Trois cellules royales operculées furent placées dans une ruche dont la

mère était très féconde. Elles furent l'une après l'autre éventrées par

la mère, et les nymphes tuées. Huber introduisit ensuite dans cette même

ruche une autre reine très féconde, qui, victime de la curiosité de

l'observateur, fut, après une courte lutte, poignardée par la «reine

régnante».

L'imagination ne se mêlerait-elle point pour quelque part à ces récits

de l'illustre aveugle? Nous serions porté à le croire, d'autant plus

que, depuis Huber, personne encore, à notre connaissance, n'a été témoin

de ces duels entre les reines.

Toujours est-il que, dans les circonstances ordinaires, la ruche ne

contient qu'une reine, qu'une pondeuse. C'est en vain que, dans une

colonie pourvue de sa mère, on essayerait d'en introduire une seconde.

Elle est rejetée, peu de temps après, à l'état de cadavre, exécutée par

les ouvrières bien plutôt que par la mère. Une fois du moins, j'en ai la

certitude, une reine perdue, s'étant jetée dans une de mes ruches, put à

peine franchir le trou de vol. Assaillie par les sentinelles, elle fut

presque aussitôt ramenée à l'extérieur, et je la vis, sur le tablier,

tiraillée en tous sens par une multitude d'abeilles, frappée enfin de

l'aiguillon par l'une d'elles et rejetée, inanimée, au pied de la ruche.

Pour qu'une reine étrangère soit agréée, il faut que la ruche soit

orpheline; la nouvelle arrivée est alors accueillie avec empressement et

choyée comme la mère commune.

On a cependant signalé des cas de coexistence de deux reines fécondes

dans une même colonie. Le fait est exceptionnel, mais on est obligé de

l'admettre, car il est affirmé par plus d'un observateur digne de foi.

Et d'ailleurs il s'explique. La reine, nous le savons, est toujours

entourée d'une garde qui la défend contre toute agression. Il peut

arriver qu'une jeune reine venant d'éclore soit immédiatement entourée

de jeunes ouvrières qui n'ont pas eu le temps de connaître leur mère.

Elles adoptent la jeune reine, la défendent contre leurs soeurs

aînées, qui voudraient s'en débarrasser; et comme la reine légitime est,

de son côté, protégée de même par les vieilles abeilles contre les

gardiennes de la jeune reine, il s'ensuit que l'une et l'autre se

maintiennent, comme deux compétiteurs à l'empire, à la tête de deux

factions rivales.

* * *

Combien de temps vit une reine? Trois ou quatre ans sont la durée

normale de son existence. On a vu cependant des reines encore vivantes

après cinq étés, soit cinq années de vie active. C'est une longue vie

pour un insecte. Encore un des plus remarquables effets de l'adaptation.

La mort de la mère, en effet, est toujours un grave dommage pour la

colonie. Elle se traduit inévitablement par la cessation de la ponte

durant tout le temps qui s'écoule entre la disparition de la pondeuse et

son remplacement. Et ce temps peut comprendre une vingtaine de jours au

moins, si la ruche ne contient pas déjà des cellules royales avec larves

ou nymphes. On peut juger, par les évaluations qu'on a faites de la

ponte journalière, combien l'interrègne représente d'oeufs non pondus,

d'habitants perdus pour la colonie.

* * *

LES MALES.--Les mâles ou faux-bourdons, nous le savons déjà, n'ont

d'autre rôle à remplir que celui de féconder les jeunes reines.

Quoiqu'un seul soit élu pour cette importante fonction, et pour qu'elle

soit assurée, leur nombre est considérable dans la ruche, et dépend de

son importance. Il peut y en avoir de quelques centaines à deux ou trois

milliers. Ils ne travaillent ni n'exercent aucune fonction utile dans la

colonie. Jamais on ne les voit sur les fleurs; ils ne se nourrissent

qu'aux frais de la maison et aux dépens des provisions de miel amassées

dans les rayons. Leur vie est tout entière dans cette phrase de Kirby:

_Mares, ignavum pecus, incuriosi, apricantur diebus serenis, gulæ

dediti_.

Ils ne sortent de la ruche que dans les beaux jours et aux heures les

plus chaudes de la journée, surtout de midi à deux ou trois heures. Leur

vol est très bruyant et suffit à les distinguer des ouvrières. En dehors

des quelques heures où ils prennent leurs ébats dans les airs, ils

passent leur temps à se gorger de miel ou à dormir paresseusement sur

les rayons.

Ils se montrent dès le mois d'avril, avant le temps de l'essaimage et de

l'éclosion des jeunes reines. Sur la fin de juillet, en général, il ne

s'en produit plus. Comme ils consomment beaucoup, que leur présence est

une cause de déchet très sensible, les ouvrières se hâtent de s'en

débarrasser, dès qu'ils ne sont plus utiles, après l'essaimage, ou dès

qu'une cause quelconque appauvrit la colonie. Elles expulsent sans pitié

ces bouches inutiles et les jettent violemment à la porte. On a dit

qu'elles les tuent. Cela n'est pas exact, le mot pris à la lettre, car

elles ne les frappent point de l'aiguillon. Mais, les tirant de leurs

mandibules par les pattes, par les antennes, elles les mettent

simplement dehors, où on les trouve transis, se mouvant péniblement,

montrant par les quelques articles qui leur manquent aux antennes ou aux

pattes, les traces de la violence qui les a arrachés du nid. Ils

périssent ainsi misérablement de faim et de froid. Ah! les hommes ne

sont pas heureux, dans cet État où les femmes gouvernent et ont seules

le privilège de porter l'épée!

* * *

LES OUVRIÈRES. LA CIRE. ÉDIFICATION DES RAYONS.--Lorsqu'un essaim,

échappé d'une ruche, s'établit en quelque endroit pour y fonder une

nouvelle colonie, les ouvrières s'empressent de bâtir des gâteaux. La

matière dont ils sont faits, chacun le sait, est la cire. Cette

substance est le produit d'une sécrétion. Les glandes cirières sont

placées sous l'abdomen. Si l'on soulève le bord écailleux d'un segment,

pour mettre à découvert la base du segment suivant, ou simplement si

l'on exerce sur l'abdomen une traction suffisante pour dégager les

segments les uns des autres, on voit, sur la partie habituellement

recouverte par le segment précédent, à droite et à gauche de la ligne

médiane, une surface en forme de pentagone irrégulier, d'aspect

jaunâtre, de consistance molle. C'est là que la cire est sécrétée, à

l'état de minces lamelles ayant la forme de la surface glandulaire

elle-même (fig. 20).

Les quatre segments intermédiaires sont seuls pourvus de glandes

cirières; elles manquent au premier et au dernier, et font absolument

défaut aux mâles et aux reines.

Quand une abeille veut faire usage de la cire qu'elle a produite, elle

détache les lamelles cireuses de dessous son abdomen, à l'aide de la

pince formée par le crochet ou éperon du premier article des tarses

postérieurs et l'extrémité garnie d'épines du tibia. Au moment où elle

est détachée, la substance cireuse est transparente. Portée à la bouche

de l'Abeille et pétrie par les mandibules avec la salive, elle devient

opaque et acquiert les qualités qu'on lui connaît.

[Illustration: Fig. 20.--Glandes cireuses de l'Abeille.]

Quand les abeilles se disposent à bâtir, elles s'attachent au plafond du

local adopté, et, vers son milieu, elles établissent une petite lame

verticale de cire. Pour poser ce premier fondement du rayon, elles

procèdent de la façon suivante. Une première abeille, la bouche munie

d'un peu de cire, préalablement pétrie avec la salive, refoule les

autres en s'agitant d'une sorte de tremblotement très vif, se fait une

place libre à l'endroit choisi, et là elle dépose la cire qu'elle tient

entre ses mandibules, l'applique et la travaille en une petite lame

saillante. Une autre lui succède et agrandit la lame, puis une

troisième, et ainsi de suite, jusqu'à ce que la lame, accrue par ces

apports répétés, descende d'une longueur de 2 à 5 centimètres. Ce n'est

encore qu'une simple cloison, comme le plan axial du futur rayon, sans

la moindre ébauche de cellules; son épaisseur est d'environ 3 à 4

millimètres.

Bientôt une abeille va creuser, avec ses mandibules, au haut de cette

lame, une cavité arrondie dont elle fixe les déblais sur le pourtour,

vers le haut, et qu'elle façonne en une sorte de margelle. Une autre

vient continuer ce premier travail. Puis on voit deux ouvrières,

opposées l'une à l'autre, chacune sur une des faces de la cloison,

travailler à deux cavités adossées. D'autres abeilles viennent

successivement renforcer ces travailleuses; il y en a bientôt, dix,

vingt, puis enfin un si grand nombre, qu'il devient impossible de rien

voir.

Les cavités, d'abord arrondies, prennent bientôt, au fur et à mesure que

leur fond s'amincit, la forme de pyramides à trois pans, et les rebords,

primitivement circulaires, prennent la forme de six pans inclinés de 60

degrés les uns sur les autres. Les cellules sont déjà reconnaissables;

elles n'ont plus qu'à s'allonger horizontalement, leurs pans à

s'accroître, pour atteindre leur longueur normale et se parfaire.

Pendant que les cellules s'ébauchent dans le haut de la cloison,

celle-ci continue à s'étendre sur tout son pourtour, mais plus

rapidement dans le sens vertical, en sorte que le gâteau en train de

s'accroître présente une forme elliptique, à grand axe vertical. Au fur

et à mesure, les cellules s'allongent avec une telle uniformité, que le

gâteau, toujours aminci sur les bords, augmente régulièrement

d'épaisseur vers sa partie moyenne et basilaire, où sont les cellules

les plus anciennes. Son pourtour est toujours à l'état de cloison, avec

des ébauches de cellules. Il en est autrement quand le gâteau a atteint

tout le développement que les abeilles jugent à propos de lui donner:

son bord inférieur alors s'épaissit, les cellules extrêmes atteignant à

leur tour les dimensions normales.

La première rangée de cellules, celles qui adhèrent à la voûte, n'ont

jamais la forme des vraies cellules; deux pans supérieurs et l'angle de

60° qu'ils forment, y sont remplacés par la surface plane du plafond. En

outre, ces cellules faisant office de support du rayon, sont faites

d'une substance complexe, peut-être d'un mélange de cire et de propolis,

bien plus ferme et plus tenace que la cire pure.

Les cellules adossées sur les deux faces du rayon ne sont pas

directement opposées une à une, ainsi que la forme pyramidale de leur

fond le fait pressentir. Si l'on enfonce, en effet, une épingle dans

chacune des trois faces du fond d'une cellule, on voit, sur l'autre côté

du rayon, que chacune des épingles se trouve être sortie dans une

cellule différente; on reconnaît ainsi que l'axe d'une cellule

correspond à l'arête commune de trois cellules juxtaposées, sur l'autre

côté du rayon.

Les abeilles n'attendent point qu'un gâteau ait atteint ses dimensions

définitives pour en commencer d'autres. Dès que le premier a acquis une

certaine étendue, parfois une longueur de quelques centimètres

seulement, deux autres gâteaux sont construits simultanément, à droite

et à gauche du premier; puis, quelque temps après, deux autres à droite

et à gauche des seconds, et ainsi de suite, jusqu'à ce que le nombre

soit jugé suffisant, nombre qui dépend de la population et de la

fécondité de la mère.

D'après ce qui précède, les rayons descendent verticalement de la voûte

et sont par suite parallèles entre eux. Mais cette régularité est loin

d'être constante. Bien souvent il arrive, on ne sait par quel caprice,

que les abeilles posent la première assise d'un rayon dans une direction

oblique par rapport à celle du rayon voisin; le nouveau rayon sera

vertical comme les autres, mais il ne leur sera plus parallèle; au

contraire, son plan faisant un angle avec celui du voisin, le

rencontrera et se soudera à lui. Cette irrégularité est souvent fort

désagréable pour l'apiculteur, et gênante pour ses observations ou ses

manipulations; mais les abeilles n'en ont cure. Elles font même souvent

pis que cela, en déviant les gâteaux de leur direction verticale et

fixant le bord inférieur ainsi détourné, soit à un autre gâteau, soit à

la paroi de la ruche.

Ces anomalies, qui sont fréquentes, semblent indiquer que la verticalité

des rayons n'est pas une condition recherchée par les abeilles, mais un

résultat fortuit de la manière dont leurs constructions sont édifiées.

Quand les abeilles cirières pendent en plusieurs grappes de la voûte et

construisent simultanément plusieurs gâteaux, ces grappes demeurent le

plus souvent isolées les unes des autres et subissent ainsi, avec le

gâteau qu'elles forment, la direction que leur imprime la pesanteur.

Mais si les abeilles d'une grappe s'accrochent à celles d'une autre ou à

la paroi voisine, la grappe, ainsi déviée de la verticale, tire sur le

gâteau en voie d'accroissement, dont la mollesse est grande et la

rigidité nulle; le gâteau se tord, devient gauche et va se fixer au

premier obstacle voisin.

Nous savons que les abeilles construisent deux sortes de cellules, sans

compter les cellules royales, les petites cellules ou cellules

d'ouvrières et les grandes cellules, ou cellules de faux-bourdons. Les

unes et les autres ont une longueur de 13 millimètres à 13mm,5.

L'épaisseur totale du rayon est de 26 à 27 millimètres. Un intervalle de

9 millimètres environ sépare entre eux les rayons.

* * *

Ces délicates constructions de cire sont une des plus étonnantes

merveilles de l'instinct. On remplirait un volume des pages éloquentes,

souvent jusqu'à l'enthousiasme, que l'admiration du génie architectural

des abeilles a dictées aux apiculteurs, aux savants, aux poètes.

Avec un minimum de matériaux, faire des cellules ayant la plus grande

capacité possible; trouver la forme de ces cellules qui permette

d'utiliser pour le mieux l'espace disponible; faire, en un mot, dans un

espace donné, le plus de cellules possible d'une capacité déterminée,

tel est le difficile problème que les abeilles ont pratiquement résolu.

Le plus habile ouvrier, qui aurait à en chercher la solution, à l'aide

du compas, de la règle et de l'équerre, serait singulièrement

embarrassé. Figures géométriques définies, mesures d'angles précises,

rhombes et trapèzes, prismes et pyramides, la solution exige ces notions

et d'autres encore. Et tout cela n'est qu'un jeu pour des mouches. Bien

plus, leurs procédés n'ont rien de commun avec ceux du géomètre; elles

commencent leur travail et le développent comme jamais praticien ne

songerait à le faire. Il découperait, lui, dans une lame plane, des

losanges, des trapèzes de dimensions et d'angles voulus, et les

raccorderait ensuite. Tout autrement fait l'Abeille. Sous sa mandibule,

son unique instrument de travail, une surface sphérique devient

graduellement pyramidale; un rebord circulaire peu à peu se plie en une

ligne régulièrement brisée, et se transforme en hexagone.

Bien des efforts ont été faits pour essayer de comprendre comment ces

petites créatures arrivent à exécuter un travail aussi parfait. Darwin

seul a réussi à porter quelque lumière dans une question si obscure, et

à démontrer que «ce magnifique ouvrage est le simple résultat d'un petit

nombre d'instincts fort simples[6]».

Nous résumerons la démonstration de l'illustre naturaliste.

Invoquant d'abord «le grand principe des transitions graduelles,» Darwin

constate que l'Abeille se trouve au plus haut degré d'une échelle, dont

le plus bas est occupé par le Bourdon et un degré intermédiaire par la

Mélipone. Le Bourdon travaille sans ordre, surtout sans économie; ses

alvéoles sont ellipsoïdes, simplement rapprochés, souvent irréguliers.

Nous savons que ceux des abeilles sont des prismes hexagonaux contigus,

adaptés à un fond pyramidal, formé de trois faces losangiques. Les

constructions de la _Melipona domestica_, du Mexique, que Huber a

étudiées, tiennent le milieu entre celles des abeilles et celles des

bourdons, et font comprendre comment la nature a pu passer de la plus

grossière de ces formes à la plus parfaite. Les cellules à couvain de la

Mélipone sont cylindriques, assez régulières, et ne servent pas de

réservoirs à miel. Les provisions sont amassées dans de grandes urnes

sphéroïdales, tantôt isolées, tantôt contiguës, formant une

agglomération irrégulière.

Considérons deux urnes dans ce dernier cas. La distance de leurs centres

étant moindre que la somme de leurs rayons, les deux sphères se coupent,

comme on dit en géométrie, suivant un cercle commun à l'une et à

l'autre. Au lieu de laisser les deux sphères empiéter l'une sur l'autre,

les Mélipones élèvent entre elles une cloison plane, qui est précisément

ce cercle d'intersection dont nous venons de parler. Si, au lieu de deux

sphères s'entrecoupant, nous concevons qu'il y en ait trois ou un plus

grand nombre, il existera trois cloisons planes ou davantage. Remarquons

que trois cloisons concourantes auront pour intersection commune une

ligne droite; et telle est l'origine de chacune des arêtes horizontales

du prisme hexagonal de l'Abeille. Enfin, si une sphère repose sur trois

autres, les trois surfaces planes auront la forme d'une pyramide et

représenteront le fond de la cellule de l'Abeille.

«En réfléchissant sur ces faits, ajoute Darwin, je remarquai que si la

Mélipone avait établi ses sphères à une égale distance les unes des

autres, si elle les avait construites d'égale grandeur, et disposées

symétriquement sur deux couches, il en serait résulté une construction

probablement aussi parfaite que le rayon de l'Abeille.

«Nous pouvons donc conclure en toute sécurité que, si les instincts que

la Mélipone possède déjà, et qui ne sont pas très extraordinaires,

étaient susceptibles de légères modifications, cet insecte pourrait

construire des cellules aussi parfaites que celles de l'Abeille. Il

suffit de supposer que la Mélipone puisse faire des cellules tout à fait

sphériques et de grandeur égale; et cela ne serait pas très étonnant,

car elle y arrive presque déjà.

....«Grâce à de semblables modifications d'instincts, qui n'ont en

eux-mêmes rien de plus surprenant que celui qui guide l'Oiseau dans la

construction de son nid, la sélection naturelle a, selon moi, produit

chez l'Abeille d'inimitables facultés architecturales.»

Sans entrer dans plus de détails, ce qui précède nous semble suffire

pour faire saisir le sens de la démonstration de Darwin. Elle ôte à

l'instinct de l'Abeille tout le merveilleux qu'à première vue il semble

avoir; elle le fait rentrer dans la loi commune du développement graduel

des facultés de tout ordre, elle le rend, en un mot, accessible à la

science.

Il n'est pas inutile d'ajouter à ce propos, que la précision

mathématique dont on s'était plu à gratifier les travaux de l'Abeille,

s'évanouit lorsqu'on y regarde de près et qu'on y apporte des mesures

rigoureuses. Ni les cellules d'une même sorte n'ont des dimensions

absolument identiques, ni leurs éléments une régularité irréprochable,

ni les lames qui les forment une épaisseur toujours la même. Mais où

donc, dans la nature, est la perfection géométrique? Le cristal lui-même

ne la réalise point. Réaumur était donc dans l'illusion, quand il

proposait de prendre dans les dimensions des cellules d'abeilles l'unité

qui devait servir de base au système des mesures.

Des défectuosités d'un autre ordre altèrent encore la régularité des

rayons. Quand il s'agit de passer d'une sorte de cellules à une autre,

des cellules d'ouvrières aux cellules de mâles, le raccordement des unes

aux autres étant impossible, la transition se fait par le moyen de

cellules de dimensions intermédiaires, et, çà et là, par des vides, par

des espaces inutilisés, perdus en un mot. Enfin, à certains moments où

le temps presse, où la récolte de miel est surabondante, au lieu de

construire de nouveaux gâteaux, on se contente, si l'espace le permet,

d'allonger démesurément les cellules déjà construites, et, tout en les

allongeant, on les courbe, on les relève du côté de l'orifice, afin

d'empêcher l'écoulement du miel. Ceci n'est plus de la géométrie, cela

est vrai, mais c'est de la physique bien comprise.

* * *

Les rayons servent à une double fin, l'élevage du couvain et

l'emmagasinage des provisions.

Le couvain est la grande préoccupation des abeilles. Il est l'objet de

leurs soins incessants. C'est pour lui que sont entrepris presque tous

les travaux de la ruche; c'est pour lui qu'est faite la majeure partie

de la récolte. Si bien que c'est le signe certain de l'existence d'une

mère féconde dans la ruche, que de voir rentrer des butineuses chargées

de pollen. Dès que cet apport cesse, on peut être sûr qu'il n'y a pas de

larves à nourrir, que la mère ne pond plus, ou qu'elle a cessé de vivre.

Nous avons déjà vu que les abeilles se tiennent en masses pressées à la

hauteur des cellules garnies de couvain, qu'elles entretiennent ainsi

dans une chaleur convenable. Le refroidissement est très préjudiciable

au couvain.

A peine la jeune larve est-elle sortie de l'oeuf, qu'elle reçoit de la

nourriture. Son alimentation varie avec l'âge: au début, c'est une

substance fluide, de nature albumineuse, à laquelle se mêle bientôt une

certaine quantité de miel; puis enfin une bouillie faite de pollen et de

miel, que les nourrices vont puiser dans les cellules où ces aliments

sont tenus en réserve.

La larve se tient courbée au fond de la cellule, dont elle remplit

bientôt toute la largeur; elle est alors obligée de se détendre un peu,

à mesure qu'elle grossit, et de s'allonger en spirale. Elle ne se tient

point immobile: la nourriture lui étant servie en avant de la tête, il

lui faut, pour l'atteindre, progresser en tournant autour de l'axe de la

cellule. Depuis son éclosion jusqu'au terme de sa croissance, elle ne

fait qu'un repas ininterrompu, tant les nourrices mettent de ponctualité

à la servir.

Une particularité, qui d'ailleurs lui est commune avec les larves des

autres abeilles, a beaucoup intrigué jadis les naturalistes. Tout le

temps qu'elle mange et se développe, elle ne fait point d'excréments, de

sorte qu'on a longtemps cru que la larve n'avait point d'anus, et que

son intestin se terminait en un fond aveugle. La partie terminale de

l'intestin, extrêmement grêle, avait échappé aux anatomistes, et avait

fait admettre une anomalie qui n'existe pas. C'est quand elle est repue

et qu'elle a atteint toute sa taille, que la larve se débarrasse de tous

les résidus accumulés de sa digestion, et on les retrouve, sous forme de

crottins brunâtres, au fond de la cellule.

[Illustration: Fig. 21.--Larve et nymphes de l'Abeille ouvrière.]

Quand le nourrisson n'a plus besoin de rien, les ouvrières l'enferment

dans sa cellule, en y adaptant un couvercle (_opercule_) sensiblement

plan, fait d'une cire brune, détachée des bords des vieilles cellules.

Ceci arrive le neuvième jour depuis la ponte de l'oeuf. La cellule

operculée, le ver se file un cocon dans cette chambre close; puis, après

deux ou trois jours de repos, se transforme en nymphe. Cet état dure

trois jours, au bout desquels la jeune Abeille entame le cocon et le

couvercle de cire; les nourrices l'aident dans ce travail. Elle sort de

son berceau, faible et toute pâle. Les ouvrières l'entourent, la

lèchent, la brossent, la réconfortent de quelques lampées de miel. Elle

a besoin de plusieurs jours, pour que ses poils grisâtres prennent leur

couleur sombre définitive, ses téguments de la consistance, ses muscles

de la vigueur. Elle peut alors se mêler à ses soeurs aînées et prendre

part à leurs travaux.

Que va-t-elle devenir? Cirière ou nourrice? Sentinelle ou butineuse? Ou

bien sera-t-elle à la fois tout cela, suivant les circonstances ou au

gré de son caprice? Dans toute association bien réglée, les attributions

de chacun sont nettement déterminées. Les abeilles n'ont garde de se

soustraire à cette loi conservatrice. Mais c'est l'âge, et l'âge seul,

qui détermine la fonction. La même abeille peut successivement les

remplir toutes. Les jeunes abeilles sont vouées aux travaux intérieurs.

Elles sont les cirières et les nourrices, et cela pendant une période de

dix-sept à dix-neuf jours. Passé ce temps, elles deviennent butineuses.

* * *

Les abeilles · 第 4 / 25 段