d’exploits, que les jeunes gens contemplaient avec une terreur presque
superstitieuse, se rappelant que dans leur enfance leurs mamans les
faisaient taire en leur criant: «Voilà Bolson». A vingt ans, il avait
tué deux hommes pour une histoire d’amour, puis s’était enfui dans la
montagne avec sa carabine pour y mener la vie de bandit, et de chevalier
errant de la Sierra.
Plus de quarante procès restaient en suspens: on attendait le jour où il
aurait la gentillesse de se laisser prendre. Mais le bandit ne s’en
souciait guère. Vif comme un chevreau, il connaissait tous les recoins
de la montagne; il coupait en deux d’un coup de fusil une pièce de
monnaie lancée en l’air, et les gendarmes, las de leurs courses
infructueuses, avaient fini par feindre de ne plus l’apercevoir.
Voleur?... pour cela non! Il avait son orgueil. Il vivait de ce que les
paysans lui donnaient par admiration ou par crainte. Si quelque filou se
montrait, sa carabine ne tardait pas à en débarrasser le canton; il lui
répugnait de charger sa conscience des vols commis par d’autres. Mais du
sang!... Il en avait jusqu’aux coudes! Un homme était moins pour lui
qu’une pierre du chemin. Cette bête féroce excellait dans toutes les
façons de tuer son adversaire: à coups de fusil ou de coutelas; face à
face, s’il avait l’audace d’aller à sa rencontre; en embuscade, s’il
était aussi défiant, aussi rusé que lui. Par jalousie il avait supprimé
peu à peu les autres bandits, qui infestaient la montagne. Sur les
routes, il avait assassiné ses anciens ennemis: l’un aujourd’hui,
l’autre demain. Plus d’une fois il était descendu, le dimanche, dans des
villages pour étendre raides morts sur la place, à la sortie de la
grand’messe, des alcades et des propriétaires influents.
On avait cessé de le molester et de le poursuivre. Maintenant, il
faisait de la politique; il tuait des hommes qu’il connaissait à peine
pour assurer le triomphe de don José, éternel représentant du
district... Il habitait un village voisin, marié à la femme dont l’amour
l’avait jadis poussé à son premier crime, entouré d’enfants, paternel,
débonnaire, fumant des cigarettes avec les gendarmes, qui ne
l’inquiétaient point; ils avaient des ordres. Si parfois, après quelque
nouvel exploit ils feignaient de le poursuivre, Quico s’en allait
chasser quelques jours dans la montagne pour ne pas se gâter la main.
Il fallait voir les notables lui prodiguer les flatteries et les
attentions pendant le dîner: «Allons, Bolson, ce morceau de poulet!
Bolson, un petit coup de vin!» C’était pour lui seul qu’on célébrait
cette fête. C’était en son honneur que le majestueux don José, se
rendant à Valence, s’était arrêté au chef-lieu pour le rassurer et faire
cesser ses plaintes, de jour en jour plus alarmantes.
En récompense de ses services dans les élections, il avait promis de le
faire gracier; et Bolson, vieilli, désireux de finir tranquillement en
honnête campagnard, obéissait au député espérant naïvement que chacun de
ses crimes avancerait l’heure du pardon. Mais les années passaient, et
tout restait à l’état de promesse. Le bandit croyant fermement à la
toute-puissance du député, attribuait ce retard au mépris ou à
l’incurie.
Il prit une attitude menaçante, et don José sentit la crainte du
dompteur devant le fauve en révolte. Le bandit lui écrivait à Madrid
toutes les semaines d’un ton comminatoire. Et ces lettres griffonnées
par la patte sanglante de cette brute avaient fini par l’obséder et le
contraindre à cette démarche.
Le banquet terminé, ils s’entretinrent dans un coin du jardin: le
politicien, aimable, obséquieux; Bolson, farouche, les sourcils
froncés.
--Je ne suis venu que pour te voir, disait don José, soulignant cet
insigne honneur. Mais pourquoi donc es-tu si pressé? N’es-tu pas bien,
mon cher Quico! Je t’ai recommandé au gouverneur de la province; la
gendarmerie te laisse tranquille. Qu’est-ce qui te manque?
Tout, et rien!... On ne le molestait pas, il était vrai, mais les temps
pouvaient changer, et un jour peut-être il serait contraint de regagner
la montagne. Il réclamait ce qu’on lui avait promis: sa grâce, nom de
Dieu! Et il formulait ses prétentions, tantôt en valencien, tantôt en un
castillan inintelligible.
--Tu l’auras, mon ami! tu l’auras! ça va te tomber un de ces jours.
Bolson eut un sourire d’une ironie cruelle. Il n’était pas aussi bête
qu’on le croyait. Il avait consulté un avocat de Valence, qui s’était
moqué de lui et de ses espérances. Il n’avait qu’à se laisser prendre et
à accepter les deux ou trois cents ans de bagne que ses innombrables
condamnations pourraient lui valoir, et, quand il aurait passé une
centaine d’années parmi les forçats, alors la grâce pourrait venir.
Tonnerre de Dieu! trêve de plaisanteries; personne ne se moquait de lui
impunément.
--Cet avocat est un ignorant, repartit le député. Crois-tu qu’il y ait
rien d’impossible pour le gouvernement?... Je te le jure, tu seras
bientôt hors de souci.
Don José convainquit enfin le brigand, l’enjôlant par ses belles
paroles. Bolson, reprenant peu à peu confiance, promit d’attendre, mais
un mois seulement. Ce délai passé, si la grâce n’arrivait point, eh
bien! il n’écrirait plus au député, il ne l’importunerait plus. Don José
était député, un gros personnage, mais devant les balles, tous les
hommes étaient égaux...
Sur cette menace, le bandit se leva, sa carabine à la main, en même
temps qu’un boucher de son village, un solide gaillard qu’une admiration
sans borne pour sa force et son habileté tenait constamment attaché à
ses pas, un vrai satellite.
Le député prit congé d’eux avec une amabilité hypocrite:
--Adieu, mon cher Quico! dit-il en lui serrant la main. Bonne santé à
tes enfants! Dis à ta femme que je n’ai pas oublié comme elle m’a bien
reçu la dernière fois.
Le bandit et son acolyte prirent place dans la diligence avec trois
campagnardes de leur village qui saluèrent affectueusement monsieur
Quico, et quelques gamins qui touchaient son fusil chargé comme si
c’était un objet sacré.
La diligence cahotait parmi les plantations d’orangers en fleur; les
canaux de la huerta reflétaient le doux soleil du soir; et dans les airs
passait la tiède haleine du printemps pleine de parfums et de rumeurs.
Bolson s’en allait content. On lui avait promis cent fois sa grâce, mais
maintenant c’était sérieux. Son admirateur l’écoutait en silence.
Ils virent sur la route deux gendarmes. Bolson leur fit un salut amical.
A un détour de la route, deux autres gendarmes apparurent et le boucher
tressauta, sur son siège, comme piqué par un aiguillon. Pourquoi tant de
gendarmes en un si court trajet? Le bandit le tranquillisa. On avait,
dit-il, concentré les forces du district pour le voyage de don José.
Mais un peu plus loin, ils rencontrèrent deux autres gendarmes qui
suivirent lentement la diligence comme les précédents.
Le boucher ne put se contenir davantage: «Cela sent le brûlé, Bolson! Il
en est temps encore, il faut descendre et fuir à travers champs pour
gagner la Sierra».
--Oui, Monsieur Quico, oui, disaient les femmes effrayées.
Mais Monsieur Quico se moquait de la peur de ces bonnes gens.
--Allons, fouette, cocher!... fouette!
La voiture continuait d’avancer quand soudain quinze ou vingt gendarmes
surgirent: toute une nuée de tricornes, avec un vieil officier en tête.
Par les portières les canons des fusils furent braqués sur le bandit qui
demeura immobile et calme, pendant que les femmes et les gamins se
rejetaient en criant au fond de la diligence.
--Bolson, descends ou tu es mort! dit le lieutenant.
Bolson descendit avec son satellite. Avant de mettre pied à terre, il
était déjà désarmé. Il était encore sous le charme des belles paroles de
son protecteur et il ne songea point à résister pour ne pas rendre
impossible sa grâce par un nouveau crime. Il appela le boucher et le
pria de courir avertir don José: c’était sans doute une erreur, un ordre
mal compris.
Pendant que Bolson était poussé violemment vers un bois d’orangers
voisin, le boucher rebroussa chemin au pas de course, passant au milieu
des gendarmes qui coupaient la retraite à la diligence.
Il n’alla pas loin. Il rencontra, monté sur son bidet, un des alcades
qui avait assisté à la fête...
--Don José! Où est don José?
Le campagnard eut un léger sourire... A peine Bolson s’était-il éloigné
que le député était parti pour Valence à bride abattue.
Le boucher devina la vérité; il revint en courant vers le bois
d’orangers. Mais, avant qu’il l’eût atteint, un fin nuage blanc et
cotonneux s’éleva sur les cimes fleuries et une longue détonation
retentit dont l’écho sembla ébranler le sol.
On venait de fusiller Bolson.
Le boucher le vit couché à la renverse sur la terre rouge, le corps à
demi dans l’ombre d’un oranger, la tête fracassée, sanglante.
Furieux et désespéré, il s’arrachait les cheveux. Nom de Dieu! Était-ce
ainsi qu’on tuait les hommes de cette trempe?
Le lieutenant lui mit une main sur l’épaule.
--Toi, apprenti bandit, vois comment meurent les gredins!
«L’apprenti bandit» se retourna d’un air farouche, mais ce fut pour
regarder au loin, comme si à travers la campagne il pouvait distinguer
le chemin de Valence. Ses yeux, pleins de larmes, semblaient dire:
«Gredin, oui! mais plus gredin encore l’homme qui fuit là-bas...»
PERDU EN MER
A deux heures du matin on frappa à la porte de la chaumière.
--Antonio! Antonio!...
Antonio sauta du lit. C’était son compagnon de pêche, qui l’appelait: il
était temps de partir pour la mer.
Antonio avait peu dormi cette nuit-là. A onze heures, il bavardait
encore avec Rufina, sa pauvre femme, qui se retournait, inquiète, dans
le lit, en parlant des affaires. Elles ne pouvaient aller plus mal. Quel
été! L’année passée, les thons couraient la Méditerranée, en bandes
interminables, et, les plus mauvais jours, on en tuait deux ou trois
cents arrobas[Q]; l’argent circulait comme une bénédiction de Dieu; les
bons sujets, comme Antonio, avaient fait des économies et acheté une
barque pour pêcher à leur compte.
Le petit port était plein. Une vraie flotte l’emplissait toutes les
nuits, sans espace presque pour se mouvoir; mais avec la multiplication
des barques était venue la disette de poisson.
Les filets n’amenaient que des algues ou du menu fretin; de ces méchants
petits poissons, qui fondent dans la poêle. Cette année les thons
avaient pris un autre chemin et aucun pêcheur ne réussissait à en hisser
un seul sur sa barque.
Rufina était atterrée par cette situation. Pas d’argent au logis; ils
devaient au four et au moulin et M. Tomas, un patron retiré, un vrai
juif, devenu par l’usure le roi du village, les menaçait continuellement
de les poursuivre, s’ils ne donnaient pas un acompte sur les cinquante
douros qu’il leur avait prêtés pour terminer la construction de cette
barque, si légère, ce bon voilier qui avait absorbé toutes leurs
économies.
Antonio, tout en s’habillant, éveilla son fils, un mousse de neuf ans,
qui l’accompagnait à la pêche, et faisait le travail d’un homme.
--Voyons si vous aurez plus de chance aujourd’hui, murmura la femme, de
son lit. Vous trouverez dans la cuisine le panier aux provisions...
Hier, l’épicier ne voulait plus me faire crédit... Ah! seigneur! Quel
chien de métier!
--Tais-toi, femme; la mer est une gueuse, mais Dieu y pourvoira.
Justement, on a vu hier un thon isolé: on calcule qu’il pèse plus de
trente arrobas. Figure-toi! Si nous l’attrapions!... c’est au moins
soixante douros.
Et le pêcheur finit de s’habiller, en pensant à ce monstre, un
solitaire, qui, séparé de sa troupe, revenait par la force de l’habitude
dans les mêmes eaux que l’an passé.
Antoñico était sur pied, prêt à partir, avec la gravité joyeuse du
bambin qui gagne sa vie à l’âge où les autres jouent; il avait sur
l’épaule le panier aux provisions et dans une main la bannette de
_roveles_, ce poisson favori des thons, le meilleur appât pour les
attirer.
Le père et le fils sortirent de la maisonnette, et suivirent la plage
jusqu’au quai des pêcheurs. Leur compagnon les attendait dans la barque,
et préparait les voiles.
La flottille remuait dans l’ombre, agitant sa forêt de mâts. Les noires
silhouettes des équipages couraient sur elle; le bruit des vergues
tombant sur le pont, le grincement des poulies et des cordages rompaient
le silence, et les voiles se déployaient dans l’obscurité, comme
d’énormes draps de lit.
Le village allongeait presque jusqu’au rivage ses rues droites, bordées
de maisonnettes blanches, où les baigneurs logeaient pendant la saison.
Près du quai, s’élevait un grand bâtiment dont les fenêtres, comme des
fours enflammés, projetaient des traînées de lumière sur les eaux
clapotantes.
C’était le Casino. Antonio lui lança un regard de haine. Comme ces
gens-là passaient la nuit! Sans doute, ils étaient à jouer de
l’argent... Ah! s’ils devaient se lever tôt pour gagner leur pain!
--Allons! hisse! beaucoup de camarades sont partis en avant!
Antonio et son compagnon tirèrent sur les câbles, et la voile latine
monta lentement, frémissante et courbée sous le vent.
La barque traîna d’abord mollement sur la surface calme de la baie; puis
les eaux ondulèrent, et elle commença à tanguer. On était hors du
goulet, dans la mer libre.
En face, l’infini obscur, où les étoiles clignotaient, et, de tous
côtés, sur la mer sombre, des barques, et des barques encore, qui
s’éloignaient comme des fantômes, glissant sur les vagues.
Le compagnon regardait l’horizon.
--Antonio, le vent change.
--Je le vois!
--Nous aurons grosse mer.
--Je le sais; mais en avant! Eloignons-nous de tous ceux qui balaient la
mer.
Et la barque, au lieu de suivre les autres, qui longeaient la côte,
continua à s’avancer vers le large.
Le jour se leva. Le soleil, rouge et découpé comme un énorme pain à
cacheter, traçait sur la mer un triangle de feu, et les eaux semblaient
bouillir, comme si elles reflétaient un incendie.
Antonio empoigna le gouvernail; son compagnon se tenait près du mât; le
gamin, à la proue, interrogeait la mer. De la poupe et du bordage
pendait toute une chevelure de fils, qui traînaient leurs appâts dans
l’eau. De temps en temps une secousse et vite, un poisson en l’air, un
poisson frétillant, un poisson luisant comme l’étain. Mais c’était du
menu fretin... rien en somme!
Ainsi passaient les heures; la barque allait toujours de l’avant, tantôt
couchée sur les vagues, tantôt sautant soudain, et découvrant sa carène
rouge. Il faisait chaud et Antonio se glissait par l’écoutille, pour
boire au baril d’eau, dans l’étroite cale.
A dix heures, ils avaient perdu de vue la terre; on ne voyait plus du
côté de la poupe que les voiles lointaines des autres barques tels des
ailerons de poissons blancs.
--Antonio! lui cria son camarade ironiquement. Allons-nous à Oran?
Puisque le poisson ne donne pas, pourquoi aller plus loin?
Antonio vira, et la barque se mit à courir des bordées, mais sans se
diriger vers la terre.
--Maintenant, dit-il gaiement, prenons une bouchée. Camarade, apporte le
panier. Le poisson mordra quand ça lui fera plaisir.
Chacun se coupa une énorme tranche de pain, et prit un oignon cru, qui
fut écrasé à coups de poing sur le bordage.
Il y avait une forte brise, et la barque tanguait rudement sur les
vagues, aux ondulations longues et profondes.
--Père! cria Antoñico, de la proue, un gros poisson, un très gros!... un
thon!
Oignons et pain roulèrent sur la poupe, et les deux hommes parurent et
se penchèrent sur le flanc de la barque.
Oui, c’était un thon, un thon énorme, ventru, traînant presque à fleur
d’eau son dos sombre de velours; le solitaire peut-être, dont les
pêcheurs parlaient tant! Il flottait majestueusement, et d’une légère
contraction de sa forte queue, passait d’un côté à l’autre de la barque;
puis tout d’un coup il disparaissait pour reparaître brusquement.
Antonio rougit d’émotion, et jeta vite à la mer la ligne munie d’un
hameçon gros comme le doigt.
Les eaux se troublèrent et la barque oscilla, comme si une force
colossale tirait sur elle, l’arrêtant dans sa marche et essayant de la
faire chavirer. Le pont vacillait et semblait fuir sous les pieds des
matelots; le mât craquait sous l’effort de la voile gonflée. Mais
soudain l’obstacle céda et la barque, d’un bond, reprit sa course.
La ligne, auparavant rigide et tendue, pendait comme un corps flasque et
défaillant. Les pêcheurs la tirèrent et l’hameçon apparut à la surface;
mais rompu, malgré sa grosseur.
Le compagnon hocha tristement la tête.
--Antonio, cet animal est plus fort que nous. Qu’il s’en aille! c’est
une chance qu’il ait cassé l’hameçon. Un peu plus, nous allions au fond.
--Le laisser? cria le patron. Ah! le démon! sais-tu combien vaut cette
pièce-là? Ce n’est pas le moment des scrupules ou de la peur. A lui! A
lui!
Et faisant virer la barque, il retourna vers les eaux où la rencontre
avait eu lieu.
Il mit un hameçon nouveau, un énorme croc auquel il enfila plusieurs
_roveles_, et sans lâcher la barre, saisit une gaffe aiguë. Il allait en
donner un tout petit coup à cette bête aussi stupide que vigoureuse, dès
qu’elle serait à sa portée!...
La ligne pendait à l’arrière, presque droite. L’embarcation fut secouée
derechef, mais cette fois de façon horrible. Le thon était bien
accroché; il tirait sur le gros hameçon, et arrêtait la barque qu’il
faisait danser follement sur les vagues.
L’eau paraissait bouillir; à la surface montaient des flocons d’écume et
de grosses bulles dans un remous d’eau trouble, comme si un combat de
géants se livrait dans les profondeurs. Soudain la barque, comme saisie
par une main cachée, se coucha sur le flanc, et la mer envahit la moitié
du pont.
Cette secousse brusque renversa les pêcheurs. Antonio, lâchant la barre,
fut presque précipité au milieu des vagues: puis, après un craquement,
la barque reprit sa position normale. La ligne s’était brisée. Aussitôt
le thon apparut près du bord, soulevant de sa queue puissante d’énormes
flots d’écume. Ah! le bandit! il était enfin à portée! Et rageusement,
comme s’il avait affaire à un ennemi implacable, Antonio le frappa à
plusieurs reprises de la gaffe, enfonçant le fer dans cette peau
visqueuse. Les eaux se teignirent de sang, et l’animal s’enfonça dans un
remous de pourpre.
Enfin, Antonio respira. Ils l’avaient échappé belle!
Il vit le pont mouillé; son compagnon était au pied du mât; il s’y
cramponnait, très pâle, mais avec une inaltérable tranquillité.
--J’ai cru qu’on allait se noyer, Antonio. J’ai même bu un coup. Maudite
bête! mais tu l’as bien chatouillé. Tu vas voir qu’il ne tardera pas à
émerger.
--Et le petit?
Le père fit cette question, avec inquiétude, d’un ton anxieux, comme
s’il craignait la réponse.
Le petit n’était pas sur le pont. Antonio se glissa par l’écoutille,
espérant le trouver dans la cale. Il enfonça dans l’eau jusqu’aux
genoux, car la cale était inondée. Mais, qui pensait à cela? Il chercha
à tâtons, dans le lieu étroit et sombre, sans trouver autre chose que le
baril d’eau douce et les ligues de rechange. Il revint sur le pont
comme un fou.
--Le petit! le petit!... Mon Antoñico!
Le compagnon fit une grimace désolée. N’avaient-ils pas failli eux-mêmes
tomber à l’eau? Etourdi par quelque coup, l’enfant était allé sans doute
au fond, comme une balle. Mais le compagnon, bien que ce fût là sa
pensée, garda le silence.
Au loin, à l’endroit même où la barque avait failli couler, un objet
noir flottait sur les eaux.
--Le voilà!
Le père se jeta à la mer, et nagea vigoureusement, pendant que son
compagnon carguait la voile.
Antonio nageait toujours, mais ses forces l’abandonnèrent presque, quand
il se fut convaincu que l’objet n’était qu’une rame tombée de sa barque.
Quand les vagues le soulevaient, il se dressait hors de l’eau presque
debout, pour voir plus loin. De l’eau, partout! Sur la mer, il n’y avait
que lui, la barque qui s’approchait, et une courbe noirâtre, qui venait
de surgir et se contractait horriblement au milieu d’une grande tache
sanglante.
Le thon était mort... mais qu’importait au père? Dire que cette bête
lui coûtait la vie de son fils unique, de son Antoñico! Dieu! Était-ce
là une façon de gagner son pain?
Il nagea encore plus d’une heure, croyant, à chaque frôlement, que le
corps de son fils allait surgir sous ses jambes; s’imaginant que les
sombres profondeurs des vagues étaient le cadavre de l’enfant, flottant
entre deux eaux.
Il serait resté là; il y serait mort avec son fils. Son compagnon dut le
repêcher et le remettre de force dans la barque, comme un enfant
rebelle.
--Que faisons-nous, Antonio?
Celui-ci ne répondit pas.
--Il ne faut pas le prendre ainsi, que diable! Ce sont là choses
courantes. Le petit est mort là où sont morts tous nos parents, où nous
mourrons nous-mêmes. Ce n’est qu’une affaire de temps: cela arrive tôt
ou tard! Mais maintenant, à la besogne! N’oublions pas notre misère!
Aussitôt il prépara deux nœuds coulants, et les passa au corps du thon,
qu’il commença à remorquer. L’écume du sillage se teignait de sang...
Le vent favorisait le retour, mais la barque était inondée, naviguait
mal; les deux hommes, marins avant tout, oublièrent la catastrophe, et,
l’écope à la main, courbés dans la cale, rejetèrent l’eau à pelletées.
Ainsi passèrent les heures. Cette rude besogne abrutissait Antonio,
qu’elle empêchait de penser; mais des larmes roulaient de ses yeux, des
larmes, qui se mêlaient à l’eau de la cale, et tombaient dans la mer sur
la tombe de son fils...
La barque voguait avec une rapidité croissante, depuis qu’elle se
sentait allégée.
Le port était en vue, avec ses maisonnettes blanches, dorées par le
soleil couchant.
La vue de la terre éveilla en Antonio la douleur et l’effroi endormis.
--Que dira ma femme? que dira ma Rufina? gémissait le malheureux.
Et il tremblait, comme tous ces hommes énergiques et audacieux, qui, au
foyer, sont les esclaves de la famille.
Un rythme de valses sautillantes glissait sur la mer, comme une caresse.
La brise qui venait de la terre saluait la barque, en lui apportant les
sons de mélodies vives et joyeuses. C’était la musique, qui se jouait
sur la promenade, en face du Casino. Sous les palmiers défilaient, comme
les grains colorés d’un rosaire, les ombrelles de soie, les petits
chapeaux de paille, les vêtements clairs et voyants de la colonie
estivale.
Les enfants, vêtus de blanc et de rose, sautaient et couraient derrière
leurs jouets, ou formant des rondes joyeuses, tournaient comme des roues
aux brillantes couleurs.
Les gens du métier se groupaient sur le quai: leurs yeux accoutumés aux
lointaines perspectives de la mer, avaient reconnu ce que la barque
remorquait. Mais Antonio ne voyait, au delà du brise-lames, qu’une femme
grande, svelte et basanée, debout sur un rocher dont le vent faisait
tourbillonner les jupes.
La barque accosta le quai. Quelle ovation! Tous voulaient voir de près
le monstre. Les pêcheurs, de leurs batelets, lançaient sur lui des
regards d’envie; les gamins, nus, couleur de brique, se jetaient à l’eau
pour toucher l’énorme queue.
Rufina se fraya un chemin dans la foule, et arriva devant son mari, qui,
la tête basse, écoutait, d’un air hébété les félicitations des amis.
--Et le petit? Où est le petit?
Le pauvre homme baissa la tête, encore davantage. Il l’enfonçait entre
ses épaules, comme s’il voulait la faire disparaître, pour ne plus rien
entendre, ne plus rien voir...
--Mais où est Antoñico?
Rufina, les yeux enflammés de fureur comme si elle allait le dévorer,
saisit le robuste pêcheur par le plastron de sa chemise, et le secoua
rudement; mais elle le lâcha bientôt, et, levant les bras, poussa un
hurlement terrible:
--Ah! Seigneur!... Il est mort! Mon Antoñico s’est noyé! Il est dans la
mer.
--Oui, femme, dit le mari, balbutiant d’une voix lente et incertaine,
comme étouffée par les larmes. Nous sommes bien malheureux. Le petit est
mort; il est là où est son grand-père, là où je serai un de ces jours,
moi aussi. Nous vivons de la mer, et la mer doit nous dévorer. Qu’y
faire?
Mais sa femme ne l’écoutait plus. Sur le sol, secouée par une crise
nerveuse, elle se roulait dans la poussière en s’arrachant les cheveux,
et se déchirait le visage.
--Mon fils! mon Antoñico!