en massue, vit parmi les viscères
mêmes du Bourdon, y subit toutes ses métamorphoses, et vient ensuite à
l'extérieur, en disjoignant violemment les anneaux de l'abdomen. Douées
d'une grande vitalité, ces mouches résistent fréquemment aux agents qui
tuent leurs hôtes, et plus d'une fois un entomologiste a vu, au fond de
ses boîtes, au printemps, un Conops sorti du corps d'un Bourdon capturé
à la fin de la saison précédente.
[Illustration: Fig. 30.--Volucelle zonée.]
[Illustration: Fig. 31.--Conops.]
Les Fourmis, dont on sait la friandise pour toute chose sucrée,
s'introduisent souvent dans les nids des Bourdons, pour en piller les
provisions.
Les Mutilles (fig. 32), hyménoptères ayant l'aspect de grosses fourmis,
dont le corps rouge et noir est orné de bandes et taches de poils
blanchâtres, vivent souvent aux dépens des Bourdons. Leurs larves
dévorent celles de ces derniers, et leur nombre peut être assez grand,
en certains cas, pour diminuer notablement la population d'un nid, ou
même l'anéantir.
Une sorte d'_Acarus_, le _Gamasus Coleoptratorum_, envahit souvent le
corps des Bourdons. Ce n'est qu'une sorte de commensal, et l'hyménoptère
ne lui sert que de véhicule pour se faire voiturer dans les lieux où il
doit trouver des vivres en abondance. Les jeunes femelles, qui se sont
chargées en automne de ces poux, les conservent tout l'hiver, et les
introduisent dans le nid qu'elles construisent au printemps suivant. Ils
pullulent quelquefois par myriades dans les détritus qui s'accumulent
sur le plancher.
[Illustration: Fig. 32.--Mutilles.]
Plusieurs petits mammifères, tels que le Mulot, la Souris, la Belette,
le Renard, doivent compter parmi les destructeurs des Bourdons. Ils en
ravagent les nids, mangent tout à la fois provisions et habitants. La
Taupe aussi, dit-on, dans l'occasion, se régale des larves et des
nymphes. Nous ne pouvons à ce propos ne pas mentionner l'opinion du
colonel Newman cité par Darwin[10]. Il existerait, d'après cet
observateur, une relation qu'on était loin de soupçonner entre des êtres
aussi différents que les Chats, les Mulots, les Bourdons et certaines
plantes visitées par ces derniers. Le nombre des Bourdons, dans une
région donnée, dépendrait, dans une grande mesure, du nombre des mulots
qui détruisent leurs nids. M. Newman, qui a beaucoup étudié les
habitudes de ces hyménoptères, estime que plus des deux tiers de leurs
nids sont ainsi détruits chaque année en Angleterre. Comme le nombre
des mulots dépend de celui des chats, les nids des Bourdons doivent, par
une conséquence forcée, être plus abondants près des villages et des
petites villes qu'ailleurs. Et M. Newman affirme que c'est bien en effet
ce qui a lieu. «Il est donc parfaitement possible, ajoute Darwin, que la
présence d'un animal félin dans une localité puisse y déterminer
l'abondance de certaines plantes, en raison de l'intervention des Souris
et des Abeilles.»
A la liste des ennemis des Bourdons, Schmiedeknecht ajoute l'homme
lui-même, qui souvent bouleverse, sans s'en douter, avec la faux et le
râteau, les nids dont le couvain est détruit. A quoi je puis ajouter le
fait d'un jeune berger, qui me surprit beaucoup en me disant que les
Bourdons, qu'il me voyait capturer avec mon filet, faisaient du miel
comme les Abeilles. Pressé par mes questions, il me conta qu'il lui
arrivait souvent de suivre leur vol en courant, de découvrir ainsi leur
nid, et de s'emparer de leur miel. Ce gardeur de moutons avait tout seul
trouvé le procédé qui sert à certains sauvages pour découvrir et piller
les nids des Abeilles.
* * *
Les Bourdons sont répandus dans toutes les parties du monde, à
l'exception de l'Australie. Ce sont plus particulièrement des animaux
des régions froides et tempérées; quelques-uns sont même exclusivement
arctiques. Aussi sont-ils de beaucoup plus fréquents dans les montagnes
que dans les plaines. Les Alpes, les Pyrénées, le Caucase sont fort
riches en Bourdons, tant en espèces qu'en individus.
LES PSITHYRES.
Les Psithyres sont les commensaux des Bourdons, leurs parasites, dans le
vrai sens étymologique du mot. Ayant la même livrée, la même forme
générale que leurs hôtes, ils ont des habitudes bien différentes. Autant
le Bourdon est laborieux et actif, autant le Psithyre est lent et
paresseux. Le même aliment les nourrit. Mais tandis que le Bourdon
recueille lui-même ses provisions de bouche, et les emmagasine,
dépensant à cela une somme considérable de travail, le Psithyre, lui, se
nourrit d'aliments qu'il n'a point amassés. Profitant du labeur
d'autrui, il glisse ses oeufs, comme le Coucou, au milieu de ceux des
Bourdons, et ses petits naissent, grandissent, nourris et choyés comme
les enfants de la maison. La nature, hélas! nous donne parfois de bien
mauvais exemples!