--A la côte, les gars! cria notre patron. A l’échouage! L’important,

c’est de mettre en sûreté les ballots et les personnes. Le _Socarrao_

saura bien sortir de ce mauvais pas.

Et presque à pleines voiles on fonça sur la plage; la proue toucha. Ah!

monsieur, ce qu’on s’est donné du mal! Je crois encore rêver, quand j’y

pense. Tout le village se jeta sur la barque, la prit d’assaut; les

gamins se faufilaient comme des rats dans la cale.

--Vite! vite! voilà les gabelous!

Et on lançait les ballots du haut du pont! Ils tombaient dans l’eau, où

les hommes, pieds nus, et les femmes, la jupe entre les jambes, les

rattrapaient. On emportait les uns, par ici, les autres s’en allaient

par là. En un clin d’œil, toute la cargaison disparut, comme si le sable

l’eût engloutie. Une vague de tabac inondait Torresalinas et

s’infiltrait dans toutes les maisons.

L’alcade intervint paternellement.

--Hé, l’ami! c’est trop, dit-il au patron. Si l’on emporte tout, les

douaniers se plaindront. Laissez au moins quelques ballots pour

justifier la saisie.

Notre capitaine approuva:

--Bon! Faites quelques paquets du plus mauvais tabac, de la camelote!

Qu’ils se contentent de ça!

Là-dessus, il se dirigea vers le village avec tous les papiers du bord

sur sa poitrine. Mais il s’arrêta encore un moment, car ce diable

d’homme pensait à tout.

--Le numéro! Effacez le numéro matricule!

Le bateau! on aurait dit qu’il lui avait poussé des pattes! Déjà hors de

l’eau, il se traînait sur le sable, au milieu de cette foule qui trimait

et se donnait du cœur en criant joyeusement:

--Chou-blanc, chou-blanc, messieurs les douaniers!

Le camarade à la jambe cassée était porté chez lui par sa femme et par

sa mère. Le pauvre diable gémissait de douleur à chaque mouvement

brusque; mais il refoulait ses larmes et il riait tout de même comme les

autres, voyant la cargaison qu’on sauvait et songeant au bon tour qu’on

jouait au gouvernement.

Quand les derniers ballots se furent perdus dans les rues de

Torresalinas, on s’attaqua à la felouque. La population enleva les

voiles, les ancres, les rames; on démonta même le mât, qui fut chargé

sur les épaules d’une troupe de jeunes gens et porté en procession à

l’autre bout du village. Le bateau n’était plus qu’un ponton comme vous

le voyez...

Entre temps, les calfats étaient là, pinceau en main! Et la peinture

allait bon train! Le _Socarrao_ changeait de figure comme un âne de

gitano. En quatre coups de pinceau, on effaça le nom et sur la poupe, il

ne resta plus trace du numéro matricule, maudite inscription qui établit

l’identité de tout bateau.

La canonnière jeta l’ancre au moment où les dernières dépouilles de la

barque disparaissaient à l’entrée du village. Moi, je ne bougeai pas,

voulant tout voir; pour mieux cacher mon jeu, je donnai un coup de main

à des amis qui mettaient à la mer un bateau de pêche.

La canonnière envoya un canot et je ne sais combien d’hommes sautèrent à

terre, avec fusils et baïonnettes. En tête le contremaître, jurait comme

un furieux, les yeux fixés sur le _Socarrao_ et sur les douaniers qui

s’en étaient emparés.

Toute la population de Torresalinas riait du bon tour et elle aurait

encore ri davantage si elle avait vu, comme moi, la tête de ces gens-là,

quand ils trouvèrent pour toute cargaison quelques paquets de mauvais

tabac.

* * * * *

--Et qu’arriva-t-il ensuite? demandai-je au vieux marin. On ne punit

personne?

--Qui?... On ne pouvait punir que ce pauvre _Socarrao_, qui resta

prisonnier. On noircit beaucoup de papier et la moitié du bourg fut

appelée à déposer; mais personne ne savait rien. Quel était le numéro

matricule de la barque? Personne ne l’avait vu. Les hommes de

l’équipage? Des individus qui, à l’échouage, s’étaient mis à courir

là-bas, dans les terres. Et personne n’en savait plus long.

--Et la cargaison?

--Elle fut vendue tout entière. Ah! vous ne savez pas ce que c’est que

la pauvreté! Quand nous échouâmes chacun saisit le ballot qui était à

portée et courut le cacher dans sa maison. Mais le lendemain tous les

paquets étaient à la disposition du patron; il ne se perdit pas une

livre de tabac. Ceux qui exposent leur vie pour gagner leur pain, et

voient tous les jours la mort en face, ont moins de tentations que les

autres.

Depuis lors, continua le vieux, le pauvre _Socarrao_ est ici prisonnier.

Mais il ne tardera pas à reprendre la mer avec son ancien maître. Il

paraît qu’on en a fini avec la paperasserie; on le mettra aux enchères,

et il restera au patron, pour ce qu’il voudra bien en donner.

--Et si quelqu’un offre davantage?

--Qui ça?... Est-on des bandits, par hasard? Tout le village connaît le

vrai maître de la barque abandonnée, et personne n’a assez mauvais cœur

pour vouloir lui faire tort. Ici, on est honnête. A chacun son bien! La

mer qui est à Dieu, c’est notre domaine à nous, les pauvres gens, qui

devons en tirer notre gagne-pain... en dépit du gouvernement!

LA CONDAMNÉE

Rafael était depuis quatorze mois dans l’étroite cellule.

Il avait pour univers ces quatre murs, blancs comme des ossements, ces

tristes murs, dont il savait par cœur les crevasses et les lézardes. Son

soleil, à lui, c’était la haute lucarne, dont les barreaux coupaient la

tache bleue du ciel. Son cachot avait huit pieds de long, et c’est à

peine s’il disposait de la moitié, à cause de cette maudite chaîne

toujours grinçante, dont l’anneau s’était incrusté dans sa cheville, et

presque amalgamé à sa chair...

Il était condamné à mort. Tandis qu’à Madrid on feuilletait une dernière

fois le dossier de son procès, il passait là des mois enterré vivant,

attendant, avec impatience, l’heure où d’un seul coup, le garrot le

délivrerait de ses maux.

Ce qui l’horripilait le plus, c’était la propreté de ce sol balayé et

bien nettoyé tous les jours, sans doute pour que l’humidité, filtrant

par la natte de jonc, pénétrât jusqu’au fond des os, ces murs où l’on ne

laissait pas une trace de poussière... On enlevait au prisonnier jusqu’à

la compagnie de la saleté. Sa solitude était complète... Si des souris

étaient entrées là, il aurait eu la consolation de partager avec elles

sa maigre pitance, et de leur parler, comme à de bonnes camarades; s’il

avait rencontré dans les coins une araignée, il se serait amusé à

l’apprivoiser.

On ne voulait pas, dans ce tombeau, d’autre être vivant que lui. Un

jour, un moineau parut à la grille, avec une mine de gamin espiègle. Le

bohème de la lumière et de l’espace piaillait, comme pour exprimer sa

surprise de voir, au-dessous de lui, ce pauvre être, jaunâtre, hâve,

grelottant de froid en plein été, avec un tas de mouchoirs noués aux

tempes et une guenille de manteau enroulée autour des reins. Cette tête

anguleuse, pâle, d’une blancheur de papier mâché, dut l’effrayer, et il

s’envola, en secouant ses plumes, comme pour fuir le relent de tombeau

et de laine pourrie, qui s’exhalait par la grille.

Le seul bruit qui rappelât la vie, c’était celui que faisaient les

autres prisonniers à l’heure de promenade dans la cour. Ceux-là, au

moins, voyaient le ciel libre au-dessus de leurs têtes. Ils ne

respiraient pas l’air à travers une meurtrière; ils avaient les jambes

libres, et ils pouvaient causer à leur guise. Jusque dans la prison le

malheur avait ses degrés. L’éternel mécontentement des hommes était

deviné par Rafael. Il enviait ceux qui circulaient dans la cour,

considérant leur situation comme une des plus désirables; et ceux-là

enviaient les gens du dehors, qui jouissaient de la liberté; et les

passants peut-être étaient eux aussi mécontents de leur sort, et

ambitionnaient, qui sait quoi?... Alors que la liberté est si bonne!...

Ils méritaient d’être prisonniers.

Rafael était aussi malheureux qu’on peut l’être. Dans un élan de

désespoir il avait essayé de s’évader en creusant un souterrain, et

maintenant la surveillance pesait sur lui, continue et accablante. Il

avait voulu se distraire en psalmodiant d’une voix monotone les prières

qu’il avait apprises de sa mère, et retenues seulement par fragments. On

l’avait fait taire. Prétendait-il par hasard se faire passer pour fou?

Allons, silence! On voulait le garder intact, sain de corps et

d’esprit, pour que le bourreau n’eût pas affaire à un malade.

Fou! il ne voulait pas l’être! Mais la réclusion, l’immobilité, la

nourriture, insuffisante et mauvaise, venaient à bout de lui. Il avait

des hallucinations, la nuit, quand il fermait les yeux, importuné par la

lumière réglementaire, à laquelle il n’avait pu s’accoutumer en quatorze

mois; une idée extravagante le tourmentait souvent: ses ennemis, des

inconnus qui voulaient le tuer, lui avaient, croyait-il, mis l’estomac

sens dessus dessous; de là, ces cruels élancements qui le torturaient.

Le jour, il pensait constamment à son passé, mais avec des souvenirs si

troubles qu’il croyait évoquer l’histoire d’un autre.

Il se rappelait son retour au petit village natal, après un premier

emprisonnement pour coups et blessures; son renom dans toute la région,

la foule des clients dans l’auberge de la place, qui étaient

enthousiastes de ses faits et gestes: _Quel brutal, ce Rafael!_ La plus

belle fille du village se décidait à être sa femme, plus par crainte que

par tendresse; les Conseillers municipaux le flattaient, le nommaient

garde-champêtre, et encourageaient sa brutalité pour qu’il les servît,

le fusil à la main, dans les élections. Il régnait sans obstacle sur

tout le canton; il intimidait _les autres_, les gens du parti battu;

mais, à la fin, ceux-ci, fatigués, mirent la main sur un certain

bravache, qui revenait aussi du bagne et le campèrent en face de Rafael.

Nom de Dieu! l’honneur professionnel était en jeu; il fallait frotter

les oreilles à cet individu qui lui prenait son pain. Il se mit à

l’affût, l’atteignit d’une balle qui le blessa mortellement, et l’acheva

à coups de crosse, pour l’empêcher de crier et de gigoter davantage.

Enfin... ces choses-là sont communes entre hommes!... Résultat: la

prison, où il retrouva d’anciens compagnons; puis le procès; tous ceux

qui le redoutaient autrefois déposèrent contre lui pour se venger de la

crainte qu’il leur avait inspirée. Enfin vint la terrible sentence,

suivie de ces quatorze mois maudits, passés dans l’attente de la mort,

qui devait venir de Madrid, mais qui, sans doute, voyageait en

charrette, tant elle tardait!

Rafael ne manquait pas de courage. Il pensait à Juan Portela, à

Francisco Esteban, le _Brave_, à tous ces vaillants paladins, dont les

hauts faits chantés dans des _romances_, l’avaient toujours

enthousiasmé; il se sentait capable d’affronter, comme eux, le moment

suprême.

Mais, certaines nuits, il sursautait, comme mû par un ressort caché, et

sa chaîne résonnait d’un cliquetis sinistre. Il criait comme un enfant,

et aussitôt se repentait de sa lâcheté, et tentait, en vain, d’étouffer

ses gémissements. C’était un _autre_ qui criait en lui, un inconnu qui

avait peur et qui pleurnichait. Il ne se calmait qu’après avoir bu une

demi-douzaine de tasses de cette acre décoction de caroubes et de

figues, que, dans la prison, on nommait café.

De l’ancien Rafael qui désirait la mort, pour en finir vite, il ne

restait que l’enveloppe. Le nouveau, qui s’était formé dans ce tombeau,

songeait, avec terreur, que quatorze mois s’étaient déjà écoulés, et que

nécessairement la fin était proche. Il se serait résigné, de bon cœur, à

mener pendant quatorze mois encore cette vie misérable.

Il avait peur; il sentait que le moment fatal était proche; il le voyait

partout, dans les figures curieuses qui apparaissaient au guichet; dans

la présence de l’aumônier, qui venait le voir maintenant tous les

après-midi, comme si cette infecte cellule était le meilleur endroit

pour causer et fumer une cigarette. Mauvais, mauvais signe!

Les questions du visiteur étaient des plus inquiétantes. Rafael

était-il bon chrétien? «Oui, mon père». Il respectait les prêtres et

jamais ne leur avait manqué en quoi que ce fût. On n’avait rien à dire

de sa famille; tous les siens étaient allés dans la montagne, défendre

le Roi légitime, parce qu’ainsi l’avait ordonné le curé du village. Et

pour affirmer sa foi, il tirait d’entre les haillons, qui lui couvraient

la poitrine, un paquet crasseux de scapulaires et de médailles.

Ensuite, l’aumônier lui parlait de Jésus, qui, tout Fils de Dieu qu’il

était, s’était vu dans une situation semblable à la sienne. Cette

comparaison enthousiasmait le pauvre diable. Quel honneur!... Mais,

quoique flatté de cette ressemblance dans leur destinée, il désirait

qu’elle se réalisât complètement le plus tard possible.

Vint le jour où la terrible nouvelle éclata comme un coup de tonnerre.

Tout était terminé à Madrid. La mort arrivait, mais cette fois à grande

vitesse, par le télégraphe.

Quand un employé lui dit que sa femme, avec la petite qui était née

pendant son incarcération, rôdait autour de la prison et demandait à le

voir, il n’eut plus de doute. Puisqu’elle avait quitté le village, c’est

que la _chose_ était imminente.

On lui suggéra de demander sa grâce, et il se cramponna furieusement à

cette suprême espérance de tous les malheureux. D’autres n’avaient-ils

pas réussi? Pourquoi pas, lui aussi? Il en coûtait si peu à cette bonne

dame de Madrid[J], de lui sauver la vie! c’était l’affaire d’une petite

signature.

Et à tous les funèbres visiteurs venus par curiosité ou par devoir:

avocats, curés, journalistes, il demandait en tremblant d’une voix

suppliante, comme s’ils pouvaient le sauver:

--Qu’en pensez-vous? Signera-t-elle?

Le lendemain, on l’emmènerait, sans doute, à son village, gardé et

ligoté, comme une bête sauvage, qui va à l’abattoir. Le bourreau était

déjà là, avec son attirail. Sa femme, attendant le moment de la sortie

pour le voir, passait des heures à la porte de la prison: c’était une

forte fille brune, aux grosses lèvres dont les sourcils se rejoignaient

et qui, en remuant ses jupes bouffantes et superposées, exhalait une

âcre odeur d’étable.

Elle était comme ébahie de se trouver là. Dans son regard stupide, on

lisait plus de stupéfaction que de douleur; et la vue du poupon,

cramponné à son énorme poitrine, lui tirait seule quelques larmes.

«Seigneur, quelle honte pour la famille! Elle savait bien que cet homme

finirait ainsi! Plût au ciel que la petite ne fût pas venue au monde!»

L’aumônier essayait de la consoler. Qu’elle se résignât? Elle pouvait

encore rencontrer, une fois veuve, un homme qui la rendrait plus

heureuse. Cette pensée semblait la ranimer; elle en vint même à parler

de son premier amoureux, un brave garçon, qui s’était retiré par crainte

de Rafael, et qui, maintenant, s’approchait d’elle, dans le village et

dans les champs, comme s’il voulait lui dire quelque chose.

--Non! ce ne sont pas les hommes qui manquent--disait-elle avec calme,

en essayant de sourire.

--Mais je suis très chrétienne, et, si j’en prends un autre, je veux que

ce soit devant l’Église.

En remarquant le regard étonné du prêtre et des geôliers, elle revint au

sentiment de la réalité, et ses larmes forcées reprirent de plus belle.

La nouvelle arriva, à la nuit tombante. La grâce était signée. Cette

dame que Rafael croyait voir là-bas à Madrid au milieu de toutes les

splendeurs, comme une madone sur les autels, vaincue par les télégrammes

et les prières, épargnait la mort au condamné.

La grâce eut dans la prison un retentissement de tous les diables, comme

si l’on avait signifié à chacun des prisonniers sa mise en liberté.

--Réjouis-toi, disait l’aumônier à la femme du criminel gracié, on ne va

pas tuer ton mari; tu ne seras pas veuve.

La jeune femme demeura silencieuse. Dans son cerveau semblaient germer

lentement des idées, qu’elle s’efforçait d’écarter.

--Bien! dit-elle enfin, avec calme, et quand sortira-t-il de prison?

--Sortir de prison?... Es-tu folle? Jamais. Il peut s’estimer heureux

d’avoir la vie sauve. Il ira au bagne, en Afrique, et comme il est jeune

et fort, il pourrait bien vivre encore vingt ans.

Pour la première fois, la femme pleura de toute son âme; mais elle

pleurait de désespoir, de rage; la tristesse n’y était pour rien.

--Allons, femme, disait le prêtre, irrité. C’est tenter Dieu. On lui a

sauvé la vie, comprends-tu? Il n’est plus condamné à mort... Et tu te

plains encore?

La femme cessa de pleurer. Ses yeux brillèrent d’une expression de

haine.

--Bon! qu’on ne le tue pas... je m’en réjouis. Il est sauvé; mais

moi?...

Et après un long silence, elle ajouta avec des sanglots qui secouaient

sa chair brune et ardente:

--Alors, la condamnée, c’est moi!

UN HOMME A LA MER

A la nuit tombante, la lourde barque San Rafaël sortit de Torrevieja,

avec une cargaison de sel pour Gibraltar.

La cale était bondée. Sur le pont, une montagne de sacs s’entassait

autour du grand mât. Pour passer de la proue à la poupe, les marins

longeaient les bordages, gardant l’équilibre à grand’peine.

La nuit était belle, une nuit de printemps, avec des étoiles à foison.

La brise, fraîche et assez irrégulière, tantôt gonflait la grande voile

latine en faisant gémir le mât, tantôt cessait brusquement, et l’ample

voile retombait comme défaillante, avec un sonore battement d’ailes.

L’équipage--cinq hommes et un jeune garçon--soupa, après la manœuvre de

sortie. Ils vidèrent la marmite fumante, où, du patron au mousse, avec

la fraternité coutumière aux marins, ils plongeaient tour à tour leur

morceau de pain. Ceux qui n’étaient pas de service, disparurent ensuite

par l’écoutille, et le ventre gonflé de vin et de jus de pastèque,

allèrent reposer sur le dur matelas.

A la barre resta le père Chispas[K], vieux requin édenté, qui accueillit

avec des grognements d’impatience les dernières instructions du patron.

Près de lui se tenait Juanillo, son protégé, un novice, qui faisait sur

le _San Rafael_ son premier voyage, et lui gardait une vive

reconnaissance, car c’était grâce à lui, qu’il faisait partie de

l’équipage et pouvait ainsi apaiser sa faim, qui n’était pas petite!

Aux yeux de Juanillo, cette misérable barque prenait des airs de

vaisseau-amiral, de bateau enchanté, nageant dans l’abondance. Le souper

de ce soir-là était le premier repas sérieux qu’il eût fait dans sa vie.

Il avait vécu jusqu’à dix-neuf ans, affamé, presque nu comme un sauvage,

dormant dans la chaumière délabrée, où sa grand’mère gémissait et

priait, immobilisée par ses rhumatismes. Le jour, il aidait à lancer les

barques, il déchargeait les paniers de poisson, ou allait en parasite

dans les bateaux qui allaient pêcher le thon et la sardine, avec

l’espoir de rapporter au logis un peu de menu fretin. Maintenant, grâce

au père Chispas, qui lui était tout dévoué, parce qu’il avait connu son

père, Juanillo était devenu un vrai marin. Pour la première fois, il

portait des souliers énormes qu’il contemplait avec adoration. Et après

cela, l’on disait que la mer... Allons donc! Le métier de marin était le

meilleur de tous!

Sans perdre de vue la proue, ni lâcher le gouvernail, courbé pour

scruter les ténèbres entre la voile et les tas de sacs, le père Chispas

l’écoutait avec un sourire ironique.

--Oui, tu n’as pas mal choisi... Pourtant le métier a ses risques... Tu

verras... quand tu auras mon âge... Mais ta place n’est pas ici: va te

poster à l’avant, et préviens-moi, si tu vois quelque barque devant

nous.

Juanillo courut le long du bordage avec la ferme assurance des gamins de

la plage.

--Prends garde! mon garçon! Prends garde!

Déjà, il était à la proue. Assis près du boute-hors, il scrutait la

surface noire de la mer, au fond de laquelle les étoiles scintillantes

se reflétaient comme des serpentins de lumière.

La barque, lourde et pansue, plongeait après chaque vague, avec

solennité, et les gouttes d’eau rejaillissaient jusqu’au visage de

Juanillo. Deux traînées d’écume phosphorescente glissaient des deux

côtés de la proue massive, et le haut des voiles gonflées se perdait

dans les ténèbres...

Pas de vie plus belle, songeait Juanillo!

--Père Chispas!... une cigarette, cria-t-il tout à coup.

--Viens la chercher.

Il accourut, suivant le bordage, du côté opposé au vent. C’était à un

moment de calme plat, et la voile, ondulant, allait retomber le long du

mât... Mais soudain passa une rafale: le bateau pencha brusquement.

Juanillo, pour garder l’équilibre, se cramponna au bord de la voile,

qui, au même instant, se gonflant à éclater, lança la barque à toute

vitesse, et, poussant le jeune homme avec une force irrésistible, le

projeta au loin comme une catapulte. Dans le claquement des eaux qui

s’entr’ouvraient sous lui, Juanillo crut entendre des paroles confuses,

peut-être la voix du vieux timonier, criant:--«Un homme à la mer!»

Il descendit longtemps... longtemps! étourdi par le coup et par la

soudaineté de la chute. Avant de se rendre un compte exact des choses,

il se trouva à la surface nageant et aspirant furieusement le vent

froid... Et la barque?... Il ne la voyait plus. La mer était très

sombre, oh! bien plus sombre que vue du haut du pont!

Il crut distinguer une tache blanche, un fantôme qui flottait au loin.

Il se dirigea vers lui, puis le perdit de vue, puis l’aperçut ailleurs,

du côté opposé, enfin, désorienté, changea de direction, et fit de

vigoureuses brasses, sans savoir où il allait.

Ses souliers lui semblaient de plomb. Les maudits! Pour la première fois

qu’il les portait! Son bonnet lui blessait les tempes; son pantalon le

tirait en bas, comme s’il s’allongeait jusqu’au fond de la mer et

balayait les algues.

--Du calme, Juanillo, du calme!

Il avait confiance. Il savait bien nager et se sentait capable de tenir

le coup pendant deux heures. Sans doute, on viendrait le repêcher. Un

plongeon! Rien de plus! Etait-ce ainsi qu’on mourait? Passait encore

dans une tempête, comme ç’avait été le cas de son père et de son aïeul;

mais par une nuit si belle, une mer si calme, mourir de la poussée d’une

voile, c’était une mort stupide!

--Holà, les camarades de la barque!... Père Chispas... Patron!

Mais les cris le fatiguaient. Deux ou trois fois, les lames lui

fermèrent la bouche. Malédiction!... Vues de la barque, elles semblaient

insignifiantes; mais en pleine mer, plongé dans l’eau jusqu’au cou,

forcé de mouvoir continuellement les bras, pour se maintenir à la

surface, elles l’étouffaient, le frappant de leur sourde ondulation, et

devant lui, elles creusaient de profonds abîmes, aussitôt refermés,

comme pour l’engloutir.

Il espérait encore, mais non sans une certaine inquiétude. Oui, il

tiendrait le coup pendant deux heures. Il nageait bien plus longtemps

sur la plage et sans fatigue. Seulement c’était aux heures du soleil,

sur une mer de cristal et d’azur, alors qu’il voyait au-dessous de lui,

dans une transparence féerique, les rochers jaunes, avec leurs grandes

algues, pareilles à des rameaux de corail vert, leurs coquillages roses,

leurs étoiles de nacre, leurs fleurs lumineuses aux pétales de chair,

frissonnant d’être effleurées par les poissons au ventre d’argent...

Mais maintenant, il était sur une mer d’encre, perdu dans les ténèbres,

accablé par le poids de ses vêtements, ayant sous ses pieds un nombre

infini d’épaves, et de noyés déchiquetés par des poissons voraces...

Parfois, au contact de son pantalon trempé, il frémissait, se croyant

effleuré par des dents aiguës.

Las et défaillant, il s’étendit sur le dos, et se laissa porter par les

vagues. Les renvois du souper remontaient à ses lèvres. Le maudit repas!

Qu’il lui coûtait cher!... Il allait finir par mourir là, stupidement.

L’instinct de conservation le fit se retourner. Peut-être le

cherchait-on; s’il restait étendu, l’on passerait près de lui, sans

l’apercevoir. Il se remit à nager, avec la fébrile énergie du désespoir.

Il se dressait sur la crête des vagues, pour voir plus loin, allant

brusquement d’un côté, puis de l’autre, et s’agitant indéfiniment dans

le même cercle...

Maintenant il coulait doucement, sentant dans sa bouche une amertume

saumâtre; ses yeux s’aveuglèrent; le flot se ferma sur sa tête rase;

mais entre deux lames un léger remous se forma, des mains crispées

surgirent; il reparut à la surface...

Contes espagnols d'amour et de mort · 第 5 / 12 段