griffonnées dans un moment de mauvaise humeur, l’obligeaient à dormir
toutes les nuits bercé par le délire d’un condamné à mort... Tout à coup
il entendit des voix fortes, des pas précipités, près de lui, au même
étage.
--Non! non! je ne coucherai pas là! criait une voix à la fois
tremblante, et aiguë. Je ne suis pas un criminel, mais un fonctionnaire
dépendant du Ministère de la Justice tout comme vous... et de plus avec
trente ans de service. Prenez donc des renseignements sur Nicomedes:
tout le monde me connaît: les journaux eux-mêmes ont parlé de moi. Et,
après m’avoir logé dans la prison, on veut encore me faire dormir dans
un galetas, où on n’ose même pas mettre les détenus! Merci bien! C’est
pour ça qu’on me fait venir?... Je suis malade, et je ne veux pas
coucher là. Qu’on m’amène un médecin... j’ai besoin d’un médecin...
Le journaliste, malgré sa situation, riait, amusé par le ton efféminé et
ridicule avec lequel l’homme aux trente ans de service réclamait le
médecin.
Le murmure des voix reprit de plus belle; on discutait, on délibérait;
les pas se rapprochèrent, la porte de la _salle des détenus politiques_
s’ouvrit, et Yañez aperçut une casquette à galon d’or.
--Don Juan, dit l’employé avec une certaine timidité, cette nuit vous
aurez de la compagnie... Excusez-moi; ce n’est pas ma faute; la
nécessité... Demain le chef prendra d’autres mesures. Passez...
monsieur!
Et le monsieur (ainsi dénommé, avec une nuance d’ironie) franchit la
porte, suivi de deux détenus: l’un avec une valise et un paquet de
couvertures et de cannes; l’autre avec un sac de grosse toile, où se
marquaient les arêtes d’une caisse large et plate.
--Bonne nuit, monsieur!
Il saluait humblement, de cette voix aiguë et féminine, qui avait fait
rire Yañez; et en quittant son chapeau il découvrit une tête petite,
chenue, soigneusement tondue. C’était un homme d’une cinquantaine
d’années, obèse, haut en couleur; la cape semblait glisser de ses
épaules, et une grosse chaîne d’or, chargée de breloques, cliquetait sur
son ventre au moindre mouvement. Ses petits yeux avaient les reflets
bleus de l’acier; une moustache tombante mettait à chaque coin de sa
bouche un point d’interrogation renversé.
--Excusez! dit-il en s’asseyant. Je vous gêne, mais ce n’est pas ma
faute. Je suis arrivé par le train cette nuit, et voilà qu’on me donne
pour chambre à coucher un trou plein de rats. Bon Dieu! quel voyage!
--Vous êtes un détenu?
--Pour le moment, oui, dit-il en souriant; mais je ne vous importunerai
pas longtemps de ma présence.
Le bon bourgeois pansu se faisait humble, obséquieux, comme pour
demander pardon d’avoir usurpé une place dans la prison.
Yañez le regardait fixement, surpris de sa timidité. Qui pouvait bien
être cet individu-là? Dans son imagination dansaient des pensées à peine
ébauchées, qui semblaient se chercher, se poursuivre, pour arriver à se
condenser en une idée nette et claire.
De nouveau, la bête en cage geignit là-bas son _Pater Noster_; aussitôt
le journaliste se leva nerveusement, comme s’il venait d’arrêter au
passage une pensée fugitive, et ses yeux se fixèrent sur le sac qui
était aux pieds du nouveau venu.
--Qu’avez-vous là... Vos instruments de travail?
L’homme parut hésiter; mais enfin l’énergique interrogation lui en
imposa, et il fit un signe de tête affirmatif. Puis il y eut un silence
long et pénible. Des prisonniers plaçaient le lit dans un coin de la
chambre. Yañez contemplait fixement son compagnon de chambre, qui
demeurait la tête basse et semblait fuir ses regards.
Une fois le lit préparé, les détenus partis, la porte verrouillée en
dehors, le pénible silence continua... Enfin l’individu fit un effort et
parla:
--Vous allez passer une mauvaise nuit, mais je n’y peux rien: on m’a
amené de force ici. Moi, je ne voulais pas, car je sais que vous êtes
une personne honorable, et que ma présence sera pour vous la pire chose
qui pouvait vous arriver en cette maison.
Le jeune homme se sentit désarmé par tant d’humilité.
--Non, monsieur; je suis accoutumé à tout, dit-il avec ironie. On fait
ici de si belles connaissances qu’une de plus est chose négligeable. Et
puis, vous ne me paraissez pas un méchant homme, après tout.
Le publiciste, encore sous l’impression de ses premières lectures
romantiques, trouvait cette entrevue très originale, et n’en était pas
fâché.
--J’habite Barcelone, continua le vieillard. Mon collègue est mort
récemment de sa dernière ribote, et hier, quand je me suis présenté à
l’audience, l’alguazil m’a dit:--«Nicomedes!...» car je suis Nicomedes
Terruño. Vous n’avez pas entendu parler de moi?... C’est singulier; la
presse a publié bien des fois mon nom.--«Nicomedes, par ordre du
président, prenez le train de cette nuit...» Je viens donc avec
l’intention de me loger dans une auberge, jusqu’au jour du _travail_, et
voilà on m’amène de la gare ici, à cause de je ne sais quelles craintes,
et, qui plus est, on veut me loger avec les rats. Voyez-vous ça? Est-ce
une manière de traiter les fonctionnaires de la justice?
--Et il y a longtemps que vous remplissez la charge?
--Trente ans, monsieur! j’ai commencé sous Isabelle II. Je suis le doyen
de la classe, et je compte dans ma liste jusqu’à des condamnés
politiques. J’ai l’orgueil d’avoir toujours fait mon devoir. J’en suis
aujourd’hui à mon cent deuxième condamné: c’est quelque chose, hein?
Mais je me suis comporté avec tous le mieux que j’ai pu. Personne ne
s’est plaint de moi, que je sache. Les vétérans du bagne eux-mêmes, en
me voyant au dernier moment, se tranquillisent: «Nicomedes, me
disent-ils, enchanté que ce soit toi.»
Le _fonctionnaire_ s’animait en voyant l’attention bienveillante et
curieuse que lui prêtait Yañez. Il prenait de l’aplomb, et parlait avec
plus de désinvolture.
--J’ai aussi ma petite imagination. Les instruments je les fabrique
moi-même, et pour ce qui est de la propreté, tout est irréprochable...
Voulez-vous les voir?
Le journaliste sauta du lit, comme prêt à s’enfuir.
--Non! merci mille fois! je vous crois.
Et il regardait avec répugnance ces mains dont les paumes étaient rouges
et luisantes...
--Et vous êtes satisfait du métier? interrogea-t-il, pour lui faire
oublier le désir d’exhiber ses inventions.
--Comment faire autrement? Il faut bien se résigner... Ce qui me
console, c’est qu’on travaille de moins en moins. Mais que ce pain est
dur à gagner?... Si j’avais su!...
Il demeura silencieux, les yeux à terre.
--Tout le monde est contre moi! continua-t-il. J’ai assisté à beaucoup
de comédies; eh bien! j’y ai vu que certains rois anciens emmenaient
partout avec eux l’exécuteur de leurs sentences judiciaires vêtu de
rouge, la hache au cou, et ils faisaient de lui leur ami et leur
conseiller. C’était logique! Mais aujourd’hui tout est hypocrisie. Le
procureur demande à grands cris une tête, au nom de je ne sais quels
principes respectables, et tout le monde l’approuve; moi, je viens
ensuite accomplir ses ordres, et on me crache dessus... on m’insulte.
Dites, monsieur, est-ce que c’est juste?.... Si j’entre dans une
auberge, on me met à la porte dès qu’on me reconnaît; dans la rue, tout
le monde m’évite, et jusqu’au palais on jette mon traitement à mes
pieds, comme si je n’étais pas aussi un fonctionnaire, comme si mes
appointements ne figuraient pas au budget... Oui, tout le monde est
contre moi! Et ensuite, ajouta-t-il d’une voix à peine perceptible, il y
a les autres ennemis!... les autres! Vous savez? ceux qui sont partis
pour ne plus revenir, et qui cependant reviennent... cette centaine de
malheureux, que j’ai traités avec des gentillesses de père, leur faisant
le moins de mal possible et qui... les ingrats! surgissent dès qu’ils
me voient seul.
--Quoi!... ils reviennent?
--Toutes les nuits! Il y en a qui m’ennuient moins: ce sont les
derniers; ils me semblent des amis que j’ai quittés la veille, mais les
anciens, ceux des premiers temps, alors que je m’émotionnais encore et
que je me sentais maladroit, ceux-là sont de vrais démons, qui, dans
l’ombre, défilent sur ma poitrine, m’écrasent, m’asphyxient,
m’effleurent les yeux des bords de leurs souquenilles. Ils me suivent
partout, et plus je me fais vieux, plus ils sont tenaces. Quand on m’a
mis de force tout à l’heure, dans l’infect réduit, je commençais à les
voir surgir dans les coins les plus obscurs. C’est pour cela que je
demandais un médecin; j’étais malade, j’avais peur de la nuit; je
voulais de la lumière, de la compagnie.
--Et vous êtes toujours seul?
--Non! j’ai de la famille, là-bas, dans ma maisonnette de la banlieue de
Barcelone; une famille qui ne cause d’ennuis à personne: un chien, trois
chats et huit poules. Ils ne comprennent pas les gens, et pour cela ils
me respectent, m’aiment, comme si j’étais un homme pareil aux autres.
Ils vieillissent tranquillement à mes côtés. Il ne m’est jamais arrivé
de tuer une poule; je m’évanouis en voyant couler le sang...[G].
Et il parlait de la même voix pleurarde et débile...
--Vous n’avez jamais eu de famille?
--Moi?... Comme tout le monde. Je ne vous cacherai rien. Il y a si
longtemps que je me tais!... Ma femme est morte voilà six ans. Ne croyez
pas que c’était une de ces ivrognesses, de ces brutes, que les romans
donnent toujours comme femmes aux bourreaux. C’était une payse que
j’épousai au retour du service. Nous eûmes un garçon et une fille: peu
de pain, beaucoup de misère et, que voulez-vous? une certaine brutalité
de caractère, due à la jeunesse m’entraînèrent au métier. Ne croyez pas
que j’obtins facilement le poste: j’eus besoin de protections. D’abord
la haine des gens me faisait plaisir; j’étais fier d’inspirer la terreur
et l’aversion. On eut souvent recours à mes services; nous courûmes
toute l’Espagne, pour venir enfin tomber à Barcelone. Le bon temps! Le
meilleur de ma vie! Il n’y eut pas de travail pendant cinq ou six ans.
Mes économies se convertirent en une maisonnette, dans la banlieue, et
les gens estimaient don Nicomedes, sympathique et vague employé au
tribunal. Le petit, un ange du bon Dieu, travailleur rangé, peu loquace,
était dans une maison de commerce; la petite (combien je regrette de ne
pas avoir ici son portrait!), la petite, un séraphin avec de grands yeux
bleus, et une tresse blonde, grosse comme le bras, ressemblait à une de
ces demoiselles qu’on voit dans les opéras, quand elle gambadait dans le
jardinet; elle ne pouvait aller à Barcelone avec sa mère sans être
suivie de quelque jeune homme. Elle eut un fiancé sérieux: un bon sujet,
prêt à passer médecin. Affaire entre elle et sa mère! Moi, je faisais
mine de ne rien voir. Ah! Seigneur, que nous étions heureux!
La voix de Nicomedes était de plus en plus tremblotante: ses petits yeux
de faïence se mouillaient. Il ne pleurait pas; mais sa grotesque obésité
était secouée par des frissons semblables à ceux d’un marmot qui
s’efforce d’avaler ses larmes.
--Mais il arriva qu’un chenapan qui en avait long sur la conscience, se
fit pincer: on le condamna à mort, et je dus entrer en fonction, quand
j’avais déjà presque oublié le métier. Quelle journée! La moitié de la
ville me reconnut, en me voyant sur les planches; et même des
journalistes (ces gens-là sont pires que la peste, excusez-moi!) firent
une enquête sur ma vie, nous présentant au public, moi et ma famille, en
beaux caractères d’imprimerie, comme des bêtes curieuses et ils
affirmèrent avec étonnement que nous avions des têtes de braves gens.
Ils nous mirent à la mode. Mais quelle mode! Les voisins nous fermaient
au nez portes et fenêtres, et, bien que la ville fût grande, j’étais
reconnu et insulté dans les rues. Un jour, comme je rentrais à la
maison, ma femme me reçut comme une folle. La petite! La petite!... Je
la vis au lit, défigurée, verdâtre,--elle qui était si jolie!--la langue
tachée de blanc... Elle s’était empoisonnée, empoisonnée avec des
allumettes, et elle avait souffert d’atroces souffrances, durant des
heures, pour que le remède vînt trop tard... Et il vint! Le lendemain,
elle était morte... La pauvre enfant avait eu du courage! Elle aimait de
toute son âme son petit médecin, et je lus moi-même la lettre par
laquelle il lui disait adieu pour toujours, parce qu’il savait de qui
elle était la fille. Je ne la pleurai pas. Avais-je le temps, par
hasard? Tout nous accablait, le malheur soufflait de tous côtés; ce
foyer tranquille que nous avions construit s’écroulait par ses quatre
angles. Mon fils avait été mis à la porte de sa maison de commerce, et
il était inutile de lui chercher une nouvelle place, et de recourir aux
amis. Qui aurait voulu adresser la parole au fils du bourreau? Le
malheureux petit! Il passait toutes ses journées à la maison, fuyant les
gens, en un coin du jardinet. Il était triste, et ne prenait plus aucun
soin de sa personne depuis la mort de sa sœur.
--A quoi penses-tu, Antonio, lui demandais-je.
--Papa, je pense à Anita...
Un jour, il disparut.
--Et vous n’avez rien su de votre fils, dit Yañez, intéressé par la
lugubre histoire.
--Si! quatre jours après. On le repêcha en face de Barcelone; on le
sortit dans des filets, enflé et décomposé... Vous devinez le reste. La
pauvre vieille s’en alla peu à peu, comme si les petits la tiraient à
eux, d’en haut; et moi, le mauvais, le dur à cuire, je suis resté seul,
tout seul, sans même la consolation de boire, parce que, si je m’enivre,
ils viennent. Savez-vous qui? eux, mes persécuteurs; ils viennent
m’affoler du voltigement de leurs souquenilles noires, comme s’ils
étaient d’énormes corbeaux, et je me sens prêt à rendre l’âme...
Pourtant, je ne les déteste pas, les malheureux! Je pleure presque,
quand je les vois sur le petit banc des accusés. Ce sont les autres qui
m’ont fait du mal. Si le monde se transformait en une seule personne, si
tous les inconnus qui m’ont pris les miens, par leur mépris et leur
haine, avaient un seul cou et qu’on le mît entre mes mains, ah! comme je
serrerais fort!... avec quelle jouissance!
Il criait maintenant, debout, les poings agités avec force, comme s’il
tordait une corde imaginaire. Ce n’était plus l’être timide, obèse,
pleurard; dans ses yeux brillaient des taches rouges, semblables à des
éclaboussures de sang; la moustache se hérissait; il paraissait de plus
haute taille, comme si le fauve qui dormait en lui, en s’éveillant,
l’eût fait grandir soudain.
Dans le silence de la prison résonnait, de plus en plus nette, la
douloureuse chanson qui venait du cachot d’en bas:
«_Nô... tre... père... qui... êtes... aux... cieux..._»
Don Nicomedes ne l’entendait pas. Il se promenait furieux dans la
chambre, ébranlant de ses pas le plancher qui servait de toit à sa
victime. Enfin la plainte monotone éveilla son attention:
--Comme ce pauvre diable chante! Qu’il est loin de savoir que je suis
ici, sur sa tête!
A bout d’haleine, il fut silencieux un long temps; enfin ses pensées,
son violent besoin de protester l’obligèrent à reprendre la parole.
--Voyez, monsieur, je reconnais que je suis un méchant homme, et que les
gens doivent me mépriser. Mais ce qui me fâche, c’est le manque de
logique. Si ce que je fais est un crime, qu’on supprime la peine de
mort, et je crèverai de faim en un coin, comme un chien. Mais s’il est
nécessaire de tuer pour la tranquillité des braves gens, alors, pourquoi
me déteste-t-on? Le procureur qui demande la tête du bandit ne serait
rien sans moi, qui obéis; nous sommes tous des rouages de la même
machine, et, vive Dieu! je mérite le même respect, parce que je suis un
fonctionnaire qui a... trente ans de services!
LE MANNEQUIN
Il y avait neuf ans déjà, que don Luis Santurce s’était séparé de sa
femme. Depuis, il l’avait vue souvent passer enveloppée de soie et de
tulle, au fond d’une voiture de luxe, tel un éclair éblouissant.
Parfois, juché au _paradis_ du Théâtre Royal, il l’avait devinée,
entourée tout en bas, dans une loge, d’élégants qui se disputaient
l’honneur de chuchoter à son oreille, pour faire parade d’une intimité
qui flattait leur vanité.
Ces rencontres remuaient en lui tout un vieux levain de colère. Il avait
fui sa femme, comme un malade appréhendant l’aggravation de sa
souffrance; et voilà qu’il allait maintenant la voir, lui parler, en cet
hôtel de la Castellana, dont le luxe insolent témoignait de son
déshonneur!
Aux rudes secousses du fiacre, les souvenirs du passé montaient de tous
les coins de sa mémoire. Cette vie, qu’il voulait oublier, se déroulait
devant ses yeux clos: sa lune de miel d’employé modeste, marié à une
femme jolie, bien élevée, issue d’une famille _qui avait eu des revers_;
les délices de cette première année de pauvreté, adoucie par l’amour;
puis les révoltes d’Enriqueta, irritée par la gêne; son sourd dépit
d’être humblement vêtue, quand tous célébraient sa beauté; les
dissentiments nés de raisons futiles; les disputes en pleine nuit dans
la chambre conjugale; les soupçons, entamant peu à peu la confiance du
mari; puis, brusquement, l’ascension inespérée, le bien-être se glissant
d’abord timidement dans la maison par crainte du scandale, puis enfin
s’étalant avec insolence, comme s’il avait affaire à des aveugles...
jusqu’au jour où Luis eut enfin la preuve indéniable de son infortune!
Il n’était pas lâche, il ne croyait pas l’être, mais il était faible; ou
bien il aimait trop Enriqueta; c’est pourquoi lorsqu’après un espionnage
honteux, il se fut convaincu de son déshonneur, il ne sut que lever un
poing crispé sur ce joli visage pâle de poupée, et il finit... par ne
pas asséner le coup. Il eut tout juste la force de la jeter dehors,
pour pleurer aussitôt après, comme un enfant abandonné.
Puis ce fut l’absolue solitude, la monotonie de l’isolement, interrompue
par des nouvelles qui le désolaient. Sa femme, comme une princesse,
voyageait à travers l’Europe; un millionnaire l’avait lancée. Elle était
maintenant dans son élément naturel! Tout un hiver, elle avait fait
sensation à Paris; les journaux parlaient de la ravissante Espagnole;
puis elle avait eu, sur les plages à la mode, des succès retentissants;
on briguait l’honneur de se ruiner pour elle; des histoires de duels et
de suicides entouraient son nom d’une auréole de légende. Après trois
années de courses triomphales, elle était revenue à Madrid, plus belle
encore de ce charme étrange que donne la vie cosmopolite. Elle était
protégée maintenant par le plus riche négociant d’Espagne et, dans son
hôtel splendide, elle régnait sur une cour de ministres, de banquiers,
d’hommes politiques influents qui mendiaient son sourire comme une
récompense.
Un jour, Luis reçut la visite d’un vieux prêtre d’aspect timide;
celui-là même qui, à cette heure, était assis près de lui, dans la
voiture: c’était le confesseur de sa femme. Ah! comme elle avait bien
choisi ce pauvre diable bonasse et borné. Quand il eut dit qui
l’envoyait, Luis ne put se contenir. Ah! quelle audace avait ce... et il
lâcha le gros mot, tout cru. Mais le bon vieux, imperturbable, en homme
qui a appris sa leçon et craint de l’oublier, s’il tarde à la débiter,
lui parla de Madeleine la pécheresse; du Sauveur, qui, tout Dieu qu’il
était, lui avait pardonné; puis, passant au style simple et naturel, il
lui conta combien était changée Enriqueta. Elle était malade; elle
sortait à peine de son hôtel, un mal rongeait ses entrailles, un cancer
qu’il fallait endormir par de continuelles injections de morphine, pour
qu’elle ne défaillît pas en rugissant de douleur. Sa souffrance l’avait
fait se tourner vers Dieu; elle se repentait du passé, elle voulait voir
son mari.
Luis, tressaillait en écoutant ce récit, heureux comme le faible, qui se
voit enfin vengé. Un cancer!... Le prêtre pouvait venir quand il
voudrait, lui donner des nouvelles de sa femme; cela suffisait! Mais
lui... non, il n’irait pas la voir.
Le mal empirait rapidement. Enriqueta était convaincue de sa fin
prochaine. Elle voulait voir Luis, pour implorer son pardon: elle le
demandait, d’un ton de fillette, capricieuse et malade, qui réclame un
joujou. _L’autre_ aussi, le riche protecteur, esclave de la jolie femme,
suppliait le prêtre d’amener à l’hôtel le mari d’Enriqueta. Le bon
vieillard parlait avec onction de la touchante conversion _de la dame_;
il avouait pourtant que ce maudit amour du luxe, perte de tant d’âmes,
la dominait encore.
Un après-midi, le prêtre parla avec plus d’énergie que d’ordinaire. La
malheureuse touchait à ses derniers moments; elle appelait Luis à grands
cris; c’était un crime de refuser à une mourante cette consolation
suprême. S’il ne consentait pas, le prêtre se sentait capable de
l’emmener de vive force. Luis, vaincu par la volonté du vieillard, se
laissa entraîner; il prit une voiture, s’invectivant lui-même, mais sans
avoir la force de reculer... Lâche! Lâche, comme toujours!
Le seuil franchi, il éprouva un vif sentiment de surprise et de
curiosité. Que de fois, dans ses rêves d’homme sans volonté il s’était
vu entrant dans cette maison, en époux de mélodrame, le revolver au
poing pour tuer l’infidèle! Et maintenant, ces tapis moelleux sous ses
pieds, ces couleurs dont la caresse flattait ses regards; ces fleurs au
parfum accueillant, lui causaient une ivresse étrange. Il comprenait le
prestige de la richesse.
Il vit des domestiques, dont le masque impassible laissait percer, lui
sembla-t-il, une expression de curiosité insolente; une femme de chambre
salua d’un énigmatique sourire, sympathique ou moqueur--il ne
savait--«le mari de madame»; il crut distinguer dans une pièce voisine
un monsieur qui se cachait; _l’autre_ peut-être! Étourdi à la vue de ce
monde nouveau, il franchit une porte, poussée doucement par son guide.
Il était dans la chambre à coucher, baignée d’une pénombre suave, que
rayait une bande de soleil, filtrant par une fenêtre entrebâillée.
Dans ce rayon de lumière se dressait une femme svelte, au teint rose, en
somptueuse toilette de soirée, la tête et la poitrine éblouissantes d’un
scintillement de pierreries. Luis recula, protestant contre la
plaisanterie. Était-ce donc la malade? Et l’avait-on appelé pour
l’outrager?
--Luis! Luis! gémit une voix faible, au timbre enfantin et très doux,
qui lui rappelait le passé, les meilleurs instants de sa vie.
Ses yeux, déjà familiarisés avec l’ombre, virent au fond de la pièce,
monumental et imposant comme un autel, un lit où une forme blanche
apparaissait, se redressant avec peine sous les rideaux ondoyants.
Alors Santurce regarda fixement la femme immobile, qui semblait
l’attendre, svelte et rigide, les yeux vagues et comme voilés de larmes.
C’était un mannequin artistique, qui avait une certaine ressemblance
avec Enriqueta. Il permettait à la malheureuse de contempler les
nouveautés qu’elle recevait continuellement de Paris. C’était l’unique
acteur de ces représentations d’élégance et de luxe, qu’elle se donnait
à huis clos, pour soulager ses souffrances.
--Luis!... Luis!... gémit de nouveau la petite voix.
Santurce, s’approchant tristement du lit, fut saisi par des bras qui
l’étreignirent convulsivement. Il sentit une bouche ardente qui
cherchait la sienne, en murmurant: «Pardon!» et, sur une joue, il reçut
la tiède caresse des larmes.
--Dis que tu me pardonnes; dis-le, Luis! et peut-être, je ne mourrai
pas...
Le mari, qui, instinctivement, essayait de la repousser, finit par
s’abandonner entre ses bras, en répétant, sans s’en rendre compte, les
tendres paroles des temps heureux.
--Luis, mon Luis! disait-elle, souriant au milieu de ses larmes. Je ne
suis plus si belle qu’au temps de notre bonheur... quand je n’étais pas
folle encore! Dis-moi, au nom du ciel, comment je te parais...
Son mari la regardait avec stupeur. Elle avait toujours cette beauté de
gamine ingénue, qui la rendait si redoutable!... La mort n’était pas
encore là... Seulement, parmi les parfums de cette chair exquise,
semblait se glisser une exhalaison subtile et lointaine de matière
morte, décelant la décomposition intérieure, et se mêlant aux baisers de
la jeune femme.