Des bandits terrorisaient la huerta[D]. Celui qui ne se soumettait pas à

leurs exigences trouvait ses champs ravagés, ses récoltes pillées, et

même parfois, en pleine nuit, réveillé en sursaut, avait à peine le

temps de fuir son toit de chaume, qui s’effondrait dans les flammes, au

milieu d’une fumée suffocante.

Gafarro[E], le plus solide garçon de Ruzafa, avait juré de découvrir les

bandits. Toutes les nuits, le fusil à la main il s’embusquait dans les

roseaux, ou rôdait dans les sentiers. Un matin, on trouva son cadavre

dans un canal d’irrigation le ventre criblé de blessures, la tête

fracassée. L’assassin demeura inconnu.

Les journaux de Valence eux-mêmes rapportaient ces drames de la huerta,

où, dès la nuit, poussés par une terreur égoïste, les gens fermaient

leurs chaumières, assurant leur sécurité, sans se soucier du voisin. A

ce sujet, le père Baptiste, alcade du district, fulminait, quand les

autorités de la ville lui parlaient de l’affaire. Il assurait que lui et

Sigro[F], son fidèle alguazil, suffisaient pour mettre fin à ce malheur

public.

Néanmoins, Pepe ne songeait pas à recourir à l’alcade. Il n’aimait pas

les mensonges et les vaines fanfaronnades.

Le certain, c’était qu’on lui demandait quarante douros, et que, s’il ne

les déposait pas dans le four d’en face, on lui brûlerait sa chaumière,

cette chaumière qu’il regardait déjà d’un œil attendri comme un père

regarde son fils agonisant. Il contemplait tristement les murs d’une

blancheur éblouissante, le toit de paille brune, les volets bleus, la

treille au-dessus de la porte, pareille à une jalousie verte, par où

filtrait le soleil, avec des palpitations d’or vivant; les massifs de

géraniums et de belles de jour, bordant la demeure et contenus par un

treillis de roseaux; puis, au delà du vieux figuier, le four d’argile et

de briques, rond et aplati comme une fourmilière d’Afrique. C’était là

toute sa fortune, le nid qui abritait ce qu’il aimait le plus, sa femme,

les trois petits, les deux vieux chevaux, ses fidèles compagnons dans la

lutte quotidienne pour le pain, la vache blanche qui allait tous les

matins par les rues de la ville, éveillant les gens par le tintement

plaintif de ses sonnailles et qui rapportait jusqu’à six réaux par jour,

avec ses mamelles roses toujours gonflées de lait.

Comme il avait fallu gratter les quatre mottes de terre, que, depuis

trois générations, toute la famille avait arrosées de sueur et de sang,

pour amasser cette poignée de douros qu’il conservait dans un pot,

enterré sous son lit! Et maintenant, pouvait-il se laisser arracher

quarante douros!... Il était un pacifique; dans toute la huerta on

pouvait répondre de lui. Jamais il n’avait de querelle à propos

d’irrigation, jamais il n’allait au cabaret, jamais il ne prenait son

fusil, pour faire le fanfaron! Travailler à force, pour sa Pepeta et

ses trois enfants, c’était sa seule passion. Mais puisqu’on voulait le

voler, il saurait se défendre. Nom de Dieu!... Dans ce brave homme si

calme d’ordinaire, s’éveillait la furie des marchands arabes, qui se

laissent bâtonner par le bédouin, mais se changent en lions, quand on

veut les dépouiller...

A l’approche de la nuit, il n’avait encore rien décidé. Il alla

consulter son voisin, un vieillard décrépit, bon seulement maintenant

pour couper les ronces dans les sentiers, mais qui dans sa jeunesse,

disait-on, avait envoyé plus d’un adversaire fumer la terre.

Le vieux l’écouta, les yeux fixés sur la grosse cigarette que roulaient

ses mains tremblantes et crasseuses. Pepe avait raison de ne pas vouloir

lâcher son argent. Qu’on volât sur la grand’route, comme des hommes,

face à face, en risquant sa peau, soit! mais ainsi, non! Il avait

soixante-dix ans, lui! mais on pouvait lui adresser de pareils billets!

Voyons! Pepe était-il une femme pour ne pas oser se défendre!

Cette ferme assurance se communiqua à Pepe, qui se sentit capable de

tout, pour sauvegarder le pain de ses enfants.

Avec autant de solennité que s’il se fût agi d’une relique, le vieillard

tira de derrière sa porte, le joyau de la maison: un vieux fusil dont

il caressa religieusement la crosse vermoulue. Il voulut le charger

lui-même: il connaissait mieux que personne ce vieil ami. Ses mains

tremblantes se rajeunirent. Vite, de la poudre. Toute une poignée! D’une

corde de sparte, il fit les bourres. Maintenant, une charge de

chevrotines, cinq ou six: puis une décharge de gros plomb, de la

cendrée, et par-dessus, une bourre bien battue. Si le fusil, plein

jusqu’à la gueule, ne faisait pas son œuvre de mort, ce serait une grâce

de Dieu!

Cette nuit-là, Pepe dit à sa femme et à ses enfants qu’il allait

attendre son tour d’arrosage. Toute la famille le crut et se coucha tôt.

Il sortit en fermant bien sa porte. A la lueur des étoiles, il vit sous

le figuier le petit vieux en train d’amorcer son fusil bien-aimé.

Celui-ci donna à Pepe une dernière leçon, pour prévenir toute erreur de

tir. Il fallait bien viser la gueule du four, et rester calme. Quand les

bandits se baisseraient, pour prendre le magot... feu! Rien de plus

simple. Un enfant le ferait. Sur le conseil du vieillard, Pepe se coucha

dans l’ombre de sa maison, entre deux massifs de géraniums; il posa sur

la bordure de roseaux le canon de l’arme, dirigé vers le four.

Maintenant du sang-froid! dit le vieux.

Il fallait surtout presser la détente au bon moment. Puis il laissa

Pepe, en ajoutant qu’il aimait bien ces sortes d’aventures, mais qu’il

avait des petits-enfants, et que, pour ces besognes-là, il valait mieux

être seul.

Le vieillard s’éloigna avec les précautions d’un homme accoutumé à rôder

par la huerta, en s’attendant à rencontrer un ennemi dans chaque

sentier.

Pepe eut l’impression que dans l’immense plaine, frémissante sous la

brise, il n’y avait plus d’autres êtres vivants que lui et ceux qui

allaient venir... Le canon de son fusil tremblait un peu sous les

roseaux; mais comme ses pieds touchaient le mur de sa chaumière, il

songea que de l’autre côté sa femme et ses enfants dormaient, sans autre

défenseur que son bras, et à cette pensée, il se sentit redevenu presque

une bête fauve.

L’air vibra; la cloche de la cathédrale de Valence sonna neuf heures. On

entendit le grincement d’un chariot, qui roulait au loin. Les chiens

hurlaient furieusement; les coassements des grenouilles dans le canal

voisin, n’étaient interrompus que par les plongeons des rats et des

crapauds, qui sautaient à travers les roseaux.

Pepe comptait les heures, qu’il entendait sonner. C’était là la seule

chose qui pût le tirer de la somnolence et de la torpeur où le plongeait

l’immobilité de l’attente. Onze heures!... Ils ne viendraient plus sans

doute... Dieu aurait-il touché leur cœur?

Soudain les grenouilles se turent. Deux ombres apparurent dans le

sentier. Pepe crut voir deux chiens énormes, qui tout à coup se

dressèrent. C’étaient des hommes, qui s’avançaient tout courbés, se

traînant presque sur les genoux.

--Les voilà! se dit-il, et ses mâchoires tremblaient.

Les deux hommes se tournaient de tous côtés, comme s’ils craignaient une

surprise. Ils allèrent examiner la haie de roseaux, s’approchèrent

ensuite de la porte de la chaumière, et mirent l’oreille à la serrure.

Ces manœuvres les avaient amenés deux fois tout près de Pepe, sans qu’il

pût les reconnaître. Ils allaient, enveloppés de couvertures, qui leur

cachaient le visage, et dont le bas laissait voir des canons de fusil.

Cela accrut le courage de Pepe. C’étaient sans doute les meurtriers de

Gafarro. Décidément il fallait tuer, pour ne pas mourir.

Ils se dirigeaient maintenant vers le four. L’un d’eux se baissa,

glissant ses mains dans le four, juste dans la ligne du fusil. Un tir

magnifique! Mais l’autre bandit, qui restait libre!

Pepe commença d’éprouver les angoisses de la peur; une sueur froide lui

mouillait le front. S’il tuait l’un, il resterait désarmé devant

l’autre. Et s’il les laissait partir les mains vides, ils se vengeraient

en mettant le feu à sa chaumière.

Mais celui qui faisait le guet, impatienté des lenteurs de son

compagnon, le rejoignit pour l’aider dans ses recherches. Les deux

hommes formaient une masse sombre, qui masquait le four. L’occasion

était bonne. Du courage, Pepe! Tire!...

Ce fut un coup de tonnerre, qui mit en émoi toute la huerta, et souleva

une tempête de cris et d’aboiements lointains. Pepe ne vit qu’un

éventail d’étincelles, son fusil lui échappa, et il agita ses mains pour

se convaincre qu’il n’était pas blessé. Bien sûr, son cher fusil avait

éclaté.

Il n’y avait plus rien devant le four; Pepe supposa que les bandits

s’étaient enfuis et il allait décamper lui aussi, lorsque la porte de sa

chaumière s’ouvrit, laissant passer sa femme, qui éveillée par la

détonation, et craignant qu’il ne fût arrivé malheur à son mari, sortait

en jupon, une lampe à la main. La lumière rougeâtre de cette lampe,

agitée par une main effarée, porta jusqu’à la gueule du four.

Deux hommes gisaient là l’un sur l’autre, confondus en un seul corps,

comme unis par un clou invisible et soudés par du sang...

Le tir avait été juste, le vieux fusil avait fait coup double.

Lorsque Pepe et sa femme, avec une curiosité épouvantée, éclairèrent les

cadavres pour distinguer les figures, ils reculèrent avec des cris de

surprise.

C’était Batiste, l’alcade et Sigro, son alguazil.

La huerta était sans chef, mais tranquille.

LE PARASITE DU TRAIN

Oui, dit l’ami Pérez à tous ses camarades de café, je viens de lire dans

ce journal la nouvelle de la mort d’un ami. Je ne le vis qu’une seule

fois, et cependant j’ai pensé bien souvent à lui.

Je fis sa connaissance une nuit de Noël, en venant à Madrid par le train

omnibus de Valence. J’étais dans un compartiment de première. A

Albacete, l’unique voyageur qui m’accompagnait descendit; me voyant

seul, ayant mal dormi la nuit précédente, je m’étirai voluptueusement

sur les coussins gris des banquettes. Ils étaient tous pour moi!

J’allais pouvoir m’étendre à mon gré! Quel bon somme je ferais jusqu’à

Alcazar de San Juan!

Je tirai le rideau vert de la veilleuse et le compartiment se trouva

dans une pénombre délicieuse. Enveloppé de mon manteau, je m’étendis

sur le dos et j’allongeai mes jambes autant que je pus, avec la

délicieuse certitude de ne déranger personne.

Le train filait à travers les plaines arides et ravagées de la Manche.

Les gares s’espaçaient à de grandes distances; la machine accélérait sa

vitesse et ma voiture gémissait, cahotée, ainsi qu’une vieille

diligence. Couché sur le dos, je me laissais balancer par ce formidable

roulis. Les franges des coussins tourbillonnaient. Et les valises de

sauter dans les filets, les vitres de s’agiter dans leurs châssis! D’en

bas, arrivait jusqu’à moi un effroyable grincement de vieille ferraille.

Les roues, les freins criaient; mais à mesure que mes yeux se fermaient,

je perdais la notion exacte de ces bruits; tantôt je me croyais ballotté

par les vagues, tantôt je m’imaginais être redevenu enfant, bercé par la

voix monotone d’une nourrice. Toujours rêvant, étourdi par le fracas des

roues, je finis par m’endormir...

Soudain, une impression de fraîcheur me réveilla. Je sentis en pleine

figure comme un jet d’eau froide. Ouvrant les yeux, je me vis seul dans

le compartiment; la portière d’en face était fermée. Mais je sentis de

nouveau le souffle froid de la nuit qu’augmentait l’ouragan soulevé par

le train dans sa marche rapide. En me redressant, je vis l’autre

portière, la plus rapprochée de moi, complètement ouverte. Un homme

était assis au bord de la plate-forme, les pieds au dehors appuyés sur

le marchepied, pelotonné, la tête tournée vers moi; ses yeux brillaient

étrangement dans son visage obscur.

* * * * *

La surprise m’empêchait de réfléchir. Je venais à peine de me réveiller,

et mes idées étaient encore confuses. De prime abord, j’éprouvai une

certaine terreur superstitieuse. Cet homme, apparu soudain pendant la

marche du train, n’était-il pas un fantôme semblable à ceux des contes

dont on avait bercé mon enfance?

Mais je me rappelai aussitôt les attaques sur les voies ferrées, les

vols dans les trains, les assassinats en wagon, tous les crimes de ce

genre dont j’avais lu le récit, et je pensai que j’étais seul, sans même

une méchante sonnette pour avertir ceux qui dormaient de l’autre côté

des cloisons de bois. Cet homme était sûrement un voleur!

L’instinct de défense, ou plutôt la peur, me rendit presque féroce. Je

me précipitai sur l’inconnu, le repoussant des coudes et des genoux. Il

perdit l’équilibre, mais réussit à s’accrocher, désespéré, à la

portière. Je continuai à le pousser, luttant pour arracher ses mains

crispées de cette _planche de salut_, afin de le jeter sur la voie. Tous

les avantages étaient de mon côté.

--Pour l’amour de Dieu! gémit-il d’une voix étouffée, laissez-moi,

monsieur! Je suis un honnête homme.

Il y avait dans ses paroles une telle expression d’humilité et

d’angoisse que j’eus honte de ma brutalité, et je le lâchai.

Il s’assit de nouveau, haletant, saisi d’effroi, dans l’embrasure de la

portière, tandis que je restais debout, sous la veilleuse dont j’avais

retiré le rideau.

Alors, je pus le voir. C’était un paysan petit et sec, un pauvre diable

avec une veste de peau de mouton rapiécée et crasseuse, et un pantalon

de couleur claire. Sa casquette noire se confondait presque avec le ton

verni et cuivré de sa figure d’où se détachaient les yeux calmes; et

lorsqu’il contractait ses lèvres avec le sourire stupide de la

reconnaissance, il montrait de grosses dents jaunâtres comme celles d’un

ruminant.

Il me regardait comme un chien à qui on a sauvé la vie. En même temps

ses mains noires fouillaient dans sa large ceinture et dans ses poches.

Ceci me fit presque repentir de ma générosité et, pendant que le rustre

se livrait à ses recherches, je plongeai ma main dans ma poche de

derrière et saisis mon revolver. Pensait-il m’attaquer à l’improviste!

De sa ceinture il tira je ne sais quoi... Je l’imitai en sortant à demi

mon revolver de son étui. Mais ce qu’il avait à la main, n’était qu’un

petit carton crasseux et criblé de trous qu’il me tendit d’un air

content.

--Moi aussi j’ai mon billet, monsieur.

Je le regardai et ne pus m’empêcher de rire.

--Mais il est périmé! lui dis-je. Il y a déjà plusieurs années qu’il a

servi. Penses-tu avoir le droit, avec ceci, de prendre le train d’assaut

et d’effrayer les voyageurs?

Voyant que sa fraude grossière était découverte, il prit un air penaud,

qui semblait dire: «Ne va-t-il pas tenter encore de me jeter sur la

voie?»

Apitoyé, je voulus paraître généreux et gai, afin de dissimuler les

effets de la surprise dont je frissonnais encore.

--Allons, achève de monter. Assieds-toi à l’intérieur et ferme la

portière.

--Non, monsieur, dit-il avec orgueil. Je n’ai pas le droit d’être dedans

comme un Monsieur. Je reste ici et je vous remercie, car je n’ai pas

d’argent.

Et le rustre têtu ne bougea pas plus qu’un soliveau.

J’étais assis auprès de lui; mes genoux touchaient ses épaules. Une

véritable trombe pénétrait dans le compartiment. Le train marchait à

toute vitesse. Sur les talus solitaires et terreux glissait la tache

rouge et oblique de la portière ouverte sur laquelle se découpait la

silhouette de l’inconnu ramassé sur lui-même et la mienne. Les poteaux

télégraphiques défilaient, semblables à une rangée de coups de pinceau

jaunes sur le fond noir de la nuit; sur les remblais brillaient, un

instant, pareils à d’énormes vers luisants, les charbons enflammés que

vomissait la locomotive.

Le pauvre homme n’était pas tranquille; il semblait étonné de mon calme.

Je lui donnai un cigare et, peu à peu, il se mit à parler.

Tous les samedis il faisait le voyage de la même façon. Il attendait le

train à son départ d’Albacete; il sautait sur un marchepied au risque de

se faire écraser et parcourait extérieurement tous les wagons à la

recherche d’un compartiment vide; dans les gares il descendait un peu

avant l’arrivée et remontait après le départ, changeant toujours de

place pour tromper la vigilance des employés, cette mauvaise engeance

ennemie des pauvres.

--Mais, où vas-tu, lui dis-je? Pourquoi voyages-tu ainsi, t’exposant à

périr écrasé?

* * * * *

Il allait passer le dimanche dans sa famille. Une idée de pauvre diable!

Lui, il avait un peu de travail à Albacete et sa femme servait dans un

village assez éloigné. La faim les avait séparés. Au début, il faisait

le voyage à pied; il marchait toute une nuit et, quand il arrivait le

matin, il tombait fourbu, sans avoir la force de parler avec sa femme ni

de jouer avec ses enfants. Mais il s’était débrouillé; il n’avait plus

peur et faisait maintenant commodément le voyage en chemin de fer. Quand

il pouvait voir ses enfants il travaillait avec plus d’ardeur toute la

semaine. Il en avait trois: le plus jeune n’était pas plus haut que sa

botte, et cependant il reconnaissait son papa et, quand il le voyait, il

se suspendait à son cou.

--Mais ne crains-tu pas, lui dis-je, qu’à la suite d’un de ces voyages

tes enfants ne restent sans père?

Il souriait avec confiance. Il connaissait bien son affaire. Le train ne

l’effrayait pas quand il arrivait comme un cheval emballé, et mugissait,

lançant des étincelles. Il était leste, et il avait du sang-froid; un

saut... et il était installé sur le marchepied. Pour ce qui était de

descendre, il pouvait bien attraper quelques contusions à la tête en se

heurtant contre les talus. L’important était de ne pas tomber sous les

roues.

Ce n’était pas le train qui l’effrayait, mais ceux qui étaient dedans.

Il recherchait les voitures de première parce qu’il y trouvait des

compartiments vides. Que d’aventures! Une fois il avait ouvert, par

inadvertance, le compartiment réservé aux dames; deux religieuses qui

s’y trouvaient s’étaient mises à crier: «Au voleur!» Lui, effrayé, avait

dû sauter du train et faire à pied le reste du voyage.

Deux fois il avait été, comme cette nuit-là, sur le point d’être

précipité sur la voie par ceux que sa présence réveillait en sursaut.

Une autre fois, comme il cherchait un compartiment obscur, il avait

rencontré un voyageur qui, sans dire un mot, lui avait asséné un coup de

bâton sur la tête et l’avait jeté hors du train. Cette nuit-là, il

avait cru qu’il allait mourir.

Et, ce disant, il montrait une cicatrice qui sillonnait son front.

Il était maltraité, mais il ne se fâchait pas. Ce n’était pas sans

raison que ces messieurs s’effrayaient et il ne les blâmait pas de

chercher à se défendre. Mais comment faire autrement? Il n’avait pas

d’argent et il voulait voir ses enfants!

* * * * *

Le train ralentissait sa marche comme à l’approche d’une gare. Lui,

alarmé, commença à se relever.

--Reste-là, lui dis-je, il y a encore une gare avant celle où tu vas. Je

paierai ton billet.

--Allons donc! Non, monsieur, répondit-il, d’un air de simplicité

malicieuse. En me donnant le billet, l’employé fixerait son regard sur

moi: bien des fois, j’ai été poursuivi mais on n’a jamais réussi à me

voir de près, et je ne veux pas qu’on prenne mon signalement. Bon

voyage, monsieur! Vous êtes la meilleure personne que de ma vie j’aie

rencontrée dans le train.

Il s’éloigna sur les marchepieds des voitures, et se perdit dans

l’obscurité, cherchant sans doute un autre gîte où il pût continuer

tranquillement son voyage.

Le train s’arrêta à une petite gare silencieuse. J’allais m’étendre pour

dormir lorsque des voix impérieuses se firent entendre sur le quai.

C’étaient les employés et deux gendarmes qui couraient dans toutes les

directions.

--«Par ici!... Coupez-lui le chemin!... Deux de l’autre côté pour qu’il

n’échappe pas... Maintenant il est monté sur le train... Suivez-le!...»

Effectivement, un instant après, les toitures des wagons tremblaient

sous la course folle de ceux qui se poursuivaient sur ces hauteurs.

C’était sans doute mon _ami_ d’une heure qui, se voyant surpris et

entouré, s’était réfugié sur le train.

J’étais à une portière opposée au quai et je vis un homme sauter du toit

d’un wagon voisin avec l’agilité que donne le danger. Il tomba la face

contre terre dans un champ, se tapit quelques instants comme si la

violence du choc l’eût empêché de se relever; puis il s’enfuit à toutes

jambes et la tache blanche de son pantalon se perdit dans l’obscurité.

Le chef de gare gesticulait en face des employés, dont quelques-uns

riaient.

--Qu’y a-t-il? demandai-je à l’un d’eux.

--Un individu qui a l’habitude de voyager sans billet, répondit-il avec

emphase. Nous le connaissons depuis déjà longtemps: c’est un parasite du

train: mais, nous l’attraperons un de ces jours pour le boucler, si nous

ne sommes pas manchots!

Je n’ai plus revu le pauvre parasite. En hiver, j’ai pensé souvent à ce

malheureux, et je le voyais aux abords d’une gare, fouetté peut-être par

la pluie et la neige, attendant le train qui passe comme un tourbillon,

afin de le prendre d’assaut comme un brave qui monte à l’assaut d’une

tranchée.

Maintenant, je viens de lire que sur la voie ferrée, près d’Albacete, on

a trouvé le cadavre d’un homme écrasé par le train... C’est sûrement

lui, le pauvre parasite! Je n’ai pas besoin d’autres renseignements pour

le croire: mon cœur me le dit: «Celui qui aime le danger finit par

périr.» Peut-être a-t-il manqué d’agilité? peut-être quelque voyageur,

effrayé par sa subite apparition, a-t-il été moins compatissant que moi

et l’a-t-il jeté sous les roues? Allez demander à la nuit l’explication

de ce drame...

--Depuis le jour où je fis sa connaissance, dit en terminant l’ami

Pérez, quatre années se sont écoulées. Pendant ces quatre années, j’ai

souvent pris le train, et, à voir comment voyagent les gens, les uns par

fantaisie, les autres pour combattre l’ennui, plus d’une fois j’ai pensé

au pauvre paysan qui, séparé de sa famille par la misère, se voyait

poursuivi et persécuté comme une bête féroce quand il voulait embrasser

ses enfants, et défiait la mort avec le courage simple d’un héros.

UN FONCTIONNAIRE

Étendu sur son grabat, le journaliste républicain Juan Yañez, hôte

unique de la _salle des détenus politiques_, suivait d’un œil vague les

crevasses du plafond, et songeait que cette nuit-là commençait son

troisième mois de prison.

Neuf heures... Le cornet avait lancé dans la cour les notes prolongées

du couvre-feu; les pas des gardiens résonnaient dans les corridors avec

une régularité monotone, et des cellules closes sortait un bruit

rythmique, semblable au souffle d’une forge lointaine, ou à la

respiration d’un géant endormi; il semblait impossible qu’un millier

d’hommes dormît dans ce vieux couvent, si calme, dont le délabrement

était plus visible encore, à la lumière crue du gaz.

Le pauvre Yañez, obligé de se coucher à neuf heures, avec une

perpétuelle lumière devant les yeux, plongé dans une solitude

écrasante, évoquant l’idée d’un monde mort, se disait que son compte

avec la monarchie espagnole était dur à solder. Maudit article! Chaque

ligne lui coûtait une semaine de prison; chaque mot, un jour.

Et Yañez se rappelait que la saison d’opéra commençait cette nuit-là

même avec _Lohengrin_, son spectacle favori. Il voyait les loges garnies

d’épaules nues et de nuques exquises, parmi le scintillement des

pierreries, les reflets des soies chatoyantes et la gracieuse ondulation

des plumes frisées.

--Neuf heures... Sans doute, le cygne est déjà sur la scène, et le fils

de Parsifal lance ses premières notes... Et moi, me voilà ici! Mais...

sapristi! J’ai mon opéra, moi aussi!

Oui, en vérité, un bel opéra! Du cachot d’en dessous venaient, comme

d’un souterrain, des bruits révélant l’existence d’une brute de la

montagne, qu’on allait exécuter d’un moment à l’autre, pour un nombre

incalculable d’assassinats. C’était un cliquetis de chaînes, semblable à

celui d’un tas de clous ou au grincement de vieilles clefs; et par

intervalles, une voix faible répétait: «Notre Père... qui êtes... aux

cieux... sain... te... Marie...» avec l’expression timide et suppliante

de l’enfant qui s’endort dans les bras de sa mère. Le malheureux ne

cessait de répéter cette chanson monotone. Rien ne pouvait le faire

taire. On croyait en général qu’il feignait la folie, pour sauver sa

tête; mais peut-être quatorze mois de cellule, dans l’attente continue

de la mort, avaient-ils fini par détruire son pauvre cerveau de brute

dominée par l’instinct.

Contes espagnols d'amour et de mort · 第 2 / 12 段