moment de parler des butineuses. Avant de décrire leurs travaux, il nous
faut, à leur endroit, examiner une question qui n'est pas sans
importance. Comment l'abeille, une fois sortie de la ruche, sait-elle la
retrouver? Les pourvoyeuses, en effet, ne portent pas leurs promenades à
quelques tires-d'aile seulement du logis; l'expérience a montré qu'elles
peuvent se répandre au loin jusqu'à deux et trois kilomètres et même
davantage. Il n'est donc pas aisé de comprendre comment ces petites
bêtes retrouvent le chemin du retour. On a beaucoup philosophé et même
divagué sur ce sujet. La réalité est la chose du monde la plus simple.
Lorsque, après plusieurs journées assez froides pour empêcher les
abeilles de sortir, survient un beau soleil, on voit, au moment le plus
chaud du jour, un véritable nuage d'abeilles, surtout si la colonie est
populeuse, voleter en tourbillonnant devant la ruche. C'est un spectacle
parfois admirable, et les apiculteurs le désignent sous le nom de
_soleil d'artifice_.
Regardez attentivement les abeilles qui le composent; vous reconnaîtrez
que toutes sont tournées la tête du côté de la ruche, les unes
s'éloignant en décrivant des cercles de plus en plus grands, les autres
revenant en décrivant des cercles ou des zigzags de plus en plus petits.
Or toutes ces abeilles sont des abeilles jeunes, ce qu'il est facile de
reconnaître à la fraîcheur de leur poilure.
Pour être mieux édifié, regardez ce qui se passe à l'entrée de la ruche,
et suivez une jeune abeille dès l'instant où elle se montre à la porte.
Vous la voyez alerte, et cependant hésitante, évidemment joyeuse de la
lumière et de sa vie nouvelle, faire quelques pas de çà, de là, sur le
tablier, puis, toute maladroite, se décider enfin à prendre son essor,
ce qu'elle fait, tantôt en se retournant d'abord vers la porte et
s'envolant à reculons, ou bien en s'élançant à quelques centimètres
seulement, pour se retourner aussitôt; puis enfin, lentement et avec une
attention évidente, elle s'éloigne, toujours à reculons, dans une spire
de plus en plus élargie.
Voyez au contraire cette autre abeille, dont la défroque pelée dit assez
l'expérience acquise, les travaux accomplis, une vieille butineuse
enfin: brusquement elle franchit le seuil, la tête levée, pleine
d'assurance; c'est tout au plus si elle s'arrête un instant à donner un
dernier coup de brosse à ses yeux, à ses antennes, pour s'élancer
aussitôt, en droite ligne, pressée d'arriver tout là-bas, où elle sait
des fleurs riches de pollen et de miel, qu'elle a hâte de recueillir.
Quel est donc le but des jeunes ouvrières qui font le soleil d'artifice?
Il se devine aisément. Sortant pour la première fois de la ruche, elles
se familiarisent avec son aspect, en explorent les abords, et, de plus
en plus loin, le voisinage. Comme on ne tarde pas à perdre de vue
l'Abeille s'élevant dans les airs, on ne peut que supposer que son
exploration continue encore au delà par le même procédé. En décrivant
ses cercles de plus en plus vastes, la tête tournée vers le lieu qu'elle
vient de quitter, l'Abeille se trouve, tout en s'éloignant, dans la
situation du retour. Lorsqu'elle a ainsi fixé dans sa mémoire la
topographie de la région environnant le lieu de sa naissance, elle peut
désormais sortir sans hésiter, sûre de retrouver son chemin, et, devenue
butineuse, s'élancer comme un trait du trou de vol, sans jamais se
retourner en arrière.
C'est donc la mémoire qui ramène l'Abeille à la ruche. Le souvenir qui
la guide s'est fait par le plus sûr et le plus simple des procédés,
puisque le chemin du retour est appris à l'aller dans la situation même
du retour: l'Abeille s'éloigne de la ruche ayant devant elle le tableau
qu'elle aura, devant elle encore, pour revenir.
Aussi qu'arrive-t-il, si on enlève la ruche pendant que les Abeilles
sont aux champs ou qu'on la remplace par une autre? La butineuse, au
retour, désorientée, cherche de tous côtés, dans une évidente
inquiétude. Au bout d'un moment, on la voit repartir, comme pour
s'assurer si elle a bien suivi le bon chemin; mais toujours le même
chemin la ramène au même endroit. Si l'on n'a fait que changer la ruche
de place, pour la poser à une faible distance, la butineuse finit par la
retrouver. Si la ruche a été transportée fort loin, c'en est fait; le
hasard serait bien grand si elle était retrouvée, et les pauvres
Abeilles, après avoir longtemps rôdé autour du lieu où fut leur berceau,
iront, de guerre lasse, demander dans quelque ruche du voisinage une
hospitalité qui leur sera rarement accordée, et mourront misérablement,
poignardées par ses habitants!
Si, à la place de l'ancienne ruche, une autre a été mise, les butineuses
de la première, après des hésitations sans fin, se décident à y
pénétrer. Chargées de provisions, elles sont bien accueillies par les
habitants de la maison, et elles feront désormais partie de la famille.
Les apiculteurs usent fréquemment d'un pareil artifice, pour renforcer
un essaim trop faible: ils lui donnent toutes les butineuses d'une forte
ruche, en l'installant à sa place. L'ancienne ruche, portée ailleurs, se
sera bientôt refait son bataillon de butineuses.
* * *
Sûre de retrouver le chemin de la ruche, grâce à la gymnastique que nous
avons décrite, l'Abeille peut en toute assurance aller aux provisions.
La voilà butineuse. Le pollen et le miel sont les deux objets importants
de ses courses au dehors; mais la propolis, qui sert à boucher les
fissures de la ruche, est encore une denrée fort utile; l'eau enfin est
indispensable, soit pour diluer la pâtée servie aux larves, soit pour
dissoudre le miel granulé, c'est-à-dire le vieux miel dans lequel le
sucre s'est séparé en grumeaux solides. Aussi l'apiculteur a-t-il soin
de ménager, à portée de ses ruches, un abreuvoir où les Abeilles
puissent aller puiser l'eau dont elles ne sauraient se passer. Cette
nécessité était déjà connue de Virgile.
La cueillette du pollen présente des particularités assez curieuses.
Dans les fleurs dont les étamines sont peu élevées au-dessus du
réceptacle, ou dont la corolle est tubuleuse, l'Abeille, pour recueillir
le pollen, se pose sur ou dans la fleur. Elle brosse alors les étamines
de ses pattes antérieures, et recueille ainsi la poussière pollinique.
Mais elle n'est pas emmagasinée telle quelle dans les corbeilles; il
faut qu'elle soit transformée en une pâte cohérente, par son mélange
intime avec une certaine quantité de miel. Il est aisé, en certains cas,
de voir comment se fait cette manipulation.
Si l'on examine attentivement une Abeille butinant dans une fleur peu
profonde, une capucine par exemple, on la voit, tout en introduisant sa
trompe au fond du réceptacle, pour y recueillir le nectar, frotter de
ses pattes antérieures les anthères, afin d'en détacher le pollen; puis,
se soulevant légèrement au-dessus de la fleur, elle agite vivement ses
pattes intermédiaires, pour pétrir le pollen, que la trompe, faiblement
déployée, humecte d'un peu de miel dégorgé, et le coller ensuite aux
corbeilles. Cette opération accomplie, l'Abeille se rabat de nouveau
dans la fleur, pour y continuer sa cueillette, ou, s'il n'y a plus rien
à faire, passe à une autre, qu'elle exploite de la même manière.
Dans une fleur largement ouverte et dont les étamines sont portées sur
de longs filets, le pavot des jardins, par exemple, les choses se
passent un peu autrement. L'Abeille ne se pose point sur la fleur, ce
qui ne lui permettrait pas d'atteindre les anthères trop haut placées;
mais, tout en se soutenant en l'air, à hauteur convenable, elle frôle
de ses pattes antérieures ces organes couverts de pollen, qu'elle
recueille de la sorte. Le pétrissage se fait comme dans le cas
précédent.
On peut remarquer que l'Abeille recueillant du pollen ne visite que des
fleurs de la même espèce. Jamais du pollen de plusieurs couleurs ne se
voit mélangé dans ses corbeilles. Il en est de même dans les cellules où
le pollen est entassé; on ne voit jamais dans une même cellule que du
pollen de même sorte, ce qui semble indiquer qu'une seule Abeille se
charge d'approvisionner une cellule déterminée. Quelle peut être la
raison de cette habitude? on l'ignore absolument.
L'Abeille rentrée dans la ruche les corbeilles chargées de pâtée
pollinique, se débarrasse de son fardeau à l'entrée de la cellule
destinée à le recevoir, aidée dans cette opération par ses soeurs. La
pâtée nouvellement apportée est appliquée et fortement pressée, à l'aide
des mandibules, sur celle que contient déjà la cellule. Après s'être
soigneusement brossée et nettoyée du moindre grain de pollen collé à ses
poils, à ses yeux, à ses antennes, la butineuse court à la porte, et,
pleine d'entrain, s'élance de nouveau vers les champs.
L'Abeille amassant du pollen peut en même temps recueillir du miel.
Nombre de butineuses cependant ne rapportent à la ruche que du miel,
particulièrement dans l'après-midi, où une grande partie du pollen a été
déjà épuisé dans les fleurs. Il en est de même, à plus forte raison,
dans les premières heures de la journée, alors que la déhiscence des
anthères ne s'est pas faite encore. Son jabot rempli de miel, l'Abeille
rentre à la ruche et va le dégorger dans une cellule.
Les cellules entièrement pleines de miel ou de pollen sont operculées,
c'est-à-dire fermées exactement d'un mince couvercle de cire,
immédiatement appliqué sur le contenu. Tandis que les cellules à couvain
sont operculées avec de la cire vieille, l'opercule des cellules à
provisions est fait de cire nouvelle et blanche, sécrétée tout exprès.
Absolument plein de toute la masse de provision qu'il est susceptible de
contenir, le rayon est entièrement operculé du haut en bas, sur ses deux
faces.
Bien que les Abeilles soient peu difficiles, relativement à la qualité
du miel qu'elles récoltent, et qui parfois est détestable, elles savent
néanmoins faire la différence entre le nectar des diverses fleurs. Il en
est qu'elles préfèrent, et pour lequel elles délaissent tous les autres,
quand le choix est possible. Ainsi les Légumineuses, mais surtout les
Labiées, sont les plantes mellifères par excellence. C'est aux Labiées,
qui abondent sur l'Hymette, que le miel si vanté dès l'antiquité, doit
encore aujourd'hui ses qualités exquises. Il est bien digne de remarque
que le goût des Abeilles, à cet égard, soit absolument conforme au
nôtre. Plus difficiles qu'elles toutefois, nous ne pouvons tolérer
l'âcre liqueur qu'elles puisent dans les renoncules, pas plus que le
nectar nauséeux des arbousiers.
* * *
L'activité des Abeilles, surtout des pourvoyeuses, dépend de la
fécondité de la mère. Mais cette fécondité est subordonnée à son tour à
la richesse des provisions. Quand le miel donne bien, que les rentrées
sont abondantes, la mère, mieux nourrie, pond davantage. Si, au
contraire, la source du miel tarit dans les fleurs, la ponte décroît à
proportion. Toutefois, quand le miel est extrêmement abondant, ce qui
arrive lorsque les circonstances favorisent la floraison de certaines
plantes mellifères, telles que les acacias, les trèfles, etc., l'avidité
sans mesure des Abeilles sacrifie le couvain à la récolte, et, pour
faire place à celle-ci, des oeufs, des jeunes larves peut-être, sont
supprimés. Tel rayon rempli d'oeufs la veille n'en contient plus un
seul le lendemain, et du miel se voit dans toutes les cellules. C'est là
un trait que les admirateurs passionnés des Abeilles ignoraient,
heureusement pour eux, et pour elles.
Aux causes déjà indiquées comme augmentant ou diminuant l'activité des
Abeilles, il faut ajouter la température. Un beau soleil, une bonne
chaleur, surtout après une série de mauvais jours, redoublent leur
vivacité; la prestesse de leurs allures, toute leur manière d'être
témoignent d'un bien-être évident. C'est alors aussi que les travaux
vont vite. Mais ils ne chôment pourtant pas, quand le temps est moins
favorable. Alors que toutes les Abeilles sauvages, sauf le Bourdon, ne
circulent qu'en plein soleil, et disparaissent absolument lorsqu'un
nuage vient en intercepter les rayons, l'Abeille sociale, elle, sait
trop le prix du temps, et ne s'arrête pas pour si peu. Le soleil se
voile, elle ne semble pas s'en apercevoir et continue sa collecte. La
journée est sombre, pluvieuse même, elle sort parfois par ce mauvais
temps: les enfants sont là, affamés, réclamant leur pitance, et il faut
la leur fournir, quelque temps qu'il fasse. De toutes les Abeilles la
première levée, elle est celle dont la journée finit le plus tard.
L'Abeille solitaire dort la grasse matinée; dans les plus chaudes
journées, elle ne sort guère avant les 8 ou 9 heures, fait un peu de
sieste vers le milieu du jour, et ne sort plus, passé 5 heures. La
mouche à miel vole aux champs, en été, dès l'aurore; et le soir, au
crépuscule, vers 8 heures, on voit encore rentrer à la ruche plus d'une
butineuse attardée, au vol lent, incertain, ayant peine à retrouver son
chemin, tant l'obscurité est déjà profonde. La vie sociale crée des
besoins impérieux; il y faut satisfaire à tout prix, ou la maison
déchoit. La prospérité de la famille est en raison de l'activité de
chacun et de tous. Donc, pas de temps à perdre, tous les moments sont
remplis; c'est à peine si on a le loisir de prendre quelques instants de
répit, de sommeil. La cité cependant bruit toujours, l'usine fonctionne
sans cesse ni trêve. Travail de jour, travail de nuit se poursuivent
sans interruption. Une seule chose peut enrayer la machine, c'est le
froid. Quand la température extérieure descend au-dessous de 12° à 14°,
l'Abeille ne sort pas, et le travail languit dans la ruche. Chacune ne
songe qu'à se réchauffer, et toutes se réfugient et se pressent au
centre de l'habitation. Mais, au coeur même de l'hiver, qu'une belle
journée survienne, qu'un beau soleil égaye les champs et les jardins, si
le thermomètre atteint une douzaine de degrés, on profite de l'aubaine
inespérée, on court glaner aux rares fleurs que les frimas ont
épargnées; quelque pâle mercuriale, quelque grêle crucifère ont ouvert
au soleil leurs petites fleurs garnies de pollen; c'est toujours tant de
pris, un peu de fraîche pâtée pour les pauvres larves, s'il y en a, ou
pour celles qui ne tarderont pas à venir. Dans le midi de la France, il
n'est pas d'hiver si continuellement mauvais, que chaque mois, de
novembre à février, ne donne quelques journées assez chaudes pour
permettre la sortie des Abeilles.
A cette vie si occupée, si active, la butineuse s'use vite. Parmi les
Abeilles qui rentrent de la picorée, les corbeilles garnies de pollen ou
le jabot gonflé de miel, les unes ont l'allure dégagée et la livrée
intacte, ce sont des butineuses encore jeunes dans le métier. D'autres,
avant d'aborder le seuil de la ruche, s'annoncent déjà par le
bruissement particulier qui accompagne leur vol, lourd et pénible.
Posées, leur corps tout pelé, leurs ailes fripées disent éloquemment
leur grand âge, leurs longs travaux; ce sont de vieilles butineuses,
près du terme de leur carrière. Bientôt leurs ailes ne peuvent plus les
soutenir; c'est en vain qu'elles essaient de prendre leur essor, elles
retombent lourdement. Désormais incapables de tout travail, sans valeur
pour la société, leurs soeurs plus jeunes jettent brutalement dehors
ces bouches inutiles, sans reconnaissance pour les services rendus, pour
leur vie usée à la peine, oubliant que ce furent là leurs nourrices.
C'est pitié que de voir ces pauvres bannies se traîner misérablement sur
le sol, attendant une mort lente à venir. Et combien finissent ainsi!
Bien peu meurent de leur belle mort sur les rayons. Le respect des
vieillards n'est pas une des vertus des Abeilles. A y bien regarder,
nous ne leur en trouverions guère d'autres, hélas, que celles qui
peuvent profiter à la cité. L'intérêt de cet être impersonnel et égoïste
semble être la loi suprême. Le bien, comme nous l'entendons, ne s'y
rencontre, que s'il se confond avec l'utile.
En été, la vie des Abeilles ne dépasse pas cinq ou six semaines. En
hiver, elle peut être de plusieurs mois. Il ne paraît pas cependant, au
moins dans nos climats, que les Abeilles nées en automne puissent
franchir tout l'hiver et exister encore au printemps. Il m'a semblé que
toutes les Abeilles du début de la saison sont des Abeilles jeunes. Les
butineuses tout au moins ne passent pas l'hiver.
* * *
Outre l'élevage des jeunes et la collecte des provisions, deux fonctions
accessoires sont attribuées aux ouvrières: l'aération de la ruche et la
surveillance à la porte.
Pour ce qui est de la première de ces fonctions, Huber a fait des
expériences desquelles il résulterait que, pour renouveler l'air dans
l'intérieur de la ruche, un plus ou moins grand nombre d'Abeilles se
livrent à une gymnastique fort curieuse. A certains moments, surtout
alors que la rentrée du miel est abondante, on voit, à l'entrée de la
ruche, des Abeilles, la tête tournée vers l'intérieur, le corps penché
en avant, l'abdomen un peu relevé, se tenir immobiles, leurs ailes
seules exécutant des mouvements rapides, comme pour le vol; et ce vol
les emporterait, en effet, si leurs pattes fortement cramponnées ne les
retenaient sur place. Elles aèrent, dit-on, la ruche, en collaboration
avec d'autres Abeilles faisant la même manoeuvre à l'intérieur. Il est
certain qu'un courant d'air très sensible est alors produit par
l'Abeille, qui projette ainsi en arrière l'air frappé par ses ailes.
Cependant, si l'on considère le soin que les Abeilles mettent à
calfeutrer leur demeure, la position souvent très mal appropriée des
Abeilles dites ventilateuses à la production d'un effet utile, on peut
se demander si l'aération de la ruche est vraiment une nécessité aussi
impérieuse qu'on l'a dit, et s'il existe réellement des Abeilles
ventilateuses. Il se pourrait, que ces Abeilles qui bruissent à l'entrée
de la ruche, et qui toutes sont des jeunes, loin d'exécuter une
manoeuvre d'utilité générale, ne fassent qu'obéir à un besoin purement
personnel, tel que le développement par l'exercice des muscles du vol,
et se préparent de la sorte à remplir le rôle de butineuses. Il n'est
pas inutile de remarquer à ce propos, que les Mélipones et Trigones,
Abeilles sociales d'Amérique, se font des nids auxquels ne donne accès
qu'un couloir étroit et souvent fort long; bien plus, du soir jusqu'au
matin, l'entrée de ce couloir est fermée d'un diaphragme de cire. Que
devient l'aération en pareil cas? Si les Mélipones et les Trigones ont
si peu souci de renouveler l'air dans leur habitation, il est bien
permis de penser que l'Abeille ne s'en préoccupe pas davantage.
La garde de la porte est un fait très positif. Dans toute ruche
suffisamment peuplée, on voit toujours un certain nombre d'Abeilles se
tenir à l'entrée, trottiner de çà et de là, en apparence fort
tranquilles, à moins d'attaque manifeste. Chaque Abeille qui se présente
est flairée, palpée par ces gardiennes, et ne passe qu'après avoir
satisfait à cette inquisition qui, du reste, n'est pas fort longue. Dans
le cas où une agression se produit, où des Abeilles étrangères font une
tentative de pillage, le nombre des sentinelles augmente aussitôt et
toute l'entrée en est obstruée; l'inquiétude ou la colère de ces
Abeilles sont alors manifestes, et malheur à l'intrus qui tomberait au
milieu d'elles, il serait à l'instant massacré.
Les Abeilles qui montent la garde sont aussi des Abeilles jeunes; mais
il faut voir en elles des ouvrières désoeuvrées, encore inactives, qui
viennent un instant prendre l'air du dehors, jouir un peu de la lumière,
plutôt que des Abeilles chargées d'une mission définie. Elles se
renouvellent à chaque instant, et leur nombre varie avec la population
de la ruche; plus elle est considérable, plus il y a de promeneuses sur
la porte.
* * *
ESSAIMAGE. ÉLEVAGE DES REINES.--Une des plus importantes fonctions des
ouvrières est l'élevage des mères et la préparation de l'essaimage.
Lorsque, après la grande ponte du printemps, la population est devenue
considérable et se trouve à l'étroit dans la ruche, les Abeilles se
disposent à essaimer et s'occupent d'élever des reines. Les cellules
dans lesquelles les reines se développent sont fort différentes de
celles des mâles et des ouvrières (fig. 19, _a_). Quant à leur situation
d'abord, elles sont construites de préférence, mais non toujours
cependant, au bas des rayons ou sur leur tranche latérale. Beaucoup plus
volumineuses que celles des mâles, elles font librement saillie au delà
du plan des orifices des autres cellules, et le défaut de compression
latérale qui en résulte fait qu'elles ne sont point prismatiques. Leur
forme, du reste, est modifiée continuellement par les Abeilles, tout le
temps que la larve qui s'y trouve se développe. Elles apparaissent au
début sous la forme d'une cupule ou d'une calotte sphéroïdale peu
saillante, dont les bords s'élèvent de plus en plus, puis se rapprochent
insensiblement, tout en s'élevant encore, jusqu'au moment où la larve
cesse de grandir. La cellule alors a la forme d'un dé un peu recourbé,
graduellement rétréci du fond à l'orifice, qui toujours est tourné en
bas. Le neuvième jour, les ouvrières operculent la cellule, non à l'aide
d'un simple diaphragme, mais en la prolongeant et la rétrécissant à
mesure, de manière à la terminer par un dôme subconique, obtusément
arrondi au sommet.
L'économie ordinaire des Abeilles n'est pas de mise pour la construction
des cellules royales; leurs parois sont fort épaisses. Leur surface
extérieure est rendue inégale par une multitude de fossettes,
reproduisant grossièrement la forme du fond des cellules ordinaires,
plus larges et mieux dessinées à la base, plus petites et de plus en
plus confuses vers le bout.
La larve royale est copieusement nourrie de cette gelée limpide que nous
avons vu servir à toutes les larves après leur naissance. Mais, tandis
que, pour les ouvrières et les mâles, cette alimentation est bientôt
remplacée par une autre plus grossière, la larve de reine n'en reçoit
jamais d'autre. Grâce à cette nourriture substantielle, ses organes
reproducteurs, ses ovaires prennent leur développement normal, et,
corrélativement, ses organes externes acquièrent la conformation propre
à la femelle parfaite.
C'est bien la nourriture, et rien que la nourriture, qui fait les
reines. Une larve quelconque, destinée, par sa situation dans une petite
cellule, à devenir une ouvrière, peut, au gré des Abeilles, devenir une
reine. Il suffira, pour que la transformation s'opère, de lui
administrer, au lieu de la vulgaire bouillie, de la gelée royale: les
organes voués à un arrêt de développement fatal suivront leur évolution
naturelle et complète; d'autres, par contre, ne se formeront pas, tels
que les brosses et les corbeilles, et l'ouvrière, en un mot, deviendra
reine. Il n'est pas indispensable que la larve à transformer soit prise
à sa naissance; elle peut avoir déjà grandi et subi quelque temps, trois
jours au plus, le régime de la pâtée.
La nécessité de cette transformation se présente lorsque, en dehors du
temps de l'essaimage, la mère vient à mourir. La colonie serait, en
pareil cas, fatalement vouée à une destruction prochaine, si les
Abeilles n'avaient le pouvoir de tirer de la plèbe des ouvrières
quelques oeufs ou larves pour en faire des reines. Autour des élues,
les cellules voisines sont sacrifiées, avec leur contenu. La cellule
respectée est agrandie, transformée en cellule royale, abondamment
approvisionnée de la précieuse gelée, et le miracle s'accomplit.
«Dis-moi ce que tu manges, je te dirai qui tu es.» L'aphorisme de
Brillat-Savarin ne semble-t-il pas avoir été tout exprès fait pour les
Abeilles? Nulle part, tout au moins, il n'est aussi vrai que chez elles.
Cette puissance de l'alimentation, cette influence du régime sur le
développement ou l'atrophie des organes qui comptent parmi les plus
importants, est assurément un des faits les plus étonnants de la
physiologie animale.