Qu'est-ce donc que cette gelée aux effets si merveilleux? On a longtemps

cru que c'était le résultat d'une élaboration particulière faite par les

Abeilles, d'un mélange de pollen et de miel. Mais le microscope n'y

révèle aucune trace de la poussière fécondante des fleurs, ni la chimie

aucun élément qui procède de la mixture susdite. C'est une matière

azotée, de la nature des substances dites albuminoïdes, enfin un produit

de sécrétion. Sans en avoir la certitude, on présume fortement que cette

substance provient des glandes cervicales supérieures, qui ne se voient

bien développées que chez les ouvrières jeunes, chez les nourrices, et

sont au contraire atrophiées chez les butineuses.

* * *

Quand les jeunes reines sont près d'éclore, le moment de l'essaimage est

venu. Plusieurs indices, auxquels l'apiculteur ne se trompe pas, ont

annoncé, quelques jours à l'avance, la prochaine sortie d'un essaim: un

état particulier d'agitation de la ruche, les bruyantes sorties des

mâles aux heures chaudes de la journée, les Abeilles se suspendant en

grappes énormes sous le tablier de la ruche, _faisant la barbe_, selon

l'expression reçue, et produisant un fort bruissement à l'entrée.

Enfin, par une belle journée, dès neuf ou dix heures au plus tôt,

jusqu'à quatre heures au plus tard, on voit tout d'un coup comme un

torrent d'Abeilles s'écouler de la ruche, s'élever en tourbillonnant

dans les airs, avec un bruissement intense. Le spectacle est vraiment

saisissant; mais il est si prompt à se produire, que bien des

apiculteurs n'ont jamais eu la chance de l'observer. Au bout de

quelques minutes, ces milliers d'Abeilles, tourbillonnant toujours, se

concentrent graduellement vers un endroit, ordinairement une branche

d'arbre du voisinage, où on les voit toutes se ramasser, former un amas

globuleux autour de la branche, puis pendre au-dessous comme une forte

grappe. L'essaim est formé.

Avec toutes ces Abeilles, la vieille mère a quitté la ruche, laissant la

place aux jeunes mères près d'éclore. Peu agile, ayant à traîner un

ventre énorme, la reine fugitive n'est généralement portée d'un premier

élan qu'à une faible distance de son ancien domicile. Le nuage que

forment les Abeilles de l'essaim a pour but de ne point laisser égarer

la mère. Où qu'elle se pose, toujours quelques Abeilles l'aperçoivent,

l'entourent et deviennent ainsi le centre de ralliement de l'essaim.

Généralement l'essaim se bornera, pour la journée, à cette première

étape, pour ne partir que le lendemain, et s'établir en un lieu déjà

reconnu par des éclaireurs. Tantôt l'essaim arrive d'une traite à

destination; tantôt il n'y parvient qu'après une ou deux étapes

successives.

Tous les écrivains qui depuis l'antiquité jusqu'à nos jours ont parlé

des Abeilles, n'ont pas manqué de recommander divers moyens pour obliger

les essaims à s'arrêter dans leur essor, et à se poser dans le

voisinage. «Fais retentir l'airain, dit Virgile, et frappe les bruyantes

cymbales.» Moins poétiquement, de nos jours, l'apiculteur ignorant

régale les Abeilles fugitives d'un affreux charivari de casseroles et de

chaudrons. L'Abeille, hélas! y est insensible, et pour cause: elle n'a

point d'oreilles, et n'en fait pas moins sa halte là où il lui convient,

ou plutôt là où la reine s'arrête.

Nous n'entrerons pas ici-dans la description des procédés usités pour

recueillir les essaims et les loger dans une ruche. Ces détails relèvent

trop exclusivement de l'apiculture pratique.

A peine l'essaim est-il logé dans sa nouvelle demeure, que les Abeilles

s'empressent de se mettre au travail. Dès le lendemain de son

installation, on peut constater, au plafond du local, les ébauches de

quelques rayons, et déjà les butineuses courent aux champs. La reine ne

tarde pas à garnir d'oeufs les rayons grandissants. La nouvelle

colonie est en pleine activité. On peut se demander d'où les cirières,

dans cette maison vide, tirent les éléments de la cire qu'elles

produisent en si grande quantité. Nous avons négligé de dire que, avant

le départ de l'essaim, toutes les ouvrières se sont gorgées de miel dans

les magasins de l'ancienne ruche; elles partent donc le jabot plein,

ayant des vivres pour quelque temps, de quoi fournir à leur nutrition et

par suite à la sécrétion de la cire.

* * *

Revenons à la souche. Appauvrie par le départ de l'essaim, durant

quelques jours, elle paraît morne et triste. Peu à peu cependant le

nombre des Abeilles y augmente par l'apport des naissances, et, si les

circonstances sont favorables, elle a bientôt repris son aspect et son

animation antérieurs.

Une nouvelle reine, la première sortie de sa cellule, a succédé à

l'ancienne. Si la ruche est prospère et en tel état qu'elle puisse

fournir un second essaim, elle l'accompagnera comme la vieille mère pour

le premier. Si la ruche ne doit pas donner d'autre essaim, les autres

reines sont supprimées les unes après les autres, mais non point toutes

à la fois; quelques-unes sont réservées pour remplacer, s'il y a lieu,

leur aînée, exposée à se perdre, à disparaître d'une façon ou d'une

autre pendant sa promenade nuptiale.

Le second essaim, dit essaim _secondaire_, part, en général, huit ou

neuf jours après l'essaim _primaire_. Il se forme quelquefois un

troisième essaim, bien rarement un quatrième. D'ordinaire ces essaims ne

se posent point dans le voisinage du rucher qui les a fournis, les

jeunes reines qui les accompagnent, plus légères que les vieilles,

étant capables de parcourir de plus grandes distances sans s'arrêter.

* * *

OUVRIÈRES PONDEUSES.--Nous ne pouvons passer sous silence une question

aussi importante théoriquement que débattue parmi les éleveurs

d'Abeilles. Il s'agit de la ponte des ouvrières. Nous savons que les

ouvrières ne sont que des femelles imparfaites, des femelles dont les

ovaires n'ont pas atteint leur entier développement, et qui par suite

demeurent stériles. Exceptionnellement, elles seraient, dit-on, capables

de pondre un certain nombre d'oeufs. Seulement, l'imperfection des

organes rendant chez elles toute fécondation impossible, ces oeufs,

conformément à la théorie connue, ne donneraient jamais que des mâles.

Quelques-uns ont même été jusqu'à prétendre que la mère ne pondait que

des ouvrières, des femelles, et que la ponte des mâles était

exclusivement le fait des ouvrières. Les ouvrières seules, dans cette

dernière opinion, seraient parthénogénésiques.

Huber ne s'est point borné à affirmer l'existence d'ouvrières pondeuses;

il les aurait saisies sur le fait, aurait pu s'en rendre maître et les

examiner à loisir. Sans nous appesantir sur les difficultés que

présentent de telles constatations, bien qu'elles semblent n'être qu'un

jeu pour l'ingénieux aveugle, nous nous bornerons à remarquer qu'on en

est réduit, encore aujourd'hui, à tabler sur les observations qu'il a

faites.

Quoi qu'il en soit, Huber, qui jamais n'est à court, en fait

d'explications, se rend compte comme il suit de la production des

Abeilles pondeuses. Tout d'abord il imagine que ces Abeilles doivent

naître dans le voisinage des cellules de reines, et cela, parce que l'on

conçoit que les Abeilles, en préparant la gelée royale et la servant aux

larves élues ont pu en laisser _tomber_ quelques parcelles dans les

cellules voisines. De là, pour les Abeilles qui ont recueilli les

miettes tombées de la table royale, la faculté qu'elles partagent avec

la reine. Huber ne remarque point combien est improbable, chez des

insectes dont on admire tant, et à juste titre, la dextérité, cette

chute de la gelée dans les cellules voisines, cette maladresse, disons

le mot, qui seule ferait les ouvrières pondeuses. Et puis, comment les

nourrices pourraient-elles laisser choir des parcelles de gelée en

dehors de la cellule royale, puisqu'il leur faut s'introduire dans cette

cellule pour la dégorger dans le fond?

[Illustration: Fig. 22. 1. Ovaires d'Abeille reine;--2. d'ouvrière dite

pondeuse;--3. d'ouvrière ordinaire.]

Néanmoins tous les traités d'apiculture figurent les ovaires de

l'ouvrière ordinaire et ceux de l'ouvrière pondeuse (fig. 22). Ceux de

la première sont tout à fait atrophiés, ceux de la seconde, plus

développés, renferment quelques oeufs. Huber, ayant disséqué une de

ces Abeilles, compta onze oeufs, qui lui «parurent prêts à être

pondus». J'ai moi-même disséqué bon nombre d'Abeilles, à ce point de

vue, et j'ai reconnu que, chez les vieilles butineuses, l'ovaire

présente toujours cet état d'atrophie qu'on donne comme caractéristique

des ouvrières ordinaires; chez les jeunes, l'ovaire se trouve en l'état

que l'on figure comme étant propre aux ouvrières pondeuses. J'ai même

reçu de prétendues ouvrières pondeuses, en lesquelles je n'ai reconnu,

tant à leur fraîcheur extérieure qu'à l'état de leurs organes internes,

que des Abeilles venant d'éclore.

L'ovaire de l'ouvrière, depuis son éclosion jusqu'à la fin de sa vie,

subit une régression continue. C'est une loi générale de l'évolution des

animaux, que des organes destinés à ne jamais entrer en fonction, se

développent pendant un certain temps, comme s'ils devaient remplir le

rôle auquel la nature semble les appeler; puis, après avoir atteint un

certain degré, ne le franchissent point, et ne tardent pas à subir une

atrophie progressive.

* * *

DU LANGAGE DES ABEILLES.--Une des facultés les plus étonnantes des

Abeilles et l'un des fondements les plus solides de leur état social,

est la parfaite et constante harmonie qui règne dans leur société. Nulle

tendance particulariste dans la ruche, nulle indépendance individuelle.

La volonté de l'un est la volonté de tous. Il existe véritablement une

volonté sociale, et même, si l'on veut, une conscience sociale. Cette

inaltérable unité de vues et d'actions a été diversement expliquée. On

ne saurait parler aujourd'hui de volonté imposée à la colonie par un

monarque qui n'a de royal que le nom. Existerait-il, d'individu à

individu, une communication, un échange d'idées, à l'aide de signes

particuliers? L'expérience, jusqu'ici, ne semble guère parler en faveur

d'un _langage_ entre les Abeilles. L'hypothèse la plus naturelle, selon

nous, est que la similitude d'impression, chez des êtres semblablement

organisés, doit forcément entraîner la similitude de leurs actes. Toute

Abeille, dans une circonstance donnée, apprécie de la même façon les

faits dont elle est témoin, subit les mêmes impressions et se détermine

en conséquence.

* * *

Mais il existerait, chez les Abeilles, au dire des apiculteurs, une

sorte de langage qui n'a rien de commun avec celui dont nous venons de

parler; on a même rédigé une _grammaire apicole_. Hâtons-nous de dire

que l'un et l'autre ne sont qu'un produit de l'imagination des éleveurs

d'Abeilles. Excusons-les: on est partial pour ce qu'on aime; l'affection

passionnée qu'ils portent à leurs élèves leur fait découvrir en eux une

foule d'avantages, de facultés, dont la science attend en vain la

preuve. Ainsi en est-il de ce prétendu langage des Abeilles, élevé à la

hauteur d'un dogme par la majorité des apiculteurs, qui prétendent y

puiser une foule de renseignements utiles.

On doit au pasteur Johann Stahala, de Dolein près Olmütz, le premier

traité sur la matière. Prenons au hasard dans cette grammaire de

l'apiculteur:

_Dziiiiiiiiii-dziiiiiiiiii_

est le son produit par les Abeilles, quand elles ont trop froid, et que

l'on a frappé du doigt contre la paroi de la ruche;

_Houououououououououou_

est le triste chant de la ruche orpheline;

_Ouizziir_

informe l'apiculteur que les Abeilles sortent chercher de l'eau;

_Tchzouou_

qu'elles vont à la récolte du miel;

_Houhouhouhouhouhou_,

entendu le soir, en été, signifie que la récolte est très bonne;

_Brrrr-brrrr_,

est le cri de détresse des malheureux faux-bourdons, le jour de leur

massacre;

_Tu-tu-tu-tu-tu-tu_,

est le chant de la jeune reine, à peine sortie de sa cellule, auquel la

vieille reine répond:

_Couâ, couâ, couâ, ou cououâ, cououâ, cououâ_,

afin d'informer l'apiculteur qu'un essaim sortira dans deux ou trois

jours.

Nous en passons et des plus drôles.

Les Insectes, on le sait, n'ont pas de voix. Le langage des Abeilles, si

langage il y a, ne saurait être que le résultat des modifications du

bourdonnement qui accompagne le mouvement des ailes. Le son produit par

ces organes varie en hauteur et en intensité avec la vitesse et

l'amplitude de leurs vibrations. En outre, l'intégrité des ailes ou le

déchirement de leurs bords, leur frôlement contre les objets voisins,

sur le corps même des autres Abeilles, apportent dans le bourdonnement

des différences sensibles, qui n'ont rien de significatif, surtout

d'intentionnel. C'est là tout ce qu'il faut penser du prétendu langage

des Abeilles.

* * *

IRRITABILITÉ DES ABEILLES.--L'AIGUILLON.--Si l'Abeille est bien outillée

pour le travail, elle n'est pas moins bien armée pour le combat. Nous

avons décrit l'aiguillon, dont l'ouvrière est prompte à faire usage,

lorsqu'on la saisit à la main, ou qu'elle se croit attaquée dans sa

ruche. En dehors de ces deux circonstances, l'Abeille est le plus

inoffensif, le plus timide des êtres. Loin de sa demeure, elle ne se

jette jamais sur qui l'attaque; elle ne songe qu'à fuir.

Mais ce n'est jamais impunément qu'on va l'exciter chez elle, ou même,

sans intention hostile, qu'on se livre devant la ruche à des mouvements

brusques, qu'elle ne manque jamais de prendre pour une provocation. Une,

dix, cent Abeilles, presque tout l'essaim, peuvent se jeter sur

l'agresseur inconscient ou volontaire, et lui faire payer cher sa

maladresse ou sa témérité. Plus d'une fois un innocent quadrupède,

paissant près d'une ruche, s'est vu assaillir par toute la colonie,

coupable seulement d'avoir agité la queue devant la porte de ces

susceptibles mouches. Souvent un travailleur inexpérimenté, bêchant

devant une ruche, se sent tout à coup criblé de piqûres, et n'échappe

que par une prompte fuite aux attaques de plusieurs milliers d'Abeilles

furieuses.

Nous avons vu que l'oeil des Abeilles est organisé pour mieux

percevoir le mouvement des objets que leur forme. L'irritabilité de ces

insectes est en rapport avec cette netteté de perception d'un corps en

mouvement. L'immobilité, devant la ruche, ou tout au moins la lenteur

des mouvements de l'observateur, est une sauvegarde certaine. Il peut

impunément approcher d'aussi près qu'il voudra, poser même la main sur

le tablier, sans qu'aucune Abeille songe à s'en formaliser.

Recommandation importante, ne pas porter la main sur l'Abeille qui se

pose sur vous, serait-ce sur le visage. Si elle n'a point piqué en se

posant, c'est qu'elle n'a aucune intention malveillante: l'Abeille

irritée pique au moment même où elle aborde. Poser la main sur elle,

c'est courir au-devant de la blessure, sans compter que la brusquerie du

mouvement involontaire peut exciter d'autres Abeilles qui en sont

témoins.

L'apiculteur, au courant de ces habitudes, sait éviter les accidents

auxquels le vulgaire est exposé, si bien que les Abeilles semblent pour

lui des animaux familiers, reconnaissant à qui elles ont affaire. Il

n'en est rien; l'Abeille n'a aucune connaissance de la personne qu'elle

voit journellement, et elle la traite comme une étrangère, dès qu'elle

néglige les précautions que la pratique enseigne.

L'égalité d'humeur n'est pas une qualité des Abeilles. Tout apiculteur

sait que le temps orageux les rend nerveuses et irritables au plus haut

point. Ce n'est pas alors le moment de les aborder et de se livrer aux

manipulations ordinaires de l'industrie apicole. Même par le beau temps,

il n'est pas toujours prudent de les travailler aux heures les plus

chaudes de la journée. L'apiculteur néanmoins fait usage de certain

artifice qui les rend tout à fait maniables, c'est l'enfumage. Du

chiffon, du vieux bois ramolli, et telles autres substances dont la

combustion produit d'abondantes fumées, sont mises à brûler dans des

récipients spéciaux. La ruche étant ouverte avec précaution, on projette

la fumée dans son intérieur. Les Abeilles étourdies, effrayées, courent

aux provisions se gorger de miel, comme si elles étaient prêtes à

abandonner la ruche devant une agression irrésistible. En même temps un

bruissement d'intensité croissante se fait entendre. Au bout de quelques

minutes, les Abeilles stupéfiées, ne sachant que devenir, sont devenues

maniables, et l'opérateur peut attaquer les gâteaux, les tourner et

retourner en tous sens, en chasser les Abeilles pour les examiner à

loisir, sans avoir rien à craindre. Si l'opération est un peu longue, si

le bruissement paraît diminuer, une nouvelle projection de fumée sur les

gâteaux calmera les Abeilles près de s'irriter. Avec un peu d'habitude

et de prudence, l'apiculteur peut à son gré manipuler les Abeilles sans

se servir des engins protecteurs, gants et masque, usités dans les

travaux apicoles.

La piqûre de l'Abeille est assez douloureuse; les effets en persistent

pendant trois à quatre jours d'ordinaire. L'inoculation de venin qui

l'accompagne produit un gonflement plus ou moins prononcé et étendu des

parties environnant la petite plaie. Toute la région ainsi distendue est

le siège d'un prurit insupportable et douloureux au toucher. On a

indiqué une foule de remèdes contre ces blessures; pas un n'est

efficace. La seule chose à faire, c'est, après avoir extrait

l'aiguillon, s'il est resté dans la plaie, de comprimer latéralement

celle-ci, pour tâcher d'en expulser une certaine quantité de venin,

avant qu'il ait eu le temps de se répandre au loin dans les tissus, et

puis, attendre patiemment que la douleur et le gonflement

s'évanouissent. Il n'y a de véritable danger dans ces accidents que

lorsque les blessures sont nombreuses.

* * *

ABEILLES PILLARDES.--Si laborieuse que soit l'Abeille, elle ne dédaigne

pas le bien acquis sans peine, et son avidité pour le miel la pousse

souvent à tenter de le dérober à autrui. Voyez cette Abeille qui rôde

d'un vol saccadé autour d'une ruche; voyez-la s'approcher prudemment de

l'entrée, reculer aussitôt devant les manifestations hostiles des

sentinelles, revenir, s'en aller encore, revenir avec ténacité,

essayant de tromper la vigilance des maîtresses du logis. A ces allures

on reconnaît la _pillarde_. Si la porte est un instant mal gardée, elle

se faufile dans la maison, s'y gorge de miel, qu'elle va aussitôt

rapporter chez elle. Souvent elle est surprise en flagrant délit; saisie

par une foule irritée, tiraillée par tous ses membres, elle est traînée

sur le tablier, obligée de dégorger le miel dérobé, qu'une Abeille

reprend trompe à trompe, exécutée enfin sans pitié. Tel est le sort de

toute pillarde dans une forte ruche.

Mais quand les habitants sont peu nombreux, la porte mal gardée est à

tout instant forcée par quelque maraudeuse; plus d'une succombe, mais

leur nombre croissant toujours, l'invasion devient bientôt irrésistible.

Des duels à mort s'engagent sur tous les points, et les Abeilles

envahies finissent par succomber. La ruche alors est saccagée en toute

liberté. Trois ou quatre jours durant, suivant l'importance de ses

magasins, elle ne désemplit pas d'une cohue bruyante, qui la dévalise

avec une folle activité. Le soir le silence revient, toutes les

pillardes sont rentrées chez elles; mais au matin suivant, le tumulte

reprend de plus belle, et cela continue ainsi jusqu'à ce qu'il ne reste

plus que les gâteaux gaspillés, les cellules vidées.

La ruche en détresse est anéantie au profit de la cité déjà florissante,

qui n'en devient que plus prospère. Telle est la loi de la lutte pour

l'existence. La reine de la colonie faible périt sans descendance, celle

de la colonie populeuse fera souche, et sa lignée pourra hériter de ses

qualités supérieures, au grand avantage de l'espèce.

* * *

DES SENTIMENTS AFFECTIFS CHEZ L'ABEILLE.--Nous avons dit l'affection, le

culte dont la mère est entourée, les soins assidus, dévoués, dont le

couvain est l'objet. Ce sont là, au point de vue moral, si l'on nous

permet de parler ainsi, les beaux côtés de l'Abeille. Remarquons

toutefois que ces qualités sont tout au profit de la société. Si la mère

était indifférente aux ouvrières, si les oeufs, les larves, les

nymphes étaient parfois négligés, la ruche ne verrait jamais le

bien-être et la prospérité. L'affection dont la mère est l'objet est

même un instinct tellement enraciné, que nous le voyons persister, au

détriment de la communauté, alors que la mère, inféconde ou

bourdonneuse, est une cause de ruine pour la colonie. A cette exception

près, les Abeilles n'ont de qualités qu'à notre point de vue moral et

humain nous pouvons juger bonnes, que celles dont l'association profite,

celles sans lesquelles elle ne pourrait exister.

Il en est de même pour ce que nous pourrions considérer comme leurs

défectuosités morales. Comme leurs qualités, elles sont à l'avantage de

la société, et c'est pour cela qu'elles existent. Faut-il rappeler les

mâles expulsés, dès qu'ils ne sont plus qu'une cause de déchet pour la

ruche? la vieille butineuse, usée au service de l'État, rejetée sans

pitié, dès que les forces l'abandonnent? les oeufs sacrifiés à la

nécessité de loger une récolte surabondante? Ce n'est pas tout encore:

tout individu mal venu, qu'une infirmité quelconque rend impropre au

travail, est, dès sa naissance, jeté dehors. Et tous ces expulsés sont

voués à la même mort, la mort lente à venir, par le froid et la faim.

Ces moeurs féroces, cette dureté vraiment spartiate montrent sous leur

véritable jour l'instinct avant tout utilitaire de l'Abeille. Le bien

exclusif de l'État est la loi suprême. Le sentiment ici n'a rien à

faire. Qualités ou défauts, bonté morale ou cruauté, tout cela n'existe

que dans nos appréciations. La nature ne voit que le résultat; pour

elle, tout est bien qui mène au but: la permanence et la prospérité de

l'association.

Dans ce sens, resterait encore un progrès à accomplir, l'instinct des

Abeilles devenu capable de discerner dans la reine, comme il le fait

dans l'ouvrière, l'aptitude ou l'incapacité physiologique, et de

supprimer par suite--pour la raison d'État--la reine mal conformée,

inféconde ou bourdonneuse.

Telle qu'elle est, cependant, la ruche n'en reste pas moins un objet

digne de toute notre admiration, et le phénomène biologique le plus

remarquable qui existe dans le monde des Insectes.

PARASITES ET ENNEMIS DE L'ABEILLE.

«Le seul ennemi réellement redoutable pour les Abeilles, dit un habile

praticien que nous avons déjà cité, c'est le mauvais apiculteur, fléau,

dont l'instruction peut seule débarrasser les Abeilles.» Dans beaucoup

de contrées, en effet, on voit encore le paysan, obstiné dans une

déplorable routine, n'avoir d'autre procédé d'extraction pour le miel et

la cire, que l'étouffement des Abeilles, c'est-à-dire le sacrifice d'un

certain nombre de colonies, qu'il remplace au printemps, s'il le peut,

par de nouveaux essaims. Cette méthode barbare, qui d'ailleurs ne donne

que des produits inférieurs, disparaîtra par la vulgarisation des

procédés rationnels.

* * *

C'est la classe des Insectes, naturellement, qui fournit les principaux

ennemis des Abeilles.

[Illustration: Fig. 23.--Ennemis de l'Abeille: Gallérie, Braula,

Tridactyle.]

Les abeilles · 第 6 / 25 段