Sagreda ne se faisait pas d’illusions sur son avenir. Il y avait beau

temps que tous les parents, dont un testament opportun pouvait le

remettre à flot, lui avaient rendu le service de quitter la scène du

monde. Il n’avait plus en Espagne que de vagues cousins, de nobles

personnages unis à lui par des liens historiques, plus que par

l’affection familiale, et dont il ne devait guère attendre que de bons

conseils, et des remontrances sur ses folles prodigalités. Tout était

bien fini... Quinze ans de vie à grandes guides avaient consumé son

riche patrimoine. Ses fermes d’Andalousie, avec leurs troupeaux de

vaches et de juments, avaient changé de propriétaire, après avoir connu

à peine leur maître fastueux, toujours absent. Puis coup sur coup

avaient passé à des étrangers ses vastes champs de blé de la Castille,

ses rizières de la huerta valencienne, ses métairies des provinces du

Nord, tout le domaine princier des anciens comtes de Sagreda, sans

compter les riches héritages de nombreuses tantes, célibataires et

dévotes, et les legs considérables d’autres parents, morts de vieillesse

dans leurs antiques manoirs.

Paris et d’élégantes villégiatures avaient dévoré en quelques années

cette fortune accumulée par les siècles. Le souvenir de ses amours

retentissantes avec deux actrices à la mode, le sourire nostalgique

d’une douzaine de mondaines haut cotées, le renom déjà effacé de

quelques duels, un certain prestige de joueur audacieux et impassible,

une réputation de bretteur chevaleresque et intransigeant sur le point

d’honneur, voilà tout ce qui restait «au beau Sagreda» depuis sa ruine.

Il vivait sur son nom, contractant de nouvelles dettes auprès de

certains fournisseurs, qui, se souvenant d’autres crises semblables,

comptaient sur son relèvement. Au pis-aller, il prendrait une résolution

extrême. Il ne se tuerait pas, car des hommes comme lui ne se tuaient

que pour des dettes de jeu ou d’honneur. Ses glorieux ancêtres avaient

dû parfois des sommes énormes à de petites gens, sans pour cela songer

au suicide. Quand ses créanciers lui fermeraient leur bourse, ou le

menaceraient d’un scandale judiciaire, le comte de Sagreda aurait le

courage de s’arracher à la douce vie parisienne. Il s’engagerait dans

la Légion Étrangère, ou s’embarquerait pour l’Amérique conquise par ses

aïeux qui avaient été soldats et colonisateurs. Cow-boy, il parcourrait

à cheval les solitudes du Chili méridional, ou les plaines illimitées de

la Patagonie.

Jusqu’à ce terme redouté, la triste vie d’expédients qui l’obligeait à

mentir sans cesse, était encore son meilleur temps. Du dernier voyage

qu’il avait fait en Espagne pour liquider les restes de son patrimoine,

il était revenu avec une jeune fille de province, dont la tendresse,

ardente et soumise, était faite d’admiration autant que d’amour.

Et quand il avait rencontré l’idéal de ses rêves, voilà que l’argent lui

échappait pour toujours! C’était avec le malheur que l’amour s’asseyait

à son foyer! Sagreda, déplorant sa fortune perdue, luttait maintenant,

pour garder son fastueux train de maison. Il vivait toujours dans le

même hôtel, sans diminuer ses dépenses, faisait à sa compagne d’aussi

riches présents qu’aux maîtresses d’autrefois; et il éprouvait une

satisfaction presque paternelle, devant la surprise enfantine et la joie

naïve de l’humble jeune fille, étourdie par tout ce luxe.

Sagreda s’enfonçait de plus en plus... le sourire aux lèvres, satisfait

de ce songe délicieux, qui allait être le dernier, et se prolongeait

par miracle. La fortune, qui, dans ces derniers temps, avait été pour

lui une marâtre, semblait maintenant lui venir en aide, comme apitoyée

par sa nouvelle existence. Tous les soirs, après avoir dîné dans un

restaurant à la mode avec sa compagne, il la laissait au théâtre, et se

rendait à son cercle, l’unique lieu où la chance l’attendît.

Là il ne jouait pas gros jeu; il se contentait de simples parties

d’écarté avec des amis intimes, compagnons de jeunesse, à qui leur

immense fortune permettait de continuer la vie joyeuse, ou, qui, enlisés

dans un mariage riche, gardaient du passé l’habitude de fréquenter les

cercles distingués.

A peine le comte avait-il les cartes à la main, que la chance semblait

s’asseoir à ses côtés. Et ses amis, sans se lasser de perdre,

l’invitaient à faire une partie chaque soir: oh! il ne gagnait pas des

sommes énormes! En général son gain était de dix à vingt-cinq louis;

quelquefois même, il alla jusqu’à quarante; mais grâce à ces rentrées

presque journalières, il pouvait subvenir aux frais de son existence

seigneuriale, et conserver à son amie le bien-être dans l’amour, en même

temps qu’il reprenait confiance. Qui sait ce que l’avenir lui

réservait?

Apercevant dans une des salles le vicomte de la Trémissinière, Sagreda

eut un sourire de défi amical.

--Une partie?

--Comme vous voudrez, cher Velasquez.

--Cinq francs les cent points, pour ne pas exagérer, car je suis sûr de

vous gagner.

La partie s’engagea aussitôt, et la chance resta fidèle à Sagreda, qui

ne cessait de gagner, en dépit des pires combinaisons, et même sans

atouts. Que son jeu fût mauvais, celui du partenaire était pire. Déjà le

comte avait devant lui vingt-cinq louis, lorsqu’un habitué, qui

promenait son ennui de salle en salle, s’arrêta près des joueurs et

parut s’intéresser à la partie. D’abord il se tint près de Sagreda, puis

il alla se placer derrière le vicomte, qui parut gêné et agacé de sa

présence.

--Mais c’est fou! s’écria tout à coup l’indiscret. Vous ne jouez pas

votre jeu, vicomte. Vous écartez les atouts pour ne garder que les

mauvaises cartes. Quelle sottise!

Il ne put en dire davantage. Sagreda abattit son jeu.

Il était d’une pâleur verdâtre. Ses yeux, démesurément ouverts, se

fixèrent sur le vicomte, puis il se leva:

--J’ai compris, dit-il froidement. Permettez-moi de me retirer.

Et d’un geste nerveux, il poussa vers son ami le tas de pièces d’or.

--Ça, c’est à vous!

--Mais, mon cher Velasquez... Mais, Sagreda!... Laissez-moi vous

expliquer...

--Il suffit, monsieur! Je vous répète que j’ai compris!

Dans ses yeux, une lueur pointa, que ses amis connaissaient bien, pour

l’avoir vue à l’occasion, quand, après une brève querelle ou une parole

offensante, il levait son gant, avec un geste archaïque de défi.

Mais il se maîtrisa vite et sourit, avec une amabilité qui donnait le

frisson:

--Mille fois merci, vicomte!... Ce sont des services qui ne s’oublient

pas... Je vous renouvelle l’expression de ma gratitude.

Et, avec un salut de grand seigneur, il s’éloigna du même air qu’aux

jours les plus brillants de son opulence.

* * * * *

Son manteau de fourrure ouvert sur son plastron immaculé, le comte de

Sagreda s’avança sur le boulevard. On sortait des théâtres: les

automobiles passaient brillamment éclairées à l’intérieur, offrant une

rapide vision de plumes, de blancs corsages décolletés, de bijoux. Le

grand d’Espagne marchait en sens inverse, jouant des coudes, avec la

hâte d’arriver, sans savoir d’ailleurs où il allait, sans se rendre

compte du lieu où il se trouvait.

Contracter des dettes, c’était bien. Les dettes ne déshonoraient pas un

gentilhomme. Mais recevoir une aumône!... Dans ses heures sombres, il

n’avait jamais frissonné à l’idée d’inspirer du mépris par sa ruine, de

se voir délaissé par ses amis, de se perdre dans les bas-fonds de la

société. Mais être un objet de pitié!...

Comédie inutile. Les intimes qui lui souriaient comme autrefois, avaient

percé le secret de son indigence, et ils s’entendaient pour lui faire la

charité à tour de rôle, en feignant de jouer avec lui. La cruelle vérité

était connue de tous ses anciens amis, et même des garçons du cercle,

qui, sur son passage, s’inclinaient par habitude. Et lui, pauvre dupe,

il allait par le monde, avec ses airs de gentilhomme, se drapant avec

solennité dans sa grandeur évanouie, comme le cadavre du Cid, qui, après

sa mort, prétendait gagner des batailles, hissé sur son cheval de

guerre.

Adieu, comte de Sagreda! L’héritier des vice-rois et des gouverneurs de

province, pouvait être un soldat anonyme dans une légion de désespérés

et de bandits; il pouvait être un aventurier dans des terres vierges, et

tuer pour vivre; il pouvait voir sans trembler le naufrage de son nom

glorieux, à la barre d’un tribunal... mais vivre de la pitié de ses

amis!...

Adieu, ses dernières illusions! Le comte avait oublié l’amie qui

l’attendait dans un restaurant de nuit. Il ne se souvenait plus d’elle!

C’était comme s’il ne l’avait jamais vue, comme si elle n’avait jamais

existé. Tout ce qui embellissait sa vie quelques heures auparavant,

était à jamais effacé. Il marchait, seul avec son déshonneur... toujours

plus vite, comme s’il savait maintenant où il allait. Dans son trouble,

il murmura ironiquement, sans en avoir conscience, comme s’il

s’adressait à quelqu’un marchant derrière lui:

--Mille fois merci! mile fois merci!

A l’aube, deux coups de feu mirent en émoi les gens couchés dans un

hôtel voisin de la gare Saint-Lazare, une de ces maisons mal famées qui

offrent un abri commode aux amours ébauchées dans la rue. Les garçons

trouvèrent, dans une chambre, un homme en habit de soirée, gisant sur

le tapis usé, le crâne fracassé. Il y avait encore de la vie dans ses

yeux, d’un noir mat. Mais on n’y lisait point le doux souvenir de sa

compagne aimée. Sa dernière pensée, interrompue par la mort, avait été

pour l’amitié, terrible dans sa compassion; pour l’offense que lui avait

faite une pitié fraternelle, mais frivole dans sa générosité!

LE DERNIER LION DE VALENCE

L’honorable corporation des tanneurs venait à peine de se réunir dans la

chapelle, voisine des tours de Serranos, quand Maître Vicente demanda la

parole. C’était le plus ancien corroyeur du pays. Nombre de

maîtres-tanneurs, au temps où ils n’étaient qu’apprentis, l’avaient déjà

connu, tel qu’il était encore: très maigre, la moustache blanche en

brosse, la figure ravinée, l’œil agressif. Il était le dernier survivant

de ces tanneurs qui avaient été la gloire de Valence. Le progrès avait

perverti les petits-fils de ses anciens compagnons. Sans doute, ils

avaient d’immenses usines, avec des centaines d’ouvriers; mais que ces

messieurs feraient piteuse mine, s’ils avaient à préparer une peau, avec

leurs mains molles de grands industriels! Lui seul méritait ce nom de

tanneur, car il travaillait tous les jours dans sa masure, voisine de

l’hôtel de la corporation, maître et ouvrier à la fois, aidé seulement

par ses fils et par ses petits-fils pour ouvriers. C’était l’atelier

familial du bon vieux temps, où l’on ne connaissait ni les menaces de

grèves, ni les querelles à propos des salaires.

Les siècles avaient élevé le niveau de la rue, et converti en cave

obscure la tannerie de Maître Vicente. La porte s’était raccourcie et

avait à peine la hauteur d’une fenêtre. Cinq marches descendaient dans

l’humide rez-de-chaussée. En haut, près d’une voûte ogivale, vestige de

l’ancienne Valence, les peaux, mises à sécher, flottaient comme des

bannières. Le bonhomme n’aimait pas les modernes corroyeurs, qui

trônaient dans leurs bureaux de riches industriels. A coup sûr, ils

avaient honte de lui, lorsque, à l’heure du déjeuner, ils le voyaient

dans sa ruelle, se chauffer au soleil, jambes et bras nus, montrant ses

membres maigres, teints en rouge, fier de sa robuste vieillesse, qui lui

permettait de s’escrimer, tout le jour, sur les peaux qu’il tannait.

Valence se disposait alors à fêter le centenaire d’un de ses saints les

plus illustres. Les tanneurs, comme les autres, faisaient leurs

préparatifs.

Avec l’autorité que lui conférait son âge, Maître Vicente imposa ses

idées. Les tanneurs, à son avis, devaient rester fidèles à leurs

traditions. Toutes les gloires de leur passé, remisées dans la chapelle,

devaient figurer dans la procession. C’était le moment de les exhumer,

tonnerre! Le regard du vieux maître, parcourant la chapelle, semblait

caresser les reliques de la corporation: tambours moresques du xviᵉ

siècle, grands comme des jarres; fanal énorme en bois sculpté pris à la

poupe d’une galère; bannière de soie rouge, aux broderies d’or, verdies

par le temps. Il fallait que tout parût au grand jour, tout, jusqu’au

fameux lion des tanneurs.

Les jeunes poussèrent des éclats de rire impies. Quoi! le lion

aussi?--Oui, le lion!--Aux yeux de Maître Vicente, la corporation se

déshonorait en oubliant le fauve glorieux. Les romances anciennes, les

relations des fêtes, gardées dans les archives de la cité, tout parlait

du lion!... C’était une gloire aussi vénérable que le puits de saint

Vincent. Notre homme devinait pourquoi les jeunes résistaient. Ils

craignaient d’être chargés de jouer le lion. Lui, malgré le poids de ses

soixante-dix ans, il réclamait cet honneur, qui d’ailleurs lui revenait

de droit. Son père, son aïeul, la foule de ses ancêtres, tous avaient

joué le rôle du lion. Il se sentait capable de se battre avec quiconque

lui disputerait cet honneur, traditionnel dans sa famille.

Avec quel enthousiasme, le vieux Maître contait l’histoire du lion et

des héroïques tanneurs! Un jour, les Barbaresques de Bougie avaient

débarqué à Torreblanca, au delà de Castellon, et pillé l’église,

emportant l’ostensoir. Ceci se passait peu de temps avant la naissance

de Saint Vicente Ferrer. Le peuple, qu’émouvaient à peine les fréquentes

incursions des pirates, et qui considérait comme un malheur inévitable

le rapt des jeunes filles pâles, aux grands yeux noirs, et des petits

garçons robustes destinés au harem, poussa de longs cris de douleur, à

la nouvelle de ce sacrilège.

Les églises de Valence se couvrirent de draperies noires. Les gens

erraient par les rues, hurlant de désespoir, et se donnant de grands

coups de discipline. Que feraient ces chiens de l’hostie consacrée?

Qu’adviendrait-il du pauvre ostensoir sans défense? Alors les tanneurs

entrèrent en scène. L’ostensoir n’était-il à Bougie? Eh! bien; en route

pour Bougie! Ils raisonnaient en héros, accoutumés à tanner tous les

jours le cuir, et ne voyaient aucun inconvénient à tanner celui des

mécréants! Ils armèrent à leurs frais une galère, et toute la ville

suivit leur exemple.

Le gouverneur de Valence, appelé le grand Justicier, quitta sa robe

rouge pour se couvrir de fer, de pied en cap. Les conseillers, quittant

la Chambre Dorée, apparurent, bardés d’écailles, aussi brillantes que

celles des poissons du golfe. Les cent arbalétriers de la Plume, escorte

du grand Justicier, la Sainte Vierge, remplirent leurs carquois de

flèches. Les Juifs du faubourg de la Xedrea firent de magnifiques

affaires, en vendant leur vieille ferraille: lances, épées émoussées,

ébréchées, corselets rouillés...

Les galères de Valence mirent à la voile, accompagnées de dauphins, qui

se jouaient dans l’écume soulevée par leurs proues. A leur approche, les

Maures, épouvantés, se repentirent de leur sacrilège, bien que ce

fussent des chiens sans entrailles! Au dire de Maître Vicente, le combat

dura plusieurs jours. Des renforts arrivaient sans cesse à l’ennemi;

mais les pieux et braves Valenciens ne cessaient de les exterminer.

Comme ils commençaient à se sentir las à force de pourfendre ces

maudits, voici que d’une montagne voisine, descendit un lion, marchant

sur ses pattes de derrière, et portant très respectueusement, avec

celles de devant, l’ostensoir volé à Torreblanca. Il le remit, en grande

cérémonie, à un tanneur, à coup sûr un ancêtre de Maître Vicente: voilà

pourquoi, pendant des siècles, sa famille eut l’honneur de jouer le rôle

de l’aimable fauve dans les processions de Valence.

Le lion secoua ensuite sa crinière, rugit, et, à coups de griffes

par-ci, à coups de dents par-là, dispersa en un instant toute cette

canaille.

Les Valenciens se rembarquèrent, emportant l’ostensoir comme un trophée.

Le syndic des tanneurs, saluant le lion, lui offrit courtoisement

l’hôtel de la corporation, près des tours de Serranos. Merci bien!

l’animal était accoutumé au soleil de l’Afrique, et craignait les

changements de température... Il retourna au désert.

Mais les tanneurs n’étaient pas des ingrats! Pour perpétuer le souvenir

de leur ami à crinière, qu’ils avaient de l’autre côté de la mer, dans

toutes les fêtes de Valence, on promenait la bannière de la corporation;

derrière elle marchait à la suite, au son des tambours, un aïeul de

Maître Vicente, tout couvert de peau, avec un masque, qui était «le

portrait vivant» du vénérable lion, et qui portait un ostensoir de bois

entre les mains.

Si des gens sans foi ni loi osaient taxer de fable cette histoire,

Maître Vicente s’indignait. C’était jalousie pure, mauvais vouloir des

autres métiers, dont le passé n’offrait point de page aussi glorieuse.

Les preuves d’authenticité ne manquaient pas, c’étaient dans la chapelle

de la corporation, le fanal pris à la poupe de la galère, les grands

tambours moresques, la glorieuse bannière, et les peaux teigneuses dont

tous les aïeux de Maître Vicente s’étaient affublés pour jouer le rôle

du lion! Oubliées maintenant derrière l’autel de la chapelle sous les

toiles d’araignées et sous la poussière, elles n’étaient pas moins

authentiques que la tour de la cathédrale de la ville appelée

«Miguelete».

La procession se célébra un après-midi de juin. Les fils, les brus et

les petits-fils de Maître Vicente l’aidèrent à se déguiser en lion,

suant sang et eau, et suffoqués rien qu’au contact de ces vieilles

laines rougeâtres: «Papa, vous allez étouffer là-dedans!»--«Grand-père,

vous allez fondre là-dessous!» Insensible aux remontrances, Vicente

songeait à ses aïeux! Il secouait avec orgueil la crinière mitée; il

essayait le masque horrifique dont la gueule avait une certaine

ressemblance avec les mâchoires de la bête féroce.

Ce fut un après-midi triomphal: les rues étaient combles, les balcons

ornés de tapisseries, au-dessus desquelles brillaient des files

d’ombrelles multicolores, qui abritaient du soleil les jolis visages...

Le sol était couvert de branches de myrte, tapis vert et odorant, dont

les parfums faisaient se dilater les poumons.

Les porte-bannières ouvraient la marche, avec leurs barbes de filasse,

leurs couronnes murales, leurs dalmatiques rayées. Ils portaient haut

les étendards Valenciens où se détachaient d’énormes chauves-souris, et

des L. L. majuscules, non moins gigantesques, près de l’écu. Ensuite,

différents cortèges, pastoureaux de Bethléem, catalans et majorquins,

trottaient au son des musettes rustiques. Des nains, aux caboches

monstrueuses, jouaient avec les castagnettes une marche mauresque.

Enfin, le Géant de carton de la Fête-Dieu, les bannières des corps de

métier; file interminable d’étendards rouges, déteints par les années,

si hauts qu’ils dépassaient le premier étage des maisons.

_Plan! rataplan!_ voici les tambours des tanneurs, instruments d’une

sonorité barbare, si volumineux que leur poids forçait leurs porteurs à

marcher tout courbés. Ils retentissaient, rauques, menaçants, sauvages,

comme s’ils marquaient encore le pas des régiments révolutionnaires de

la _Fraternité_, marchant contre le lieutenant de Charles-Quint, Jean

d’Aragon, duc de Ségorbe, celui dont Victor Hugo a fait son Hernani...

_Plan! rataplan!_... On se bousculait pour mieux voir le défilé, avec

des cris, des éclats de rires. Qu’était-ce que cela? Un singe?... un

sauvage?... Hélas! la foi dans le passé excitait l’hilarité. Les jeunes

tanneurs, la poitrine nue, en manches de chemise, se chargeaient, à tour

de rôle, de la lourde bannière qu’ils soutenaient avec une adresse

d’équilibristes, sur le plat de la main ou avec les dents, au rythme des

tambours.

Puis s’avançait ensuite le lion, d’un pas majestueux, faisant la

révérence à droite, et à gauche, presque en même temps, agitant

l’ostensoir de bois comme un éventail, ainsi qu’il convenait à un animal

courtois et bien élevé, sachant le respect dû au public.

Les paysans, accourus à la fête, ouvraient de grands yeux étonnés; les

mères le désignaient du doigt aux enfants, qui, effarés, s’attachaient à

leurs cous, et se cachaient la tête pour pleurer à chaudes larmes.

Dans les haltes, le lion repoussait, avec ses pattes de derrière, la

nuée de garnements qui tentaient d’arracher quelques mèches à sa

crinière rogneuse. Parfois il regardait les balcons et saluait galamment

avec l’ostensoir, les jolies filles qui riaient du mufle grotesque.

Les public s’éventait pour goûter un peu de fraîcheur momentanée, dans

cet air brûlant! Les marchands d’orgeat se faufilaient dans la foule en

vociférant, appelés de toutes parts, et ne sachant où donner de la tête.

Les porteurs de la bannière et les tambourineurs s’épongeaient aux

portes de toutes les buvettes, et parfois finissaient par y entrer.

Mais le lion demeurait toujours à son poste! Le carton de ses mâchoires

s’amollissait. L’animal cheminait maintenant avec quelque indolence,

appuyant l’ostensoir sur la laine qui couvrait son ventre, sans avoir la

moindre envie désormais de faire la révérence au public.

Les compagnons s’approchaient de lui d’un air railleur.

--Eh bien, comment ça va? Maître Vicente?

Du fond de son entonnoir de carton Maître Vicente rugissait, indigné.

Comment il allait? très bien! Il était capable sous toute cette laine de

suivre ainsi la procession sans défaillance, dût-elle durer trois jours!

La fatigue, c’était bon pour les jeunes? Et, se redressant, sous une

poussée d’orgueil, il se remettait, continuait à faire la révérence et à

marquer le pas, en agitant son ostensoir.

Le défilé dura trois heures. Quand la bannière de la corporation rentra

dans la cathédrale, la nuit tombait.

_Plan! rataplan!_ La glorieuse bannière des tanneurs revenait derrière

les tambours à l’hôtel de la corporation. Dans les rues les branches de

myrtes avaient été écrasées par les pas. Maintenant, le sol était

couvert de gouttes de cire, de feuilles de roses, et de fragments de

papier doré. Le parfum liturgique de l’encens flottait dans l’air. Les

tambours étaient las... Les robustes porteurs de la bannière, haletants,

ne songeaient plus à exécuter des prouesses d’équilibristes. Mais le

lion, harassé, chancelant, se cabrait encore par intervalles,--oh! le

fanfaron!--pour effrayer d’un rugissement les couples bourgeois qui

traînaient des ribambelles d’enfants...

Rentré chez lui, Maître Vicente tomba sur un sofa comme un ballot de

laines. Fils, brus et petits-fils l’entourèrent, se hâtant de lui ôter

son masque. A peine reconnurent-ils sa figure, congestionnée, pourpre,

creusée de rides, d’où l’eau semblait ruisseler.

Ils essayèrent de le débarrasser de la laine qui pesait sur lui; mais

c’était autre chose que demandait le fauve, d’une voix haletante. Boire!

il voulait boire! La chaleur l’asphyxiait. Sa famille protesta en vain,

parlant de maladies... Nom de Dieu! il voulait boire, et tout de suite!

Qui donc osait résister à un lion furieux?...

Du café le plus proche, on lui apporta dans le petit verre bleu habituel

un mélange de lait, d’œufs et de sucre glacé: un vrai _mantecado_[O]

valencien, savoureux, parfumé comme le miel!

Un _mantecado_ à un lion! Il l’absorba d’un trait. Ce fut comme s’il

n’avait rien bu! De nouveau la soif, la chaleur le tourmentaient: il

rugit encore, réclamant d’autres rafraîchissements.

Sa famille, par économie, pensa à l’orgeat glacé de la buvette voisine.

Allons! qu’on en apportât une pleine cruche! Vicente en but tant et tant

qu’on n’eût pas besoin de lui enlever son enveloppe de peaux. En

quelques heures, une pneumonie double eut raison de lui. La fameuse

dépouille, qui était l’uniforme de la famille, devint son linceul.

Ainsi mourut le dernier lion de Valence!

LE BANQUET DU BANDIT[P]

Ce fut un jour de fête au chef-lieu du district, quand on y reçut

inopinément la visite du député don José, un gros personnage de Madrid,

tout-puissant aux yeux de ces braves gens pour lesquels il représentait

la Providence. Dans les jardins de l’alcade, on servit un festin

pantagruélique auquel assistèrent de loin les femmes du peuple et la

marmaille dont les têtes curieuses émergeaient au-dessus des murs.

Tous les regards se portaient sur un petit homme au teint bronzé, en

culotte de velours portant une lourde carabine, qui l’accompagnait

partout et semblait adhérer à son corps.

Contes espagnols d'amour et de mort · 第 8 / 12 段