Il fallait tirer parti de tout pour vivre avec un si petit lopin de

terre, ne jamais le laisser en repos, le traiter comme une bête rétive,

qui a besoin du fouet pour marcher. Ce n’était qu’une parcelle d’un

vaste domaine, qui avait appartenu jadis à un couvent, et que la

Révolution, en supprimant les biens de main-morte, avait morcelé.

Maintenant la ville, en voie d’agrandissement, menaçait de faire

disparaître ce jardin sous de nouvelles bâtisses, et le père Tofol, tout

en maugréant sans cesse contre ce sol ingrat, tremblait à la seule

pensée que le propriétaire, séduit par l’appât du gain, pourrait se

décider à le vendre.

Le père Tofol travaillait là depuis soixante ans: «C’est là qu’était son

sang!» Pas une motte qui ne fût mise en rapport! Du milieu de ce jardin,

pourtant si petit, l’on ne voyait pas les murs, cachés par des fouillis

d’arbres et de plantes: néfliers, magnolias, carrés d’œillets, massifs

de rosiers, pergolas touffues de jasmins et de passiflores: toutes

choses qui rapportaient de l’argent, appréciées qu’elles étaient par la

sottise des citadins.

Le vieillard, insensible aux beautés de la nature, aurait voulu couper

les fleurs par javelles, comme de l’herbe, et remplir des tombereaux de

fruits délicats. Ce vieil avare insatiable martyrisait la pauvre Borda.

A peine se reposait-elle un moment, épuisée par la toux, qu’elle

entendait proférer des menaces, ou qu’elle recevait, à titre de brutal

avertissement, une motte de terre sur les épaules.

Les jardinières, ses voisines, protestaient. Il était en train de tuer

la petite: le mal s’aggravait. Mais il faisait toujours même réponse. Il

fallait travailler ferme: le propriétaire n’entendait pas raison à la

Saint-Jean et à Noël, quand il s’agissait de payer le loyer. Si la

petite toussait, c’était par habitude: car elle mangeait chaque jour sa

livre de pain, et «sa petite part» dans la casserole de riz, quelquefois

même des gourmandises, du boudin aux oignons, par exemple. Le dimanche,

il la laissait se divertir et l’envoyait à la messe comme une dame. Il

n’y avait pas encore un an qu’il lui avait donné trois pesetas pour

s’acheter une jupe. Et d’ailleurs, n’était-il pas son père? Or le vieux

Tofol, comme tous les cultivateurs de race latine, entendait la

paternité à la façon des anciens Romains... avec droit de vie et de mort

sur les enfants; de la tendresse il en ressentait sans doute au fond du

cœur, mais ne la manifestait que par des froncements de sourcils, des

coups de bâton à l’occasion...

La pauvre Borda ne se plaignait point. Elle aussi voulait travailler

beaucoup, pour ne pas perdre ce lopin de terre dans les sentiers duquel

il lui semblait encore voir passer le cotillon rapiécé de cette vieille

jardinière qu’elle appelait maman, quand elle était caressée par ses

mains calleuses.

Tout ce qu’elle aimait au monde était là: les arbres qui l’avaient

connue toute petite, les fleurs qui dans son âme innocente éveillaient

une vague idée de maternité. C’étaient ses filles, les seules poupées de

son enfance. Tous les matins, elle éprouvait la même surprise en en

voyant éclore de nouvelles. Elle les suivait dans leur croissance,

depuis l’heure où, timides, elles serraient leurs pétales, comme pour se

replier et se cacher, jusqu’au moment où, avec une soudaine audace,

elles lançaient leurs jets de couleurs et de parfums.

Le jardin modulait pour elle une symphonie interminable, où l’harmonie

des couleurs se mêlait aux rumeurs des arbres et à la chanson monotone

du canal fangeux, peuplé de têtards, qui, caché par les feuilles,

bruissait comme un ruisseau d’églogue.

Aux heures d’ardent soleil, pendant que le vieillard reposait, la Borda

allait de-ci de-là, admirant les beautés de sa famille, qui s’était mise

en habits de fête pour célébrer la saison. Quel beau printemps! Sans

doute le Bon Dieu quittait les hauteurs, pour se rapprocher de la terre.

Les lis de satin blanc se dressaient, un peu languissants, comme les

demoiselles en toilette de bal que la pauvre Borda avait admirées

maintes fois dans des images. Les camélias couleur de chair faisaient

penser à de tièdes nudités, à de grandes dames indolemment étendues...

Les violettes, avec coquetterie, se cachaient parmi les feuilles pour se

révéler par leur parfum. Les marguerites jaunes se détachaient comme des

boutons d’or mat; les œillets, telle une avalanche révolutionnaire de

bonnets rouges, couvraient les plates-bandes, et donnaient l’assaut aux

sentiers. En haut, les magnolias balançaient leurs coupes blanches,

comme des encensoirs d’ivoire, exhalant un encens plus suave que celui

des églises. Les pensées, malicieux lutins, avançant hors du feuillage

leur bonnet de velours violet et leur frimousse barbue, semblaient dire

à la jeune fille en clignant de l’œil:

--Borda, ma petite Borda, nous sommes en train de cuire. Au nom de Dieu!

un peu d’eau...

Oui, elles disaient cela; Borda les entendait, non des oreilles, mais

des yeux: et, bien qu’elle eût les os brisés de fatigue, elle courait au

canal remplir l’arrosoir, et baptisait ces friponnes, qui, sous la

douche, la saluaient avec reconnaissance.

Ses mains tremblaient souvent, en coupant les tiges des fleurs. Elle eût

préféré les laisser sécher sur place; mais il fallait gagner de

l’argent et pour cela remplir les paniers qu’on envoyait à Madrid.

Elle portait envie à ces voyageuses. Madrid!... comment-était-ce?...

Elle voyait une ville féerique, avec des palais somptueux comme ceux des

contes, de brillants salons de porcelaine, où des glaces reflétaient des

milliers de lumières, de belles dames, étalant la beauté de ses fleurs.

Telle était la vivacité de cette évocation, qu’elle croyait avoir vu

tout cela dans d’autres temps, avant sa naissance.

Dans ce Madrid était le jeune Monsieur, le fils du propriétaire, avec

lequel elle avait joué bien souvent, quand elle était petite, et dont,

toute honteuse, elle avait fui la présence, l’été précédent, lorsque

devenu un élégant jeune homme, il avait visité le domaine. Oh! les doux

souvenirs! Elle rougissait en songeant aux heures qu’ils passaient tous

deux, dans leur enfance, assis sur une berge, à entendre conter

l’histoire de Cendrillon, la jeune fille méprisée, transformée soudain

en élégante princesse.

L’éternelle chimère des enfants abandonnées venait alors lui caresser le

front de ses ailes d’or. Elle voyait s’arrêter un superbe attelage à la

porte du jardin; comme dans les légendes, une belle dame l’appelait:

«Ma fille!... enfin je te retrouve!» Et puis elle avait de magnifiques

robes et un palais pour maison; enfin, comme il n’y a pas à toute heure

de princes à marier elle se contentait modestement d’épouser le «jeune

Monsieur.»

Qui sait?... Mais au plus fort de ses rêves, la réalité venait

l’éveiller sous la forme brutale d’une motte de terre lancée par le

vieux Tofol qui en même temps lui criait d’une voix rude:

--Allons vite! c’est l’heure.

Et la voilà de nouveau à travailler, à tourmenter la terre qui, pour

toute plainte, se couvrait de fleurs.

Le soleil chauffait à blanc le jardin, jusqu’à faire éclater les écorces

des arbres! Dans les tièdes matinées, les travailleurs suaient au labeur

comme en plein midi; et pourtant la Borda était de plus en plus maigre,

et sa toux s’aggravait.

La couleur et la vie, semblaient volées à son visage languissant par les

fleurs qu’elle baisait avec une indicible tristesse.

Personne n’eut l’idée d’appeler le médecin. A quoi bon? Les médecins se

font payer cher, et le père Tofol n’avait pas confiance en eux. Les

animaux sont moins savants que les hommes, ils ne connaissent ni les

médecins ni les drogues, et pourtant ils ne s’en portent pas plus mal.

Un matin, au marché, les compagnes de la Borda chuchotaient en la

regardant avec commisération. Son oreille fine de malade entendit

tout... Elle tomberait à la chute des feuilles.

Ces paroles devinrent pour elle une obsession. «Mourir!» Soit! elle se

résignait! Elle regrettait seulement le pauvre vieux qui resterait sans

aide. Mais qu’elle mourût au moins comme sa mère adoptive, au milieu du

printemps, lorsque le jardin, dans un joyeux délire, se pare de ses

couleurs les plus éclatantes, et non dans la saison où la terre se

dépeuple, où les arbres ressemblent à des balais, où les fleurs ternes

de l’hiver se dressent tristement dans les plates-bandes.

A la chute des feuilles!... Elle abhorrait les arbres dont les branches

se dénudaient comme des squelettes à l’automne. Elle les fuyait comme si

leur ombre était malfaisante. En revanche elle adorait un palmier que

les moines avaient planté au dernier siècle: svelte géant, dont la tête

était couronnée de grandes palmes éternelles, retombant comme un jet

d’eau. Elle soupçonnait bien qu’elle concevait peut-être des espérances

folles. Mais l’amour du merveilleux les nourrissait; comme celui qui

cherche la guérison au pied d’une statue miraculeuse, la pauvre Borda

aimait à se reposer au pied du palmier dont les feuilles aiguës la

protégeaient, croyait-elle, de leur ombre.

Ce fut ainsi qu’elle passa le printemps: elle vit, sous le soleil qui ne

la réchauffait pas, fumer le sol, comme si de ses entrailles allait

surgir un volcan. Ce fut là que la surprirent les premiers vents

d’automne, roulant les feuilles sèches. Elle était de plus en plus

maigre et triste; elle avait l’ouïe tellement fine, qu’elle entendait

les sons les plus lointains. Les papillons blancs, qui voletaient autour

de sa tête, collaient leurs ailes à la sueur froide de son front, comme

s’ils voulaient l’entraîner dans d’autres mondes, où les fleurs naissent

d’elles-mêmes, sans dérober pour former leurs couleurs et leurs parfums,

un peu de la vie de celui qui prend soin d’elles.

* * * * *

Les pluies de l’hiver suivant ne mouillèrent plus la Borda. Elles

tombèrent sur l’échine courbée du vieux Tofol, qui était là comme

toujours, la pioche en main, les yeux fixés sur le sillon.

Il accomplissait son destin avec l’indifférence et le courage d’un

soldat discipliné de la misère. Il lui fallait travailler, travailler

beaucoup, pour qu’il eût toujours de quoi remplir sa casserole de riz

et payer son loyer!

Il était seul... La petite avait suivi sa mère. La seule chose qui

restât au vieillard, c’était cette terre perfide,--ce vampire qui

«suçait» la vie des personnes, et qui finirait par avoir raison de

lui,--toujours fleurie, parfumée et féconde, comme si elle n’avait point

senti passer la mort! Pas même un rosier n’avait séché pour accompagner

la pauvre Borda dans son dernier voyage.

Tofol, à soixante-dix ans, devait faire le travail de deux; il n’en

remuait la terre qu’avec plus de ténacité sans lever la tête, insensible

à la beauté perfide qui l’entourait;--car il savait qu’elle était le

prix de sa servitude,--animé uniquement par le désir de bien vendre les

charmes de la nature, et coupant les fleurs avec la même indifférence

que s’il eût fauché de l’herbe!

A LA PORTE DU CIEL[R]

Assis sur le seuil du cabaret, le père Beseroles d’Alboraya, traçait

avec sa faux des raies sur le sol, en regardant du coin de l’œil les

gens de Valence qui, autour de la petite table en zinc, buvaient à la

régalade et fourraient la main dans l’assiette remplie de boudins

marinés.

Tous les jours, il sortait de chez lui avec l’intention de travailler

dans les champs, mais tous les jours le diable lui faisait rencontrer

quelque ami au cabaret du Ratat, et de rasade en rasade, il s’oubliait

là, jusqu’à midi, ou même jusqu’à la tombée de la nuit.

Il se tenait là accroupi, avec la désinvolture d’un vieux client, et il

cherchait à lier conversation avec les étrangers, espérant qu’ils

l’inviteraient à boire un coup, sans préjudice des autres politesses

qu’on se fait entre gens distingués.

A part son peu de goût pour le travail et son amour du cabaret, le vieux

n’était pas sans mérite. Ce qu’il savait de choses!... Et quel

répertoire de contes! Ce n’était pas pour rien qu’on l’appelait

Beseroles:[S] il ne tombait pas un bout de journal entre ses mains,

qu’il ne le lût du commencement jusqu’à la fin, en épelant les mots,

lettre par lettre.

Les gens éclataient de rire, en écoutant ses histoires, surtout celles

où figuraient des aumôniers et des nonnes; et le Ratât, derrière son

comptoir, riait aussi, content de voir que ses clients, pour fêter les

récits, faisaient souvent ouvrir les robinets.

Un jour, des gens de Valence lui ayant offert à boire, il cherchait à

les payer d’un conte, lorsqu’il entendit l’un d’eux parler des moines.

Alors il se hâta de dire:

--Ah oui, des malins!... Quel est celui qui les mettra dedans?... Une

fois, un moine roula saint Pierre.

Stimulé par les regards curieux des étrangers, il commença son récit.

* * * * *

Il y avait un moine des environs, du couvent de «Saint-Michel-des-Rois»,

le Père Salvador, apprécié de tout le monde pour son esprit, sa gaieté

et son air bon enfant.

Moi, je ne l’ai pas connu, mais mon grand-père se rappelait l’avoir vu,

lorsque le saint homme allait chez ma bisaïeule, et que, les mains

croisées sur le ventre, il attendait son chocolat à la porte de la

chaumière. Quel homme! Il pesait plus de cent kilos. Pour lui faire un

frac, il fallait toute une pièce d’étoffe. Il visitait chaque jour onze

ou douze maisons, et avait dans chacune «ses deux onces» de chocolat.

Quand ma bisaïeule lui demandait:

--Que préférez-vous, Père Salvador? De gentils petits œufs aux pommes de

terre ou des saucisses de conserve?

Il répondait d’une voix qui ronflait:

--Tout mêlé... Tout mêlé!

Il était beau garçon et toujours pimpant. Partout où il passait, il

semblait semer un peu de sa riche santé: témoin les marmots du pays qui

tous avaient son teint coloré, sa face de pleine lune et son cou de

taureau d’où l’on aurait tiré au moins trois livres de graisse.

Mais dans ce bas-monde, tout est malsain, qu’on crève de faim ou qu’on

mange en glouton. Et c’est ainsi qu’un soir, le Père Salvador, qui

venait de s’empiffrer pour fêter le baptême d’un certain poupon, qui

était tout son portrait, fut pris tout à coup d’une espèce de ronflement

qui alarma toute la communauté, et creva comme une outre,--qu’on excuse

la comparaison.

Voilà maintenant notre Père Salvador qui s’envole vers le ciel, car, il

n’en doutait pas, la place d’un moine était là.

Il arriva devant une grande porte tout en or, décorée de perles, comme

celles qui brillent sur les épingles à cheveux de la fille de l’alcade,

quand elle préside la fête des vieilles demoiselles.

--Toc, toc, toc!

--Qui va là? demanda de l’intérieur une voix de vieillard.

--Ouvrez, seigneur saint Pierre.

--Qui es-tu?

--Père Salvador, du couvent de Saint-Michel-des-Rois.

Le guichet s’ouvrit, et la tête du bienheureux saint apparut; mais il

gronda de colère et ses yeux lancèrent des éclairs à travers ses

lunettes, car il faut savoir que le saint Apôtre est myope.

--Effronté! dit le saint, changé en furie. Qu’est-ce que tu viens faire?

File vite, fripouille! ta place n’est pas ici.

--Allons, seigneur saint Pierre; ouvrez, il se fait nuit. Vous

plaisantez toujours!

--Plaisanter?... Si j’empoigne mes clefs, tu vas en goûter, dévergondé!

Est-ce que tu t’imagines que je ne te connais pas, diable à cagoule?

--Je vous en prie, seigneur Pierre... Soyez bon pour moi! Tout pécheur

que je suis, vous aurez bien une petite place libre pour moi, ne fût-ce

que dans la loge du concierge?

--Au large!... La belle acquisition! Si je te permettais d’entrer, tu

engloutirais en un jour notre provision de tartelettes au miel, et tu

ferais jeûner les saints et les petits anges. Et puis, nous avons ici je

ne sais combien de bienheureuses, qui ne sont pas laides! et ce serait

une belle occupation à mon âge, que d’être tout le temps derrière toi, à

te surveiller... Va en enfer, ou couche-toi au frais sur un nuage...

J’ai dit!

Le saint ferma le guichet d’un air furieux, et le Père Salvador resta

dans l’obscurité, en écoutant au loin les guitares et les flûtes des

anges qui, ce soir-là, donnaient des sérénades aux saintes les plus

jolies.

Les heures passaient, et notre moine songeait déjà à prendre le chemin

de l’enfer, espérant qu’il serait mieux reçu là, quand il vit sortir

d’entre deux nuages et s’approcher lentement une femme aussi grande, et

aussi puissante que lui. Elle cheminait en se balançant et en poussant

avec peine son ventre enflé comme un ballon.

C’était une jeune religieuse, morte d’une colique, pour avoir trop mangé

de confitures.

--Mon Père, dit-elle doucement au moine avec un tendre regard. Comment

n’ouvre-t-on pas à cette heure?

--Attends! Nous allons entrer.

Que de tours cet homme avait dans son sac! En une minute, il en imagina

un des meilleurs.

Vous savez que les soldats tués à la guerre sont admis au ciel sans

difficulté. Les pauvres garçons y entrent tels qu’ils arrivent, même

avec leurs bottes et leurs éperons; leur malheur mérite bien quelque

privilège.

--Ramène tes jupes sur ta tête! ordonna le moine.

--Mais, mon père!... répondit la jeune religieuse scandalisée.

--Allons, vite! et ne fais pas la bête! cria le Père Salvador avec

autorité. Veux-tu discuter avec un savant comme moi? Que sais-tu sur la

manière d’entrer au paradis?

La nonne obéit, toute rouge, et dans l’obscurité quelque chose comme la

blancheur d’une lune énorme commença à poindre.

--Maintenant, à quatre pattes! et tiens-toi ferme!

D’un bond, le Père Salvador se mit à califourchon sur les reins de sa

compagne.

--Mon père!... c’est que vous êtes lourd! gémit la pauvrette, toute

suffoquée.

--Tiens bon, et sautille, hein! Nous allons entrer à l’instant même.

Saint Pierre, occupé à ramasser les clefs pour aller dormir, entendit

frapper à la porte.

--Qui va là?

--Un pauvre soldat de cavalerie! répondit une voix triste. Je viens

d’être tué dans un combat contre les infidèles, ennemis de Dieu, et

j’arrive ici, monté sur mon cheval.

--Passe, pauvre petit, passe! dit le saint, en ouvrant à moitié la

porte.

Il vit dans l’ombre le soldat donnant des coups de talon à son coursier,

qui ne pouvait se tenir tranquille. Quel animal ombrageux!... Plusieurs

fois le vénérable portier essaya de lui toucher la tête. Impossible! la

bête faisait des sauts, en présentant toujours la croupe. A la fin, le

saint, craignant qu’elle ne lui lâchât une ou deux ruades, la caressa en

lui donnant de petites tapes sur ses hanches fines et rebondies.

--Passe, petit soldat! va de l’avant, et tâche de calmer cette bête.

Et, pendant que frère Salvador se faufilait au ciel sur la croupe de la

nonne, saint Pierre ferma la porte pour le reste de la nuit, en

murmurant avec admiration:

--Bon Dieu, quelle bataille sur la terre! En voilà des coups terribles!

Pauvre bidet! on lui a coupé jusqu’à la queue!

LA TOMBE D’ALI BELLUS

C’était, dit le sculpteur Garcia, au temps où, pour gagner mon pain, je

m’étais mis à restaurer des statues et à redorer des autels, courant

ainsi presque tout l’ancien «_royaume de Valence_».

J’avais une commande importante: il s’agissait de remettre en état le

maître-autel de l’église de Bellus. Une vieille dame s’était engagée à

payer ce travail. Je me rendis là avec deux apprentis, qui étaient à peu

près de mon âge.

Nous logions chez le curé, un homme incapable de tenir en place. Sa

messe à peine terminée, il sellait son mulet pour faire visite à ses

confrères des paroisses voisines; ou il empoignait son fusil et,

enveloppé d’un long manteau, coiffé d’une calotte de soie, il s’en

allait massacrer les oiseaux de la huerta. Tandis qu’il courait le pays,

moi et mes deux compagnons, juchés dans l’église, sur les échafaudages

du grand autel, œuvre compliquée du dix-septième siècle, nous faisions

briller les dorures, et nous rafraîchissions les joues d’une troupe de

petits anges, qui, pareils à des gamins, folâtraient dans les

feuillages.

Le matin, après la messe, solitude absolue! L’église était une ancienne

mosquée aux murs tout blancs. Au-dessus des autels latéraux, les arcades

mauresques dessinaient leur courbe gracieuse. Tout l’édifice respirait

cette atmosphère de silence et de fraîcheur, qui semble baigner les

constructions arabes. Par la grande porte ouverte, nous voyions la place

solitaire, inondée de soleil; nous entendions les cris de ceux qui

s’appelaient au loin, à travers la campagne, et troublaient ainsi la

paix du matin. De temps à autre, les poules, irrévérencieuses, entraient

dans l’église; elles se promenaient devant les autels, en se dandinant

avec gravité, et finissaient par fuir épouvantées de nos chants. Il faut

dire que, familiarisés avec le milieu, nous nous trouvions sur

l’échafaudage comme dans un atelier. Ce monde de saints, de vierges,

d’anges immobiles, couverts de poussière par les siècles, je lui faisais

hommage de toutes les chansons que j’avais apprises au théâtre quand je

fréquentais le paradis. A peine leur avais-je chanté _ô Céleste Aïda_,

que je reprenais les voluptueuses roulades de Faust dans le jardin.

Aussi étais-je fort agacé, l’après-midi, de voir l’église envahie par

quelques femmes du village, commères effrontées et questionneuses, qui

suivaient le travail de mes mains, avec une attention importune, et même

osaient me critiquer si je ne faisais pas assez briller le feuillage

d’or, et si j’épargnais le vermillon sur la joue d’un petit ange. La

plus hardie,--et la plus riche, à en juger par ses airs de

supériorité,--montait parfois sur l’échafaudage, sans doute pour me

faire apprécier de plus près sa rustique majesté; elle restait là, et je

ne pouvais bouger sans buter contre elle.

L’église était pavée de grandes briques rouges. Au centre, dans un cadre

de pierre, était enclavée une dalle énorme, avec un anneau de fer. Un

après-midi, je me demandais ce qu’il pouvait y avoir là-dessous.

Accroupi sur la dalle, je râclais, avec un outil de fer, la poussière

durcie des joints, lorsque cette matrone, Mᵐᵉ Pascuala, entra dans

l’église. Elle parut fort étonnée de me voir ainsi occupé.

Elle passa toute la soirée à mes côtés, sur l’échafaudage, sans faire

cas de ses compagnes, qui bavardaient à nos pieds. Elle me regardait

fixement, n’osant dire ce qui lui brûlait les lèvres. Enfin elle n’y

tint plus. Elle voulait savoir ce que je faisais tout à l’heure sur

cette dalle, que personne au village, même parmi les plus vieux, n’avait

jamais vue levée. Mes paroles évasives avivèrent encore sa curiosité.

Pour me moquer d’elle, je me livrai à un jeu d’enfant. Je m’arrangeai

pour que, tous les après-midi, à son entrée, elle me trouvât en

contemplation devant la dalle, ou occupé à en nettoyer les joints.

La restauration terminée, nous démontâmes l’échafaudage. L’autel

brillait du plus vif éclat. Tandis que j’y jetais le dernier coup d’œil,

la curieuse commère tenta encore une fois de me tirer _mon secret_.

--Dites-le-moi, peintre! suppliait-elle. Nul n’en saura rien.

Le peintre (c’était ainsi qu’on m’appelait) était alors un jeune homme

jovial, et il devait partit le jour même: il trouva fort à propos

d’ahurir l’impertinente par une légende absurde.

Je lui fis promettre, je ne sais combien de fois, très solennellement,

de ne rien répéter à personne; puis, je lui servis autant de mensonges

que m’en suggéra mon imagination de grand amateur de romans.

J’avais levé la dalle par des moyens magiques, que je ne révélais point,

et j’avais vu des choses extraordinaires. D’abord un escalier profond,

interminable, puis un labyrinthe de galeries étroites; enfin une lampe,

qui brûlait, sans doute, depuis des centaines d’années, et, couché sur

un lit de marbre, un homme très grand, les yeux fermés, avec une barbe

descendant jusqu’au ventre, une énorme épée sur la poitrine, et sur la

tête, un turban, avec un croissant.

--_Ce doit être un Maure_, interrompit la commère avec suffisance.

Oui, un Maure. La belle malice que de le deviner! Il était enveloppé

d’un manteau, brillant comme de l’or. A ses pieds, une inscription en

lettres indéchiffrables que le curé lui-même ne comprendrait point.

Mais, comme j’étais peintre, et que les peintres savent tout, je l’avais

lue facilement. Elle disait... elle disait... ah! oui, elle disait:

«Ci-gît Ali Bellus; sa femme Sarah et son fils Macael lui dédient ce

dernier souvenir.»

Contes espagnols d'amour et de mort · 第 11 / 12 段