Les femmes du quartier des pêcheurs accoururent vers elle. Elles

connaissaient bien cela: presque toutes avaient passé par de pareilles

crises. Elles la soulevèrent dans leurs bras vigoureux, et la

conduisirent en la soutenant, jusqu’à sa chaumière.

Des pêcheurs offrirent un verre de vin à Antonio, qui ne cessait de

pleurer. Et en même temps, son compagnon, dominé par l’égoïsme brutal de

la vie, tenait la dragée haute aux poissonniers qui se disputaient la

superbe pièce.

Par intervalles, résonnait, de plus en plus lointain, le cri désespéré

de la pauvre femme, échevelée, hors d’elle, que ses amies poussaient

vers sa chaumière:

--Antoñico! mon petit!

Et sous les palmiers, défilaient toujours dans leurs toilettes voyantes,

les baigneurs à l’air heureux et souriant, tout un monde, qui n’avait

pas senti le malheur passer près de lui, qui n’avait pas jeté un regard

sur ce drame de la misère, et les sons de la valse élégante, au rythme

sensuel, hymne de joyeuse folie glissait, harmonieuse, sur les eaux,

caressant d’un souffle, l’éternelle beauté de la mer.

LE CRAPAUD

Je passais l’été, dit l’ami Orduña, à Nazaret, un hameau de pêcheurs

voisin de Valence. Les femmes allaient à la ville vendre le poisson; les

hommes naviguaient dans leurs petites barques à voile triangulaire ou

tiraient les filets sur la plage. Et nous, les baigneurs, nous passions

le jour à dormir; le soir, nous restions devant notre porte, à

contempler la phosphorescence des vagues, ou à nous appliquer des gifles

en entendant bourdonner les moustiques, tourment des heures de repos.

Le médecin, un vieillard rude et moqueur, venait s’asseoir sous ma

treille, et, la cruche ou la pastèque à portée de la main, nous passions

ensemble la soirée, en parlant de sa crédule clientèle de marins et de

terriens. Parfois nous rappelions, en riant, la maladie de Visanteta,

fille de la Soberana, vieille marchande de poisson qui levait son

surnom, à sa corpulence et à sa haute taille ainsi qu’à l’arrogance avec

laquelle elle traitait ses commères du marché, leur imposant ses

volontés, à force de bourrades. C’était la plus jolie fille du village

que cette Visanteta!... une petite brune malicieuse, à la langue bien

pendue, aux yeux vifs, qui n’avait que la beauté du diable, mais qui,

par la vivacité piquante de son regard et par l’adresse avec laquelle

elle affectait la timidité et la faiblesse ensorcelait tous les jeunes

gens du pays. Elle avait pour fiancé Carafosca, courageux pêcheur

capable de naviguer sur une simple poutre, mais laid, taciturne et

prompt à jouer du couteau. Le dimanche il se promenait avec elle, et,

pendant que la jeune fille levait la tête pour lui parler avec des

minauderies d’enfant gâtée et dolente, Carafosca lançait autour de lui,

de ses yeux louches, des regards qui semblaient défier tout le village,

les champs, la plage et la mer de lui disputer sa chère Visanteta.

Un jour, une nouvelle stupéfiante circula dans Nazaret. La fille de la

Soberana avait un animal dans le corps; ses flancs se gonflaient; son

visage perdait ses couleurs; ses nausées et ses vomissements mettaient

en émoi toute sa chaumière, faisant se lamenter sa mère désespérée et

accourir les voisines effarées. Quelques-uns souriaient de cette

maladie. «Que l’on allât conter cette histoire à Carafosca!...» Mais les

plus incrédules cessèrent de plaisanter et de soupçonner Visanteta,

lorsqu’ils virent le marin, triste et désespéré, entrer dans la petite

église du village pour y implorer la guérison de sa bien-aimée, lui qui

avait été jusque-là un païen, un affreux blasphémateur!

C’était un mal étrange et terrible qui torturait la malheureuse: elle

avait, croyaient les villageois épris de merveilleux, un crapaud dans le

ventre. Un jour, elle avait bu à une flaque d’eau laissée par le fleuve

voisin, et la méchante bête s’était glissée dans son estomac où elle

avait grossi démesurément. Les voisines, tremblantes de peur, couraient

à la chaumière de la Soberana, pour examiner la petite. Elles palpaient

gravement l’abdomen enflé, et cherchaient sur la peau tendue le relief

de la bête cachée. Quelques-unes, les plus vieilles et les plus

expertes, disaient avec un sourire de triomphe qu’elles la sentaient

remuer, et discutaient sur le choix des remèdes. Elles donnaient à la

petite des cuillerées de miel aromatisé, pour que la gourmandise fît

remonter l’animal, et lorsque, plus tranquille, il goûtait la joie de

la digestion, elles l’inondaient de jus d’oignon et de vinaigre, pour le

faire déguerpir au plus vite. En même temps, elles appliquaient sur le

ventre de la jeune fille, des emplâtres miraculeux, pour que le crapaud,

ainsi malmené, s’enfuît épouvanté: étoupe mouillée d’eau-de-vie et

saturée d’encens; écheveaux de chanvre trempés dans du goudron; papiers

sur lesquels un guérisseur de la ville avait tracé des croix et des

chiffres avec le sceau de Salomon. Visanteta se tordait avec des

frissons de dégoût, elle était secouée d’horribles nausées, comme si

elle allait rendre ses entrailles, mais le crapaud ne daignait pas

montrer le bout d’une de ses pattes, et la Soberana assiégeait le ciel

de ses cris. Jamais de tels remèdes ne pourraient expulser le diabolique

animal. Mieux valait le laisser tranquille sans martyriser la petite, et

le suralimenter, pour que la pauvrette, de plus en plus pâle et chétive,

n’eût pas à le nourrir rien qu’avec son sang.

Comme la Soberana était pauvre, toutes ses amies vinrent à son aide. Les

pêcheuses apportaient des gâteaux achetés dans les pâtisseries de la

ville les plus réputées. Sur la plage, après la pêche, on mettait de

côté pour elle quelques poissons choisis parmi ceux qui font la

meilleure soupe. Les voisines tiraient du pot-au-feu la fleur du

bouillon dans des tasses qu’elles transportaient lentement, pour n’en

rien perdre, à la chaumière de la Soberana. Tous les après-midi, les

bols de chocolat défilaient l’un après l’autre.

Visanteta protestait contre cet excès de générosité. Elle n’en pouvait

plus! elle était gavée! Mais sa mère avançait son museau poilu, d’un air

impérieux: «Mange! je t’ai dit de manger!» Visanteta devait penser à ce

qu’elle avait dans le corps... La Soberana ressentait une sympathie

secrète et indéfinissable, pour cet animal mystérieux, logé dans les

flancs de sa fille. Elle se le représentait, elle le voyait: c’était son

orgueil! c’était à cause de lui que tout le village avait les yeux fixés

sur sa chaumière, que les voisines ne cessaient de s’y presser, et que,

partout sur son chemin, les femmes lui demandaient des nouvelles de sa

fille.

Une seule fois, elle avait appelé le médecin, en le voyant passer devant

sa porte, mais sans la moindre confiance. Il écouta ses explications et

celles de sa fille, dont il palpa le ventre par-dessus ses vêtements;

mais quand il parla d’un examen plus intime, la fière matrone le jeta

presque à la porte. L’impudent! là, tout de suite, il allait se donner

le plaisir de voir la petite de cette façon-là, elle qui était si

timide, si vertueuse et qu’une proposition de ce genre suffisait pour

faire rougir!

Le dimanche après-midi, Visanteta allait à l’église, en tête des enfants

de Marie. Son ventre proéminent était contemplé avec admiration par ses

compagnes. Toutes l’interrogeaient avidement sur son crapaud, et

Visanteta répondait d’un air languissant. Maintenant, il la laissait

tranquille. Il avait beaucoup grossi, à force d’être bien nourri; il

s’agitait encore quelquefois, mais il lui faisait moins mal. L’une après

l’autre, elles passaient la main sur la bête invisible, pour la sentir

remuer; elles considéraient leur amie avec une sorte de respect. Le

curé, saint homme aussi naïf que compatissant, songeait avec stupeur aux

choses étranges que Dieu fait pour éprouver ses créatures.

Vers la fin du jour, quand le chœur entonnait d’une voix douce les

hymnes en l’honneur de Notre-Dame de la Mer, chacune de ces vierges

pensait à l’animal mystérieux, et demandait avec ferveur que la pauvre

Visanteta en fût délivrée au plus vite.

Carafosca avait aussi sa part de popularité. Les femmes l’appelaient,

les vieux pêcheurs l’arrêtaient pour l’interroger d’une voix rauque:

«La pauvrette!» s’écriait-il, avec un accent d’amoureuse commisération.

Il n’en disait pas davantage; mais ses yeux révélaient son vif désir de

se charger au plus tôt de Visanteta et de son crapaud, qu’il aimait un

peu parce qu’il était à elle.

Une nuit, comme le médecin était devant ma porte, une femme vint le

chercher, avec une mimique effarée et dramatique. La fille de la

Soberana était très malade: il fallait courir à son secours. Le médecin

haussa les épaules: «Ah, oui! le crapaud!» Et il ne se montrait

nullement disposé à bouger. Mais immédiatement après, une autre arriva,

avec une gesticulation plus violente. La pauvre Visanteta! Elle allait

mourir! On entendait ses cris dans toute la rue. Le monstre était en

train de lui dévorer les entrailles...

Je suivis le docteur, entraîné par la curiosité qui mettait en émoi tout

le village. En arrivant à la chaumière de la Soberana, nous dûmes nous

frayer un passage à travers un groupe compact de femmes qui obstruait la

porte, et débordait à l’intérieur. Des cris d’angoisse, des hurlements

déchirants, venaient du fond de la demeure, par-dessus les têtes

curieuses ou effrayées. La grosse voix de la Soberana y répondait par

des clameurs suppliantes. «Ma fille! Hélas, Seigneur, ma pauvre

fille!...»

L’arrivée du médecin fut accueillie par le chœur impératif des commères.

La pauvre Visanteta se roulait, ne pouvant supporter de telles tortures,

les yeux égarés, les traits bouleversés. Il fallait l’opérer, chasser au

plus vite ce démon, vert et visqueux, qui était en train de la dévorer!

Le médecin avança, sans faire cas de leurs paroles, et avant que je

l’eusse rejoint, sa voix retentit au milieu du silence soudain, avec une

brusquerie de mauvaise humeur.

--Bon Dieu! Ce qu’a cette petite, c’est qu’elle va...

Avant qu’il eût achevé, tous devinèrent à la brutalité de l’accent, le

mot qu’il allait dire. Le groupe des femmes, sous la poussée de la

Soberana, remua comme les vagues de la mer sous le ventre d’une baleine.

Elle tendit ses mains gonflées, aux ongles menaçants, en grommelant des

injures, en lançant au médecin des regards meurtriers. Bandit! Ivrogne!

A la porte!... C’était la faute du village, qui gardait un impie! Elle

allait le manger tout cru! On devrait la laisser faire!... Et elle se

débattait, furieuse, parmi ses amies, luttait pour leur échapper et

griffer le médecin. A ses cris de vengeance, s’unissait le faible

bêlement de Visanteta protestant entre les «_aïe! aïe!_» que lui

arrachait la douleur. «Mensonge! Mensonge! Qu’il partît ce méchant

homme! Bouche d’enfer! Tout cela n’était que mensonge!»

Mais le médecin allait et venait, demandant de l’eau, demandant des

linges, irrité, impérieux, sans prêter attention aux menaces de la mère

ni aux lamentations de la fille, de plus en plus fortes et déchirantes.

Soudain, elle rugit, comme si on la tuait, et il y eut un remous de

curiosité autour du médecin que je ne pouvais distinguer. «Mensonge!

Mensonge! Méchant homme! Calomniateur!...» Mais les protestations de

Visanteta ne résonnaient plus seules. A sa voix de victime innocente,

qui semblait demander justice au ciel, se joignaient des vagissements

sortis de poumons qui aspiraient l’air pour la première fois.

Alors les amies de la Soberana durent la contenir pour qu’elle ne tombât

point sur sa fille. Elle allait la tuer! Chienne! De qui était cela?...

Sous la terreur des menaces, la malade, qui soupirait encore: «Mensonge!

mensonge!» finit par avouer en mots entrecoupés. «Un gars de la huerta,

qu’elle n’avait pas revu...» une inadvertance à la nuit tombante. Elle

ne se rappelait pas bien!... Et elle insistait sur ce défaut de

mémoire, comme si c’était une excuse, à laquelle il n’y avait rien à

objecter.

La foule s’éclaircit. Toutes les femmes étaient avides de répandre la

nouvelle. A notre sortie, la Soberana, honteuse et toute en larmes,

voulait s’agenouiller devant le médecin et lui baiser la main. «Hélas!

don Antoni!... don Antoni!» Elle lui demandait pardon de ses insultes;

elle était désespérée en pensant aux commentaires des habitants.

«Savaient-elles, les mauvaises langues, ce qui les attendait un

jour?...» Le lendemain, les jeunes gens, qui chantaient en tirant leurs

filets, inventeraient de nouveaux couplets! La chanson du crapaud! Sa

vie allait être impossible... Mais elle redoutait surtout Carafosca.

Elle connaissait bien cette brute. Il la tuerait, la pauvre Visanteta, à

sa première sortie dans la rue; et elle aurait le même sort, elle, parce

qu’elle était sa mère et ne l’avait pas bien surveillée. «Hélas, don

Antoni!» Elle lui demandait à genoux de voir Carafosca. Lui qui était si

bon, qui savait tant de choses, devait le convaincre, lui faire jurer

qu’il les épargnerait, qu’il les oublierait.

Le médecin accueillit ces prières avec autant d’indifférence que les

menaces et répondit avec brusquerie. «Il verrait: c’était un sujet

délicat!» Mais une fois dans la rue, il haussa les épaules, avec

résignation: «Allons voir cet animal!»

Nous fîmes sortir Carafosca du cabaret, et nous nous mîmes tous les

trois à nous promener sur la plage dans l’ombre. Le pêcheur semblait

intimidé de se voir entre deux personnages si importants. Don Antonio

lui parla de la supériorité indiscutable des hommes, depuis les premiers

jours de la création; du dédain que méritent les femmes, pour leur

légèreté. D’ailleurs elles sont en si grand nombre, et il est si facile

de remplacer celle qui nous donne quelque ennui!... Il finit par lui

conter rudement ce qui était arrivé.

Carafosca hésitait, comme s’il comprenait mal. Son intelligence épaisse

s’éclairait lentement. «Nom de Dieu! Nom de Dieu!» Il se grattait

rageusement la tête sous son bonnet, et portait la main à sa ceinture,

comme s’il cherchait son terrible couteau.

Le médecin essaya de le consoler. Carafosca devait oublier la jeune

fille, et ne pas faire le bravache. Cette Sainte nitouche ne méritait

pas qu’un brave garçon comme lui allât au bagne. Le vrai coupable,

c’était d’ailleurs, ce laboureur inconnu... Et... elle! La facilité avec

laquelle elle avait tout oublié, n’était-elle pas une sorte d’excuse?

Nous marchâmes longtemps en gardant un silence pénible; Carafosca

continuait à se gratter la tête et à tâter sa ceinture. Brusquement, il

nous surprit par l’éclat de sa voix, qui brama, plutôt qu’elle ne

prononça ces mots, non plus en valencien, mais en castillan, pour plus

de solennité:

--Voulez-vous que... je... vous... dise... une... chose? Voulez-vous

que... je... vous... dise... une... chose?

Et il nous regardait d’un air agressif, comme s’il avait eu en face de

lui l’inconnu de la huerta et s’il allait se jeter sur lui.

--Eh bien! je... vous... dis, articula-t-il avec lenteur, comme si nous

étions des ennemis qu’il voulût confondre, je vous dis... que maintenant

_je... l’aime... encore... davantage_...

Notre surprise fut telle que nous ne sûmes que répondre, et nous nous

contentâmes de lui tendre la main.

LE MUR

Toutes les fois que les petits-fils du père Rabosa rencontraient les

fils de la veuve Casporra dans les sentiers de la huerta ou dans les

rues de Campanar, toute la population commentait l’événement. Ils

s’étaient toisés... Ils s’insultaient du regard!... Cela finirait mal,

et le jour où l’on y penserait le moins, il y aurait au village un

nouveau malheur.

L’alcade, avec les notables, prêchait la paix aux jeunes gens des deux

familles ennemies, et le curé, un saint du bon Dieu, allait d’une des

deux maisons à l’autre, recommandant l’oubli des offenses.

Depuis trente ans, la haine des Rabosa et des Casporra bouleversait

Campanar. Presque aux portes de Valence, dans ce hameau souriant qui,

des bords du fleuve, semblait contempler la grande ville par les

fenêtres rondes de son clocher pointu, ces barbares renouvelaient avec

une rancune tout africaine, les luttes et les violences historiques qui

divisaient les grandes familles italiennes au moyen âge. Ils avaient été

grands amis, jadis. Leurs maisons, quoique donnant sur des rues

différentes, n’avaient entre elles qu’un mur bas qui séparait leurs

basses-cours. Une nuit, pour une question d’arrosage, un Casporra avait

étendu roide mort dans la huerta, d’un coup de fusil, un fils du père

Rabosa; le cadet, ne voulant pas laisser dire qu’il ne restait plus

d’hommes dans la famille, avait réussi, après un mois de guet, à loger

une balle entre les sourcils du meurtrier. Depuis lors, les deux

familles avaient vécu pour s’exterminer, songeant plus à profiter des

imprudences du voisin qu’à cultiver leurs terres. Coups de fusil en

pleine rue, détonations, et lueurs sinistres, le soir le long des canaux

d’irrigation, derrière les massifs de roseaux ou à l’ombre des berges, à

l’heure où l’ennemi détesté revenait des champs; et c’était tantôt un

Rabosa, tantôt un Casporra qui partait pour le cimetière, avec une once

de plomb dans la peau! Loin de s’éteindre, la soif de vengeance

s’exaspérait plutôt dans les générations nouvelles; on eût dit qu’à

peine sortis du ventre de leur mère, les marmots des deux maisons

tendaient les mains vers le fusil, pour abattre leurs voisins.

Après trente ans de lutte, il ne restait chez les Casporra qu’une veuve

avec trois fils, trois gars musclés, solides comme des tours. Dans

l’autre maison, il n’y avait plus que le père Rabosa, un vieillard de 80

ans, immobile dans un fauteuil de sparte, les jambes mortes, idole ridée

de la vengeance, devant laquelle les deux petits-fils juraient de

défendre l’honneur de la famille.

Mais les temps étaient changés. Il n’était plus possible aux uns et aux

autres d’abattre leurs ennemis, en pleine place, au sortir de la

grand’messe. Les gendarmes ne les perdaient pas de vue; les voisins les

surveillaient, et, pour peu que l’un d’eux fît halte quelques minutes

dans un sentier ou à un coin de rue, il se voyait aussitôt entouré de

gens qui lui conseillaient de rester tranquille. Las de cette vigilance

qui dégénérait en persécution et s’interposait entre eux comme un

obstacle infranchissable, Casporra et Rabosa finirent par ne plus se

chercher, et même, ils se fuyaient quand le hasard les mettait face à

face.

A force de vouloir s’éviter et s’isoler, ils en vinrent à trouver trop

bas le mur qui séparait leurs basses-cours. Les poules des uns et des

autres, escaladant les tas de bois, fraternisaient au haut des fagots de

sarments ou d’épines qui couronnaient les murs; les femmes des deux

maisons échangeaient aux fenêtres des gestes de mépris. C’était

intolérable; c’était en quelque sorte vivre en famille. Sur le conseil

de leur mère, les fils Casporra élevèrent le mur d’un mètre. Leurs

voisins se hâtèrent de manifester leur mépris, et armés de pierres et de

mortier, ils élevèrent à leur tour le mur de quelques pieds. Ainsi, dans

cette muette manifestation de haine, répétée à plusieurs reprises, le

mur montait sans cesse... On ne vit plus bientôt les fenêtres, ni même

les toits... Les pauvres volailles frémissaient dans l’ombre lugubre de

ce rempart, qui leur cachait une partie du ciel, et leurs caquets

résonnaient, tristes et étouffés, à travers ce monument de haine, qui

paraissait pétri des os et du sang des victimes...

* * * * *

Un après-midi, les cloches du village sonnèrent le tocsin. La maison du

père Rabosa était en feu. Ses petits-fils étaient dans la huerta; la

femme de l’un d’eux au lavoir. Par les fentes des portes et des

fenêtres, sortait une épaisse fumée de paille brûlée. Le grand-père, le

pauvre Rabosa, était immobile dans son fauteuil, au milieu de cet enfer

déchaîné. Sa petite-fille s’arrachait les cheveux, attribuant la

catastrophe à sa négligence; les gens se bousculaient dans la rue,

épouvantés par la violence de l’incendie. Quelques-uns, plus braves,

ouvrirent la porte, mais ce fut pour reculer devant le tourbillon de

fumée noire, chargé d’étincelles qui se répandit dans la rue.

--Mon grand-père! Mon pauvre grand-père--criait la petite-fille du père

Rabosa, cherchant vainement du regard un sauveur.

Les spectateurs, effrayés, furent frappés de stupeur, comme s’ils

avaient vu le clocher s’avancer vers eux. Trois solides gars s’étaient

rués dans la maison en flamme. C’étaient les Casporra. Ils avaient

échangé un coup d’œil d’intelligence et, sans rien dire, s’étaient

lancés comme des salamandres dans l’immense brasier. La foule les

applaudit, quand elle les vit reparaître portant haut, comme un saint à

la procession, le père Rabosa dans son fauteuil de sparte. Ils

laissèrent là le vieux, sans même le regarder, et les voilà de nouveau

dans la fournaise.

--Non! non!--criaient les gens.

Mais eux, ils souriaient, avançant toujours. Ils allaient sauver tout ce

qu’ils pourraient. Si les petits-fils du père Rabosa avaient été là,

eux, les Casporra, n’auraient pas bougé de la maison. Mais il ne

s’agissait là que d’un pauvre vieux, ils devaient lui porter secours, en

hommes de cœur. Et maintenant, c’était le tour du mobilier. On les

voyait plonger dans la fumée, et se démener comme des diables, au milieu

d’une pluie d’étincelles.

Bientôt la multitude poussa un grand cri en voyant les deux frères aînés

sortir de la maison avec le plus jeune dans leurs bras. Un madrier, dans

sa chute, lui avait cassé une jambe.

--Vite, une chaise!

La foule, dans sa précipitation, arracha le vieux Rabosa de son fauteuil

de sparte, pour y asseoir le blessé.

Le jeune homme, les cheveux roussis, la figure noire de fumée, souriait,

dissimulant les douleurs aiguës, qui lui crispaient les lèvres. Il se

sentit soudain saisir les mains par des mains de vieillard, tremblantes

et rugueuses.

--Mon fils! mon fils! gémissait la voix du père Rabosa, qui s’était

traîné jusqu’à lui.

Et avant que le blessé pût l’éviter, le paralytique chercha, de sa

bouche édentée, les mains qu’il serra et baisa longtemps, en les

baignant de larmes.

* * * * *

Toute la maison brûla. Quand les maçons furent appelés pour en

construire une autre, les petits-fils du père Rabosa ne commencèrent

point par nettoyer le terrain couvert de noirs décombres. Auparavant,

ils avaient à faire un travail plus urgent: il fallait jeter bas le mur

maudit! Le pic en main, ils donnèrent eux-mêmes les premiers coups...

PRINTEMPS TRISTE

Le vieux Tofol et la jeune fille étaient esclaves de leur jardin, épuisé

par une incessante production.

C’étaient comme deux arbres de plus, deux plantes nées sur ce morceau de

terre, pas plus grand qu’un mouchoir, disaient les voisins, d’où ils

tiraient leur pain à force de labeur. On les voyait sans cesse courbés

sur le sol, et la jeune fille, malgré sa chétive apparence, travaillait

comme un vrai journalier.

On l’appelait la Borda, parce que la défunte femme du père Tofol, pour

égayer son foyer sans enfants, l’avait prise à l’Hospice des enfants

trouvés. Elle avait grandi dans ce petit jardin jusqu’à ses dix-sept

ans, qui en paraissaient onze, tant elle était délicate, avec ses

épaules étroites, sa poitrine rentrée et son dos voûté. La petite toux

sèche, qui la fatiguait sans cesse, inquiétait ses voisines et les

paysannes qui se rendaient avec elle au marché! Tout le monde l’aimait:

elle était si laborieuse! Bien avant le point du jour, on la voyait

déjà, toute tremblante de froid, cueillir des fraises ou couper des

fleurs. Lorsque venait le tour d’arrosage du père Tofol, elle prenait

courageusement la pioche, en pleine nuit, pour ouvrir dans la berge du

canal un passage à l’eau rougeâtre, que la terre, altérée et brûlante,

absorbait avec un glou-glou de satisfaction. Les jours où l’on faisait

des envois à Madrid, elle courait comme une folle à travers le jardin,

saccageait les plates-bandes, apportait par brassées les œillets et les

roses que les emballeurs plaçaient dans des mannes.

Contes espagnols d'amour et de mort · 第 10 / 12 段