que le logis abandonné de quelque souris des champs, ou, sur le sol
même, un endroit caché dans un buisson, au milieu de la mousse et des
herbes. En général, une même espèce est fidèle à son genre de nid. Celui
du Bourdon terrestre (_B. terrestris_), par exemple, est souterrain;
celui du Bourdon des bois est aérien. Rien d'absolu, du reste; on cite
même à ce sujet des choix tout à fait fantaisistes. «Ainsi un Bourdon,
d'après le D^r W. Bell, avait pris possession du nid d'un rouge-gorge;
une femelle du _B. agrorum_, selon F. Smith, s'était installée dans
celui d'un roitelet. Schenck trouva un nid de _B. sylvarum_ au haut d'un
pin, dans le gîte abandonné d'un écureuil; M. Schmiedeknecht en a
rencontré un dans celui d'une linotte. Mais le cas le plus
extraordinaire est celui que le D^r E. Hoffer observa à Boyanko, en
Ukraine, dans le grenier d'une maison de paysan. Un vieux vêtement de
fourrure en loques avait été jeté dans un coin. Un jour que la maîtresse
de la maison voulut ramasser la vieille nippe, elle dut s'empresser de
fuir devant la multitude d'habitants armés d'aiguillons qui y avaient
élu domicile.
Quand la femelle a trouvé un local à sa convenance, elle l'approprie,
s'il y a lieu, le déblaye, le nettoie, puis y apporte de la mousse, des
brins de fétus, etc. C'est sur ce fondement que reposera l'édifice,
abrité par le sol même, s'il est souterrain, ou par une toiture faite de
chaume, de mousse et de menus débris, s'il est bâti sur le sol. En tout
cas, un chemin couvert, assez étroit, fait de mousse et dont la longueur
peut atteindre un pied, conduit à la cavité arrondie ou ovalaire qui
sert d'habitation (fig. 29).
On n'a pas assisté à la formation de cette enveloppe générale, faite de
mousse et de brindilles, à l'intérieur de laquelle s'édifieront les
gâteaux. Réaumur a fait connaître le procédé qu'emploient les Bourdons,
sinon pour bâtir une première fois leur maison, du moins pour la refaire
ou en réparer les dégâts. S'il faut en croire notre célèbre naturaliste,
les Bourdons subiraient tous les dommages, sans jamais songer à défendre
leur demeure, ni tourner leur colère contre celui qui vient les
tourmenter. «Ils en ont toujours usé au mieux avec moi, dit-il; il n'y
en a jamais eu un seul qui m'ait piqué, quoique j'aie mis sens dessus
dessous des centaines de nids.
«Dès qu'on cesse de les inquiéter, ajoute Réaumur, ils songent à
recouvrir leur nid, et n'attendent pas même, pour se mettre à l'ouvrage,
que celui qui a fait le désordre se soit éloigné. Si la mousse du dessus
a été jetée assez près du pied du nid..., bientôt ils s'occupent à la
remettre dans sa première place.... La façon dont les Bourdons ont été
instruits à faire parvenir sur leur nid la mousse qu'ils y veulent
placer, est la suivante:
«Considérons-en un seul occupé à ce travail; il est posé à terre sur ses
jambes, à quelque distance du nid, sa tête directement tournée du côté
opposé. Avec ses dents, il prend un petit paquet de brins de mousse; les
jambes de la première paire se présentent bientôt pour aider aux dents à
séparer les brins les uns des autres, à les éparpiller, à les charpir,
pour ainsi dire; elles s'en chargent ensuite pour les faire tomber sous
le corps; là, les deux jambes de la seconde paire viennent s'en emparer,
et les poussent plus près du derrière. Enfin les jambes de la dernière
paire saisissent ces brins de mousse, et les conduisent par delà le
derrière, aussi loin qu'elles les peuvent faire aller.
«Après que la manoeuvre que nous venons d'expliquer a été répétée un
grand nombre de fois, il s'est formé un petit tas de mousse derrière le
Bourdon. Un autre Bourdon, ou le même, répète sur ce petit tas une
manoeuvre semblable à celle par laquelle il a été formé; par cette
seconde manoeuvre, le tas est conduit une fois plus loin. C'est ainsi
que de petits tas de mousse sont poussés jusqu'au nid, et qu'ils sont
montés jusqu'à sa partie la plus élevée.» Les Bourdons ainsi occupés
forment de la sorte une chaîne plus ou moins longue, où ils sont tous la
tête tournée du côté où est la mousse à recueillir, le derrière
tourné du côté du nid. Arrivée au lieu où elle doit être employée, un ou
plusieurs Bourdons la disposent où il est convenable, à l'aide des
mandibules et des pattes antérieures.»
[Illustration: Fig. 29.--Nid de Bourdon des mousses.]
Une couche de mousse épaisse d'un à deux pouces forme au nid une
enveloppe chaude et légère, suffisante pour le mettre à l'abri des
pluies ordinaires. Quand elle a subi quelque dérangement, les Bourdons
la réparent comme il vient d'être dit, en prenant les matériaux dans le
voisinage. Jamais ils ne vont en chercher au loin; jamais on ne les voit
venir en volant, chargés du plus léger brin de plante. Ils économisent
de leur mieux la mousse qu'ils ont à portée; et, à la dernière
extrémité, ils se résignent à employer pour leur couvert celle qui forme
le conduit menant du dehors à l'intérieur du nid.
* * *
Les travaux extérieurs achevés, le travail essentiel, la construction du
nid proprement dit commence. Personne, malheureusement, n'en a vu poser
la première pierre, c'est-à-dire la première lamelle de cire, personne
n'a vu former la première cellule. Le D^r E. Hoffer, qui a plus de
quarante fois été témoin de la ponte, ne l'a jamais observée que dans
des cas où la mère était déjà entourée de plusieurs ouvrières. Nous ne
pouvons mieux faire que d'emprunter les détails qui suivent à cet habile
observateur[9].
Quand le moment décisif est venu, la femelle, en grande agitation, court
deçà et delà sur les gâteaux, paraissant chercher un lieu convenable
pour déposer ses oeufs. Elle se décide enfin. Elle détache alors, avec
ses pattes postérieures, de ses segments moyens, un peu de cire qu'elle
saisit avec ses mandibules, et dont elle façonne un petit parapet
annulaire, qu'elle exhausse de plus en plus, jusqu'à la hauteur de
quelques millimètres.
Elle abandonne alors la cellule qu'elle vient d'élever et s'en va
prendre, dans une coque vide de son habitant, un peu de pâtée
pollinique, qu'elle manipule longtemps dans sa bouche, la mêle à une
certaine quantité de miel, et l'étend avec soin et longuement sur la
paroi interne de la cellule. Elle retourne encore chercher une seconde
provision de pollen, qu'elle façonne de même, et cela se répète un
certain nombre de fois.
Elle essaye ensuite d'introduire son abdomen dans la cellule, ce qu'elle
fait aisément d'ordinaire. Mais quelquefois le bord en est trop étroit;
elle l'élargit alors en rongeant le bord intérieur. Embrassant ensuite
la cellule entre ses pattes postérieures et y prenant appui, elle
introduit avec effort l'extrémité de son abdomen, fixe son aiguillon
contre la paroi ou le fond de la cellule, réussit ainsi à faire ouvrir
largement l'anus, et un certain nombre d'oeufs, trois au moins, dix ou
douze au plus, tombent dans la cellule. Ces oeufs sont d'un beau
blanc, et on les voit briller au fond de la cellule. Ils sont allongés,
rétrécis à un bout et assez volumineux, eu égard à la taille de
l'insecte.
La ponte achevée, la femelle retire aussitôt l'abdomen de la cellule, et
se met à tourner vivement tout autour, donnant la chasse aux ouvrières
et aux autres femelles qui se pressent vers l'orifice, et elle travaille
entre-temps à fermer la cellule avec de la cire, que, dans ce but, elle
tenait déjà toute prête pendant qu'elle pondait, et aussi avec de la
cire empruntée au bord même de la cellule. Si les importuns s'avancent
trop, elle n'hésite pas à faire un exemple; elle saisit le plus
audacieux ou le plus proche avec sa bouche et ses pattes, et, après
s'être un instant colletée avec lui, tous deux dégringolent par-dessus
les autres Bourdons et tombent à terre. La femelle laisse là le
coupable, rudement châtié par de cruelles morsures, et remonte
promptement à sa cellule, pour la protéger contre les attaques des
autres. Trop tard le plus souvent, car les plus prompts à profiter de
son absence l'ont déjà crevée et ont dérobé quelques oeufs pour les
dévorer.
La correction n'est jamais infligée qu'à coups de dents et de pattes. Le
coupable n'essaye point de se défendre; il tâche seulement de se
soustraire au châtiment par la fuite. Il est pourtant assez rude, et la
pauvre bête n'en sort d'ordinaire que fort maltraitée, parfois même
mortellement atteinte. E. Hoffer a vu une fois une petite femelle, qui
avait jeté un regard de convoitise sur les oeufs, sortir si
cruellement mordue de la bourrade que lui donna la reine furieuse,
qu'elle traînait en se sauvant une de ses pattes postérieures, et elle
la perdit par la suite. Elle vécut néanmoins quelques jours, vaquant à
ses travaux ordinaires. Une autre fois, une ouvrière reçut au cou une
telle morsure, qu'elle eut seulement la force de se réfugier dans un
coin, où elle ne tarda pas à mourir.
Quelquefois cependant il arrive que la reine elle-même ne sort pas
indemne du combat. L'observateur vit un jour la femelle, déjà vieille et
assez pelée, il est vrai, lâcher tout d'un coup une petite femelle
qu'elle avait saisie. Paralysée sans doute par un coup d'aiguillon, elle
vécut encore une vingtaine d'heures, inerte, en butte aux mauvais
traitements des petites femelles, qui la mordaient, la tiraillaient sans
cesse par les pattes et par les ailes. «Ces Bourdons si placides et si
débonnaires d'habitude, ajoute Hoffer, m'ont toujours paru féroces et
brutaux pendant la ponte; et si la femelle vient alors à mourir, son
cadavre n'est point ménagé; petites femelles et ouvrières se jettent
dessus, le mordillent aux ailes, aux pattes, aux antennes, et font de
vains efforts pour mettre dehors la gigantesque morte.»
Quand la pondeuse, après de semblables incidents, est heureusement
parvenue à retrouver sa cellule, elle étale encore à plusieurs reprises
sur l'opercule de la cire prise aux bords. Elle va ensuite chercher
d'autre pollen avec du miel, qu'elle colle sur la cellule, retourne en
chercher de nouveau, et ainsi de suite, jusqu'à ce qu'elle trouve la
provision suffisante. Elle rouvre alors la cellule, y pond encore
quelques oeufs, toujours moins cependant que la première fois, et les
choses se passent encore comme on l'a déjà vu, avec les mêmes
tracasseries de la part des ouvrières et des femelles. Suivant l'espèce
et autres circonstances d'époque, de température et d'abondance de
provisions, cette ponte se répète plus ou moins souvent, au point qu'une
cellule peut contenir jusqu'à vingt-quatre oeufs, mais rarement
pourtant plus du tiers de ce nombre.
La ponte terminée, la femelle reste là plusieurs heures sur la cellule.
Elle y apporte de la pâtée; elle en ronge et polit les aspérités.
Souvent même elle se pose, le ventre appliqué dessus, comme si elle
couvait.
Les agressions des autres Bourdons deviennent de plus en plus rares, et
cessent enfin tout à fait. Et ces mêmes petites bêtes, qui tout à
l'heure se jetaient avidement sur les oeufs frais pondus pour s'en
repaître, deviennent maintenant les gardiennes attentives, les nourrices
dévouées de leurs soeurs; elles les réchauffent et pourvoient avec une
tendre sollicitude à leur alimentation.
* * *
Mais ce retour à de meilleurs sentiments ne peut nous faire oublier la
sauvagerie de l'instinct qui les a un instant emportées. C'est là un des
traits de moeurs les plus étonnants parmi ceux que nous devons aux
observations de Hoffer, et un des plus inexplicables que présente la
biologie des Bourdons. Que la pondeuse défende énergiquement sa
progéniture, le fait est si ordinaire, si banal, qu'il ne peut nous
surprendre. En tant qu'instinct acquis, il est la conséquence naturelle
du cannibalisme momentané des ouvrières. Depuis longtemps la gent
bourdonnière aurait disparu, si la mère indifférente abandonnait ses
oeufs à la voracité de ses premiers-nés. Mais pourquoi cet instinct
fratricide, cette folie passagère, qui interrompt un instant et ternit
en quelque sorte l'honnête vie du Bourdon? Nous voyons bien
quelquefois, chez l'Abeille domestique, les ouvrières détruire et sans
doute aussi dévorer des oeufs. Mais cela n'arrive qu'à l'époque où le
miel est abondant dans les fleurs, où le souci d'emmagasiner le plus de
provisions possible oblige à sacrifier ces objets d'une si tendre
sollicitude en toute autre circonstance. Les coupables, ici, n'ont pas
une telle excuse. Nous sommes bel et bien en présence d'une gloutonnerie
manifeste. L'oeuf qui vient d'être pondu est sans doute un manger
délicat, d'où s'exhale un fumet irrésistible. C'est peut-être là tout ce
qu'il faut voir en la chose, une imperfection de l'instinct social, que
la sélection n'est point parvenue à corriger. Quant à la nécessité d'une
restriction à apporter à la trop grande multiplication dans la colonie,
on ne peut s'y arrêter un instant. Ici, comme chez les Abeilles, comme
ailleurs, une forte population c'est la richesse, c'est la puissance. Et
si la nature voulait en modérer l'accroissement, sans parler des
parasites, elle avait un moyen plus simple, moins féroce: celui de
restreindre la ponte, de diminuer le nombre des oeufs dans les ovaires
de la pondeuse.
Ce n'est pas tout. A supposer la diminution des oeufs avantageuse, ce
qui pourrait légitimer en quelque sorte l'instinct fratricide des
ouvrières, à quoi bon alors, chez la mère, l'instinct qui la pousse à
défendre sa ponte, instinct dont l'effet est tout l'opposé du premier?
Pourquoi deux instincts, non seulement contraires, mais même
contradictoires? Et si l'on accepte que la voracité des ouvrières exige
un correctif, que l'instinct maternel de la femelle soit dès lors utile
à l'espèce, il faut convenir que son adaptation est bien défectueuse.
Mieux vaudrait que la mère, moins emportée, ne quittât pas un instant la
cellule et n'en vînt pas aux voies de fait avec les agresseurs. Pas un
oeuf ne serait perdu, et les malintentionnés en seraient pour leur
convoitise non satisfaite. Comment débrouiller un tel chaos? Nous y
renonçons pour ce qui nous concerne. On s'abuse, croyons-nous, à
vouloir chercher partout et quand même la perfection dans la nature.
Reconnaissons que tout n'est pas pour le mieux dans le monde des
Bourdons, pas plus que dans les autres.
* * *
Quatre ou cinq jours après la ponte, les oeufs éclosent. Il en sort de
petites larves jaunâtres, apodes, à tête cornée, brunâtre, qui se
mettent aussitôt à dévorer la pâtée qui les entoure. Au fur et à mesure,
la mère remplace la nourriture consommée, en même temps qu'elle agrandit
la cellule autour des larves, en en rongeant le haut avec ses
mandibules, élargissant de plus en plus le godet qu'elles forment, et
consolidant les parois avec de la cire, jusqu'à ce qu'enfin la cellule
acquiert à peu près les dimensions d'une noix. Les larves ont alors
atteint le terme de leur croissance et sont âgées de quinze jours
environ. Elles se filent une coque de soie dans la cellule de cire, et
s'y enferment. Une cellule contient ainsi trois, huit, dix cocons ou
plus, autant qu'il y avait eu d'oeufs pondus, et ces cocons sont
disposés sans ordre les uns à côté des autres. La mère ronge et enlève
la cire autour des cocons et facilite ainsi l'éclosion des jeunes
ouvrières, qui survient au bout de quinze autres jours environ.
L'ouvrière venant d'éclore est de couleur terne et grisâtre; elle est
faible. Peu de jours donnent à son vêtement les couleurs propres à
l'espèce, à ses membres toute leur force. Désormais la mère, si ce sont
là ses premiers-nés, ne sera plus seule à vaquer aux travaux. Autant
d'ouvrières écloses, autant d'aides pleins de zèle. Avec la mère, elles
s'occupent de la construction des cellules et du soin à donner aux
larves. Butinant avec activité, les provisions qu'elles apportent au nid
augmentent rapidement, et la population s'accroît à mesure. En même
temps la famille, plus riche, peut se donner du confort; les cellules
reçoivent une toiture protectrice en cire; des parois latérales, en cire
également, s'y adjoignent quelquefois.
La structure intérieure se complique bientôt par l'adjonction de
cellules nouvelles, l'agrandissement des gâteaux existants et la
formation de nouveaux. Ceux-ci se superposent aux anciens, et le nombre
des étages est en rapport avec celui de la population. Il ne devient
cependant jamais considérable; et surtout l'on n'y voit jamais la
régularité qui distingue les rayons parallèles des Abeilles. Souvent une
assise unique de cellules constitue toute la cité.
Ainsi que nous l'avons vu faire à la femelle, les ouvrières rongent et
enlèvent la cire qui entoure les cocons, et l'emploient à divers usages.
Les cocons abandonnés par les Bourdons éclos reçoivent eux-mêmes une
nouvelle destination. Ils peuvent servir, après réparation convenable,
de réservoirs à miel et à pollen. D'autres réservoirs sont formés aussi
dans les intervalles existant entre les cellules à couvain. Ces
intervalles eux-mêmes, appropriés, peuvent servir au même usage;
d'autres fois, découpés par lanières, ils sont incorporés à l'enveloppe
du nid.
La mère cependant ne reste point inactive, et, loin d'imiter la vie
désoeuvrée de la mère des Abeilles, elle continue, comme au temps où
elle était seule, à s'occuper de tous les travaux de l'intérieur,
sortant beaucoup moins du nid. La ponte surtout devient plus active,
pendant quelque temps du moins.
Nous n'avons jusqu'ici parlé que d'ouvrières et de petites femelles,
comme provenant des oeufs pondus par la reine. Elle pond également des
oeufs de mâles et de grosses femelles, semblables à elle. Seulement,
circonstance fort remarquable, et qui n'a pas manqué de provoquer les
réflexions des observateurs, tandis que les cellules destinées à
recevoir des oeufs d'ouvrières sont garnies intérieurement de pollen
et de miel, les cellules où sont pondus les oeufs de mâles et de
femelles ne contiennent aucune provision.
«Les Bourdons, dit Huber, ne préparent jamais de pollen dans les
cellules qui doivent servir de berceau aux mâles et aux femelles; les
uns et les autres ne naissent ordinairement qu'au mois d'août et de
septembre; les ouvrières paraissent dès les mois de mai et de juin.
Quelle peut être la raison de la différence des soins que les ouvrières
donnent aux mouches des trois sortes? Ce n'est pas qu'il y ait moins de
pollen sur les fleurs au mois d'août qu'il n'y en a au mois de juin, car
les ouvrières en apportent tous les jours, dans les mois d'août et de
septembre, et d'ailleurs elles ont fait des provisions considérables à
cette époque. Mais voici l'explication que je pourrais donner de cette
négligence apparente. Le nombre des ouvrières est beaucoup plus grand au
mois d'août qu'il ne l'est au mois de mai; à peine trouve-t-on au
printemps quelques ouvrières dans les nids des Bourdons; dans les mois
d'août et de septembre, au contraire, leur nombre est très considérable.
Les vers qui sont nés dans le mois de mai et de juin courraient le
risque de manquer de nourriture, s'ils n'avaient pas de provisions dans
leurs cellules, car le petit nombre des ouvrières ne permettrait
peut-être pas qu'elles aperçussent le moment où ils éclosent, et celui
où ils ont besoin d'aliments; tandis qu'à la fin de l'été leur nombre
peut suffire à surveiller et à nourrir tous les vers. La nature devait
donc pourvoir au défaut du soin des ouvrières dans le temps où elles
sont en plus petit nombre; mais cela était moins nécessaire à la fin de
la saison, quand les soins et les secours étaient plus faciles à
obtenir.»
* * *
La mère pondant, outre les ouvrières, des femelles et des mâles,
suffirait à elle seule, comme la mère des Abeilles, à la perpétuation de
l'espèce. Elle n'est cependant pas la seule pondeuse dans la colonie.
Le lecteur sait déjà que les grosses ouvrières ne diffèrent guère de la
mère, extérieurement, que par la taille. Elles lui ressemblent encore
par la faculté qu'elles ont de pondre des oeufs fertiles. Déjà Huber
avait affirmé que les ouvrières pouvaient pondre des oeufs de mâles.
Hoffer, par des observations irréprochables, a mis le fait hors de
doute, et a de plus démontré qu'elles pondent aussi des femelles. Un
exemple entre autres:
Le 20 juillet, l'auteur recueille un nid de _Bombus agrorum_. Vu la
distance, l'opération dut être faite en plein jour, de sorte que
plusieurs ouvrières, petites et grandes, échappèrent. Revenu au même
endroit le 12 septembre, il y trouva un nid, que les ouvrières non
capturées y avaient fondé à nouveau, et dans ce nid, un assez gros
gâteau plein de larves et de cocons, une population d'ouvrières, de
mâles nombreux et de quelques femelles. Surpris de la présence de ces
dernières, car aucun auteur jusque-là n'avait signalé de fait semblable,
Hoffer se livra à de nouvelles expériences, qui achevèrent de le
convaincre. L'auteur pense néanmoins qu'à l'état normal de pareils faits
ne se produisent que lorsque la vieille mère est morte prématurément
d'une façon ou d'une autre, et qu'en ce cas-là seulement les individus
survivants deviennent aptes à continuer la mission de la défunte.
Opinion plausible, sans doute, mais digne néanmoins de confirmation. Car
une question importante reste encore indécise, celle de savoir si les
petites femelles, et plus généralement les ouvrières, peuvent être
fécondées, auquel cas de pareils faits n'auraient plus rien de
surprenant.
En définitive, durant le printemps, il ne naît en général que des
ouvrières. Les mâles et les jeunes femelles naissent au fort de l'été ou
sur sa fin. Il y a du reste beaucoup de différences à cet égard, suivant
les espèces. Le Bourdon des prés, en tout des plus précoces, donne des
mâles dès la troisième semaine de mai en Angleterre, selon Smith; un peu
plus tôt dans le midi de la France; les jeunes femelles volent déjà en
juillet. Dans la majorité des espèces, les mâles ne paraissent guère
qu'au mois d'août, et on les voit voler encore fort tard dans la saison.
Ces mâles, tout aussi fainéants que ceux des Abeilles, consomment, sans
produire aucun travail. Très frileux, les jours qui suivent leur
éclosion, on les voit, dit Ed. Hoffer, se réfugier dans les endroits les
plus chauds du nid, et se réchauffer au milieu des groupes d'ouvrières.
Grisâtres au moment de leur sortie du cocon, leur robe devient de jour
en jour plus éclatante, pendant que la nourriture dont ils se
réconfortent sans cesse et l'exercice qu'ils font de leurs ailes en les
agitant, au moment de la plus grande chaleur du jour, les rendent
capables de prendre leur essor. Ils partent alors, et le plus souvent la
famille ne les revoit plus.