Ses bras s’engourdissaient. Sa tête se penchait sur sa poitrine,

appesantie par le sommeil. Le ciel lui parut changé; les étoiles étaient

rouges, comme des éclaboussures de sang. La mer ne l’effrayait plus; il

avait envie de se laisser bercer par elle, et de se reposer enfin...

Il se souvenait de sa grand’mère, qui sans doute à cette heure pensait à

lui. Il voulut prier comme il avait entendu cent fois prier la pauvre

vieille. _Notre père qui êtes aux cieux..._ Il priait mentalement, mais

tout à coup, sans qu’il s’en rendît compte, sa langue remua, et il dit

d’une voix rauque, qui ne semblait pas être la sienne: «Canailles,

bandits! ils m’abandonnent!»

Il enfonça de nouveau; il disparut, malgré ses efforts... Il descendit

dans les ténèbres, comme une masse inerte; mais sans savoir comment, il

reparut encore à la surface.

Maintenant les étoiles lui semblaient noires, plus noires que le ciel,

pareilles à des gouttes d’encre.

Cette fois, c’était la fin... Son corps était de plomb. Il coula droit,

entraîné par le poids de ses souliers neufs. Et, tandis qu’il

s’engloutissait dans l’abîme où gisent les bateaux naufragés et les

squelettes des cadavres dévorés, de plus en plus, son cerveau

s’enveloppait de brouillard épais et il répétait:

--Notre Père... Notre Père... Bandits! Cochons! ils m’ont abandonné!

LA RAGE

De tous les points de la _huerta_ les habitants accouraient à la

chaumière de Pascual Caldéra[L], dont ils franchissaient la porte, avec

un mélange d’émotion et de crainte.

«Comment allait le petit? Mieux?...» Le père Pascual, entouré de sa

femme, de ses belles-sœurs, et même de ses parents les plus éloignés,

rassemblés par le malheur, accueillait avec une satisfaction

mélancolique ces marques de sympathie des voisins pour la santé de son

fils.--Oui: il allait mieux! Depuis deux jours, il ne souffrait pas de

cette «chose» horrible, qui bouleversait la maison. Et les laboureurs

taciturnes, amis de Caldéra, ainsi que les bonnes commères, à qui

l’émotion arrachait des cris, mettaient le nez à la porte de la chambre

et demandaient timidement: «Comment te trouves-tu?»

Le fils unique de Caldéra était là, tantôt couché, sur l’ordre de sa

mère, qui ne pouvait concevoir de maladie sans juger nécessaires le bol

de bouillon et le lit; tantôt assis, la mâchoire dans les mains, les

yeux obstinément fixés sur le coin le plus sombre de la pièce. Le père,

ses gros sourcils blancs froncés, se promenait sous la treille qui

ombrageait sa porte, dès qu’il restait seul, ou bien, entraîné par

l’habitude, allait jeter un coup d’œil sur les champs voisins, mais sans

la moindre envie de se baisser pour arracher une de ces mauvaises herbes

qui déjà poussaient dans les sillons. Que lui importait à présent cette

terre, que sa sueur et la vigueur de ses muscles avaient fécondée?... Il

n’avait que ce fils, produit d’un mariage tardif, et c’était un rude

gars, travailleur et taciturne comme lui; un soldat de la glèbe qui

faisait son devoir sans avoir besoin d’injonctions ni de menaces, ne

manquant jamais de s’éveiller en pleine nuit, lorsqu’arrivait le tour

d’arrosage, et qu’il fallait abreuver les champs, à la lueur des

étoiles; agile à sauter de son cher lit de garçon installé sur un banc

de la cuisine, en rejetant couvertures et peaux de mouton, pour

chausser ses espadrilles, dès les premières notes du coq matinal.

Le père Pascual ne lui avait jamais souri. C’était le père, à la mode

latine; le terrible maître de la maison, qui, au retour du travail,

mange seul, servi par l’épouse, qui attend debout, dans une attitude de

soumission.

Mais ce masque grave et dur de maître absolu cachait une admiration sans

bornes pour ce fils, son meilleur ouvrage. Avec quelle prestesse il

chargeait un tombereau! Comme il mouillait sa chemise en maniant la

pioche, avec un vigoureux mouvement de va-et-vient qui semblait lui

rompre la ceinture! Qui montait comme lui les bidets à poil, et leur

sautait sur le dos avec autant de grâce, rien qu’en appuyant le bout

d’une espadrille sur les jambes de derrière de la bête?... Et ce

laborieux n’était ni buveur ni querelleur. Lors du tirage au sort, il

avait eu la chance d’amener un bon numéro, et à la Saint-Jean il devait

épouser une jeune fille d’une métairie voisine, qui n’entrerait pas dans

la chaumière de ses beaux-parents sans apporter quelques lopins de

terre. C’était un riant avenir que rêvait le père Pascual; le bonheur,

la continuation honnête et paisible des traditions familiales; un autre

Caldéra qui, lorsqu’il vieillirait, travaillerait à son tour le sol

fécondé par les aïeux, pendant qu’une troupe de petits «Calderitas»,

plus nombreux chaque année, joueraient autour du cheval attelé à la

charrue, et regarderaient avec une certaine frayeur le grand-père au

parler laconique, aux yeux larmoyants de vieillesse, assis au soleil, à

la porte de la chaumière!

* * * * *

Seigneur! Comme s’évanouissent les illusions des hommes!... Un samedi

que Pascualet revenait de chez sa fiancée, vers minuit, un chien l’avait

mordu, dans un sentier de la huerta; une mauvaise bête, qui

silencieusement était sortie d’un massif de roseaux, et, au moment où le

jeune homme se baissait pour lui jeter une pierre, lui avait enfoncé ses

crocs dans l’épaule. La mère qui, les nuits où il allait faire sa cour,

l’attendait pour lui ouvrir la porte, éclata en gémissements, à la vue

du demi-cercle livide où les dents étaient marquées en rouge, et elle

trottina dans la chaumière, préparant potions et cataplasmes.

Le garçon rit des frayeurs de la pauvre femme. «Tais-toi, maman,

tais-toi!» Ce n’était pas la première fois qu’un chien le mordait. Il

avait encore les marques des coups de dents reçus dans son enfance,

quand il allait par la huerta, lançant des pierres aux chiens des

chaumières. Le vieux Caldéra parla, dans son lit, sans paraître ému: le

lendemain, son fils irait chez le vétérinaire, qui lui cautériserait la

plaie avec un fer rouge. Tels étaient ses ordres, et il n’y avait pas à

répliquer.

Le jeune homme subit l’opération avec impassibilité, en bon descendant

de ces Maures qui ont colonisé la huerta de Valence. Total, quatre jours

de repos. Et même alors, ce travailleur, au risque de nouvelles

souffrances, voulut aider son père avec son bras endolori. Les samedis,

quand il se présentait après le coucher du soleil dans la métairie de sa

fiancée, on lui demandait toujours des nouvelles de sa santé:

«Eh bien! cette morsure, comment va-t-elle?» Il haussait gaiement les

épaules, sous le regard interrogateur de la jeune fille, et tous deux

finissaient par s’asseoir à une extrémité de la cuisine; ils demeuraient

là dans une contemplation muette, ou parlaient de l’achat du trousseau

et du lit nuptial, sans oser se rapprocher, raides et graves, laissant

entre eux l’espace suffisant pour «la manœuvre d’une faucille», comme

disait en riant le père de la fiancée.

Plus d’un mois s’écoula. Seule, la mère n’avait pas oublié l’accident.

Elle suivait son fils d’un regard anxieux. Hélas! Vierge souveraine! La

huerta paraissait abandonnée de Dieu et de sa sainte Mère! Dans la

chaumière du Templat, un enfant souffrait les tourments de l’enfer, pour

avoir été mordu par un chien enragé. Les gens de la huerta venaient

contempler avec effroi la pauvre créature. C’était un spectacle auquel

la malheureuse mère n’osait assister, car elle songeait à son fils: Ah!

si ce Pascualet, grand et fort comme une tour, allait avoir le sort de

cet infortuné...

* * * * *

Un matin, Pascualet ne put se lever du banc où il dormait dans la

cuisine: sa mère l’aida à monter dans le grand lit nuptial qui occupait

une partie de la chambre à coucher, la meilleure pièce de la chaumière.

Il avait la fièvre, il se plaignait de douleurs aiguës à l’endroit où il

avait été mordu; un frisson intense lui courait par tout le corps, il

grinçait des dents, et ses yeux s’obscurcissaient d’un voile jaunâtre.

Alors vint, sur sa vieille jument trotteuse, le plus ancien médecin de

la huerta, don José, avec ses éternels purgatifs pour toute espèce de

maladies, et ses bandages imbibés d’eau salée pour les blessures. A la

vue du malade, il fit la grimace. C’était grave, très grave! Un cas que

pouvaient seuls soigner les grands médecins établis à Valence, et qui en

savaient plus que lui.

Caldéra attela sa carriole et y fit monter Pascualet. Le garçon, déjà

remis de sa crise, souriait, affirmant qu’il ne sentait plus qu’une

légère cuisson. De retour au logis, le père paraissait plus tranquille.

Un médecin de Valence avait fait une piqûre à Pascualet. Un personnage

très sérieux qui avait encouragé le malade par de bonnes paroles, non

sans se plaindre en le regardant fixement d’avoir été consulté si

tardivement.

Durant une semaine les deux hommes allèrent tous les jours à Valence,

mais un matin Pascualet ne put bouger. La crise revint, plus aiguë,

arrachant des cris d’effroi à la pauvre mère. Il claquait des dents et

poussait des gloussements qui faisaient jaillir l’écume aux coins de sa

bouche; ses yeux semblaient se gonfler, jaunes et saillants, comme

d’énormes grains de raisin. Il se redressait avec des contorsions de

douleur, et sa mère se pendait à son cou, hurlant d’épouvante, tandis

que Caldéra, athlète silencieux et calme, maintenait d’une étreinte

vigoureuse les bras de Pascualet, avec une force calme et, de haute

lutte, le contraignait à l’immobilité.

«Mon fils! mon fils!» pleurait la mère.

Hélas! son fils, c’était à peine si elle le reconnaissait. Il lui

paraissait autre, comme s’il ne restait de lui que l’enveloppe et comme

si un démon s’était logé dans son corps, martyrisant cette chair sortie

de ses entrailles de mère et allumant dans les yeux de l’infortuné de

sinistres lueurs.

Puis venaient le calme, l’anéantissement. Toutes les femmes des

environs, réunies dans la cuisine, discutaient sur le sort du malade, et

maudissaient le médecin de la ville, et ses diaboliques piqûres. C’était

lui qui l’avait mis dans cet état; avant de se soumettre à son

traitement, le garçon était beaucoup mieux. Ah! le bandit! Et le

gouvernement ne châtiait pas cette engeance! Non, il n’y avait pas

d’autres remèdes que les anciens, les remèdes consacrés, produit de

l’expérience des générations, qui, pour avoir vécu avant nous, en

savaient bien plus long.

Un voisin partit en quête d’une vieille sorcière, qui soignait les

morsures de chiens et de serpents et les piqûres de scorpions. Une

voisine amena un vieux chevrier presque aveugle, qui guérissait, par la

vertu de sa salive, rien qu’en faisant des croix avec elle sur la chair

malade.

Les décoctions d’herbes de la montagne et les croix faites avec la

salive donnaient l’espoir d’une guérison immédiate, quand on vit le

malade, qui était resté immobile et muet pendant quelques heures, fixer

sur le sol un regard de stupeur, comme s’il sentait venir en lui je ne

sais quoi d’étrange qui, avec une force de plus en plus grande,

s’emparait peu à peu de tout son être. Bientôt une nouvelle crise jeta

le doute dans l’esprit des femmes, qui discutèrent de nouveaux remèdes.

La fiancée vint avec ses grands yeux de vierge brune tout mouillés de

larmes; et, s’avançant timidement tout près du malade, elle osa pour la

première fois lui prendre la main, tout en rougissant de cette audace,

sous son teint de cannelle. «Comment vas-tu!...» Et lui, si amoureux

autrefois, se dérobait à cette tendre étreinte et, détournant les yeux

pour ne pas voir sa bien-aimée, cherchait à se cacher, comme honteux de

son état.

Et la mère pleurait. Reine des cieux! Il était très mal; il allait

mourir!... Si du moins on pouvait savoir quel chien l’avait mordu, pour

couper la langue à l’animal, et en faire un emplâtre d’une vertu

miraculeuse, comme le conseillaient les gens d’expérience!...

* * * * *

Sur la huerta sembla déchaînée la colère de Dieu. Des chiens en avaient

mordu d’autres! et l’on ne savait plus distinguer ceux d’entre eux qui

étaient contaminés. On les croyait tous enragés! Les enfants reclus dans

les chaumières contemplaient, par la porte entre-bâillée, la vaste

plaine avec des regards de terreur; les femmes allaient par les sentiers

tortueux, en groupe compact, inquiètes, tremblantes, accélérant le pas

aux premiers abois résonnant derrière les massifs de roseaux.

Les hommes se méfiaient de leurs chiens, s’ils les voyaient baver,

haletants et tristes; et le lévrier, compagnon de chasse, le roquet

aboyeur, gardien du logis, l’affreux mâtin qu’on attache à la charrette

pour veiller sur elle en l’absence du maître, étaient mis en observation

ou abattus froidement, derrière les murs de la basse-cour.

«Les voilà! les voilà!», criait-on, de chaumière en chaumière, pour

annoncer le passage d’une troupe de chiens, qui, hurlants, affamés, la

laine ou le poil souillé de boue, poursuivis jour et nuit dans une

course sans trêve, avaient dans les yeux la folie des bêtes traquées. Un

frisson semblait passer dans la huerta; les chaumières fermaient leurs

portes, se hérissaient de fusils.

Les détonations partaient des massifs de roseaux, des champs aux herbes

hautes, des fenêtres de chaumières, et quand les vagabonds, repoussés,

harcelés de toutes parts, allaient vers la mer dans un galop frénétique,

les douaniers, campés sur l’étroite bande de sable, les mettaient en

joue et les accueillaient par une décharge: les chiens faisaient

volte-face et, passant entre ceux qui les poursuivaient, le fusil à la

main, laissaient plus d’un cadavre gisant au bord des canaux. Le soir,

des coups de feu lointains dominaient les rumeurs de la plaine obscure.

Toute forme se mouvant dans l’ombre attirait une balle; autour des

chaumières les fusils répondaient aux sourds hurlements.

Les hommes avaient peur de leur mutuel effroi et se fuyaient.

A peine la nuit tombée, la huerta restait sans lumière, sans âme qui

vive dans ses sentiers, comme si la mort eût pris possession de la

plaine ténébreuse, verte et souriante aux heures de soleil. Une petite

tache rouge, comme une larme de lumière, tremblait au milieu de cette

obscurité: elle venait de la chaumière de Caldéra, où les femmes,

assises autour de la lampe, soupiraient, attendant avec épouvante les

cris stridents du malade, le claquement de ses dents, le bruit de ses

muscles, se tordant sous les bras qui l’assujettissaient.

La mère se pendait au cou de ce furieux, qui faisait peur aux hommes. Ce

n’était plus _son enfant_ avec ses yeux exorbités, sa face livide,

noirâtre, ses convulsions de bête martyrisée, sa langue qui émergeait

parmi des bouillons d’écume, haletant d’une soif inextinguible. Il

appelait la mort, avec des hurlements désespérés, se frappait la tête

contre les murs, tentait de mordre; mais n’importe, c’était encore son

fils, et elle ne le redoutait pas, comme les autres. La bouche menaçante

s’arrêtait près du visage hâve, baigné de larmes: «Maman! maman!» Il la

reconnaissait dans ses courts moments de lucidité. Elle ne devait pas le

craindre; elle, jamais il ne la mordrait! Et comme s’il avait besoin

d’une proie pour assouvir sa rage, il plantait ses dents dans la chair

de ses bras, et s’acharnait, jusqu’à faire jaillir le sang.

«Mon fils! mon fils!» gémissait la mère.

Et elle essuyait l’écume mortelle sur la bouche convulsée, puis portait

le mouchoir à ses yeux, sans peur de la contagion. Caldéra, dans sa

gravité sombre, ne prenait point garde aux yeux menaçants et farouches

que le malade fixait sur lui. Pascualet ne respectait plus son père,

mais l’énergique Caldéra, bravant sa fureur, le maintenait sur le lit,

quand il tentait de fuir comme s’il avait besoin de promener par le

monde l’horrible douleur qui torturait ses entrailles.

Il n’y avait plus, entre les crises, de longs intervalles de calme:

elles étaient presque continues; le forcené s’agitait, déchiré,

ensanglanté par ses propres morsures, la face noirâtre, les yeux

vacillants et jaunes, telle une bête monstrueuse, qui n’a plus rien de

l’espèce humaine. Le vieux médecin ne demandait plus de ses nouvelles. A

quoi bon? C’était fini... Les femmes pleuraient sans espoir. La mort

était certaine: elles déploraient seulement les longues heures, les

jours peut-être d’atroce martyre qui attendaient encore le pauvre

Pascualet.

* * * * *

Caldéra ne trouvait point, parmi ses parents et amis, d’hommes vaillants

pour l’aider à maintenir le malade. Tous regardaient avec épouvante la

porte de la chambre à coucher, comme si, derrière, était caché le plus

grand des périls. Affronter les fusils dans les sentiers, au bord des

canaux, voilà qui convenait à des hommes; un coup de couteau pouvait se

rendre; à une balle, on ripostait par une autre; mais, hélas! cette

bouche écumante, elle tuait d’une morsure! Oh! ce mal sans remède, où

l’homme se tordait dans une interminable agonie, comme le lézard coupé

en deux par la pioche!...

Pascualet ne reconnaissait plus sa mère. Dans ses derniers instants de

lucidité, il l’avait repoussée avec une tendre brusquerie. Elle devait

s’en aller! Il craignait de lui faire du mal! Les amies entraînèrent la

pauvre femme hors de la chambre, la maintenant, de vive force, dans un

coin de la cuisine.

Caldéra, d’un suprême effort de sa volonté mourante, attacha le malade

sur le lit. Ses gros sourcils tremblèrent et ses yeux clignotants se

mouillèrent de larmes tandis qu’il serrait fortement la corde pour

immobiliser le jeune homme sur cette couche où il était né. Il sembla au

père qu’il l’ensevelissait et lui creusait sa fosse. Le malade se

débattait en contorsions folles, sous les bras roidis; Caldéra dut faire

un grand effort pour l’assujettir sous les liens qui entraient dans les

chairs. Avoir vécu tant d’années, pour se voir enfin contraint à cette

besogne! Avoir créé cette vie, et, effrayé par tant de souffrances

inutiles, souhaiter qu’elle s’éteigne au plus vite!

... Seigneur Dieu! pourquoi ne pas achever tout de suite ce pauvret,

dont la mort était inévitable?

Il ferma la porte de la chambre pour échapper à l’horreur de ces cris

stridents; mais dans la chaumière résonnait toujours ce halètement de la

rage, auquel répondaient les lamentations de la mère et des voisines

groupées autour de la lampe dont la lueur se mourait...

Caldéra frappa du pied sur le sol. «Silence, les femmes!» Mais pour la

première fois on lui désobéit. Alors il sortit, fuyant ce chœur

gémissant.

La nuit descendait. Son regard se porta sur l’étroite bande jaunâtre qui

marquait encore à l’horizon la fuite du jour. Sur sa tête brillaient les

étoiles. Des chaumières à peine visibles partaient des hennissements,

des aboiements, des gloussements, derniers frissons de la vie animale,

avant le sommeil. Cet homme rude sentit une impression de vide, au

milieu de cette nature aveugle, insensible aux douleurs des créatures.

Qu’importait sa souffrance aux points lumineux qui le regardaient de

là-haut?...

De nouveau, le hurlement lointain du malade arriva à ses oreilles, à

travers la petite fenêtre ouverte de la chambre à coucher. Les

tendresses des premiers temps de sa paternité remontèrent du fond de son

âme. Il se rappela les nuits blanches, passées dans cette chambre, à

promener le petit, en proie aux souffrances du bas âge. A présent, il

gémissait encore, mais sans espoir, dans les tortures d’un enfer

anticipé, avec, pour dénouement, la mort.

Caldéra eut un geste d’effroi et porta les mains à son front, comme pour

chasser une idée cruelle. Puis il parut hésiter.

Pourquoi pas?

--Pour qu’il ne souffre plus... pour qu’il ne souffre plus!

Il entra dans la maison pour en ressortir aussitôt, avec son vieux fusil

à deux coups: il courut vers la petite fenêtre, comme s’il craignait de

se repentir et introduisit l’arme par l’ouverture.

Il entendit encore le halètement d’angoisse, le claquement des dents, le

hurlement féroce, mais tout proches, comme s’il était à côté du

misérable. Ses yeux, habitués à l’obscurité, virent le lit au fond de la

pièce sombre, le corps secoué de soubresauts, la tache pâle du visage,

qui apparaissait et disparaissait tour à tour dans des convulsions

désespérées.

Il eut peur du tremblement de ses mains, de l’agitation de son pouls,

lui, l’enfant de la huerta, sans autre distraction que la chasse,

accoutumé à abattre les oiseaux presque sans les regarder.

Les cris de la pauvre mère lui en rappelèrent d’autres, lointains, très

lointains,--voilà vingt-deux ans!--quand elle avait mis au monde son

fils unique, sur ce même lit.

Quoi! finir ainsi!... Ses yeux, levés au ciel, voilés par les larmes, le

virent noir, affreusement noir, sans une étoile:

«Seigneur! pour qu’il ne souffre plus! pour qu’il ne souffre plus!»

Et, répétant ces mots, il épaula, puis chercha la détente, d’un doigt

qui tremblait... Deux détonations formidables retentirent...

LA FILLE DE LA SORCIÈRE

Dans ce wagon de troisième classe, les voyageurs connaissaient presque

tous Marieta, la belle veuve en deuil, qui assise près de la portière

avec un nourrisson dans ses bras, fuyait les regards et l’entretien des

voisines.

Les vieilles paysannes la regardaient, les unes curieusement, les autres

avec haine, à travers les anses de leurs paniers énormes, posés sur

leurs genoux, avec toutes les emplettes qu’elles avaient faites à

Valence. Les hommes, mâchant de mauvais cigares, lui lançaient

d’ardentes œillades.

Dans tout le wagon, l’on parlait d’elle, l’on contait son histoire.

C’était la première fois que Marieta osait sortir de chez elle depuis la

mort de son mari. Trois mois s’étaient écoulés. Sans doute, elle

n’avait plus peur de Teulaí[M], le frère cadet de son mari; un petit

homme qui, à vingt-cinq ans, était la terreur du canton! un bravache,

aimant follement à faire le coup de feu, qui, né riche, avait abandonné

ses terres, pour vivre en aventurier, tantôt dans les villages, grâce à

la tolérance des alcades, tantôt dans la montagne, quand ceux qui lui

voulaient du mal osaient dénoncer ses exploits.

Marieta paraissait tranquille et satisfaite. Oh, la méchante bête! Avoir

l’âme si noire, et être si jolie, avoir un port si majestueux qu’elle

semblait une reine.

Ceux qui ne l’avaient jamais vue, s’extasiaient sur sa beauté. Elle

était comme les Vierges, patronnes des villages: elle avait une peau

pâle et transparente comme de la cire, qui par moments se colorait d’une

teinte rosée; des yeux noirs, fendus en amandes, aux longs cils; un cou

superbe, avec deux plis horizontaux, qui faisaient ressortir l’éclat de

sa blanche carnation. Elle était grande, avec des seins fermes, qui

accentuaient leur relief, au moindre mouvement, sous les vêtements

noirs.

Oui, elle était bien belle!... On s’expliquait ainsi la folie de Pepet,

son infortuné mari.

En vain, toute la famille s’était opposée au mariage. Prendre une

pauvre, lui, si riche! c’était absurde, d’autant plus qu’on la savait

fille d’une sorcière, et partant héritière de ses mauvaises pratiques!

Mais lui n’en voulut point démordre. La mère de Pepet mourut de chagrin.

Au dire des voisines, elle aima mieux s’en aller de ce monde que de voir

chez elle la fille de la Sorcière; et Teulaí, bien qu’il fût un vaurien,

peu soucieux de l’honneur de la famille, faillit se quereller avec son

frère. Il ne pouvait se résigner à avoir pour belle-sœur une gaillarde,

jolie sans doute, mais, qui--suivant les affirmations faites au cabaret

par des témoins oculaires, gens des plus respectables--préparait des

breuvages malfaisants, aidait sa mère à extraire la graisse du corps des

petits vagabonds, pour fabriquer de mystérieux onguents... et se

frottait de cette pâte, tous les samedis, à minuit, avant de s’envoler

par la cheminée...

Pepet, qui se riait de tout, avait fini par se marier avec Marieta: et

c’était ainsi qu’elle était devenue maîtresse de ses vignes, de ses

caroubiers, de la grande maison de la rue Mayor, et des écus que la

mère de Pepet gardait dans les coffres de sa chambre à coucher.

Il était fou! Ces deux louves lui avaient donné quelque boisson

malfaisante, «des poudres magnétiques,» qui, affirmaient les commères

les plus expérimentées, lient pour toujours par un charme d’une

puissance infernale.

Contes espagnols d'amour et de mort · 第 6 / 12 段