premiers observateurs a conçu d'idées erronées sur le compte des
abeilles, relativement à leurs moeurs, à leurs lois sociales, à leur
gouvernement. Et d'abord, on a longtemps cru que le chef de la ruche
était, non point, une reine, mais un roi. Et les despotes couronnés
pouvaient admirer et envier ce monarque de la ruche, fier d'une autorité
incontestée, toujours choyé, toujours honoré; qui n'a même à se
préoccuper de rien, car un monde d'esclaves, jeunes, vieux, mais
également dévoués, se charge de tous soins, de toutes affaires au dedans
et au dehors.
Il faut quelque peu rabattre de ce tableau. Ce roi, d'abord, c'est une
reine;, que dis-je? une reine qui ne gouverne ni ne règne; c'est une
femelle, une pondeuse, la mère de toute la colonie. Et c'est tout. Sa
seule fécondité fait son prestige, et le culte qui l'environne, et les
soins de tous ses enfants, dont une foule toujours se presse autour
d'elle, la flattant amoureusement des antennes, présentant souvent à sa
bouche une goutte de miel, une garde du corps qui suit tous ses pas, et
au besoin saurait vaillamment la défendre.
De la mère et de sa vitalité dépendent la population et l'opulence de la
colonie. Une mère chétive et souffreteuse fait une ruche pauvre et
misérable. Avec une robuste pondeuse, un essaim populeux, des magasins
regorgeant de richesses. Non, ce n'est pas un instinct mal adapté que
celui qui fait la constante sollicitude, les soins empressés des
abeilles pour leur mère commune. Le pur intérêt, la froide raison, ne
calculeraient pas autrement.
Se nourrir et puis pondre, c'est là toute l'affaire, toute la vie de
cette prétendue reine. Et ce n'est pas, nous l'allons voir, une
sinécure. Mais, d'autre part, l'oeuf pondu, tout est dit; la pondeuse
n'en a cure. Il sera assidûment visité par les ouvrières, son éclosion
surveillée, et la jeune larve à peine née, aussitôt pourvue d'aliments.
Donner le jour à sa progéniture, c'est assez pour la mère; les ouvrières
ses filles seront les nourrices; à elles tous les soins des enfants au
berceau, l'élevage de leurs soeurs.
Peu de jours après sa naissance, la jeune femelle, si le temps le
permet, sort une première fois de la ruche. C'est ce qu'on appelle la
_promenade nuptiale_, qui se répète un nombre variable de fois, jusqu'à
ce qu'elle ait rencontré un faux-bourdon qui la féconde. Cet acte
s'accomplit dans les airs, et nul homme encore n'en a été témoin. La
femelle fécondée rentre dans la ruche, et n'en sortira plus de sa vie,
si ce n'est lors de la formation d'un essaim.
Tant qu'elle vivra, elle pondra désormais des oeufs fertiles, sans
qu'elle ait besoin de convoler à de nouvelles noces. Le liquide séminal
provenant du mâle se trouve contenu dans un petit réservoir globuleux,
d'un millimètre à peine de diamètre. C'est bien peu; et cependant c'est
assez pour subvenir à la fécondation des oeufs que l'abeille pourra
pondre pendant toute la durée de son existence. Quelquefois cependant,
sur ses derniers jours, la provision peut s'épuiser, et nous verrons les
conséquences de cet accident.
* * *
Aux âges de barbarie de la science, c'était une opinion générale qu'en
des cas exceptionnels un animal pouvait provenir de son parent sans
fécondation préalable. On attribuait à des causes peu connues, souvent
surnaturelles, l'apparition d'un être dont le mode d'origine n'avait pas
été observé. La science moderne a fait justice des absurdités; mais,
trop absolue, elle avait écarté la génération sans _baptême séminal_ des
théories positives. On sait aujourd'hui, grâce à des observations
nombreuses et irréprochables, qu'un certain nombre d'êtres vivants
viennent au monde n'ayant pour tout parent qu'une mère. _Lucina sine
concubitu._ C'est ce qu'on appelle la _parthénogenèse_, ou la génération
par des femelles vierges. Tel est le cas des Pucerons, comme le
démontra, dans le siècle dernier, le philosophe et naturaliste Bonnet,
de Genève; des Lépidoptères du genre Psyché, ainsi que l'a établi de nos
jours de Siebold; des Hyménoptères de la tribu des Cynipides, auteurs de
ces excroissances souvent bizarres, que portent fréquemment certaines
plantes, particulièrement le chêne, et qu'on nomme des galles.
Bornons-nous à ces exemples; la liste des animaux reconnus
parthénogénésiques serait fort longue. Elle comprend aussi l'Abeille.
Un curé de Silésie, apiculteur zélé, Dzierzon, frappé d'un certain
nombre de faits curieux, que la pratique avait signalés depuis longtemps
aux éleveurs d'abeilles, sans leur en révéler la cause, en chercha
l'explication et la trouva dans la parthénogenèse. Il en formula la
théorie dans les propositions suivantes:
1º Tout oeuf de l'Abeille-mère qui reçoit le contact du fluide séminal
devient un oeuf de femelle ou d'ouvrière; tout oeuf qui n'a pas subi
ce contact est un oeuf de mâle.
2º L'Abeille-mère pond à volonté un oeuf de mâle ou un oeuf de
femelle.
Ces propositions venaient bouleverser les idées généralement admises sur
la multiplication des êtres. Elles rencontrèrent beaucoup de
contradicteurs et suscitèrent de vifs débats parmi les apiculteurs. La
théorie de Dzierzon finit cependant par triompher de toutes les
résistances. Or, voici de quelle façon merveilleusement simple elle
donnait la clef de certains phénomènes.
Les gâteaux présentent parfois une irrégularité remarquable, qui
coïncide avec un développement exagéré de la population mâle. Les
apiculteurs allemands désignent par une dénomination spéciale ces
gâteaux mal faits; ils les appellent _buckelige Waben_ (gâteaux bossus),
et par suite _buckel Brut_ (couvée bossue), la génération qui en
provient. Quelle est la cause de ces anomalies? Elles résultent, selon
Dzierzon, de ce que la jeune reine, mal conformée pour le vol, n'a pu
quitter la ruche, ni, partant, être fécondée. Il s'ensuit fatalement
qu'elle n'a pu pondre que des oeufs de faux-bourdons. Or, ces oeufs
n'ont pas été pondus seulement dans les cellules destinées à recevoir
des mâles, mais aussi dans les cellules d'ouvrières, beaucoup plus
petites. Les larves de faux-bourdons sont bientôt à l'étroit dans ces
compartiments qui ne vont pas à leur taille. Les abeilles, qui s'en
aperçoivent, se hâtent de les agrandir, et on les voit, une fois clos,
se soulever en dôme saillant au-dessus du niveau des cellules renfermant
des ouvrières.
Vers la fin de sa vie, la reine, sans cesser d'être féconde, produit une
proportion d'oeufs mâles toujours croissante avec l'âge, et finit même
parfois par n'en plus produire de l'autre sexe. C'est qu'une ponte
prolongée a épuisé la provision de substance fécondante renfermée dans
le réservoir séminal. Plus d'oeuf fécondé par conséquent; tout oeuf
pondu est un oeuf de mâle.
On voit parfois des ouvrières pondre quelques oeufs, et toujours des
oeufs de mâles; le fait est signalé par Aristote lui-même. Il n'a rien
d'extraordinaire, si l'on observe que les ouvrières ne sont que des
femelles, dont les organes génitaux ont subi un arrêt de développement.
L'imperfection de l'appareil reproducteur les rend inaptes à la
fécondation, sinon à la production de quelques oeufs, qui seront
inévitablement des oeuf de mâles.
Il existe deux variétés, entre autres, deux races d'abeilles: l'une est
celle de nos pays, l'autre est la race italienne, l'Abeille
_ligurienne_, l'Abeille chantée par Virgile, et préférée à la première à
cause de son humeur, dit-on, plus paisible et de la supériorité de ses
produits. Aussi essaye-t-on de la propager hors de son pays. Des
croisements en résultent. Or voici ce qui arrive invariablement, affirme
Dzierzon. Qu'une abeille allemande reçoive un mâle italien, vous
obtiendrez des femelles et des ouvrières mi-parties allemandes et
italiennes et des mâles purs allemands; et réciproquement, une femelle
italienne et un mâle allemand donneront des mâles de pure race italienne
et des femelles et ouvrières dont les caractères seront un mélange de
ceux des deux races. Preuve que le mâle et la femelle concourent
également à la production des femelles, et que le mâle n'entre pour rien
dans la procréation des mâles.
Reste à démontrer la seconde partie de la théorie, savoir: que la reine
pond à volonté des oeuf de l'un ou de l'autre sexe. Nous savons que
les cellules de mâles diffèrent de celles d'ouvrières par leurs
dimensions. Or l'Abeille-mère ne s'y méprend jamais, et, sauf les cas de
non-fécondation, chaque sorte de cellule reçoit l'oeuf qui lui
convient. Elle pondrait donc, selon son bon plaisir, des mâles ou des
femelles.
Telle est, dans ce qu'elle a d'essentiel, la théorie de la
parthénogenèse de l'Abeille, telle que Dzierzon l'a formulée et que
l'acceptent la presque totalité des apiculteurs et des zoologistes.
Le lecteur nous permettra de lui opposer quelques doutes. Et d'abord,
n'est-elle pas exorbitante, cette faculté concédée à l'Abeille, seule
parmi tous les êtres vivants, non seulement de connaître le sexe de
l'oeuf qu'elle va pondre, mais, bien plus, de pouvoir volontairement
en déterminer le sexe? Tout oeuf est originairement mâle. Fécondé, il
change de sexe et devient femelle. On dit bien, pour expliquer un fait
si extraordinaire, que la pondeuse peut, à volonté, en comprimant ou non
le réservoir séminal, déverser sur l'oeuf qui descend dans l'oviducte
une certaine quantité de matière fécondante, ou bien le laisser passer
sans le gratifier de cette aspersion, si elle veut faire un mâle. Il
faut cependant remarquer qu'on n'a jamais songé à attribuer à aucun
autre animal qu'à l'Abeille le pouvoir d'agir volontairement sur des
phénomènes qui, par leur essence même, semblent absolument soustraits à
l'influence de la volonté. Il ne serait donc pas trop, pour établir chez
elle l'existence d'une aussi étrange faculté, d'une foule d'expériences
concordantes. Or pas un fait expérimental ne l'a jamais prouvée. Cette
faculté reste donc une hypothèse, une explication, et rien de plus.
C'est déjà bien assez de reconnaître à l'Abeille, non point la notion du
sexe de l'oeuf qu'elle va pondre, ce qu'on ne saurait raisonnablement
admettre, mais l'instinct de déposer dans chaque sorte de cellule des
oeufs du sexe approprié. Sa faculté élective va jusque-là, mais pas
plus loin; encore est-elle en certains cas mise en défaut, et il n'est
pas rare de trouver quelques mâles égarés dans des cellules d'ouvrières,
par le fait d'une pondeuse cependant en bonne santé et normalement
féconde. L'expérience a même montré à M. Drory, que si toutes les
grandes cellules ont été enlevées de la ruche, la mère, le moment venu
de pondre des oeufs de mâles, n'hésite nullement à les déposer dans
les cellules d'ouvrières; et, inversement, elle pond des oeufs
d'ouvrières dans des cellules de mâles, si l'on n'en a pas laissé
d'autres à sa disposition.
La parthénogenèse n'est point ici en cause. Le fait de la ponte
d'oeufs fertiles par une reine non fécondée n'est nullement contesté.
La fécondation n'est point nécessaire, pour que des germes mâles se
développent; mais cela ne veut point dire que la fécondation n'ait sur
ces germes aucune influence. Ils n'en subissent pas moins l'action du
fluide séminal, qui leur transmet, à des degrés divers, la ressemblance
paternelle. Les faux-bourdons peuvent naître sans père; mais, si un père
intervient, il leur imprime plus ou moins fortement le cachet de sa
race.
On peut constater, en effet, contrairement aux assertions de Dzierzon,
que, dans une ruche dont la mère est de race italienne pure, mais a été
fécondée par un mâle du pays, les faux-bourdons qui, théoriquement,
devraient tous être des italiens purs, sont des métis, aussi bien que
les ouvrières. Les mâles tiennent donc de leur père, tout comme leurs
soeurs, et l'Abeille ne fait point exception à la loi commune.
La production des oeufs de l'un ou de l'autre sexe paraît être une
nécessité physiologique, étroitement liée à des conditions particulières
de température et d'alimentation, et sans aucun rapport avec la volonté
de l'Abeille. C'est normalement au printemps, et à une époque précise,
que les mâles commencent à se montrer dans les ruches. On sait, d'autre
part, que les colonies parvenues à la fin de l'hiver avec des provisions
abondantes sont celles où les mâles se montrent le plus tôt. Souvent il
suffit de nourrir artificiellement une ruche, au début du printemps,
pour y hâter l'apparition des mâles. La précocité ou le retard des beaux
jours interviennent encore pour hâter ou différer la ponte des mâles. Et
l'on ne voit pas où et comment la volonté de la pondeuse pourrait se
glisser comme facteur dans ce phénomène, si nettement soumis aux
fluctuations des circonstances extérieures. Il est vrai que les
apiculteurs nous diront que la reine, voyant le temps si beau et les
provisions abondantes, se met en devoir de pondre des mâles. Mais quelle
sagacité, quelle pénétration ont donc ces gens si bien renseignés sur
les pensées qui peuvent éclore dans la cervelle d'une abeille?
* * *
Deux jours après la promenade nuptiale, la jeune mère commence sa
ponte. Les oeufs ne sont point déposés au hasard çà et là, dans les
cellules vides. Le haut des rayons est laissé, en général, pour les
provisions, miel et pollen. La pondeuse se place vers le milieu du
rayon; là, un premier oeuf est déposé dans une cellule, puis dans les
cellules contiguës et ainsi de suite, l'espace garni d'oeufs allant
toujours en s'élargissant sans jamais présenter aucun vide, en sorte que
les premiers oeufs pondus se trouvent au centre de cet espace, les
plus récemment pondus sur les bords.
Quand la mère a ainsi pourvu d'oeufs une certaine étendue du rayon,
elle passe sur l'autre face, et pond de même dans les cellules adossées
aux premières. Puis elle passe aux rayons juxtaposés au premier, à
droite et à gauche, ensuite aux suivants, en s'écartant toujours
symétriquement de part et d'autre du premier, qui occupe ainsi le centre
des rayons porteurs d'oeufs ou de couvain. Cette disposition a
l'avantage de réunir dans la partie centrale de la ruche, la plus facile
à maintenir à la température convenable, tout ce qu'il y a d'oeufs ou
de larves; c'est là que les ouvrières se trouvent réunies en masses
pressées, réchauffant le couvain de leur propre chaleur.
L'activité de la ponte dépend surtout de l'abondance des récoltes que
font les ouvrières, partant de la richesse de la floraison à un moment
donné. C'est au printemps, après le long repos de l'hiver, qu'a lieu la
plus grande ponte; elle est beaucoup moindre durant tout le reste de la
saison, surtout en automne. Il semble que, plus la maison s'enrichit,
plus la mère est nourrie; or, plus elle mange, plus ses ovaires
grossissent, par le grand nombre d'oeufs qui viennent à maturité. Le
développement de ses organes internes se trahit extérieurement par le
volume de son abdomen: il est énorme au printemps, et il semble parfois
que l'Abeille ait peine à le traîner.
Les premières pontes ne donnent que des ouvrières; un peu plus tard, en
avril ou dès la fin de mars, la mère commence à pondre des mâles. Il
n'est guère pondu d'oeufs de ce sexe au delà de juin et juillet. Quant
aux oeufs qui donnent naissance à des reines, nous ne nous en
occuperons pas pour le moment.
* * *
Comme la grande majorité des Insectes, les abeilles subissent des
métamorphoses, et passent par les trois états connus sous les noms de
_larve_, _nymphe_, _insecte parfait_. C'est un grand avantage, pour des
insectes sociaux, que d'avoir un développement rapide: il y a gain de
temps et de travail, et prompte réparation des déchets que, pour une
cause ou une autre, la population de la ruche peut avoir subis. Peu
d'insectes ont une évolution aussi courte que les abeilles. Et il est
remarquable que chez elles, des trois sortes d'individus, celui qui se
développe le plus vite est celui dont la privation est le plus sensible,
la mère, qui éclôt le seizième jour après la ponte; puis vient
l'ouvrière, dont le développement comprend vingt-deux jours; enfin le
mâle, qui en exige vingt-cinq.
Voici du reste un tableau détaillant la durée des différentes phases de
la métamorphose, qui dispensera de plus amples explications.
+--------------------+-----------+-----------+-----------+
| | MÈRE. | OUVRIÈRE. | MALE. |
| +-----------+-----------+-----------+
| | jours. | jours. | jours. |
| État d'oeuf | 4 | 4 | 4 |
| État de larve | 5 | 5 | 6 |
| Filage du cocon | 1 | 2 | 3 |
| Repos | 2 | 3 | 4 |
| État de nymphe | 4 | 8 | 8 |
| +-----------+-----------+-----------+
| TOTAL | 16 | 22 | 25 |
+--------------------+-----------+-----------+-----------+
Combien d'oeufs peut pondre journellement une mère? On n'est pas
exactement renseigné à ce sujet. Certains estiment qu'au printemps, au
temps de la plus grande ponte, le chiffre des oeufs pondus en un jour
peut atteindre 4000! D'autres ne croient pas qu'il dépasse 1200.
M. Sourbé[5], acceptant comme moyenne de la ponte le chiffre de 2000
oeufs par jour, arrive par un calcul facile, basé sur le tableau qui
précède, aux résultats suivants:
1er jour: 2000 oeufs.
2e jour: 2000 + 2000 = 4000 oeufs.
3e jour: 2000 + 2000 + 2000 = 6000 oeufs.
Les oeufs du premier jour éclosant le quatrième, il ne pourra jamais y
avoir plus de 6000 oeufs dans la ruche.
Par un calcul analogue, on arrive à trouver que, le vingt et unième
jour, date de la première éclosion d'ouvrières, il existera en tout 42
000 cellules remplies d'oeufs de larves et de nymphes, chiffre qui ne
sera jamais dépassé par la totalité du _couvain de tout âge_.
Quant au chiffre de la population totale, en tant qu'ouvrières actives,
il varie dans des limites fort étendues, de 10 000 à 50 ou 60 000
individus, parfois davantage. Avec quelle fierté et combien plus de
justesse, la mère de tous ces enfants pourrait s'appliquer la
présomptueuse parole de Louis XIV: _L'État c'est moi!_
Outre qu'elle est soumise à diverses oscillations dans le cours d'une
année, la fécondité de la mère décroît avec l'âge, et nous avons déjà
dit que, vers la fin de sa vie, la mère produit des mâles de plus en
plus nombreux et finit même par ne plus pondre que des mâles. La ruche,
comme on dit, devient alors _bourdonneuse_.
Mais elle peut aussi le devenir dans d'autres circonstances, soit que la
reine, mal conformée, n'ait pu effectuer la promenade nuptiale, soit
que, fait peu connu des apiculteurs, un état pathologique particulier
ait atteint les organes reproducteurs de l'Abeille, tant les ovaires,
dont les germes tendent à l'atrophie, que le contenu du réservoir
séminal, dont les éléments se dissolvent, et qui perd ainsi son pouvoir
fécondant.
Toute ruche bourdonneuse est vouée à une destruction prochaine, les
faux-bourdons ne faisant que consommer sans rien produire, si
l'apiculteur, à temps informé, ne se hâte d'introduire du couvain
extrait d'une autre ruche, avant que toute la population ouvrière ait
disparu de la colonie menacée.
Chose bien remarquable, et qui met en évidence une grave imperfection de
l'instinct. Les abeilles ne sont pas moins attentives et moins
affectueuses à l'égard d'une mère bourdonneuse, que pour une mère
normalement féconde. Elles massacreront sans pitié la femelle douée des
meilleures qualités, qu'on tente d'introduire dans la ruche, pour la
substituer à la mauvaise pondeuse, pour qui elles continuent d'avoir les
attentions les plus délicates. Mieux avisées, elles devraient se hâter
de supprimer la mère inféconde et la remplacer par une nouvelle, alors
qu'il en est temps encore, et qu'il reste dans la ruche un peu de
couvain d'ouvrières. Nous verrons, en effet, comment, d'une larve
d'ouvrière elles savent faire une reine. La ruche donc, en certains cas,
s'anéantit par suite de l'imperfection de l'instinct des abeilles.
* * *
La mère est, en temps ordinaire, d'humeur fort placide, à tel point
qu'on peut la saisir à la main sans craindre d'être piqué, alors qu'une
ouvrière, en pareil cas, userait infailliblement de son aiguillon. Mais
il est des circonstances où la mère, elle aussi, est accessible à la
colère.
Pas plus que les ouvrières elle ne supporte une rivale dans la colonie.
Quand, dans une ruche déjà pourvue d'une reine, une seconde vient à
éclore, l'ancienne essaye de la tuer en la frappant de son aiguillon,
qu'elle ne dégaine en aucune autre circonstance. Le plus souvent les
abeilles l'en empêchent. Mais les deux reines ne cohabitent pas
cependant sous le même toit. La séparation est nécessaire. L'ancienne
mère laisse la place vide à la nouvelle, et part avec une partie de la
population. C'est ce qu'on appelle l'_essaimage_.
S'il en faut croire Huber, les choses ne se passeraient pas toujours
aussi paisiblement, et, au lieu d'une séparation à l'amiable, c'est un
combat qui aurait lieu, un duel à mort, dont le célèbre observateur des
abeilles a décrit les émouvantes péripéties. Nous lui laisserons la
parole.
Après avoir raconté comment, dans une ruche contenant cinq ou six
cellules royales, la première jeune reine éclose se jeta avec fureur sur
la première cellule royale qu'elle rencontra, parvint à l'ouvrir de ses
mandibules, introduisit son abdomen dans l'ouverture, perça la reine
près d'éclore de son aiguillon, et procéda de même à l'égard des autres,
Huber voulut voir ce qui arriverait dans le cas où deux reines
sortiraient en même temps de leurs cellules.
«Le 15 mai, dit-il, deux jeunes reines sortirent de leurs cellules
presque au même moment. Dès qu'elles furent à portée de se voir, elles
s'élancèrent l'une contre l'autre avec l'apparence d'une grande colère,
et se mirent dans une situation telle, que chacune avait ses antennes
prises dans les dents de sa rivale; la tête, le corselet et le ventre de
l'une étaient opposés à la tête, au corselet et au ventre de l'autre;
elles n'avaient qu'à replier l'extrémité postérieure de leurs corps,
elles se seraient percées réciproquement de leur aiguillon, et seraient
mortes toutes deux dans le combat. Mais il semble que la nature n'a pas
voulu que leur duel fit périr les deux combattantes; on dirait qu'elle a
ordonné aux reines qui se trouveraient dans la situation que je viens de
décrire de se fuir à l'instant même avec la plus grande précipitation.
Aussi, dès que les rivales dont je parle sentirent que leurs parties
postérieures allaient se rencontrer, elles se dégagèrent l'une de
l'autre, et chacune s'enfuit de son côté.
...«Quelques minutes après que nos deux reines se furent séparées, leur
crainte cessa, et elles recommencèrent à se chercher; bientôt elles
s'aperçurent, et nous les vîmes courir l'une contre l'autre: elles se
saisirent encore comme la première fois, et se mirent exactement dans
la même position: le résultat en fut le même; dès que leurs ventres
s'approchèrent, elles ne songèrent qu'à se dégager l'une de l'autre, et
elles s'enfuirent. Les ouvrières étaient fort agitées pendant tout ce
temps-là, et leur tumulte paraissait s'accroître, lorsque les deux
adversaires se séparaient; nous les vîmes à deux différentes fois
arrêter les reines dans leur fuite, les saisir par les jambes, et les
retenir prisonnières plus d'une minute. Enfin, dans une troisième
attaque, celle des deux reines qui était la plus acharnée ou la plus
forte, courut sur sa rivale au moment où celle-ci ne la voyait pas
venir; elle la saisit avec ses dents à la naissance de l'aile, puis
monta sur son corps, et amena l'extrémité de son ventre sur les derniers
anneaux de son ennemie, qu'elle parvint facilement à percer de son
aiguillon; elle lâcha alors l'aile qu'elle tenait entre ses dents et
retira son dard; la reine vaincue tomba, se traîna languissamment,
perdit ses forces très vite et expira bientôt. Cette observation
prouvait que les reines vierges se livrent entre elles à des combats
singuliers. Nous voulûmes savoir si les reines fécondes et mères avaient
les unes contre les autres la même animosité.»