Santurce devina quelqu’un derrière lui. Un homme était à quelques pas de

là, les regardant avec une sorte de confusion, et comme poussé par une

force supérieure à sa volonté, qui le faisait rougir. Ainsi que la

plupart de ses compatriotes le mari d’Enriqueta connaissait la figure

austère de ce _personnage_ déjà sur le retour, homme à principes, grand

défenseur de la morale publique.

--Dis-lui qu’il s’en aille! cria la malade. Que fait là cet homme? Je

n’aime que toi... je n’aime que mon mari! Pardonne-moi... c’est le luxe,

le luxe maudit qui m’a perdue! J’avais besoin d’argent, de beaucoup

d’argent; mais je n’aimais que toi...

Enriqueta pleurait, montrant son repentir, et cet homme pleurait aussi,

faible et humble devant tant de mépris!...

Santurce, qui, si souvent, avait pensé à _lui_ avec des transports de

colère et qui, en le voyant, avait été violemment tenté de lui sauter à

la gorge, finit par le regarder d’un air attendri et respectueux. Lui

aussi il aimait Enriqueta! Et cette passion commune, loin de les

séparer, formait entre le mari et l’_autre_ un étrange lien de

sympathie...

--Qu’il s’en aille! qu’il s’en aille! répétait la malade avec un

entêtement puéril.

Et les yeux du mari semblaient prier le puissant _personnage_, d’excuser

sa femme, qui ne savait ce qu’elle disait...

--Voyons! doña Enriqueta! dit le curé du fond de la pièce. Pensez à vous

et à Dieu; ne tombez pas dans le péché d’orgueil!

Les deux hommes--le mari et le protecteur--finirent par s’asseoir près

du lit de la malade. Elle rugissait de douleur: il fallait souvent la

piquer à la morphine, et tous deux s’empressaient à l’envi de la

soulager. Plus d’une fois, leurs mains se touchèrent sans répulsion; ils

se prêtaient plutôt une aide fraternelle.

Don Luis trouvait de plus en plus sympathique ce brave homme, si simple,

en dépit de ses millions, et qui pleurait sa femme plus que lui-même, le

mari.

La nuit, quand la malade reposait endormie par la morphine, les deux

hommes, émus par cette douloureuse veillée, conversaient à voix basse,

sans que la moindre trace de haine lointaine se décelât dans leurs

paroles. Ils étaient comme deux frères, réconciliés par un même amour.

Au point du jour, Enriqueta mourut, en répétant: «Pardon! pardon!» Mais

son dernier regard ne fut pas pour son mari. Ce bel oiseau sans cervelle

prit son vol, pour toujours, en caressant des yeux le mannequin à

l’éternel sourire, aux yeux vitreux, l’idole de luxe qui dressait, près

de la fenêtre, sa tête creuse, éblouissante de pierreries, où se

reflétait la lueur bleuâtre de l’aube...

DEVANT LA GUEULE DU FOUR

Comme en août Valence semble parfois défaillir de chaleur, les ouvriers

boulangers s’asphyxiaient près de la gueule du four d’où s’exhalaient

les vapeurs ardentes d’un incendie.

Nus, sans autre concession à la décence qu’un tablier blanc, ils

travaillaient près des fenêtres ouvertes, et même ainsi, leur peau

paraissait se liquéfier, et la sueur dégouttait sur la pâte. Quand on

enlevait la plaque de fer qui fermait le four, les flammes empourpraient

les murs, et leur reflet colorait les pagnes blancs, les énormes biceps

et les poitrines athlétiques, luisantes et enfarinées.

Les pelles raclaient le four, laissant les morceaux de pâte sur les

pierres ardentes, ou retirant les pains cuits, à la croûte blonde, d’où

montait un parfum de vie. Et pendant ce temps, les cinq ouvriers

penchés sur les longues tables, malaxaient la pâte, la tordaient, tel un

paquet de linge mouillé, et la découpaient en morceaux: le tout sans

lever la tête, parlant d’une voix entrecoupée par la fatigue, ou

entonnant des chansons lentes et monotones, qui maintes fois restaient

inachevées.

Au loin sonnait l’heure, psalmodiée par les veilleurs de nuit, dans le

calme accablant de la nuit estivale. Les noctambules, au sortir du café

ou du théâtre, s’arrêtaient un moment devant les fenêtres du fournil,

pour contempler dans leur antre les boulangers, pareils devant la gueule

en flammes du four, aux âmes en peine d’un retable du Purgatoire; mais

la chaleur, la forte odeur du pain chaud et la buée de tous ces corps en

sueur chassaient vite les curieux.

Celui qui avait le plus d’ascendant sur ces ouvriers, c’était Tono le

louchon, un luron, renommé pour son mauvais caractère et sa brutale

insolence. Il pouvait boire sans que ses jambes et surtout ses bras

perdissent rien de leur fermeté. Le vin lui donnait une nouvelle ardeur

pour battre les gens comme la pâte du fournil. Dans les bouges des

environs, les clients pacifiques tremblaient comme à l’approche d’une

tempête quand ils le voyaient venir à la tête d’une bande de camarades,

qui riaient en le voyant faire.

C’était vraiment un homme. Tous les soirs il rossait sa femme. Il

gardait dans sa poche presque toute sa paie, si bien que les marmots,

affamés, étaient réduits à chercher les reliefs de son repas dans le

panier qu’il emportait chaque nuit à la boulangerie. Au demeurant, il

avait bon cœur et il était toujours prêt à dépenser son argent avec ses

camarades, pour se donner le droit de les tourmenter par ses farces de

brute.

Le patron le traitait avec certains égards, comme s’il le craignait, et

ses camarades, pauvres diables chargés de famille, s’évitaient des

ennuis, en acceptant ses incartades avec un sourire amical.

Au fournil, Tono avait un souffre-douleur: le pauvre Menut; un gringalet

auquel ses camarades reprochaient son excès de zèle; car il travaillait

avec acharnement afin de gagner davantage de façon à pouvoir se marier.

Tous, avec ce besoin de flagorner, instinctif chez les lâches, riaient

aux éclats des plaisanteries que Tono se permettait à son égard. Quand

il cherchait ses effets, une fois sa tâche finie, Menut trouvait dans

ses poches des ordures; il recevait en plein visage des boules de pâte,

et toutes les fois que Tono passait derrière lui, il laissait choir sur

l’échine courbée du pauvre garçon sa grosse main, si lourdement que

celui-ci croyait recevoir sur son dos la toiture à moitié effondrée.

Le Menut se taisait, résigné. Il était si peu de chose devant les poings

de cette brute, dont il était le jouet.

Un dimanche soir, Tono, revenu de la plage où il avait été goûter, se

présenta au fournil, les yeux injectés de sang, l’haleine forte, puant

le vin à pleine bouche.

Grande nouvelle! Il avait vu dans un restaurant champêtre le Menut: cet

oison qui était là devant lui! Le Menut était avec sa fiancée; une belle

fille! Ah! le vermisseau phtisique! Comme il avait bien choisi!

Et, parmi les gros rires des camarades, il faisait le portrait de la

pauvre fille, avec des détails obscènes, comme s’il l’avait déshabillée

du regard.

Le Menut ne levait pas la tête, absorbé dans sa besogne; mais il était

pâle, comme pris de nausée. Il n’avait pas son air habituel; lui aussi

sentait le vin, et parfois ses yeux, se détachant de la pâte, croisaient

le regard louche et goguenard de celui qui le tyrannisait. Qu’il s’en

prît à lui, passe encore! Le Menut y était habitué, mais s’attaquer à sa

promise, nom de Dieu!...

Cette nuit-là, le travail était plus lent, plus pénible. Les heures

passaient, sans que la besogne avançât beaucoup; la pâte semblait

résister à ces bras engourdis fatigués par une journée de fête.

La chaleur augmentait; un souffle de colère passait sur les ouvriers, et

Tono, le plus furieux, se soulageait en lançant des malédictions. Que

tout le pain de cette nuit se changeât en poison! Enrager comme des

chiens à l’heure où tout le monde dormait, pour pouvoir manger le

lendemain quelques morceaux de cette pâte ignoble, c’en était un métier!

Irrité par la constance avec laquelle travaillait le Menut, il revint à

la charge, et remit sur le tapis les charmes de sa fiancée.

Le Menut ferait bien de se marier vite. Quelle aubaine ce serait pour

ses amis! Comme le Menut n’était pas à la hauteur, les copains... les

beaux gars comme lui seraient assez gentils pour...

La phrase en suspens, il clignait avec malice ses yeux louches,

provoquant les éclats de rire brutaux de tous ses camarades, mais la

joie générale fut de courte durée. Déjà le gringalet lui avait lancé un

mot cru, en même temps qu’un projectile énorme passait en sifflant

au-dessus de la table, et couvrait tout entière la tête de Tono, qui

chancela et, se cramponnant aux planches, fut forcé de plier les genoux.

Dans une poussée de force nerveuse, le Menut dont la poitrine étroite

haletait, et dont les bras tremblaient, lui avait jeté à la tête une

masse de pâte, et le fort gaillard, étourdi du choc, ne savait plus

comment se défaire de ce masque qui l’engluait et l’asphyxiait.

Ses camarades lui vinrent en aide. Le coup lui avait écrasé le nez, et

un filet de sang teignait la pâte blanche. Mais Tono sans se soucier de

la blessure, se débattait comme un fou entre les bras de ses camarades,

et criait: «Lâchez-moi.» Mais ils s’en gardaient bien. Tous avaient vu

que ce chenapan, au lieu de s’élancer sur le Menut, tentait d’aller

jusqu’au coin où pendaient ses hardes, pour y chercher le fameux

couteau, si connu dans les bouges des environs.

L’enfourneur lui-même laissa brûler une pile de pains pour aider à le

contenir! Mais personne ne songeait à maîtriser l’agresseur, car tous

étaient convaincus que le malheureux ne reviendrait pas à la charge.

Le maître du fournil apparut. Ce diable d’homme avait l’ouïe fine! Les

cris et les trépignements l’avaient éveillé et il était descendu presque

en chemise.

Tout le monde se remit au travail, et le sang de Tono disparut dans les

profondeurs de la pâte, qu’on recommença vite à pétrir.

Le bravache affectait maintenant un air bon enfant qui donnait le

frisson. Ce n’était rien: une plaisanterie comme on en voyait tous les

jours. Pure gaminerie qu’un homme doit pardonner! Voyons... on était

entre copains!

Là-dessus il continua son travail, mais avec plus d’ardeur, sans lever

la tête, pour en finir le plus tôt possible.

Le Menut les regardait tous fixement, et il haussait les épaules avec

arrogance, comme s’il avait de la peine à retrouver sa timidité perdue.

Tono fut le premier à s’habiller, et il sortit accompagné jusqu’à la

porte par le patron, dont il accueillait les bons conseils par des

signes d’acquiescement.

Quand le Menut partit, une demi-heure après, ses camarades

l’accompagnèrent. Ils lui firent mille offres de service. Ils se

chargeaient de la réconciliation; mais en attendant, le Menut devait se

tenir coi chez lui et ne pas sortir de tout le jour, pour éviter une

mauvaise rencontre.

La ville s’éveillait. Le soleil rougissait les auvents, les gardes de

nuit se retiraient et allaient chercher ceux qui devaient les relever et

dans les rues circulaient seules les paysannes chargées de paniers qui

allaient vers la place du marché.

Les ouvriers de la boulangerie laissèrent le Menut sur le seuil de sa

maison. Il les vit s’éloigner et demeura encore un moment immobile, la

clef dans la serrure, heureux, semblait-il, de se voir seul et sans

protection... Enfin il s’était convaincu qu’il était un homme digne de

ce nom, il ne doutait plus de sa force et, cruel, souriait d’aise au

souvenir du bravache, s’affaissant sur ses genoux, la figure en sang. Le

voyou! il avait insulté sa fiancée. Pas d’arrangement possible!

Comme il donnait un tour de clef, il s’entendit appeler:

--Menut! Menut!

C’était Tono, débouchant d’un coin de la rue. Tant mieux! le Menut

l’attendait, et malgré un petit frisson instinctif, il était satisfait

de l’aventure, car il souffrait d’être traité avec indulgence, comme un

irresponsable.

Devant l’attitude agressive de Tono, il se mit en garde comme un jeune

coq qui dresse sa crête avec colère, mais tous deux s’arrêtèrent,

remarquant qu’ils provoquaient l’attention de quelques maçons qui, leur

sac sur l’épaule, se rendaient au chantier.

Ils se parlèrent bas, avec calme, comme deux bons amis, mais d’une voix

saccadée et mordante. Tono venait pour régler prestement l’affaire; tout

se réduisait à deux petits mots, qu’on se dirait à l’écart. Et, en homme

généreux, incapable de dissimuler la vérité, il demanda au gringalet:

--As-tu l’outil?

L’outil?... Le Menut n’était pas de ces bravaches qui ont toujours leur

couteau sur eux. Mais il en avait un là-haut qui avait appartenu à son

père, et il allait le chercher. Une minute... et il était aux ordres de

Tono...

Le Menut redescendit presque aussitôt, mais pâle, inquiet. Il avait

trouvé sa mère qui s’habillait pour aller à la messe et au marché. La

pauvre vieille s’était étonnée de ce brusque départ, et il avait dû

recourir à de pénibles mensonges.

Les rues commençaient à s’animer. Les portes s’ouvraient, des balais

soulevaient sur les trottoirs des nuages de poussière, sous les rayons

obliques de ce soleil rouge, qui pénétrait à l’extrémité des rues comme

par une brèche. Partout, on voyait des sergents de ville, aux yeux

vagues, qui semblaient encore endormis; des maraîchers, conduisant leurs

charrettes de légumes; des vieilles en mantilles, qui hâtaient le pas en

entendant sonner les cloches des églises voisines. Impossible de trouver

dans Valence un coin solitaire, où deux hommes de bien eussent la

liberté de se couper la gorge.

Le Menut, sentant maintenant son courage faiblir, tenta de balbutier des

excuses; mais Tono l’interrompit brusquement.

--Poule mouillée! Mufle! Et il leva le poing.

Le Menut recula pour esquiver le coup. Alors il entra en fureur: il

voulait lui aussi régler l’affaire sur place; mais il se contint à la

vue d’une carriole qui approchait avec son conducteur encore endormi.

--Arrête, cocher!

S’élançant à la portière, le Menut l’ouvrit bruyamment et invita Tono à

monter. Ce dernier hésita, alléguant qu’il n’avait pas un liard. «Je

paierai», répondit le Menut.

Il aida même son ennemi à monter, puis il entra derrière lui et releva

les lattes des persiennes qui tenaient lieu de vitres.

--A l’hôpital!

Le cocher se fit répéter deux fois l’adresse, et comme on lui

recommandait de ne pas se presser, il laissa rouler paresseusement sa

voiture par les rues de la ville.

Il crut entendre à l’intérieur des cris étouffés; on eût dit les petits

rires de gens qui se chatouillent: sa chienne de destinée lui avait

amené là de beaux clients! des pochards qui, après une nuit blanche,

allaient, dans l’attendrissement de l’ivresse, visiter quelque copain

malade. En quel état ils lui mettraient ses banquettes!

La carriole continuait à rouler avec lenteur: les vaches laitières[H]

flairaient ses roues; les chèvres effrayées se détournaient en faisant

sonner leurs clochettes, et en balançant leurs lourdes mamelles; les

commères, appuyées sur leurs balais, regardaient avec curiosité les

persiennes hermétiquement closes de la voiture. Un sergent de ville

sourit avec malice, en la montrant à des voisins: «C’était bien tôt,

semblaient-ils se dire, pour faire l’amour en cachette.»

Arrivé dans la cour de l’hôpital, le cocher sauta de son siège, et, tout

en caressant son cheval, il attendit que ce couple d’ivrognes prît la

peine de descendre. Comme rien ne bougeait, il ouvrit la portière et

recula soudain en criant au secours.

Partout du sang... Un homme était couché dans le fond de la voiture;

l’autre, allongé sur la banquette, le couteau à la main, le visage

livide.

Les gens de l’hôpital accoururent et, en se tachant de sang jusqu’au

coude, vidèrent cette tartane qui avait l’air d’une charrette de

l’abattoir, pleine de chair morte, tailladée, déchiquetée.

LA BARQUE ABANDONNÉE

La plage de Torresalinas, avec ses nombreuses barques à sec, était le

rendez-vous de tous les pêcheurs. Les gamins, à plat ventre, jouaient

aux cartes à l’ombre des embarcations; les vieux, la pipe de terre cuite

aux dents, parlaient de la pêche et des magnifiques expéditions qu’on

faisait jadis à Gibraltar et sur la côte africaine, avant que le diable

eût l’idée d’inventer la Régie des Tabacs.

Les batelets légers, aux flancs bleus et blancs, au mât gracieusement

incliné, formaient une file avancée au bord de la plage, où les eaux,

déferlant en lames minces, donnaient au sol l’éclat du verre. Par

derrière, reposaient sur le sable les panses goudronnées des barques

noires qui attendaient l’hiver pour prendre le large deux à deux et

balayer la mer en traînant leurs filets. En dernière ligne, étaient

rangés les _lauds_, de gros bateaux au radoub, les ancêtres, près

desquels s’agitaient les calfats, barbouillant leurs carènes de goudron

chaud, pour les mettre en état de reprendre leurs courses pénibles et

monotones, sur la Méditerranée, parfois vers les Baléares, avec du sel,

d’autres fois vers la côte d’Alger, avec les fruits de la huerta,

souvent avec des melons et des patates pour les soldats aux uniformes

rouges qui gardent Gibraltar.

Au cours de l’année, la plage changeait d’aspect. Les lauds réparés,

prenaient la mer; on armait, on lançait les bateaux de pêche. Seule

restait une barque démâtée et engravée triste, solitaire, sans autre

compagnie que celle du douanier, assis à son ombre.

Le soleil avait fondu la peinture; la sécheresse faisait craquer la

coque fendillée; le sable, charrié par le vent, avait envahi le pont.

Mais le fin profil de la barque, ses flancs élancés, sa fière structure

dénotaient l’embarcation légère et audacieuse, faite pour les courses

folles, qui dédaignent les périls de la mer. Maintenant elle avait

encore la beauté triste de ces vieux chevaux, qui furent des coursiers

de race, et qui tombent, abandonnés et impuissants dans l’arène.

Ce bateau n’avait même pas de nom. Sur les côtés, pas d’inscription, pas

de numéro! C’était un être inconnu qui se mourait, parmi ces autres

barques orgueilleuses de leurs noms pompeux... Il se mourait comme

d’aucuns disparaissent dans le monde, sans révéler le mystère de leur

vie.

Mais l’incognito de la barque n’était qu’apparent. Tous la connaissaient

à Torresalinas, et nul n’en parlait sans un sourire, un clignement

d’yeux, plein de malice.

Un matin, à l’ombre de la barque abandonnée, près de la mer, qui

scintillait sous le soleil, bleuâtre comme un ciel de nuit d’été, azuré

et saupoudré de points lumineux, un vieux loup de mer me conta son

histoire.

* * * * *

--Cette felouque--dit-il, en caressant du plat de la main la carène

sèche et blanchie par le sable--c’est le _Socarrao_, le bateau le plus

hardi et le plus fameux qui ait tenu la mer d’Alicante à Carthagène.

Vierge Sainte! En a-t-il gagné de l’argent, ce damné! Il a fait, pour le

moins, vingt voyages d’Oran à cette côte, la panse toujours pleine de

ballots.

Ce nom bizarre et étrange de _Socarrao_ m’étonnait quelque peu: le

pêcheur s’en aperçut.

--Ce sont là des surnoms, Monsieur: hommes et bateaux ont ici leur

sobriquet. Ainsi moi, je m’appelle Felipe; mais si jamais vous me

cherchez, demandez Castelar: c’est sous ce nom-là qu’on me connaît,

parce que j’aime à causer avec les gens, et au cabaret, que je suis le

seul capable de lire les journaux aux camarades... Mais revenons-en au

_Socarrao_; son vrai nom, c’est _El Resuelto_[I]; mais sa promptitude à

la manœuvre, ses luttes furieuses contre les coups de mer l’avaient fait

surnommer le _Socarrao_, comme qui dirait le mauvais coucheur... Et

maintenant écoutez ce qui est arrivé à ce pauvre _Socarrao_, il y a un

peu plus d’un an, la dernière fois qu’il revint d’Oran.

Le vieux promena ses regards tout autour de lui, et convaincu que nous

étions seuls, il dit avec un sourire bon enfant:

--J’étais de l’équipage, savez-vous? Personne n’ignore ça au pays; mais

vous, si je vous le dis, c’est parce que nous sommes seuls, et que vous

n’irez pas ensuite me faire du tort. Que diable! Avoir été sur le

_Socarrao_! il n’y a pas là de déshonneur! Toutes ces histoires de

régies et de douaniers, avec leurs canonnières, ce n’est pas Dieu qui a

imaginé ça! C’est le gouvernement qui en a eu l’idée pour nous faire du

tort, à nous, les pauvres gens! La contrebande est une façon honorable

de gagner son pain; on expose sa peau sur la mer et sa liberté sur la

terre. Un métier de braves qui sont vraiment des hommes, comme Dieu les

aime!

J’ai connu le bon temps. On faisait tous les mois deux voyages et

l’argent pleuvait dans le village, que c’était un plaisir! Il y en avait

pour tous, même pour les _uniformes_, pour ces pauvres diables de

douaniers qui ne savent comment nourrir leurs familles avec leurs deux

pesetas par jour!

Mais le métier empira de jour en jour; le _Socarrao_ ne faisait plus ses

voyages, que de loin en loin, avec toutes sortes de précautions, car le

patron savait qu’on nous avait à l’œil et qu’on voulait nous mettre le

grappin dessus.

Dans la dernière tournée, nous étions huit hommes à bord. Le matin, on

était parti d’Oran; vers midi, à la hauteur de Carthagène, voilà que

nous apercevons à l’horizon un léger nuage noir, et bientôt un vapeur,

que nous reconnaissons tous. Une bonne tempête eût mieux fait notre

affaire. C’était la canonnière d’Alicante!

Nous avions un bon vent en poupe, la grande voile déployée et le foc

tendu. Mais avec ces inventions des hommes, la voile n’est plus rien et

le bon marin, moins que rien!

Non qu’ils nous aient rejoints, non, monsieur! Trop malin, le

_Socarrao_, pour se faire pincer, quand il tient le vent! Le bateau

nageait comme un dauphin, la coque inclinée, le pont léché par les

lames; mais la canonnière faisait force vapeur et nous la voyions

grandir de plus en plus, bien qu’elle ne se rapprochât guère. Ah! si

ç’avait été au milieu de l’après-midi! Il aurait fait nuit close qu’ils

ne nous auraient pas encore atteints, et, une fois dans l’obscurité,

nous étions sauvés! Mais il restait encore beaucoup de jour, et en

longeant la côte, nous étions sûrs d’être attrapés avant la brune.

Le patron au gouvernail ouvrait l’œil, en homme dont toute la fortune

dépend d’une fausse manœuvre. Mais voilà qu’un petit nuage blanc part du

vapeur et nous entendons un coup de canon.

Ne voyant pas de boulet, nous éclatons de rire, satisfaits et même fiers

d’être avertis si bruyamment.

Autre coup de canon, mais cette fois plein de malice. Il nous sembla

qu’un grand oiseau passait en sifflant sur la barque et l’antenne

s’abattit, avec les cordages rompus et la voile déchirée. Nous voilà

sans mât. Les agrès, dans leur chute, cassèrent la jambe à un homme de

l’équipage.

J’avoue que nous tremblâmes un peu. Nous nous voyions pris, et, que

diable! aller en prison, comme des voleurs, pour avoir voulu gagner le

pain de notre famille, c’est chose plus terrible qu’une nuit de tempête.

Mais le patron du _Socarrao_ est un homme qui vaut son bateau.

--Mes enfants, ce n’est rien. Hissez la voile neuve. Si vous êtes vifs,

ils ne nous attraperont pas.

Il ne parlait pas à des sourds, et pour de la vivacité, nous en avions à

revendre. Le pauvre camarade se tordait comme un lézard, étendu à la

proue, tâtant sa jambe cassée, hurlant et demandant au nom de tous les

saints une gorgée d’eau; c’était bien le moment de s’apitoyer! Nous

faisions mine de ne pas l’entendre, tout à notre besogne, démêlant les

cordages et attachant à l’antenne la voile de rechange, qu’on hissa en

dix minutes.

Le patron vira de bord. Inutile de chercher à résister en mer à cet

ennemi qui allait à toute vapeur et crachait des boulets. A la côte! et

advienne que pourra!

On était en face de Torresalinas. Étant tous du pays, nous comptions sur

les amis. La canonnière, nous voyant cingler vers la terre ne tira plus.

Elle nous tenait et, sûre de la victoire, ne forçait plus sa marche. De

la plage, on ne tarda pas à nous voir, et la nouvelle circula dans tout

le village. Le _Socarrao_ arrivait, poursuivi par une canonnière!

* * * * *

Il fallut voir le branle-bas! Une vraie révolution, croyez-moi,

monsieur! la moitié des gens d’ici étaient de nos parents; les autres

vivaient plus ou moins de notre «commerce». La plage semblait une

fourmilière. Hommes, femmes, gamins nous suivaient avec des yeux

inquiets et lançaient des cris de joie, en voyant notre barque faire un

dernier effort et gagner de plus en plus du terrain; on avait une

demi-heure d’avance.

Il y avait là jusqu’à l’alcade, pour prêter aide au besoin. Et les

douaniers, braves garçons qui vivent parmi nous et sont presque de la

famille, se tenaient à l’écart: ils comprenaient la situation et ne

voulaient pas perdre de pauvres gens.

Contes espagnols d'amour et de mort · 第 4 / 12 段