La sorcière ridée, aux petits yeux méchants, qui ne pouvait traverser la

place du village, sans que les gamins la poursuivissent à coups de

pierres, était demeurée seule en sa cahute des environs, devant laquelle

personne ne passait la nuit, sans faire le signe de la croix. Pepet

avait tiré Marieta de cet antre, heureux d’avoir pour lui la plus belle

femme du canton.

Mais quelle façon de vivre! Les bonnes femmes la rappelaient d’un air

scandalisé. On voyait bien qu’un tel mariage s’était conclu par

l’artifice du Malin. C’était à peine si Pepet sortait de la maison: il

oubliait les champs, laissait libres les journaliers, ne voulait point

se séparer un moment de sa femme. Les gens, par la porte entrebâillée et

par les fenêtres toujours ouvertes, surprenaient leurs embrassements.

Ils les voyaient se poursuivre, avec force éclats de rire et force

caresses, en pleine ivresse de bonheur, narguant tout le monde par le

spectacle de leurs jouissances effrénées. Ce n’était pas là vivre en

chrétiens. C’étaient des chiens en fureur courant l’un après l’autre

dans les ardeurs d’une passion inextinguible. Ah! la fieffée vaurienne!

Elle et sa mère, avec leurs breuvages, embrasaient les entrailles de

Pepet.

On s’en rendait bien compte, en le voyant de plus en plus maigre, de

plus en plus jaune, de plus en plus petit, pareil à un cierge qui

fond...

Le médecin du village, le seul qui se moquait des sorcières, des

philtres, et de la crédulité populaire, parlait de les séparer: c’était,

selon lui, l’unique remède; mais ils continuèrent à vivre ensemble: lui,

de plus en plus exténué et misérable; elle, grossissant au contraire,

pimpante, superbe, défiant insolemment la médisance de ses airs de

souveraine. Ils eurent un fils; et deux mois après, Pepet mourut

lentement, comme une lumière qui s’éteint, appelant sa femme jusqu’au

dernier moment, et tendant vers elle ses mains avec passion.

Ce qu’on clabauda au village! C’était sûrement là l’effet des breuvages

malfaisants! La vieille s’enferma dans sa masure, craignant d’être

maltraitée; la fille ne se hasarda pas dans les rues, pendant plusieurs

semaines; les voisins l’entendaient se lamenter. Enfin, bravant les

regards hostiles, elle alla, plusieurs fois, l’après-midi, au cimetière,

avec son bébé.

Au début, elle avait peur de Teulaí, son terrible beau-frère, pour qui

tuer était simplement un acte viril, et qui, indigné de la mort de

Pepet, parlait au cabaret de tordre le cou à la veuve, et à la sorcière

de belle-mère! Mais il y avait un mois qu’on ne le voyait plus. Il

devait être dans la montagne, avec les bandits, ou peut-être les

_affaires_ l’avaient-elles appelé à l’autre extrémité de la province.

Marieta osa enfin sortir du village et se rendre à Valence, pour ses

emplettes... Oh! la belle dame! Quels airs importants elle se donnait

avec l’argent de son pauvre mari! Peut-être avait-elle espéré que les

petits messieurs lui diraient un mot, en lui voyant si gentille mine...

Des chuchotements hostiles bourdonnaient dans le wagon. Les regards se

portaient de tout côté sur elle, mais Marieta ouvrait ses grands yeux

impérieux, tout chargés de dédain et se remettait à contempler les

plantations de caroubiers, les champs d’oliviers poudreux, les maisons

blanches, qui fuyaient, le long du train en marche, pendant que

l’horizon s’enflammait au contact du soleil qui s’enfonçait dans

d’épaisses toisons d’or.

Le train s’arrêta dans une petite gare. Les femmes, qui avaient le plus

jasé sur Marieta, se hâtèrent de descendre, en jetant devant elles leurs

corbeilles et leurs cabas de sparte.

La belle veuve, avec son bébé au bras, et le panier aux emplettes appuyé

sur sa forte hanche, sortit à pas lents. Elle laissa prendre de l’avance

à ces commères hostiles, car elle voulait être seule, sans avoir la

douleur d’entendre leurs médisances.

Dans les rues du bourg, étroites, tortueuses, aux larges auvents, il y

avait peu de jour. Les dernières maisons s’alignaient des deux côtés de

la grand’route. Au delà, se voyaient les champs, qui bleuissaient à

l’approche du crépuscule, et au loin, sur le large ruban de la route

poudreuse, s’égrenaient, comme des fourmis, les femmes qui, avec leurs

paquets sur la tête, gagnaient le village le plus proche, dont le

clocher dressait, derrière un coteau, son bonnet de tuiles vernissées,

luisant aux derniers reflets du soleil.

Marieta était brave: cependant elle ressentit une inquiétude soudaine,

en se voyant seule sur la route. La course était bien longue; il ferait

nuit close, avant son arrivée au logis.

Sur une porte, se balançait la branche d’olivier, poudreuse et

desséchée, enseigne d’une auberge. Au-dessous, tournant le dos au

village, était un petit homme, appuyé au jambage, les mains dans sa

ceinture.

Marieta arrêta sur lui ses regards... Si elle allait, quand il

tournerait la tête, reconnaître en lui son beau-frère, quel

saisissement, mon Dieu! Mais, sûre qu’il était bien loin, elle

poursuivit sa route, se plaisant à évoquer la cruelle idée d’une telle

rencontre, parce qu’elle la croyait impossible; et pourtant, elle

tremblait à la seule pensée que c’était peut-être Teulaí, cet homme,

posté à la porte de l’auberge. Elle passa devant lui sans lever les

yeux.

--_Bonsoir, Marieta._

C’était lui... En face de la réalité, la veuve ne ressentit pas tout

d’abord l’émoi de tout à l’heure; elle ne pouvait plus douter! C’était

Teulaí, le bandit au sourire perfide, qui la regardait avec des yeux

plus inquiétants que ses paroles.

Elle répondit «Salut» d’une voix défaillante. Elle, si grande, si forte,

sentit ses jambes mollir, et même elle dut faire un effort, pour ne

point laisser tomber son enfant.

Teulaí souriait sournoisement. Il n’y avait pas lieu de s’effrayer.

N’étaient-ils pas parents? Il se réjouissait de la rencontre; il

l’accompagnerait au village, et chemin faisant, ils parleraient de

certaines affaires.

--_Avance! avance!_ disait le petit homme.

Elle le suivit, soumise comme une brebis. C’était un singulier

contraste: cette femme grande, robuste, fortement musclée, semblait

traînée par Teulaí, qui n’était pourtant qu’un gringalet débile,

pitoyable et malingre, et dont les regards acérés aux lueurs étranges

révélaient seuls le caractère. Mais Marieta savait ce dont il était

capable. Des hommes vigoureux et vaillants étaient tombés vaincus par

cette méchante bête.

A la dernière maison du bourg, une vieille femme balayait en

chantonnant, le devant de sa porte.

--Bonne femme! Bonne femme! cria Teulaí.

La bonne femme accourut, laissant là son balai. Le beau-frère de Marieta

était trop connu à plusieurs lieues à la ronde, pour ne pas être obéi

sur-le-champ.

Il arracha l’enfant à la veuve, et, sans le regarder, comme pour éviter

un attendrissement indigne de lui, il le passa à la vieille en la

chargeant d’en avoir soin... C’était l’affaire d’une demi-heure! Ils

reviendraient vite le chercher, dès qu’ils auraient terminé certaine

affaire.

Marieta, éclatant en sanglots, s’élança sur le petit pour l’embrasser;

mais son beau-frère la tira brusquement:

--«Avance! avance!»

Il se faisait tard. Subjuguée par la terreur qu’inspirait ce petit homme

venimeux à tous ceux qui l’entouraient, elle continua à avancer, sans

son enfant et sans son panier, pendant que la vieille, en se signant,

s’empressait de rentrer chez elle.

On distinguait à peine, comme des points indécis sur la route blanche,

les femmes qui se rendaient au village voisin. Les vapeurs grises de la

nuit tombante s’étendaient à la surface des champs, les bois prenaient

des tons d’azur sombre, et, là-haut, dans le ciel violet palpitaient les

premières étoiles.

Ils marchèrent en silence quelques minutes; enfin la veuve s’arrêta,

avec une fermeté résolue qui était l’effet de la peur... Il pouvait

s’expliquer là aussi bien qu’ailleurs. Les jambes de Marieta

tremblaient; elle balbutiait et n’osait lever les yeux, afin de ne pas

voir son beau-frère.

Au loin, résonnaient des grincements de roues; des voix que l’écho

prolongeait s’appelaient à travers champs, rompant le silence du

crépuscule.

Marieta regardait la route, avec anxiété. Personne! ils étaient seuls.

Teulaí, toujours avec son sourire infernal, parlait lentement... Ce

qu’il avait à lui dire, c’était de faire sa prière; si elle avait peur,

elle pouvait mettre son tablier devant sa figure. On ne tuait pas

impunément le frère d’un homme comme lui.

Marieta se rejeta en arrière, avec l’expression épouvantée de celui qui

s’éveille en plein péril. Son imagination troublée par la peur, avait

conçu, avant d’en arriver là, les pires brutalités, d’horribles coups de

bâtons, son corps meurtri, ses cheveux arrachés; mais... faire sa prière

en se voilant le visage et mourir! Et ces choses affreuses dites si

froidement!

Par un flot de paroles, tremblante, suppliante, elle essaya d’attendrir

Teulaí. Tout cela n’était que mensonges. Elle avait aimé de toute son

âme son pauvre frère; elle l’aimait toujours. S’il était mort, c’est

qu’il n’avait pas voulu l’écouter; et elle, elle n’avait pas eu le

courage d’être froide et de se dérober aux embrassements d’un homme si

passionné.

Le bravache l’écoutait, accentuant de plus en plus son sourire, qui

tournait à la grimace:

--«Tais-toi, fille de la Sorcière!»

Elle et sa mère avaient tué le pauvre Pepet. Tout le monde le savait;

elles l’avaient consumé, en lui faisant boire des drogues

malfaisantes... Et si lui-même l’écoutait maintenant, elle serait

capable de l’ensorceler lui aussi. Mais non! il ne tomberait pas dans le

piège, comme son nigaud de frère!

Et, pour prouver son énergie d’hyène, qui n’aimait que le sang, il

saisit de ses mains osseuses la tête de Marieta et la leva pour la voir

de plus près, contemplant sans émotion ses joues pâles, ses yeux noirs

et ardents, qui brillaient à travers ses larmes.

--Sorcière... empoisonneuse!

Petit et chétif en apparence, il abattit d’une poussée cette femme

robuste, au corps superbe et ferme, la fit tomber à genoux, et,

reculant, chercha _quelque chose_ dans sa ceinture.

Marieta était anéantie. Personne sur la route! Au loin les mêmes cris,

les mêmes grincements de roues! Les grenouilles coassaient dans une mare

voisine; les grillons menaient grand bruit sur les berges; un chien

hurlait lugubrement là-bas dans les dernières maisons du village. Les

champs disparaissaient dans les vapeurs de la nuit.

Se voyant seule, convaincue qu’elle allait mourir, toute sa fierté

s’évanouit. Elle se sentit faiblir, comme au temps où elle était petite

et où sa mère la battait; et elle se mit à sangloter.

--Tue-moi! gémit-elle, en ramenant sur son visage son tablier noir,

qu’elle enroula autour de sa tête.

Teulaí s’approcha d’elle, impassible, un pistolet à la main. Il entendit

encore la voix de sa belle-sœur, qui poussait derrière la toile sombre,

des lamentations de petite fille, le priait d’en finir vite, de ne pas

la faire souffrir, mêlant à ses supplications des fragments de prières

qu’elle récitait précipitamment. En homme d’expérience, il chercha avec

le canon de son pistolet un point dans cette enveloppe noire, et tira

les deux coups sans arrêt.

Dans la fumée et le feu de la poudre, il vit Marieta se redresser, comme

mue par un ressort, puis retomber, les jambes secouées par les

convulsions de l’agonie...

Toujours calme, en homme qui ne craint rien et compte, au pis aller, se

réfugier dans la montagne, Teulaí revint au bourg voisin, pour y

chercher son neveu. En le prenant aux bras de la vieille femme

épouvantée, il faillit pleurer:

--Mon pauvre petit! disait-il en l’embrassant.

Sa conscience était satisfaite, et son âme débordait de joie: il était

sûr d’avoir fait pour l’enfant une grande chose!

UNE TROUVAILLE

--Moi, monsieur, dit Magdalena, le trompette de la prison, je ne suis

pas un saint; j’ai été condamné plusieurs fois pour vol sans l’avoir

mérité. A côté de vous, qui êtes ici pour avoir écrit dans les journaux,

je suis un misérable... mais je vous assure que cette fois, je suis sous

les verrous pour avoir bien agi.

La main sur son cœur, redressant la tête, non sans fierté, il ajouta:

--De tout petits vols d’ailleurs, Monsieur, je n’ai fait rien de plus...

Je ne suis pas un brave moi! je n’ai jamais versé une goutte de sang.

Le meurtriers, les héros du poignard, qui formaient une aristocratie

pleine de dédain pour les simples voleurs, prenaient le pauvre trompette

pour tête de Turc, dans leurs moments d’ennui.

--Enfle les joues! ordonnait laconiquement quelque colosse, fier de ses

crimes et de son audace.

Magdalena se mettait au port d’armes avec une raideur militaire, fermait

sa bouche, gonflait ses joues, en attendant qu’un double soufflet, donné

par les deux mains en même temps, aplatît sa large face rouge. D’autres

fois, les terribles personnages essayaient la vigueur de leurs bras sur

son crâne dénudé par une horrible pelade, et riaient du mal que les

protubérances osseuses faisaient à leurs poings. Le trompette se prêtait

à ces jeux qui le martyrisaient avec une humilité de chien battu.

A l’heure des visites, sa femme se présentait, la fameuse Peluchona[N],

une virago qui le faisait trembler. Elle était la maîtresse de l’un des

bandits les plus redoutables de la prison. Chaque jour elle apportait à

ce vaurien son dîner, elle lui procurait des douceurs en acceptant toute

sorte de viles besognes. Alors le trompette s’éloignait du parloir,

craignant l’insolence de ce chenapan, qui profitait de l’occasion pour

l’humilier, le frappant devant son ancienne compagne. Mais un sentiment

de curiosité et de tendresse lui faisait souvent oublier sa frayeur; et

il avançait timidement, cherchant à travers la grille la tête d’un

bambin qui accompagnait la Peluchona.

--C’est mon fils, monsieur, disait-il humblement, c’est mon Tonico, qui

ne me connaît plus.

Il rôdait avec crainte autour du parloir, pour apercevoir son Tonico, et

lorsqu’il pouvait le contempler un instant, il sentait s’apaiser la

colère de mouton enragé excitée en lui par la vue du panier bourré de

friandises, que la mauvaise femme offrait à son amant.

Cependant Magdalena s’égayait, lorsqu’il parlait de ses voyages. Il

avait parcouru à pied toute la Péninsule, de Cadix à Santander, de

Valence à la Corogne, dans le long chapelet de prisonniers ou de

vagabonds conduits par les gendarmes. Magdalena rappelait, en se léchant

les babines, le lait abondant de la Galice, les saucissons rouges de

l’Estrémadure, le pain de la Castille, les pommes du pays basque, le vin

ou le cidre des provinces qu’il avait traversées, portant sur le dos la

natte de jonc qui lui servait de lit. Il évoquait, non sans regret, les

montagnes couvertes de neige, ou crevassées par le soleil, la marche

lente sur la route blanche qui se perd à l’horizon, comme un ruban

interminable; les haltes sous les arbres aux heures torrides; l’arrivée

nocturne dans certaines prisons de village, vieux couvents, églises

abandonnées, où chacun cherchait un coin bien sec et bien abrité pour

étendre sa natte.

--Des voyages très amusants, Monsieur, à condition de ne pas tomber en

route. Quelques coups de bâtons, par ci par là, mais qui fait attention

à cela?

Il contait ensuite le dernier exploit qui lui avait valu une fois de

plus la prison. C’était un dimanche étouffant de juillet, dans

l’après-midi. Les rues de Valence étaient désertes sous le soleil ardent

et sous un vent brûlant, venu des plateaux calcinés de l’intérieur des

terres. Tout le monde était à la corrida ou sur la plage, quand

Magdalena avait été abordé par son ami Chamorra, vieux compagnon de

chaîne, dont il subissait l’ascendant. Une mauvaise bête, ce Chamorra!

Un voleur, mais de ceux qui ne reculent pas devant la nécessité de

verser le sang, et qui tiennent la pince-monseigneur d’une main, et le

couteau de l’autre. Il s’agissait de «nettoyer» certain appartement, sur

lequel le vaurien avait jeté son dévolu. Magdalena s’excusa modestement.

Il n’était point capable d’un tel travail: fracturer des portes n’était

point son affaire.

La mine irritée de Chamorra l’effraya, et il finit par obéir. Convenu:

il irait l’aider, pour emporter le butin, mais prêt à fuir à la moindre

alarme. Conséquent avec lui-même, il refusa d’accepter un vieux couteau

que lui offrait son compagnon.

Vers le milieu de l’après-midi, ils gravirent l’étroit escalier d’une

maison sans concierge, déserte à cette heure. Chamorra connaissait sa

victime: un forgeron aisé qui devait avoir de bonnes économies. La porte

de la chambre céda facilement, et les deux camarades commencèrent à

«travailler» dans la pénombre des fenêtres entr’ouvertes. Chamorra força

les serrures de deux commodes et d’une armoire. Des pièces d’argent, des

gros sous, des billets enroulés au fond d’un étui d’éventail, une

montre... Le coup n’était pas mauvais. Le regard avide de Chamorra

chercha dans la chambre tout ce qui était bon à prendre. Entre temps il

se lamentait sur l’inutilité de Magdalena, qui, les bras ballants,

allait et venait.

--Prends les matelas, ordonna Chamorra. On nous donnera toujours quelque

chose pour la laine.

Magdalena, impatient d’en finir, pénétra dans l’alcôve obscure et glissa

en tâtonnant une corde sous les matelas et sous les draps. Puis avec

l’aide de Chamorra, il fit de tout un énorme paquet, précipitamment, et

le chargea sur ses épaules.

Ils sortirent sans être vus, et gagnèrent dans la banlieue, une masure

où Chamorra avait son repaire. Celui-ci marchait en avant, Magdalena

trottait derrière lui, disparaissant presque sous son volumineux paquet,

et craignant de se sentir appréhendé au collet d’un instant à l’autre

par un agent de police.

En examinant dans sa basse-cour le produit du vol, Chamorra se fit la

part du lion et donna à son compagnon quelques pesetas en monnaie de

billon. C’était, disait-il, suffisant pour le moment. Il agissait ainsi

pour le bien de Magdalena, un prodigue. Une autre fois, il lui donnerait

davantage.

Ensuite, ils délièrent le paquet de matelas. Aussitôt Chamorra se

courba, se tenant les côtes. Quelle trouvaille! quel cadeau!

Magdalena rit aussi pour la première fois de l’après-midi. Sur les

matelas reposait un bébé, sans autre vêtement qu’une petite chemise, qui

les yeux fermés, la figure congestionnée, soulevait sa poitrine

oppressée en sentant les caresses de l’air libre.

Le regard effaré de Magdalena interrogea son compagnon. Que faire du

môme?... Mais le chenapan rit comme un démon:

--Il est pour toi; je t’en fais cadeau... mange-le en ragoût.

Et il décampa, avec tout le produit du vol. Magdalena, ayant l’enfant

dans ses bras, demeurait perplexe. Le pauvret!... Il ressemblait à son

Tonico, quand celui-ci s’endormait bercé par ses chansons, ou que,

malade, il appuyait sa petite tête sur la poitrine de son papa, tout en

larmes et tremblant de le perdre. Mêmes petits pieds roses et tendres;

même chair grassouillette, à la peau fine, douce comme de la soie.

L’enfant avait cessé de pleurer, et ses yeux étonnés se fixaient sur le

voleur qui le caressait comme une nourrice:

--Mon petit roi! Mon petit enfant Jésus! Regarde-moi, je suis ton oncle.

Mais soudain Magdalena cessa de sourire: il songeait au désespoir de la

mère, quand elle rentrerait au logis. La perte de sa petite fortune ne

serait rien pour elle, mais l’enfant? Où le retrouver?... Il connaissait

les mères: sa femme, la Peluchona, était la pire des femelles, et

cependant il l’avait vue pleurer et hurler, lorsque son enfant était

malade.

Il regarda le soleil, qui déjà descendait dans un majestueux couchant

d’été. Il était temps encore de rapporter le petit à la maison, avant le

retour des parents. Et s’il les rencontrait, il mentirait, il

affirmerait qu’il avait trouvé le marmot en pleine rue, enfin, il se

tirerait de ce mauvais pas, comme il pourrait. En avant! Jamais il ne

s’était senti aussi audacieux.

Portant l’enfant dans ses bras, il repassa tranquillement par les rues

qu’il venait de parcourir au trot, talonné par la peur. Il remonta le

petit escalier. Personne! La porte était encore ouverte, la serrure

forcée. A l’intérieur les pièces en désordre, les meubles fracturés, les

tiroirs à terre, les chaises culbutées, le linge épars, lui causèrent

une impression de terreur, semblable à celle de l’assassin qui revoit le

cadavre de sa victime, longtemps après le crime.

Il donna à l’enfant un dernier baiser, et le laissa sur la paillasse.

--Adieu, mon mignon!

Mais, arrivé près de l’escalier, il entendit des pas. Dans le rectangle

de lumière diffuse, découpé par la porte, se détacha la silhouette d’un

colosse, le père du petit, tandis qu’une femme toute tremblante, criait

d’une voix aiguë:

--Au voleur! au secours!

Magdalena tenta de fuir, s’élançant tête baissée pour se frayer un

passage, mais brusquement il se sentit saisi par des mains de cyclope,

accoutumé à battre le fer; et renversé sous une poussée formidable, il

roula en bas de l’escalier.

Son visage gardait encore les traces des blessures qu’il s’était faites

en heurtant les angles des marches, et des coups que lui octroyèrent

libéralement les habitants furieux.

--Au total, monsieur, vol avec effraction; je ne sais combien d’années

de bagne qui m’attendent... tout ça pour avoir été bon! Et pour comble

de malheur, on ne me respecte pas ici, bien que je sois poursuivi pour

un vol important. Tous savent que le coupable est Chamorra, que je n’ai

plus revu... Et moi, ils me raillent et me traitent d’imbécile!

UN GENTILHOMME

A dix heures du soir, le comte de Sagreda arriva à son cercle, boulevard

des Capucines. Les garçons accourus s’empressèrent de lui prendre sa

canne, son huit-reflets, sa somptueuse fourrure, qui, en quittant ses

épaules, laissa voir le plastron d’une blancheur immaculée, le gardénia

fixé à la boutonnière, l’impeccable uniforme, blanc et noir, d’un luxe

discret, du gentleman qui vient de dîner.

La nouvelle de sa ruine avait circulé déjà. Il avait fastueusement

gaspillé sa fortune, qui, quinze ans avant, avait fait sensation à

Paris, et maintenant était épuisée. Le comte vivait des restes de son

opulence. Les garçons, qui s’agitaient autour de lui, n’ignoraient pas

sa débâcle, mais la plus légère trace d’insolence ne troublait point

l’eau incolore de leurs yeux. Un si noble seigneur! Il avait jeté son

argent par les fenêtres en grand seigneur, avec tant de noblesse!

C’était d’ailleurs un gentilhomme authentique, et non un de ces comtes

polonais, que des femmes entretiennent, ni un de ces marquis italiens,

qui finissent par tricher au jeu, ou bien l’un de ces boyards qui

souvent sont au service de la police. C’était un gentilhomme, un grand

d’Espagne, dont les aïeux figuraient dans le _Romancero_.

Le comte fit son entrée, le front haut, l’allure fière, saluant ses amis

d’un sourire fin et léger, mélange de hauteur et de frivolité!

Il touchait à la quarantaine, mais il demeurait encore «le beau Sagreda»

comme l’avaient baptisé jadis les amazones matineuses du Bois. Quelques

fils blancs aux tempes, des rides à peine marquées au coin des

paupières, révélaient la fatigue d’une existence trop fiévreuse. Mais

les yeux étaient jeunes encore, ardents et mélancoliques à la fois: des

yeux qui l’avaient fait surnommer le Maure par ses amis et ses

maîtresses. Le vicomte de la Trémissinière, lauréat de l’Académie,

l’appelait Velasquez à cause de son teint basané, légèrement verdâtre,

de sa moustache noire et roide et de son regard grave.

Au cercle, on parlait de la ruine de Sagreda, avec une compassion

discrète. Ce pauvre comte! Il ne lui restait donc plus rien à espérer:

pas un héritage nouveau! pas même une millionnaire américaine, qui

s’éprendrait de sa personne et de ses titres! Il fallait faire quelque

chose pour le sauver.

Contes espagnols d'amour et de mort · 第 7 / 12 段