départ. Le soir même, Mᵐᵉ Pascuala jugeant qu’elle avait été assez
héroïque, en gardant le secret pendant quelques heures, avait tout dit à
son mari, qui l’avait répété le lendemain au cabaret. Stupéfaction
générale! Passer toute sa vie dans le village, entrer chaque dimanche à
l’église, et ne pas savoir qu’on a sous les pieds l’homme à la grande
barbe, le mari de Sarah, le père de Macael, le Ali Bellus,
incontestablement le fondateur du village!... Et tout cela, un étranger
l’avait vu, sans autre peine que de se rendre là! et eux, point!...
Tonnerre!...
Le dimanche suivant, dès que le curé sortit du village, pour aller dîner
chez un confrère du voisinage, une bonne partie de la population courut
à l’église. Le mari de dame Pascuala bâtonna le sacristain pour lui
enlever les clefs. Tous, même l’alcade et son secrétaire, entrèrent avec
des pics, des leviers et des cordes... Ce qu’ils suèrent!... Depuis deux
siècles au moins, la fameuse dalle n’avait pas été levée! Les garçons
les plus robustes, leurs biceps à l’air, le cou gonflé par l’effort,
s’acharnaient vainement à la remuer.
--_Hardi! Hardi!_ criait Pascuala, improvisée capitaine de cette troupe
de rustres.--_Le Maure est là-dessous!_...
Animés par elle, ils redoublaient d’effort, si bien qu’après avoir
pendant une heure grogné, juré et sué à grosses gouttes, ils
arrachèrent, outre la dalle, le cadre de pierre, et firent sauter
encore une grande partie du pavé. On eût dit que l’église s’écroulait.
Mais ils se souciaient bien du dégât! Ils n’avaient d’yeux que pour le
sombre abîme qui venait de s’ouvrir à leurs pieds.
Les plus vaillants se grattaient la tête avec une visible hésitation.
Enfin l’un d’eux, plus hardi, se fit attacher une corde à la ceinture et
se laissa glisser, en murmurant un Credo. Le voyage ne fut pas
fatiguant: sa tête était encore visible que ses pieds touchaient déjà le
fond.
--Qu’est-ce que tu vois? demandaient anxieusement ceux qui étaient
au-dessus de lui.
Il s’agitait dans cette obscurité, et ne se heurtait qu’à des tas de
paille, débris de vieilles nattes, jetées là depuis des années qui,
pourries par les infiltrations du sol, dégageaient une odeur
insupportable.
--_Cherche, cherche!_ criaient les paysans dont les têtes formaient
autour de la sombre ouverture un cadre gesticulant. Mais l’explorateur
n’attrapait que des bosses, car à chaque pas, il se cognait le front
contre les murs. D’autres gars descendirent, lui reprochant sa
maladresse, mais ils durent à la fin se convaincre que ce puits n’avait
aucune issue.
Tous se retirèrent, penauds, sifflés par les gamins, qui étaient vexés
d’avoir été tenus hors de l’église, et par les femmes, qui criaient
toutes à la fois, heureuses de rabattre le caquet de dame Pascuala.
--Comment va Ali Bellus, lui demandait-on.--Et son fils, Macael?
Pour comble de malheur, quand le curé vit dans quel état on avait mis le
pavé et fut au courant des faits, il entra en fureur. Il voulait
excommunier pour sacrilège tout le village, et fermer l’église. Pour le
calmer, les auteurs de l’exhumation, atterrés, durent promettre de faire
exécuter à leurs frais un pavement plus beau.
--Et vous n’êtes jamais retourné là-bas?
--Je m’en garderai bien. Plus d’une fois j’ai rencontré à Valence
quelques-uns de mes mystifiés. En causant avec moi, ils riaient de
l’aventure, la trouvaient fort drôle, et (Oh! vanité humaine!)
assuraient qu’ils étaient de ceux, qui, soupçonnant la malice, étaient
restés à la porté de l’église. Ils finissaient toujours par m’inviter à
retourner là-bas m’amuser un jour avec eux... histoire de faire un bon
repas!... Au diable! Je connais mes gens. Ils m’invitent avec un sourire
angélique, mais instinctivement ils clignent de l’œil gauche, comme
s’ils mettaient déjà leur fusil en joue.
TABLE DES MATIÈRES
Pages.
PRÉFACE v
Le second mariage du père Sento 9
Dimoni 37
Coup double 49
Le parasite du train 59
Un fonctionnaire 71
Le mannequin 87
Devant la gueule du four 97
La barque abandonnée 109
La condamnée 123
Un homme à la mer 135
La rage 143
La fille de la sorcière 161
Une trouvaille 175
Un gentilhomme 185
Le dernier lion de Valence 197
Le banquet du bandit 209
Perdu en mer 219
Le crapaud 235
Le mur 247
Printemps triste 255
A la porte du ciel 267
La tombe d’Ali Bellus 275
E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY
NOTES:
[A] «V. Blasco-Ibañez, ses romans et le roman de sa vie», par Camille
Pitollet. (Chez Calmann-Lévy.)
[B] _Gorigori_ se dit de l’office pour un mort. Cette locution
familière: _le cantarán el gorigori_, signifie: on fera son enterrement.
[C] Dimoni, corruption de _demonio_ démon, surnom donné au musicien
pour son jeu endiablé.
[D] Champs cultivés qui se trouvent aux environs d’une ville.
[E] Surnom qui signifie «petit chardon».
[F] Pois-chiche.
[G] En Espagne, le condamné à mort n’est pas décapité, mais étranglé:
c’est le supplice du garrot, qui consiste à écraser la gorge du patient
en la serrant contre un poteau avec un anneau de métal; le condamné est
vêtu d’une souquenille noire.
[H] A Valence, comme dans beaucoup de villes de la Méditerranée, les
laitiers parcourent les rues le matin, avec leurs vaches et leurs
chèvres qu’ils traient à la porte de leurs clients afin que le lait
soit chaud et à l’abri de toute falsification.
[I] Le Résolu.
[J] Quand Blasco-Ibañez écrivit ce conte, l’Espagne était sous la
régence de Maria-Cristina, mère d’Alphonse XIII.
[K] Etincelle.
[L] Chaudière.
[M] Surnom qui signifie _moineau_.
[N] _La dépeignée._
[O] Sorte de sorbet.
[P] Il s’agit là d’un de ces bandits nommés _Roder_, qui s’enfuient
dans la montagne, parce qu’ils ont commis un crime quelconque, et y
mènent une vie errante, se défendant contre les gendarmes.
[Q] L’arroba vaut 11 kilos 500.
[R] Conte populaire de la huerta, écrit en valencien par V.
Blasco-Ibañez.
[S] Abécédaire en valencien.