appesantie par le sommeil. Le ciel lui parut changé; les étoiles étaient
rouges, comme des éclaboussures de sang. La mer ne l’effrayait plus; il
avait envie de se laisser bercer par elle, et de se reposer enfin...
Il se souvenait de sa grand’mère, qui sans doute à cette heure pensait à
lui. Il voulut prier comme il avait entendu cent fois prier la pauvre
vieille. _Notre père qui êtes aux cieux..._ Il priait mentalement, mais
tout à coup, sans qu’il s’en rendît compte, sa langue remua, et il dit
d’une voix rauque, qui ne semblait pas être la sienne: «Canailles,
bandits! ils m’abandonnent!»
Il enfonça de nouveau; il disparut, malgré ses efforts... Il descendit
dans les ténèbres, comme une masse inerte; mais sans savoir comment, il
reparut encore à la surface.
Maintenant les étoiles lui semblaient noires, plus noires que le ciel,
pareilles à des gouttes d’encre.
Cette fois, c’était la fin... Son corps était de plomb. Il coula droit,
entraîné par le poids de ses souliers neufs. Et, tandis qu’il
s’engloutissait dans l’abîme où gisent les bateaux naufragés et les
squelettes des cadavres dévorés, de plus en plus, son cerveau
s’enveloppait de brouillard épais et il répétait:
--Notre Père... Notre Père... Bandits! Cochons! ils m’ont abandonné!
LA RAGE
De tous les points de la _huerta_ les habitants accouraient à la
chaumière de Pascual Caldéra[L], dont ils franchissaient la porte, avec
un mélange d’émotion et de crainte.
«Comment allait le petit? Mieux?...» Le père Pascual, entouré de sa
femme, de ses belles-sœurs, et même de ses parents les plus éloignés,
rassemblés par le malheur, accueillait avec une satisfaction
mélancolique ces marques de sympathie des voisins pour la santé de son
fils.--Oui: il allait mieux! Depuis deux jours, il ne souffrait pas de
cette «chose» horrible, qui bouleversait la maison. Et les laboureurs
taciturnes, amis de Caldéra, ainsi que les bonnes commères, à qui
l’émotion arrachait des cris, mettaient le nez à la porte de la chambre
et demandaient timidement: «Comment te trouves-tu?»
Le fils unique de Caldéra était là, tantôt couché, sur l’ordre de sa
mère, qui ne pouvait concevoir de maladie sans juger nécessaires le bol
de bouillon et le lit; tantôt assis, la mâchoire dans les mains, les
yeux obstinément fixés sur le coin le plus sombre de la pièce. Le père,
ses gros sourcils blancs froncés, se promenait sous la treille qui
ombrageait sa porte, dès qu’il restait seul, ou bien, entraîné par
l’habitude, allait jeter un coup d’œil sur les champs voisins, mais sans
la moindre envie de se baisser pour arracher une de ces mauvaises herbes
qui déjà poussaient dans les sillons. Que lui importait à présent cette
terre, que sa sueur et la vigueur de ses muscles avaient fécondée?... Il
n’avait que ce fils, produit d’un mariage tardif, et c’était un rude
gars, travailleur et taciturne comme lui; un soldat de la glèbe qui
faisait son devoir sans avoir besoin d’injonctions ni de menaces, ne
manquant jamais de s’éveiller en pleine nuit, lorsqu’arrivait le tour
d’arrosage, et qu’il fallait abreuver les champs, à la lueur des
étoiles; agile à sauter de son cher lit de garçon installé sur un banc
de la cuisine, en rejetant couvertures et peaux de mouton, pour
chausser ses espadrilles, dès les premières notes du coq matinal.
Le père Pascual ne lui avait jamais souri. C’était le père, à la mode
latine; le terrible maître de la maison, qui, au retour du travail,
mange seul, servi par l’épouse, qui attend debout, dans une attitude de
soumission.
Mais ce masque grave et dur de maître absolu cachait une admiration sans
bornes pour ce fils, son meilleur ouvrage. Avec quelle prestesse il
chargeait un tombereau! Comme il mouillait sa chemise en maniant la
pioche, avec un vigoureux mouvement de va-et-vient qui semblait lui
rompre la ceinture! Qui montait comme lui les bidets à poil, et leur
sautait sur le dos avec autant de grâce, rien qu’en appuyant le bout
d’une espadrille sur les jambes de derrière de la bête?... Et ce
laborieux n’était ni buveur ni querelleur. Lors du tirage au sort, il
avait eu la chance d’amener un bon numéro, et à la Saint-Jean il devait
épouser une jeune fille d’une métairie voisine, qui n’entrerait pas dans
la chaumière de ses beaux-parents sans apporter quelques lopins de
terre. C’était un riant avenir que rêvait le père Pascual; le bonheur,
la continuation honnête et paisible des traditions familiales; un autre
Caldéra qui, lorsqu’il vieillirait, travaillerait à son tour le sol
fécondé par les aïeux, pendant qu’une troupe de petits «Calderitas»,
plus nombreux chaque année, joueraient autour du cheval attelé à la
charrue, et regarderaient avec une certaine frayeur le grand-père au
parler laconique, aux yeux larmoyants de vieillesse, assis au soleil, à
la porte de la chaumière!
* * * * *
Seigneur! Comme s’évanouissent les illusions des hommes!... Un samedi
que Pascualet revenait de chez sa fiancée, vers minuit, un chien l’avait
mordu, dans un sentier de la huerta; une mauvaise bête, qui
silencieusement était sortie d’un massif de roseaux, et, au moment où le
jeune homme se baissait pour lui jeter une pierre, lui avait enfoncé ses
crocs dans l’épaule. La mère qui, les nuits où il allait faire sa cour,
l’attendait pour lui ouvrir la porte, éclata en gémissements, à la vue
du demi-cercle livide où les dents étaient marquées en rouge, et elle
trottina dans la chaumière, préparant potions et cataplasmes.
Le garçon rit des frayeurs de la pauvre femme. «Tais-toi, maman,
tais-toi!» Ce n’était pas la première fois qu’un chien le mordait. Il
avait encore les marques des coups de dents reçus dans son enfance,
quand il allait par la huerta, lançant des pierres aux chiens des
chaumières. Le vieux Caldéra parla, dans son lit, sans paraître ému: le
lendemain, son fils irait chez le vétérinaire, qui lui cautériserait la
plaie avec un fer rouge. Tels étaient ses ordres, et il n’y avait pas à
répliquer.
Le jeune homme subit l’opération avec impassibilité, en bon descendant
de ces Maures qui ont colonisé la huerta de Valence. Total, quatre jours
de repos. Et même alors, ce travailleur, au risque de nouvelles
souffrances, voulut aider son père avec son bras endolori. Les samedis,
quand il se présentait après le coucher du soleil dans la métairie de sa
fiancée, on lui demandait toujours des nouvelles de sa santé:
«Eh bien! cette morsure, comment va-t-elle?» Il haussait gaiement les
épaules, sous le regard interrogateur de la jeune fille, et tous deux
finissaient par s’asseoir à une extrémité de la cuisine; ils demeuraient
là dans une contemplation muette, ou parlaient de l’achat du trousseau
et du lit nuptial, sans oser se rapprocher, raides et graves, laissant
entre eux l’espace suffisant pour «la manœuvre d’une faucille», comme
disait en riant le père de la fiancée.
Plus d’un mois s’écoula. Seule, la mère n’avait pas oublié l’accident.
Elle suivait son fils d’un regard anxieux. Hélas! Vierge souveraine! La
huerta paraissait abandonnée de Dieu et de sa sainte Mère! Dans la
chaumière du Templat, un enfant souffrait les tourments de l’enfer, pour
avoir été mordu par un chien enragé. Les gens de la huerta venaient
contempler avec effroi la pauvre créature. C’était un spectacle auquel
la malheureuse mère n’osait assister, car elle songeait à son fils: Ah!
si ce Pascualet, grand et fort comme une tour, allait avoir le sort de
cet infortuné...
* * * * *
Un matin, Pascualet ne put se lever du banc où il dormait dans la
cuisine: sa mère l’aida à monter dans le grand lit nuptial qui occupait
une partie de la chambre à coucher, la meilleure pièce de la chaumière.
Il avait la fièvre, il se plaignait de douleurs aiguës à l’endroit où il
avait été mordu; un frisson intense lui courait par tout le corps, il
grinçait des dents, et ses yeux s’obscurcissaient d’un voile jaunâtre.
Alors vint, sur sa vieille jument trotteuse, le plus ancien médecin de
la huerta, don José, avec ses éternels purgatifs pour toute espèce de
maladies, et ses bandages imbibés d’eau salée pour les blessures. A la
vue du malade, il fit la grimace. C’était grave, très grave! Un cas que
pouvaient seuls soigner les grands médecins établis à Valence, et qui en
savaient plus que lui.
Caldéra attela sa carriole et y fit monter Pascualet. Le garçon, déjà
remis de sa crise, souriait, affirmant qu’il ne sentait plus qu’une
légère cuisson. De retour au logis, le père paraissait plus tranquille.
Un médecin de Valence avait fait une piqûre à Pascualet. Un personnage
très sérieux qui avait encouragé le malade par de bonnes paroles, non
sans se plaindre en le regardant fixement d’avoir été consulté si
tardivement.
Durant une semaine les deux hommes allèrent tous les jours à Valence,
mais un matin Pascualet ne put bouger. La crise revint, plus aiguë,
arrachant des cris d’effroi à la pauvre mère. Il claquait des dents et
poussait des gloussements qui faisaient jaillir l’écume aux coins de sa
bouche; ses yeux semblaient se gonfler, jaunes et saillants, comme
d’énormes grains de raisin. Il se redressait avec des contorsions de
douleur, et sa mère se pendait à son cou, hurlant d’épouvante, tandis
que Caldéra, athlète silencieux et calme, maintenait d’une étreinte
vigoureuse les bras de Pascualet, avec une force calme et, de haute
lutte, le contraignait à l’immobilité.
«Mon fils! mon fils!» pleurait la mère.
Hélas! son fils, c’était à peine si elle le reconnaissait. Il lui
paraissait autre, comme s’il ne restait de lui que l’enveloppe et comme
si un démon s’était logé dans son corps, martyrisant cette chair sortie
de ses entrailles de mère et allumant dans les yeux de l’infortuné de
sinistres lueurs.
Puis venaient le calme, l’anéantissement. Toutes les femmes des
environs, réunies dans la cuisine, discutaient sur le sort du malade, et
maudissaient le médecin de la ville, et ses diaboliques piqûres. C’était
lui qui l’avait mis dans cet état; avant de se soumettre à son
traitement, le garçon était beaucoup mieux. Ah! le bandit! Et le
gouvernement ne châtiait pas cette engeance! Non, il n’y avait pas
d’autres remèdes que les anciens, les remèdes consacrés, produit de
l’expérience des générations, qui, pour avoir vécu avant nous, en
savaient bien plus long.
Un voisin partit en quête d’une vieille sorcière, qui soignait les
morsures de chiens et de serpents et les piqûres de scorpions. Une
voisine amena un vieux chevrier presque aveugle, qui guérissait, par la
vertu de sa salive, rien qu’en faisant des croix avec elle sur la chair
malade.
Les décoctions d’herbes de la montagne et les croix faites avec la
salive donnaient l’espoir d’une guérison immédiate, quand on vit le
malade, qui était resté immobile et muet pendant quelques heures, fixer
sur le sol un regard de stupeur, comme s’il sentait venir en lui je ne
sais quoi d’étrange qui, avec une force de plus en plus grande,
s’emparait peu à peu de tout son être. Bientôt une nouvelle crise jeta
le doute dans l’esprit des femmes, qui discutèrent de nouveaux remèdes.
La fiancée vint avec ses grands yeux de vierge brune tout mouillés de
larmes; et, s’avançant timidement tout près du malade, elle osa pour la
première fois lui prendre la main, tout en rougissant de cette audace,
sous son teint de cannelle. «Comment vas-tu!...» Et lui, si amoureux
autrefois, se dérobait à cette tendre étreinte et, détournant les yeux
pour ne pas voir sa bien-aimée, cherchait à se cacher, comme honteux de
son état.
Et la mère pleurait. Reine des cieux! Il était très mal; il allait
mourir!... Si du moins on pouvait savoir quel chien l’avait mordu, pour
couper la langue à l’animal, et en faire un emplâtre d’une vertu
miraculeuse, comme le conseillaient les gens d’expérience!...
* * * * *
Sur la huerta sembla déchaînée la colère de Dieu. Des chiens en avaient
mordu d’autres! et l’on ne savait plus distinguer ceux d’entre eux qui
étaient contaminés. On les croyait tous enragés! Les enfants reclus dans
les chaumières contemplaient, par la porte entre-bâillée, la vaste
plaine avec des regards de terreur; les femmes allaient par les sentiers
tortueux, en groupe compact, inquiètes, tremblantes, accélérant le pas
aux premiers abois résonnant derrière les massifs de roseaux.
Les hommes se méfiaient de leurs chiens, s’ils les voyaient baver,
haletants et tristes; et le lévrier, compagnon de chasse, le roquet
aboyeur, gardien du logis, l’affreux mâtin qu’on attache à la charrette
pour veiller sur elle en l’absence du maître, étaient mis en observation
ou abattus froidement, derrière les murs de la basse-cour.
«Les voilà! les voilà!», criait-on, de chaumière en chaumière, pour
annoncer le passage d’une troupe de chiens, qui, hurlants, affamés, la
laine ou le poil souillé de boue, poursuivis jour et nuit dans une
course sans trêve, avaient dans les yeux la folie des bêtes traquées. Un
frisson semblait passer dans la huerta; les chaumières fermaient leurs
portes, se hérissaient de fusils.
Les détonations partaient des massifs de roseaux, des champs aux herbes
hautes, des fenêtres de chaumières, et quand les vagabonds, repoussés,
harcelés de toutes parts, allaient vers la mer dans un galop frénétique,
les douaniers, campés sur l’étroite bande de sable, les mettaient en
joue et les accueillaient par une décharge: les chiens faisaient
volte-face et, passant entre ceux qui les poursuivaient, le fusil à la
main, laissaient plus d’un cadavre gisant au bord des canaux. Le soir,
des coups de feu lointains dominaient les rumeurs de la plaine obscure.
Toute forme se mouvant dans l’ombre attirait une balle; autour des
chaumières les fusils répondaient aux sourds hurlements.
Les hommes avaient peur de leur mutuel effroi et se fuyaient.
A peine la nuit tombée, la huerta restait sans lumière, sans âme qui
vive dans ses sentiers, comme si la mort eût pris possession de la
plaine ténébreuse, verte et souriante aux heures de soleil. Une petite
tache rouge, comme une larme de lumière, tremblait au milieu de cette
obscurité: elle venait de la chaumière de Caldéra, où les femmes,
assises autour de la lampe, soupiraient, attendant avec épouvante les
cris stridents du malade, le claquement de ses dents, le bruit de ses
muscles, se tordant sous les bras qui l’assujettissaient.
La mère se pendait au cou de ce furieux, qui faisait peur aux hommes. Ce
n’était plus _son enfant_ avec ses yeux exorbités, sa face livide,
noirâtre, ses convulsions de bête martyrisée, sa langue qui émergeait
parmi des bouillons d’écume, haletant d’une soif inextinguible. Il
appelait la mort, avec des hurlements désespérés, se frappait la tête
contre les murs, tentait de mordre; mais n’importe, c’était encore son
fils, et elle ne le redoutait pas, comme les autres. La bouche menaçante
s’arrêtait près du visage hâve, baigné de larmes: «Maman! maman!» Il la
reconnaissait dans ses courts moments de lucidité. Elle ne devait pas le
craindre; elle, jamais il ne la mordrait! Et comme s’il avait besoin
d’une proie pour assouvir sa rage, il plantait ses dents dans la chair
de ses bras, et s’acharnait, jusqu’à faire jaillir le sang.
«Mon fils! mon fils!» gémissait la mère.
Et elle essuyait l’écume mortelle sur la bouche convulsée, puis portait
le mouchoir à ses yeux, sans peur de la contagion. Caldéra, dans sa
gravité sombre, ne prenait point garde aux yeux menaçants et farouches
que le malade fixait sur lui. Pascualet ne respectait plus son père,
mais l’énergique Caldéra, bravant sa fureur, le maintenait sur le lit,
quand il tentait de fuir comme s’il avait besoin de promener par le
monde l’horrible douleur qui torturait ses entrailles.
Il n’y avait plus, entre les crises, de longs intervalles de calme:
elles étaient presque continues; le forcené s’agitait, déchiré,
ensanglanté par ses propres morsures, la face noirâtre, les yeux
vacillants et jaunes, telle une bête monstrueuse, qui n’a plus rien de
l’espèce humaine. Le vieux médecin ne demandait plus de ses nouvelles. A
quoi bon? C’était fini... Les femmes pleuraient sans espoir. La mort
était certaine: elles déploraient seulement les longues heures, les
jours peut-être d’atroce martyre qui attendaient encore le pauvre
Pascualet.
* * * * *
Caldéra ne trouvait point, parmi ses parents et amis, d’hommes vaillants
pour l’aider à maintenir le malade. Tous regardaient avec épouvante la
porte de la chambre à coucher, comme si, derrière, était caché le plus
grand des périls. Affronter les fusils dans les sentiers, au bord des
canaux, voilà qui convenait à des hommes; un coup de couteau pouvait se
rendre; à une balle, on ripostait par une autre; mais, hélas! cette
bouche écumante, elle tuait d’une morsure! Oh! ce mal sans remède, où
l’homme se tordait dans une interminable agonie, comme le lézard coupé
en deux par la pioche!...
Pascualet ne reconnaissait plus sa mère. Dans ses derniers instants de
lucidité, il l’avait repoussée avec une tendre brusquerie. Elle devait
s’en aller! Il craignait de lui faire du mal! Les amies entraînèrent la
pauvre femme hors de la chambre, la maintenant, de vive force, dans un
coin de la cuisine.
Caldéra, d’un suprême effort de sa volonté mourante, attacha le malade
sur le lit. Ses gros sourcils tremblèrent et ses yeux clignotants se
mouillèrent de larmes tandis qu’il serrait fortement la corde pour
immobiliser le jeune homme sur cette couche où il était né. Il sembla au
père qu’il l’ensevelissait et lui creusait sa fosse. Le malade se
débattait en contorsions folles, sous les bras roidis; Caldéra dut faire
un grand effort pour l’assujettir sous les liens qui entraient dans les
chairs. Avoir vécu tant d’années, pour se voir enfin contraint à cette
besogne! Avoir créé cette vie, et, effrayé par tant de souffrances
inutiles, souhaiter qu’elle s’éteigne au plus vite!
... Seigneur Dieu! pourquoi ne pas achever tout de suite ce pauvret,
dont la mort était inévitable?
Il ferma la porte de la chambre pour échapper à l’horreur de ces cris
stridents; mais dans la chaumière résonnait toujours ce halètement de la
rage, auquel répondaient les lamentations de la mère et des voisines
groupées autour de la lampe dont la lueur se mourait...
Caldéra frappa du pied sur le sol. «Silence, les femmes!» Mais pour la
première fois on lui désobéit. Alors il sortit, fuyant ce chœur
gémissant.
La nuit descendait. Son regard se porta sur l’étroite bande jaunâtre qui
marquait encore à l’horizon la fuite du jour. Sur sa tête brillaient les
étoiles. Des chaumières à peine visibles partaient des hennissements,
des aboiements, des gloussements, derniers frissons de la vie animale,
avant le sommeil. Cet homme rude sentit une impression de vide, au
milieu de cette nature aveugle, insensible aux douleurs des créatures.
Qu’importait sa souffrance aux points lumineux qui le regardaient de
là-haut?...
De nouveau, le hurlement lointain du malade arriva à ses oreilles, à
travers la petite fenêtre ouverte de la chambre à coucher. Les
tendresses des premiers temps de sa paternité remontèrent du fond de son
âme. Il se rappela les nuits blanches, passées dans cette chambre, à
promener le petit, en proie aux souffrances du bas âge. A présent, il
gémissait encore, mais sans espoir, dans les tortures d’un enfer
anticipé, avec, pour dénouement, la mort.
Caldéra eut un geste d’effroi et porta les mains à son front, comme pour
chasser une idée cruelle. Puis il parut hésiter.
Pourquoi pas?
--Pour qu’il ne souffre plus... pour qu’il ne souffre plus!
Il entra dans la maison pour en ressortir aussitôt, avec son vieux fusil
à deux coups: il courut vers la petite fenêtre, comme s’il craignait de
se repentir et introduisit l’arme par l’ouverture.
Il entendit encore le halètement d’angoisse, le claquement des dents, le
hurlement féroce, mais tout proches, comme s’il était à côté du
misérable. Ses yeux, habitués à l’obscurité, virent le lit au fond de la
pièce sombre, le corps secoué de soubresauts, la tache pâle du visage,
qui apparaissait et disparaissait tour à tour dans des convulsions
désespérées.
Il eut peur du tremblement de ses mains, de l’agitation de son pouls,
lui, l’enfant de la huerta, sans autre distraction que la chasse,
accoutumé à abattre les oiseaux presque sans les regarder.
Les cris de la pauvre mère lui en rappelèrent d’autres, lointains, très
lointains,--voilà vingt-deux ans!--quand elle avait mis au monde son
fils unique, sur ce même lit.
Quoi! finir ainsi!... Ses yeux, levés au ciel, voilés par les larmes, le
virent noir, affreusement noir, sans une étoile:
«Seigneur! pour qu’il ne souffre plus! pour qu’il ne souffre plus!»
Et, répétant ces mots, il épaula, puis chercha la détente, d’un doigt
qui tremblait... Deux détonations formidables retentirent...
LA FILLE DE LA SORCIÈRE
Dans ce wagon de troisième classe, les voyageurs connaissaient presque
tous Marieta, la belle veuve en deuil, qui assise près de la portière
avec un nourrisson dans ses bras, fuyait les regards et l’entretien des
voisines.
Les vieilles paysannes la regardaient, les unes curieusement, les autres
avec haine, à travers les anses de leurs paniers énormes, posés sur
leurs genoux, avec toutes les emplettes qu’elles avaient faites à
Valence. Les hommes, mâchant de mauvais cigares, lui lançaient
d’ardentes œillades.
Dans tout le wagon, l’on parlait d’elle, l’on contait son histoire.
C’était la première fois que Marieta osait sortir de chez elle depuis la
mort de son mari. Trois mois s’étaient écoulés. Sans doute, elle
n’avait plus peur de Teulaí[M], le frère cadet de son mari; un petit
homme qui, à vingt-cinq ans, était la terreur du canton! un bravache,
aimant follement à faire le coup de feu, qui, né riche, avait abandonné
ses terres, pour vivre en aventurier, tantôt dans les villages, grâce à
la tolérance des alcades, tantôt dans la montagne, quand ceux qui lui
voulaient du mal osaient dénoncer ses exploits.
Marieta paraissait tranquille et satisfaite. Oh, la méchante bête! Avoir
l’âme si noire, et être si jolie, avoir un port si majestueux qu’elle
semblait une reine.
Ceux qui ne l’avaient jamais vue, s’extasiaient sur sa beauté. Elle
était comme les Vierges, patronnes des villages: elle avait une peau
pâle et transparente comme de la cire, qui par moments se colorait d’une
teinte rosée; des yeux noirs, fendus en amandes, aux longs cils; un cou
superbe, avec deux plis horizontaux, qui faisaient ressortir l’éclat de
sa blanche carnation. Elle était grande, avec des seins fermes, qui
accentuaient leur relief, au moindre mouvement, sous les vêtements
noirs.
Oui, elle était bien belle!... On s’expliquait ainsi la folie de Pepet,
son infortuné mari.
En vain, toute la famille s’était opposée au mariage. Prendre une
pauvre, lui, si riche! c’était absurde, d’autant plus qu’on la savait
fille d’une sorcière, et partant héritière de ses mauvaises pratiques!
Mais lui n’en voulut point démordre. La mère de Pepet mourut de chagrin.
Au dire des voisines, elle aima mieux s’en aller de ce monde que de voir
chez elle la fille de la Sorcière; et Teulaí, bien qu’il fût un vaurien,
peu soucieux de l’honneur de la famille, faillit se quereller avec son
frère. Il ne pouvait se résigner à avoir pour belle-sœur une gaillarde,
jolie sans doute, mais, qui--suivant les affirmations faites au cabaret
par des témoins oculaires, gens des plus respectables--préparait des
breuvages malfaisants, aidait sa mère à extraire la graisse du corps des
petits vagabonds, pour fabriquer de mystérieux onguents... et se
frottait de cette pâte, tous les samedis, à minuit, avant de s’envoler
par la cheminée...
Pepet, qui se riait de tout, avait fini par se marier avec Marieta: et
c’était ainsi qu’elle était devenue maîtresse de ses vignes, de ses
caroubiers, de la grande maison de la rue Mayor, et des écus que la
mère de Pepet gardait dans les coffres de sa chambre à coucher.
Il était fou! Ces deux louves lui avaient donné quelque boisson
malfaisante, «des poudres magnétiques,» qui, affirmaient les commères
les plus expérimentées, lient pour toujours par un charme d’une
puissance infernale.