Yañez maudissait l’injustice des hommes, qui, pour quelques pages

griffonnées dans un moment de mauvaise humeur, l’obligeaient à dormir

toutes les nuits bercé par le délire d’un condamné à mort... Tout à coup

il entendit des voix fortes, des pas précipités, près de lui, au même

étage.

--Non! non! je ne coucherai pas là! criait une voix à la fois

tremblante, et aiguë. Je ne suis pas un criminel, mais un fonctionnaire

dépendant du Ministère de la Justice tout comme vous... et de plus avec

trente ans de service. Prenez donc des renseignements sur Nicomedes:

tout le monde me connaît: les journaux eux-mêmes ont parlé de moi. Et,

après m’avoir logé dans la prison, on veut encore me faire dormir dans

un galetas, où on n’ose même pas mettre les détenus! Merci bien! C’est

pour ça qu’on me fait venir?... Je suis malade, et je ne veux pas

coucher là. Qu’on m’amène un médecin... j’ai besoin d’un médecin...

Le journaliste, malgré sa situation, riait, amusé par le ton efféminé et

ridicule avec lequel l’homme aux trente ans de service réclamait le

médecin.

Le murmure des voix reprit de plus belle; on discutait, on délibérait;

les pas se rapprochèrent, la porte de la _salle des détenus politiques_

s’ouvrit, et Yañez aperçut une casquette à galon d’or.

--Don Juan, dit l’employé avec une certaine timidité, cette nuit vous

aurez de la compagnie... Excusez-moi; ce n’est pas ma faute; la

nécessité... Demain le chef prendra d’autres mesures. Passez...

monsieur!

Et le monsieur (ainsi dénommé, avec une nuance d’ironie) franchit la

porte, suivi de deux détenus: l’un avec une valise et un paquet de

couvertures et de cannes; l’autre avec un sac de grosse toile, où se

marquaient les arêtes d’une caisse large et plate.

--Bonne nuit, monsieur!

Il saluait humblement, de cette voix aiguë et féminine, qui avait fait

rire Yañez; et en quittant son chapeau il découvrit une tête petite,

chenue, soigneusement tondue. C’était un homme d’une cinquantaine

d’années, obèse, haut en couleur; la cape semblait glisser de ses

épaules, et une grosse chaîne d’or, chargée de breloques, cliquetait sur

son ventre au moindre mouvement. Ses petits yeux avaient les reflets

bleus de l’acier; une moustache tombante mettait à chaque coin de sa

bouche un point d’interrogation renversé.

--Excusez! dit-il en s’asseyant. Je vous gêne, mais ce n’est pas ma

faute. Je suis arrivé par le train cette nuit, et voilà qu’on me donne

pour chambre à coucher un trou plein de rats. Bon Dieu! quel voyage!

--Vous êtes un détenu?

--Pour le moment, oui, dit-il en souriant; mais je ne vous importunerai

pas longtemps de ma présence.

Le bon bourgeois pansu se faisait humble, obséquieux, comme pour

demander pardon d’avoir usurpé une place dans la prison.

Yañez le regardait fixement, surpris de sa timidité. Qui pouvait bien

être cet individu-là? Dans son imagination dansaient des pensées à peine

ébauchées, qui semblaient se chercher, se poursuivre, pour arriver à se

condenser en une idée nette et claire.

De nouveau, la bête en cage geignit là-bas son _Pater Noster_; aussitôt

le journaliste se leva nerveusement, comme s’il venait d’arrêter au

passage une pensée fugitive, et ses yeux se fixèrent sur le sac qui

était aux pieds du nouveau venu.

--Qu’avez-vous là... Vos instruments de travail?

L’homme parut hésiter; mais enfin l’énergique interrogation lui en

imposa, et il fit un signe de tête affirmatif. Puis il y eut un silence

long et pénible. Des prisonniers plaçaient le lit dans un coin de la

chambre. Yañez contemplait fixement son compagnon de chambre, qui

demeurait la tête basse et semblait fuir ses regards.

Une fois le lit préparé, les détenus partis, la porte verrouillée en

dehors, le pénible silence continua... Enfin l’individu fit un effort et

parla:

--Vous allez passer une mauvaise nuit, mais je n’y peux rien: on m’a

amené de force ici. Moi, je ne voulais pas, car je sais que vous êtes

une personne honorable, et que ma présence sera pour vous la pire chose

qui pouvait vous arriver en cette maison.

Le jeune homme se sentit désarmé par tant d’humilité.

--Non, monsieur; je suis accoutumé à tout, dit-il avec ironie. On fait

ici de si belles connaissances qu’une de plus est chose négligeable. Et

puis, vous ne me paraissez pas un méchant homme, après tout.

Le publiciste, encore sous l’impression de ses premières lectures

romantiques, trouvait cette entrevue très originale, et n’en était pas

fâché.

--J’habite Barcelone, continua le vieillard. Mon collègue est mort

récemment de sa dernière ribote, et hier, quand je me suis présenté à

l’audience, l’alguazil m’a dit:--«Nicomedes!...» car je suis Nicomedes

Terruño. Vous n’avez pas entendu parler de moi?... C’est singulier; la

presse a publié bien des fois mon nom.--«Nicomedes, par ordre du

président, prenez le train de cette nuit...» Je viens donc avec

l’intention de me loger dans une auberge, jusqu’au jour du _travail_, et

voilà on m’amène de la gare ici, à cause de je ne sais quelles craintes,

et, qui plus est, on veut me loger avec les rats. Voyez-vous ça? Est-ce

une manière de traiter les fonctionnaires de la justice?

--Et il y a longtemps que vous remplissez la charge?

--Trente ans, monsieur! j’ai commencé sous Isabelle II. Je suis le doyen

de la classe, et je compte dans ma liste jusqu’à des condamnés

politiques. J’ai l’orgueil d’avoir toujours fait mon devoir. J’en suis

aujourd’hui à mon cent deuxième condamné: c’est quelque chose, hein?

Mais je me suis comporté avec tous le mieux que j’ai pu. Personne ne

s’est plaint de moi, que je sache. Les vétérans du bagne eux-mêmes, en

me voyant au dernier moment, se tranquillisent: «Nicomedes, me

disent-ils, enchanté que ce soit toi.»

Le _fonctionnaire_ s’animait en voyant l’attention bienveillante et

curieuse que lui prêtait Yañez. Il prenait de l’aplomb, et parlait avec

plus de désinvolture.

--J’ai aussi ma petite imagination. Les instruments je les fabrique

moi-même, et pour ce qui est de la propreté, tout est irréprochable...

Voulez-vous les voir?

Le journaliste sauta du lit, comme prêt à s’enfuir.

--Non! merci mille fois! je vous crois.

Et il regardait avec répugnance ces mains dont les paumes étaient rouges

et luisantes...

--Et vous êtes satisfait du métier? interrogea-t-il, pour lui faire

oublier le désir d’exhiber ses inventions.

--Comment faire autrement? Il faut bien se résigner... Ce qui me

console, c’est qu’on travaille de moins en moins. Mais que ce pain est

dur à gagner?... Si j’avais su!...

Il demeura silencieux, les yeux à terre.

--Tout le monde est contre moi! continua-t-il. J’ai assisté à beaucoup

de comédies; eh bien! j’y ai vu que certains rois anciens emmenaient

partout avec eux l’exécuteur de leurs sentences judiciaires vêtu de

rouge, la hache au cou, et ils faisaient de lui leur ami et leur

conseiller. C’était logique! Mais aujourd’hui tout est hypocrisie. Le

procureur demande à grands cris une tête, au nom de je ne sais quels

principes respectables, et tout le monde l’approuve; moi, je viens

ensuite accomplir ses ordres, et on me crache dessus... on m’insulte.

Dites, monsieur, est-ce que c’est juste?.... Si j’entre dans une

auberge, on me met à la porte dès qu’on me reconnaît; dans la rue, tout

le monde m’évite, et jusqu’au palais on jette mon traitement à mes

pieds, comme si je n’étais pas aussi un fonctionnaire, comme si mes

appointements ne figuraient pas au budget... Oui, tout le monde est

contre moi! Et ensuite, ajouta-t-il d’une voix à peine perceptible, il y

a les autres ennemis!... les autres! Vous savez? ceux qui sont partis

pour ne plus revenir, et qui cependant reviennent... cette centaine de

malheureux, que j’ai traités avec des gentillesses de père, leur faisant

le moins de mal possible et qui... les ingrats! surgissent dès qu’ils

me voient seul.

--Quoi!... ils reviennent?

--Toutes les nuits! Il y en a qui m’ennuient moins: ce sont les

derniers; ils me semblent des amis que j’ai quittés la veille, mais les

anciens, ceux des premiers temps, alors que je m’émotionnais encore et

que je me sentais maladroit, ceux-là sont de vrais démons, qui, dans

l’ombre, défilent sur ma poitrine, m’écrasent, m’asphyxient,

m’effleurent les yeux des bords de leurs souquenilles. Ils me suivent

partout, et plus je me fais vieux, plus ils sont tenaces. Quand on m’a

mis de force tout à l’heure, dans l’infect réduit, je commençais à les

voir surgir dans les coins les plus obscurs. C’est pour cela que je

demandais un médecin; j’étais malade, j’avais peur de la nuit; je

voulais de la lumière, de la compagnie.

--Et vous êtes toujours seul?

--Non! j’ai de la famille, là-bas, dans ma maisonnette de la banlieue de

Barcelone; une famille qui ne cause d’ennuis à personne: un chien, trois

chats et huit poules. Ils ne comprennent pas les gens, et pour cela ils

me respectent, m’aiment, comme si j’étais un homme pareil aux autres.

Ils vieillissent tranquillement à mes côtés. Il ne m’est jamais arrivé

de tuer une poule; je m’évanouis en voyant couler le sang...[G].

Et il parlait de la même voix pleurarde et débile...

--Vous n’avez jamais eu de famille?

--Moi?... Comme tout le monde. Je ne vous cacherai rien. Il y a si

longtemps que je me tais!... Ma femme est morte voilà six ans. Ne croyez

pas que c’était une de ces ivrognesses, de ces brutes, que les romans

donnent toujours comme femmes aux bourreaux. C’était une payse que

j’épousai au retour du service. Nous eûmes un garçon et une fille: peu

de pain, beaucoup de misère et, que voulez-vous? une certaine brutalité

de caractère, due à la jeunesse m’entraînèrent au métier. Ne croyez pas

que j’obtins facilement le poste: j’eus besoin de protections. D’abord

la haine des gens me faisait plaisir; j’étais fier d’inspirer la terreur

et l’aversion. On eut souvent recours à mes services; nous courûmes

toute l’Espagne, pour venir enfin tomber à Barcelone. Le bon temps! Le

meilleur de ma vie! Il n’y eut pas de travail pendant cinq ou six ans.

Mes économies se convertirent en une maisonnette, dans la banlieue, et

les gens estimaient don Nicomedes, sympathique et vague employé au

tribunal. Le petit, un ange du bon Dieu, travailleur rangé, peu loquace,

était dans une maison de commerce; la petite (combien je regrette de ne

pas avoir ici son portrait!), la petite, un séraphin avec de grands yeux

bleus, et une tresse blonde, grosse comme le bras, ressemblait à une de

ces demoiselles qu’on voit dans les opéras, quand elle gambadait dans le

jardinet; elle ne pouvait aller à Barcelone avec sa mère sans être

suivie de quelque jeune homme. Elle eut un fiancé sérieux: un bon sujet,

prêt à passer médecin. Affaire entre elle et sa mère! Moi, je faisais

mine de ne rien voir. Ah! Seigneur, que nous étions heureux!

La voix de Nicomedes était de plus en plus tremblotante: ses petits yeux

de faïence se mouillaient. Il ne pleurait pas; mais sa grotesque obésité

était secouée par des frissons semblables à ceux d’un marmot qui

s’efforce d’avaler ses larmes.

--Mais il arriva qu’un chenapan qui en avait long sur la conscience, se

fit pincer: on le condamna à mort, et je dus entrer en fonction, quand

j’avais déjà presque oublié le métier. Quelle journée! La moitié de la

ville me reconnut, en me voyant sur les planches; et même des

journalistes (ces gens-là sont pires que la peste, excusez-moi!) firent

une enquête sur ma vie, nous présentant au public, moi et ma famille, en

beaux caractères d’imprimerie, comme des bêtes curieuses et ils

affirmèrent avec étonnement que nous avions des têtes de braves gens.

Ils nous mirent à la mode. Mais quelle mode! Les voisins nous fermaient

au nez portes et fenêtres, et, bien que la ville fût grande, j’étais

reconnu et insulté dans les rues. Un jour, comme je rentrais à la

maison, ma femme me reçut comme une folle. La petite! La petite!... Je

la vis au lit, défigurée, verdâtre,--elle qui était si jolie!--la langue

tachée de blanc... Elle s’était empoisonnée, empoisonnée avec des

allumettes, et elle avait souffert d’atroces souffrances, durant des

heures, pour que le remède vînt trop tard... Et il vint! Le lendemain,

elle était morte... La pauvre enfant avait eu du courage! Elle aimait de

toute son âme son petit médecin, et je lus moi-même la lettre par

laquelle il lui disait adieu pour toujours, parce qu’il savait de qui

elle était la fille. Je ne la pleurai pas. Avais-je le temps, par

hasard? Tout nous accablait, le malheur soufflait de tous côtés; ce

foyer tranquille que nous avions construit s’écroulait par ses quatre

angles. Mon fils avait été mis à la porte de sa maison de commerce, et

il était inutile de lui chercher une nouvelle place, et de recourir aux

amis. Qui aurait voulu adresser la parole au fils du bourreau? Le

malheureux petit! Il passait toutes ses journées à la maison, fuyant les

gens, en un coin du jardinet. Il était triste, et ne prenait plus aucun

soin de sa personne depuis la mort de sa sœur.

--A quoi penses-tu, Antonio, lui demandais-je.

--Papa, je pense à Anita...

Un jour, il disparut.

--Et vous n’avez rien su de votre fils, dit Yañez, intéressé par la

lugubre histoire.

--Si! quatre jours après. On le repêcha en face de Barcelone; on le

sortit dans des filets, enflé et décomposé... Vous devinez le reste. La

pauvre vieille s’en alla peu à peu, comme si les petits la tiraient à

eux, d’en haut; et moi, le mauvais, le dur à cuire, je suis resté seul,

tout seul, sans même la consolation de boire, parce que, si je m’enivre,

ils viennent. Savez-vous qui? eux, mes persécuteurs; ils viennent

m’affoler du voltigement de leurs souquenilles noires, comme s’ils

étaient d’énormes corbeaux, et je me sens prêt à rendre l’âme...

Pourtant, je ne les déteste pas, les malheureux! Je pleure presque,

quand je les vois sur le petit banc des accusés. Ce sont les autres qui

m’ont fait du mal. Si le monde se transformait en une seule personne, si

tous les inconnus qui m’ont pris les miens, par leur mépris et leur

haine, avaient un seul cou et qu’on le mît entre mes mains, ah! comme je

serrerais fort!... avec quelle jouissance!

Il criait maintenant, debout, les poings agités avec force, comme s’il

tordait une corde imaginaire. Ce n’était plus l’être timide, obèse,

pleurard; dans ses yeux brillaient des taches rouges, semblables à des

éclaboussures de sang; la moustache se hérissait; il paraissait de plus

haute taille, comme si le fauve qui dormait en lui, en s’éveillant,

l’eût fait grandir soudain.

Dans le silence de la prison résonnait, de plus en plus nette, la

douloureuse chanson qui venait du cachot d’en bas:

«_Nô... tre... père... qui... êtes... aux... cieux..._»

Don Nicomedes ne l’entendait pas. Il se promenait furieux dans la

chambre, ébranlant de ses pas le plancher qui servait de toit à sa

victime. Enfin la plainte monotone éveilla son attention:

--Comme ce pauvre diable chante! Qu’il est loin de savoir que je suis

ici, sur sa tête!

A bout d’haleine, il fut silencieux un long temps; enfin ses pensées,

son violent besoin de protester l’obligèrent à reprendre la parole.

--Voyez, monsieur, je reconnais que je suis un méchant homme, et que les

gens doivent me mépriser. Mais ce qui me fâche, c’est le manque de

logique. Si ce que je fais est un crime, qu’on supprime la peine de

mort, et je crèverai de faim en un coin, comme un chien. Mais s’il est

nécessaire de tuer pour la tranquillité des braves gens, alors, pourquoi

me déteste-t-on? Le procureur qui demande la tête du bandit ne serait

rien sans moi, qui obéis; nous sommes tous des rouages de la même

machine, et, vive Dieu! je mérite le même respect, parce que je suis un

fonctionnaire qui a... trente ans de services!

LE MANNEQUIN

Il y avait neuf ans déjà, que don Luis Santurce s’était séparé de sa

femme. Depuis, il l’avait vue souvent passer enveloppée de soie et de

tulle, au fond d’une voiture de luxe, tel un éclair éblouissant.

Parfois, juché au _paradis_ du Théâtre Royal, il l’avait devinée,

entourée tout en bas, dans une loge, d’élégants qui se disputaient

l’honneur de chuchoter à son oreille, pour faire parade d’une intimité

qui flattait leur vanité.

Ces rencontres remuaient en lui tout un vieux levain de colère. Il avait

fui sa femme, comme un malade appréhendant l’aggravation de sa

souffrance; et voilà qu’il allait maintenant la voir, lui parler, en cet

hôtel de la Castellana, dont le luxe insolent témoignait de son

déshonneur!

Aux rudes secousses du fiacre, les souvenirs du passé montaient de tous

les coins de sa mémoire. Cette vie, qu’il voulait oublier, se déroulait

devant ses yeux clos: sa lune de miel d’employé modeste, marié à une

femme jolie, bien élevée, issue d’une famille _qui avait eu des revers_;

les délices de cette première année de pauvreté, adoucie par l’amour;

puis les révoltes d’Enriqueta, irritée par la gêne; son sourd dépit

d’être humblement vêtue, quand tous célébraient sa beauté; les

dissentiments nés de raisons futiles; les disputes en pleine nuit dans

la chambre conjugale; les soupçons, entamant peu à peu la confiance du

mari; puis, brusquement, l’ascension inespérée, le bien-être se glissant

d’abord timidement dans la maison par crainte du scandale, puis enfin

s’étalant avec insolence, comme s’il avait affaire à des aveugles...

jusqu’au jour où Luis eut enfin la preuve indéniable de son infortune!

Il n’était pas lâche, il ne croyait pas l’être, mais il était faible; ou

bien il aimait trop Enriqueta; c’est pourquoi lorsqu’après un espionnage

honteux, il se fut convaincu de son déshonneur, il ne sut que lever un

poing crispé sur ce joli visage pâle de poupée, et il finit... par ne

pas asséner le coup. Il eut tout juste la force de la jeter dehors,

pour pleurer aussitôt après, comme un enfant abandonné.

Puis ce fut l’absolue solitude, la monotonie de l’isolement, interrompue

par des nouvelles qui le désolaient. Sa femme, comme une princesse,

voyageait à travers l’Europe; un millionnaire l’avait lancée. Elle était

maintenant dans son élément naturel! Tout un hiver, elle avait fait

sensation à Paris; les journaux parlaient de la ravissante Espagnole;

puis elle avait eu, sur les plages à la mode, des succès retentissants;

on briguait l’honneur de se ruiner pour elle; des histoires de duels et

de suicides entouraient son nom d’une auréole de légende. Après trois

années de courses triomphales, elle était revenue à Madrid, plus belle

encore de ce charme étrange que donne la vie cosmopolite. Elle était

protégée maintenant par le plus riche négociant d’Espagne et, dans son

hôtel splendide, elle régnait sur une cour de ministres, de banquiers,

d’hommes politiques influents qui mendiaient son sourire comme une

récompense.

Un jour, Luis reçut la visite d’un vieux prêtre d’aspect timide;

celui-là même qui, à cette heure, était assis près de lui, dans la

voiture: c’était le confesseur de sa femme. Ah! comme elle avait bien

choisi ce pauvre diable bonasse et borné. Quand il eut dit qui

l’envoyait, Luis ne put se contenir. Ah! quelle audace avait ce... et il

lâcha le gros mot, tout cru. Mais le bon vieux, imperturbable, en homme

qui a appris sa leçon et craint de l’oublier, s’il tarde à la débiter,

lui parla de Madeleine la pécheresse; du Sauveur, qui, tout Dieu qu’il

était, lui avait pardonné; puis, passant au style simple et naturel, il

lui conta combien était changée Enriqueta. Elle était malade; elle

sortait à peine de son hôtel, un mal rongeait ses entrailles, un cancer

qu’il fallait endormir par de continuelles injections de morphine, pour

qu’elle ne défaillît pas en rugissant de douleur. Sa souffrance l’avait

fait se tourner vers Dieu; elle se repentait du passé, elle voulait voir

son mari.

Luis, tressaillait en écoutant ce récit, heureux comme le faible, qui se

voit enfin vengé. Un cancer!... Le prêtre pouvait venir quand il

voudrait, lui donner des nouvelles de sa femme; cela suffisait! Mais

lui... non, il n’irait pas la voir.

Le mal empirait rapidement. Enriqueta était convaincue de sa fin

prochaine. Elle voulait voir Luis, pour implorer son pardon: elle le

demandait, d’un ton de fillette, capricieuse et malade, qui réclame un

joujou. _L’autre_ aussi, le riche protecteur, esclave de la jolie femme,

suppliait le prêtre d’amener à l’hôtel le mari d’Enriqueta. Le bon

vieillard parlait avec onction de la touchante conversion _de la dame_;

il avouait pourtant que ce maudit amour du luxe, perte de tant d’âmes,

la dominait encore.

Un après-midi, le prêtre parla avec plus d’énergie que d’ordinaire. La

malheureuse touchait à ses derniers moments; elle appelait Luis à grands

cris; c’était un crime de refuser à une mourante cette consolation

suprême. S’il ne consentait pas, le prêtre se sentait capable de

l’emmener de vive force. Luis, vaincu par la volonté du vieillard, se

laissa entraîner; il prit une voiture, s’invectivant lui-même, mais sans

avoir la force de reculer... Lâche! Lâche, comme toujours!

Le seuil franchi, il éprouva un vif sentiment de surprise et de

curiosité. Que de fois, dans ses rêves d’homme sans volonté il s’était

vu entrant dans cette maison, en époux de mélodrame, le revolver au

poing pour tuer l’infidèle! Et maintenant, ces tapis moelleux sous ses

pieds, ces couleurs dont la caresse flattait ses regards; ces fleurs au

parfum accueillant, lui causaient une ivresse étrange. Il comprenait le

prestige de la richesse.

Il vit des domestiques, dont le masque impassible laissait percer, lui

sembla-t-il, une expression de curiosité insolente; une femme de chambre

salua d’un énigmatique sourire, sympathique ou moqueur--il ne

savait--«le mari de madame»; il crut distinguer dans une pièce voisine

un monsieur qui se cachait; _l’autre_ peut-être! Étourdi à la vue de ce

monde nouveau, il franchit une porte, poussée doucement par son guide.

Il était dans la chambre à coucher, baignée d’une pénombre suave, que

rayait une bande de soleil, filtrant par une fenêtre entrebâillée.

Dans ce rayon de lumière se dressait une femme svelte, au teint rose, en

somptueuse toilette de soirée, la tête et la poitrine éblouissantes d’un

scintillement de pierreries. Luis recula, protestant contre la

plaisanterie. Était-ce donc la malade? Et l’avait-on appelé pour

l’outrager?

--Luis! Luis! gémit une voix faible, au timbre enfantin et très doux,

qui lui rappelait le passé, les meilleurs instants de sa vie.

Ses yeux, déjà familiarisés avec l’ombre, virent au fond de la pièce,

monumental et imposant comme un autel, un lit où une forme blanche

apparaissait, se redressant avec peine sous les rideaux ondoyants.

Alors Santurce regarda fixement la femme immobile, qui semblait

l’attendre, svelte et rigide, les yeux vagues et comme voilés de larmes.

C’était un mannequin artistique, qui avait une certaine ressemblance

avec Enriqueta. Il permettait à la malheureuse de contempler les

nouveautés qu’elle recevait continuellement de Paris. C’était l’unique

acteur de ces représentations d’élégance et de luxe, qu’elle se donnait

à huis clos, pour soulager ses souffrances.

--Luis!... Luis!... gémit de nouveau la petite voix.

Santurce, s’approchant tristement du lit, fut saisi par des bras qui

l’étreignirent convulsivement. Il sentit une bouche ardente qui

cherchait la sienne, en murmurant: «Pardon!» et, sur une joue, il reçut

la tiède caresse des larmes.

--Dis que tu me pardonnes; dis-le, Luis! et peut-être, je ne mourrai

pas...

Le mari, qui, instinctivement, essayait de la repousser, finit par

s’abandonner entre ses bras, en répétant, sans s’en rendre compte, les

tendres paroles des temps heureux.

--Luis, mon Luis! disait-elle, souriant au milieu de ses larmes. Je ne

suis plus si belle qu’au temps de notre bonheur... quand je n’étais pas

folle encore! Dis-moi, au nom du ciel, comment je te parais...

Son mari la regardait avec stupeur. Elle avait toujours cette beauté de

gamine ingénue, qui la rendait si redoutable!... La mort n’était pas

encore là... Seulement, parmi les parfums de cette chair exquise,

semblait se glisser une exhalaison subtile et lointaine de matière

morte, décelant la décomposition intérieure, et se mêlant aux baisers de

la jeune femme.

Contes espagnols d'amour et de mort · 第 3 / 12 段