V. BLASCO-IBAÑEZ
Contes espagnols
d’amour et de mort
PARIS
ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR
26, RUE RACINE, 26
Septième mille
Contes espagnols
d’amour et de mort
_Il a été tiré de cet ouvrage
vingt exemplaires sur papier de Hollande
numérotés de 1 à 20.,
et trente exemplaires sur papier du Marais
numérotés de 21 à 50._
DU MÊME AUTEUR
_Chez le même éditeur_:
LA TRAGÉDIE SUR LE LAC (trad. par Renée Lafont).
LES MORTS COMMANDENT (trad. par Berthe Delaunay).
_Chez d’autres éditeurs_:
TERRES MAUDITES, chez Calmann-Lévy (trad. par G. Hérelle).
FLEUR DE MAI, chez Calmann-Lévy (trad. par G. Hérelle).
DANS L’OMBRE DE LA CATHÉDRALE, chez Calmann-Lévy (trad. par G. Hérelle).
ARÈNES SANGLANTES, chez Calmann-Lévy (trad. par G. Hérelle).
LA HORDE, chez Calmann-Lévy (trad. par G. Hérelle).
LES QUATRE CAVALIERS DE L’APOCALYPSE, chez Calmann-Lévy
(trad. par G. Hérelle).
L’INTRUS, chez Fasquellè (trad. par Renée Lafont).
LES ENNEMIS DE LA FEMME, chez Calmann-Lévy (trad. par A. de Bengoechea).
E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY
V. BLASCO-IBAÑEZ
Contes espagnols
d’amour et de mort
_Traduits de l’espagnol par F. MÉNÉTRIER_
PARIS
ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR
26, RUE RACINE, 26
Tous droits de traduction, d’adaptation et de reproduction réservés
pour tous les pays.
Droits de traduction et de reproduction réservés
pour tous les pays.
Copyright 1922,
by ERNEST FLAMMARION.
PRÉFACE
Vicente Blasco-Ibañez, dont les admirables romans ont rendu le nom
célèbre dans le monde entier, est assez mal connu en France comme
conteur.
Nous avons voulu réparer cette regrettable ignorance d’une partie fort
importante de son œuvre, en publiant aujourd’hui quelques-unes des plus
belles histoires qui commencèrent à le faire remarquer dans sa patrie,
alors que Blasco-Ibañez était, avant tout, le député de Valence et l’un
des plus fameux agitateurs républicains de l’Espagne.
Ces contes de jeunesse ont pour décor la campagne valencienne, la huerta
magnifique, paradis de fleurs et d’orangers, ou bien les rues et les
faubourgs de la ville, cité toujours à moitié arabe, ou encore les
plages voisines où pullulent le pêcheur héroïque et le contrebandier
hardi.
Mais ce qui rend surtout ces contes curieux, c’est qu’ils peignent les
mœurs singulières de cette région qui est, de toute l’Espagne, celle qui
conserve le mieux les vestiges de la domination des Maures qui s’y est
exercée pendant plus de cinq siècles et a laissé son empreinte dans les
âmes violentes et passionnées.
Ce qui se joue, dans ces contes d’un relief saisissant, c’est l’éternel
drame de l’amour et de la mort.
A côté de descriptions aux touches sobres, par instants surgissent des
éclairs de cette belle humeur levantine qui est un peu cousine des
joyeusetés de notre vieux français. Les anciens moines espagnols et les
hidalgos ne dédaignaient pas une certaine verve rabelaisienne.
Bravaches et matamores, bandits sensibles ou sournois, caciques,
alguazils et alcades parfois coquins, paysans têtus, laborieux, exaltés
aussi, vieillards amoureux, contrebandiers, matelots, bohèmes musiciens
et ivrognes, tous ceux qui défilent dans ces contes sont
extraordinairement pittoresques, s’accordent avec un paysage
merveilleux.
Qu’il peigne les âmes ou les décors de son pays, Blasco-Ibañez est
toujours le poète incomparable, l’écrivain de génie dont l’un de ses
plus clairvoyants admirateurs a dit qu’il ne saurait être comparé comme
conteur qu’à notre grand Maupassant[A].
F. M.
Contes espagnols
d’amour et de mort
LE SECOND MARIAGE DU PÈRE SENTO
I
Les habitants de Benimuslin furent stupéfaits de la nouvelle.
Le père Sento se mariait! lui, un des notables du village, le plus
important contribuable du district! Et la fiancée, c’était la belle
Marieta, fille d’un charretier, ayant pour toute dot sa frimousse brune,
son sourire aux gracieuses fossettes, ses immenses yeux noirs, qui
semblaient dormir sous les longues paupières, entre deux torsades de
cheveux, drus et brillants, qui lui couvraient les tempes.
Plus d’une semaine, cette nouvelle mit en émoi la tranquille bourgade,
qui, dans son vaste horizon de vignes et d’oliviers, dressait ses toits
sombres, ses murs d’une blancheur éblouissante, son campanile au bonnet
de tuiles vertes et sa haute tour mauresque carrée et rouge dont la
couronne de créneaux, rompus ou ébréchés, se détachait sur le bleu du
ciel.
Il devait être féru d’amour, le père Sento, pour violer ainsi toutes les
coutumes. Avait-on jamais vu un homme si riche, possédant le quart de la
contrée avec plus de cent outres de vin dans sa cave, cinq mules à
l’écurie, épouser une fille qui, dans son enfance, maraudait dans les
jardins ou travaillait chez les bourgeois pour sa nourriture!
Ce n’était qu’un cri. Si Mâame Tomasa, première femme de Sento, sortait
de sa tombe; si elle voyait sa grande maison de la rue Mayor, ses
champs, sa superbe chambre à coucher, sur le point d’appartenir à cette
morveuse, qui autrefois lui demandait du pain, que dirait-elle!
A coup sûr, il était fou! Il suffisait de voir la ferveur amoureuse, le
sourire niais, les airs conquérants de ce jouvenceau de cinquante-six
ans révolus! Les plus indignées, c’étaient les jeunes filles de familles
aisées, qui, dans leur égoïsme de paysannes, n’auraient trouvé nul
inconvénient, à offrir leur main brune à ce vieux coq de village, qui
serrait son ventre proéminent sous une ceinture de soie, et dont les
petits yeux, gris et durs, brillaient à l’ombre de sourcils énormes,
contenant, au dire de ses ennemis, plus d’un kilo de poils.
Tous convenaient qu’il avait perdu la raison. Tout ce qu’il possédait
avant son premier mariage, tout ce qu’il avait hérité de Mâame Tomasa,
tout cela devait passer à cette sainte-nitouche, qui avait su l’affoler
à tel point que les dévotes, à la porte de l’église, se demandaient si
Marieta n’avait pas fait un pacte avec le Malin, et donné au vieux des
poudres diaboliques.
Il fallait entendre les parents de Mâame Tomasa, après la grand’messe où
l’on publia les bans pour la première fois. C’était un vol qualifié,
oui, monsieur! La défunte avait tout laissé à son mari, parce qu’elle
croyait à sa fidélité; et maintenant, le grand filou, en dépit de son
âge, cherchait un jeune tendron, et lui faisait cadeau du bien de
l’autre! La justice était bannie de ce monde, si on tolérait cela! Mais
allez donc protester, à notre époque! Monsieur le curé, don Vicente,
avait raison de dire que c’était la fin de tout. Ah! si don Carlos était
roi d’Espagne, les choses iraient bien mieux!
Évidemment, ce mariage finirait mal. Ce vieux birbe, atteint de rage
amoureuse, était destiné à pleurer son coup de tête. Ça allait faire du
joli!... Tout le monde savait que Marieta avait un amoureux, Toni le
Déguenillé! un vagabond qui avait passé son enfance à courir les vignes
avec elle, et qui, maintenant, l’aimait pour le bon motif, et attendait
pour se marier, de prendre goût au travail et de perdre l’habitude de
boire au cabaret les quatre mottes de terre de son patrimoine, en
compagnie de son grand ami, Dimoni, le joueur de musette, autre vaurien,
qui venait le chercher du village voisin pour s’enivrer et cuver son vin
avec lui dans les paillers où ils s’endormaient ensemble.
Les parents de Mâame Tomasa regardaient maintenant le «Déguenillé» avec
sympathie. Voilà celui qui se chargerait de les venger! Et les mêmes
gens, qui le méprisaient autrefois, qui détournaient la tête en le
rencontrant, allèrent le trouver à la buvette, le jour où furent publiés
les premiers bans, et se plantèrent devant ce rustre, assis sur un
tabouret de corde, un bout de cigarette collé à la lèvre, le regard fixé
sur le pichet, qui, frappé d’un rayon de soleil, se reflétait, mobile
tache rouge, sur le zinc de la petite table.
--Eh, Déguenillé! lui disaient-ils, goguenards; Marieta se marie.
Toni accueillait la raillerie d’un haussement d’épaules. C’était à
voir!... Nul n’est heureux jusqu’au bout!... Et lui, mordieu! on savait
bien qu’il était homme à regarder en face le père Sento, qui, lui aussi,
faisait le bravache.
Et c’était vrai: aussi tous s’attendaient-ils à une rencontre à grand
fracas.
Sento, suivant sa propre affirmation, était brute comme pas un. Électeur
influent, ayant de nombreux amis à Valence, plusieurs fois alcade, il
n’était pas rare de le voir brandir, en pleine place, sa grosse trique
de Liria, pour en administrer «deux coups», avec la plus complète
impunité, au premier importun qu’il rencontrerait.
II
Vint le moment du contrat. Sento ne faisait pas les choses à demi;
d’ailleurs Marieta et sa famille n’étaient pas gens à dédaigner pareille
aubaine.
Sento la dotait de trois cents onces d’or, non compris les effets et les
bijoux, ayant appartenu à sa première femme.
La maison de Marieta, cette hutte située hors du village, sans autre
ornement que la charrette devant la porte, et deux ou trois maigres
haridelles à l’écurie, fut visitée par toutes les jeunes filles du pays.
On eût dit un jubilé! Toutes, en groupes, se prenant par la taille ou le
bras, passaient devant la longue table, couverte de blanc, sur laquelle
les cadeaux offerts à la fiancée, et son trousseau s’étalaient avec une
magnificence qui provoquait des exclamations de surprise.
--Reine et Très Sainte-Vierge! que de belles choses!
Le linge bis, comme l’est la toile forte, s’élevait en piles régulières
presque jusqu’au plafond, bien plié, sentant bon la lessive et la
propreté: le tout par douzaines de douzaines, depuis les chemises
jusqu’aux torchons de cuisine, aux initiales voyantes. Puis c’étaient
les dessous, garnis de dentelles à profusion, les vêtements de grosses
soies grinçantes aux reflets métalliques; les jupes de percale à
ramages, d’une fraîcheur de printemps; les mantilles, aux arabesques
fines et compliquées; les corsets blancs et noirs, pointillés de rouge,
dont les contours rigides dessinent les formes avec audace; les châles
de Manille, sur lesquels des oiseaux de féerie volent en un ciel de
soie blanche, et où l’on voit des Chinois, aux têtes de porcelaine, les
uns moustachus et fiers, les autres, tondus et niais, admirer des
ingénues, qui rêvent, tout éveillées, dans ces contrées mystérieuses, où
les hommes portent des jupes... Près de là, les cadeaux des amis: de
jolis bénitiers d’alcôve, avec leurs anges de porcelaine; des boîtes de
couteaux, des couverts d’argent, deux candélabres majestueux: ceci,
c’était le présent du marquis, du _cacique_ de la région, l’homme le
plus éminent d’Espagne, au dire de Sento, qui, lorsqu’il s’agissait de
le faire nommer député du district, était tout prêt à empoigner son
gourdin ou à mettre l’escopette en joue.
Et, comme digne finale de cette exposition, les bijoux brillaient sur le
velours grenat des écrins; les boucles d’oreille ornées de perles, les
grandes épingles pour le corsage ou la chevelure; enfin, cette parure,
fameuse à Benimuslin, que Mâame Tomasa avait achetée quatorze onces, rue
des Platerias.
Heureuse Marieta! Elle faisait la modeste et rougissait, lorsqu’elle
entendait vanter son bonheur. Il fallait voir aussi les grosses larmes
de sa mère, une femme ridée et maigre, insignifiante, et l’émotion du
charretier, qui suivait partout son futur gendre et montrait pour lui
toute la considération due à un être supérieur.
La lecture du contrat se fit dans la soirée. Don Julian, le notaire,
descendit de sa vieille carriole, accompagné de son clerc, un pauvre
diable d’aspect famélique, avec un encrier de corne émergeant d’une
poche, et du papier timbré sous le bras.
Don Julian fut porté presque en triomphe, dans la cuisine, où l’on avait
préparé un grand chandelier à quatre branches.
Le docte personnage avait l’habitude de lire les contrats en dialecte
valencien, tout en intercalant dans le texte des plaisanteries de son
cru. Les gens les plus graves n’auraient pu garder leur sérieux devant
cet homme de loi à la longue redingote noire, semblable à une soutane,
au visage frais et joufflu, aux grosses lunettes relevées sur le front,
ce qui, pour les naturels de Benimuslin, était un caprice inexplicable,
particulier aux grands talents.
Le notaire se mit à dicter à voix basse. Son clerc griffonnait sur les
feuilles de papier timbré, pendant que les amis de la maison arrivaient
avec le curé et l’alcade, et que les cadeaux de noce disparaissaient de
la longue table, pour faire place aux galettes saupoudrées de sucre,
aux confitures à l’amande, aux tartelettes, sèches comme du carton, sans
compter une douzaine de bouteilles de marasquin.
Don Julian toussota plusieurs fois, se leva en tirant les revers de sa
redingote, et tout le monde devint silencieux, lorsqu’il prit les
feuilles où l’encre était fraîche encore, et commença la lecture.
En nommant le futur, il fit une grimace, dont Sento fut le premier à
rire. Quand il en vint à la fiancée, il salua Marieta d’une véritable
révérence de cour et l’on rit encore; mais quand il s’agit des
conditions du contrat, tous devinrent graves; un vent d’égoïsme et de
cupidité passa dans cette cuisine; Marieta leva la tête, les yeux
brillants, les ailes des narines dilatées d’émotion, lorsqu’elle
entendit parler d’onces, de la vigne de l’ermitage, des oliviers du
Chemin Creux, et de tout ce qui allait lui appartenir. Sento était le
seul qui sourît, satisfait qu’une si honorable assemblée pût apprécier
sa munificence.
Lorsque les pièces furent dûment paraphées, les gâteaux et les
rafraîchissements commencèrent à circuler. Le notaire faisait de
l’esprit, pendant que son famélique clerc s’empiffrait pour lui et pour
son patron.
La cérémonie prit fin à onze heures. Le curé venait de se retirer,
honteux d’être encore debout, alors qu’il avait à dire la messe de
l’aube; l’alcade l’avait accompagné; Sento sortit enfin avec le notaire
et son clerc, qu’il emmena chez lui pour y passer la nuit.
Les rues étaient obscures. Par delà la maison de Marieta, c’étaient les
ténèbres épaisses enveloppant la campagne d’où s’élevaient des
bruissements de feuillage et des chants de grillons. Au-dessus des
toits, les étoiles clignotaient dans un ciel d’un bleu sombre, les
chiens aboyaient dans les cours en répondant aux hennissements des bêtes
de travail. Le notaire et son secrétaire marchaient avec précaution,
craignant de se heurter à des cailloux.
--_Ave Maria purissima!_ criait au loin la voix rauque du veilleur de
nuit. Onze heures! beau temps!
Et don Julian se sentait quelque peu inquiet dans ces ténèbres. Il
croyait voir des formes suspectes, des gens aux aguets au tournant de la
rue. Soudain une fusée déchira l’ombre, un énorme pétard éclata: tout
tremblant, le notaire se colla à une porte, pendant que le clerc tombait
presque à ses pieds. Sento demeura vaillamment au milieu de la rue.
Crédié! Il savait bien d’où cela venait: «Voyous! Canailles!» rugit-il,
d’une voix étranglée par la fureur. Il brandit son gourdin, et avança,
menaçant, comme si, au delà de ce tournant de rue, il allait trouver le
Déguenillé, avec toute la parenté de Mâame Tomasa.
III
Depuis le matin, les cloches de Benimuslin sonnaient à toute volée.
Sento se mariait ce jour-là: cette nouvelle avait circulé dans tout le
district, et de tous les villages voisins, accouraient amis et parents,
les uns à cheval sur leurs bêtes de labour, portant sur le dos des
couvertures aux couleurs criardes; les autres dans leurs carrioles,
transportant toute la famille, depuis la femme aux cheveux luisant
d’huile jusqu’à la marmaille.
La maison de Sento était transformée en un véritable abattoir. Dans la
cour, le boucher du village fendait les cous des poules, les gamins les
plumaient avec enthousiasme; partout voltigeaient des nuées de plumes;
d’autres se collaient au sol taché de sang. On flambait les volailles,
dont la peau était encore hérissée de duvets, puis les victimes étaient
suspendues à une branche de figuier, où la mère Pascuala, vieille
servante de la maison, avec des délicatesses de chirurgien expert, les
ouvrait de haut en bas, pour en extraire le foie et les ovaires, mets
exquis pour le déjeuner des marmitons. On voyait dans la cour d’énormes
poêles, montrant leurs panses couvertes de suie, et leur intérieur
brillant comme de l’argent; des sacs de riz; de grands baquets débordant
de saumure, d’où les escargots tiraient leurs cornes, au soleil; et,
s’accumulant en un coin, toute une fournée de pains ronds, répandant
leur bonne odeur chaude dans cette atmosphère de sang et de graisse. De
la cave, sortaient des outres, qui tombaient, tremblantes, sur le sol,
comme des corps palpitants; les unes, immenses, contenant le vin rouge
pour le repas; les autres, plus petites, renfermant un véritable nectar,
clair et capiteux, dont on parlait dans tout le village avec respect.
Dans la chambre à coucher, étaient en réserve les friandises: les
tartes, les gâteaux à la crème battue, et toutes sortes de bonnes choses
que les enfants contemplaient, de la porte, pâles d’émotion, en se
suçant le doigt d’un air gourmand.
La fête promettait. La joie brillait sur les visages enflammés. Dans la
cour, on dénouait déjà les peaux de bouc: il fallait goûter le vin et
prendre des forces! Là-bas, dans la rue, résonnait la musette de Dimoni,
qui, lui aussi, était de la fête...
Enfin, l’heure fixée pour la cérémonie religieuse, était venue. Le
cortège nuptial se forma: en avant, une troupe de galopins, faisant des
cabrioles autour de Dimoni, qui soufflait, la tête en arrière, dans son
instrument; puis les futurs époux: lui, avec son immense chapeau de
velours et sa cape à manches qui lui congestionnait le visage; quant à
elle... on eût dit une dame de la ville, avec la mantille de dentelle,
le châle de Manille, qui de sa longue frange balayait la poussière, la
jupe de soie, gonflée par d’innombrables cotillons, le chapelet de nacre
au poignet, les oreilles distendues et rougies par ces énormes pendants
de perles, que l’_autre_ était si fière de porter autrefois!
Voilà ce qui révoltait les parents de Mâame Tomasa:
--Voleur! trois fois voleur! rugissaient-ils, en regardant Sento.
Celui-ci s’engagea dans l’église, d’un air satisfait, ses petits yeux
lançant des étincelles sous ses énormes sourcils. Derrière lui
défilèrent les témoins, l’alcade avec sa troupe d’alguazils, le fusil
sur l’épaule, et tous les convives, suant à grosses gouttes sous le
poids des capes de cérémonie, avec de grands mouchoirs aux pointes
nouées, passés au bras, mouchoirs gonflés de dragées qu’ils devaient
lancer à la sortie de l’église.
Les curieux, restés à la porte, regardaient le cabaret de la place.
Dimoni s’y rendit comme si les sons de l’orgue l’agaçaient. Il s’y
rencontra avec le Déguenillé et ses grands amis, tous les miséreux du
pays, qui buvaient en silence, échangeant des clins d’yeux et des
sourires avec les ennemis de Sento.
Evidemment, un complot se tramait; les femmes commentaient l’événement,
d’une voix mystérieuse, comme si elles craignaient que le feu ne fût sur
le point de prendre aux quatre coins du village.
Le cortège allait enfin sortir de l’église. Une marmaille, ébouriffée et
sale, qui semblait surgir de la poussière, se bousculait à la porte, en
criant: «Les bonbons! les bonbons!», pendant que Dimoni s’approchait en
attaquant la Marche Royale.
Attention! Sento, en personne, lança une vraie mitraille de dragées,
qui, ricochant sur les caboches dures, s’enfoncèrent dans la poussière,
où les galopins se mirent à les chercher à quatre pattes. De là,
jusqu’au logis des époux, ce fut un bombardement en règle; les dragées
ne cessaient de pleuvoir, et les alguazils étaient obligés de s’ouvrir
un passage, à coups de pied et de trique.
En passant devant la buvette, Marieta baissa la tête et pâlit de voir
son mari jeter un sourire ironique au Déguenillé, qui lui répondit par
un geste obscène. Ah! le misérable s’était juré de lui gâter son jour de
noce.
Le chocolat attendait. De la tempérance, les amis! c’était don Julian
qui donnait ce conseil: il fallait penser que le grand repas aurait lieu
dans deux heures. Mais, en dépit d’un si sage avis, on se rua sur les
rafraîchissements, sur les corbeilles de biscuits, sur les assiettes de
sucreries; en peu de temps la table fut rase comme la paume de la main.
La mariée changeait de vêtements dans la chambre à coucher; elle reparut
en robe de percale, les bras nus, les perles de ses épingles d’or
brillant dans sa chevelure peignée avec art.
Le notaire causait avec le curé qui venait d’arriver, coiffé d’une
calotte de velours, et vêtu de son long manteau à pointes. Les convives
allaient et venaient dans la cour, s’informant des préparatifs du
festin; les femmes s’étaient mises à l’aise et babillaient de leurs
affaires de famille. Près de la porte donnant sur la rue, résonnait
l’infatigable musette de Dimoni, pendant que la marmaille se bousculait,
se cognait, roulait dans la poussière, pour ramasser les dragées qu’on
lançait de l’intérieur de la maison.
Le moment solennel était venu: les plats de riz à la mode du pays, dont
le contenu bouillait, en laissant échapper une fumée bleuâtre, furent
posés sur la table.
Les invités s’empressèrent de prendre place. Quel splendide coup d’œil!
Le curé stupéfait s’écriait: C’est mieux qu’un festin de Balthazar! Et
le notaire, pour ne pas être en reste, parlait des noces d’un certain
Camacho, dont il avait lu la description dans un livre dont il avait
oublié le titre.
Le menu fretin festoyait dans la cour. Dimoni s’y trouvait, et à chaque
instant, il envoyait son acolyte à l’endroit où étaient les outres, pour
faire remplir son pichet.
Tout le monde s’y était mis consciencieusement. Les dentures, fortifiées
par le repas quotidien de salaison, se choquaient allègrement, et les
yeux fixaient avec tendresse les grands plats, dans lesquels les
morceaux de poulet étaient presque aussi nombreux que les grains de
riz, gonflés d’un bouillon substantiel.
Le mouchoir accroché sur sa poitrine, en guise de serviette, il y avait
là un gros moine, qui engloutissait les aliments comme un ogre, pendant
que les femmes faisaient des manières, portant à leur bouche l’extrémité
de la cuiller, avec deux grains de riz, selon la coutume des
campagnardes qui trouvent peu décent de s’empiffrer en public.
C’était un banquet de bonne compagnie: on n’y mangeait pas à même le
plat; chacun avait son assiette et son verre, ce qui embarrassait nombre
d’invités, habitués à lancer un croûton sur le riz, pour signifier que
le moment était venu de passer le pichet de main en main.
A peine Marieta touchait-elle les mets du bout des lèvres: elle était
pensive et un peu pâle, tournant parfois les yeux avec anxiété du côté
de la porte, comme si elle craignait de voir apparaître le Déguenillé.
Ce vaurien était capable de tout. Elle croyait encore entendre les
derniers mots qu’il avait prononcés lorsqu’ils s’étaient séparés pour
toujours. Il lui avait dit qu’il lui donnerait un jour de ses nouvelles.
Le plus étrange, c’était que la grande colère du Déguenillé lui faisait
tout de même plaisir, car au fond, elle avait un faible pour ce
misérable, avec qui elle avait grandi.
Déjà les plats étaient vides, et l’on servait les spécialités culinaires
de Pascuala: poulets rôtis et farcis, filets de porc aux tomates... on
tira de la chambre à coucher les vol-au-vent, les gâteaux et les tartes;
on vida une bonne bouteille de derrière les fagots. Marieta, une
assiette à la main, se mit alors à faire le tour de la table: «Pour la
mariée!» disait-elle, d’une voix douce. C’était plaisir de voir les
belles pièces reluisantes, tomber sur l’assiette. Tout le monde donna,
jusqu’au notaire qui lâcha cinq douros, en se disant qu’il se
rattraperait sur les honoraires. Le curé, d’un air maussade, tira deux
pesetas: c’était peu! mais l’Eglise était si pauvre en Espagne!
Enfin Marieta ouvrit l’immense poche cousue à sa jupe, où elle vida
l’assiette; les pièces y tombèrent en tintant gaiement...
... Le banquet tirait à sa fin; le petit vin clairet produisait son
effet. Tous parlaient à la fois; les plus gais criaient: Silence!
Silence! et improvisaient des couplets en l’honneur des mariés. Le
notaire était dans son élément. Il prétendait que le père Sento venait
de le pincer sous la table, prenant ses jambes pour celles de Marieta;
il parlait de la prochaine nuit, de manière à faire rougir les jeunes
filles et sourire les mères; le curé en gaieté, les yeux humides et
brillants, s’efforçait de rester grave en disant d’un air bon enfant:
--Voyons? don Julian! de la tenue! Rappelez-vous que je suis ici!
Certains sous l’influence du vin revenaient à leur brutalité première;
ils criaient, gesticulaient debout, faisant rouler verres et bouteilles;
ils accompagnaient de leurs chants la musette de Dimoni aux sons de
laquelle quelques couples dansaient dans la cour. A la fin, ils se
divisèrent instinctivement en deux bandes, et d’un bout à l’autre de la
table, ils se mirent à se lancer des dragées, à pleines poignées, de
toute la force de leurs bras. Sento riait de tout son cœur. Le curé prit
la fuite, avec les femmes, et alla se réfugier dans la cuisine; le
notaire se cacha sous la table.
Les vitrines des buffets tombaient, brisées en mille morceaux; les
champions, de plus en plus excités, ne trouvant plus de dragées, se
lançaient des cuillères et des débris d’assiettes.
--Assez! en voilà assez! cria Sento.
Comme ils refusaient d’obéir, il se leva, et de haute lutte, les jeta
dehors. Alors les femmes revinrent en compagnie du curé tout tremblant.
Sainte Vierge! Voilà qui passait les bornes! C’était un jeu de brutes.
Elles se mirent à soigner les blessés, qui essuyaient leur sang, tout en
assurant qu’ils s’étaient bien amusés.
Blessés et infirmières retournèrent s’asseoir à la table saccagée, où le
vin répandu et les restes du repas faisaient des taches répugnantes;
mais bientôt quelques respectables matrones se levèrent précipitamment,
en disant que _quelque chose_ marchait sous la table et leur pinçait les
mollets. C’étaient les gamins qui, n’étant pas encore rassasiés,
cherchaient à quatre pattes les résidus de la bataille: Racaille
endiablée! Hors d’ici! hors d’ici!
IV
A dix heures du soir, il ne restait que peu de monde dans la maison des
mariés.
Dès la tombée de la nuit, les charrettes et les montures harnachées
avaient commencé à sortir de l’écurie. La majeure partie des convives
retournaient à leurs villages, en chantant à tue-tête. Les gens de
Benimuslin se retiraient aussi, et dans les rues obscures, plus d’une
femme emmenait avec peine son mari titubant, qui était incapable de
s’enivrer les jours ordinaires, mais qui, les jours de fête, se mettait
en gaieté comme tout le monde.
La carriole du notaire sautait sur les pavés de la rue. Don Julian, les
lunettes sur le bout du nez, somnolait, laissant le clerc conduire, bien
que celui-ci fût aussi ému que son patron.
Sento, resté seul avec Marieta, ne savait que dire... Il ne pouvait que
répéter: mordieu!... Ah, il avait été plus entreprenant autrefois, avec
Mâame Tomasa. Sans doute l’effet de l’âge! Enfin il pria Marieta
d’entrer dans la chambre à coucher; mais c’était une singulière
personne, que cette petite! Jamais il n’avait vu créature si têtue. Elle
ne voulait rien entendre... plutôt mourir! Elle voulait passer la nuit
dans un fauteuil...
Le vieux se fatigua de la prier... Puisque tel était son caprice, bonne
nuit!--Et, prenant la lampe, il entra dans la chambre; mais Marieta
avait horreur de l’obscurité: cette grande maison inconnue lui faisait
peur; elle croyait voir dans l’ombre la large face, aux taches de
rousseur, de Mâame Tomasa. Toute tremblante, elle se précipita dans la
chambre à la suite de son époux.
Maintenant elle regardait cette pièce, qui était la mieux de la maison,
avec ses chaises d’osier fabriquées à Vitoria, ses murs couverts de
chromos et ses grandes armoires. Sur la commode ventrue, aux poignées de
bronze, il y avait sous un énorme globe une statue de la Vierge, et un
bouquet de fleurs flétries, de chaque côté des candélabres de cristal,
aux bougies jaunes, déformées par le temps et salies par les mouches;
près du lit, un bénitier avec la palme du dimanche des Rameaux, et,
suspendu à un clou, le fusil du père Sento, une arme de fort calibre,
toujours chargé de gros plomb; enfin, suprême élégance! le lit
monumental de Mâame Tomasa, à la tête duquel était sculptée la cour
céleste, et dont la literie était formée d’un amoncellement, recouvert
de matelas, de damas rouge.
Le père Sento souriait, satisfait de son succès: bien! c’était ainsi que
Marieta devait toujours obéir gentiment. Malgré sa rudesse habituelle,
il lui parlait d’une voix très douce, comme s’il avait une praline dans
la bouche; enfin il allongea le bras...
--Restez tranquille! dit-elle, effrayée.--Ne m’approchez pas!
Elle s’éloigna, poursuivie par Sento, qui, ne pouvant l’atteindre, finit
par lui accorder une trêve, et se mit à se déshabiller avec
résignation.
--Es-tu bête! répétait-il philosophiquement, pendant qu’il enlevait ses
espadrilles, son pantalon de velours, et qu’il dénouait la ceinture
noire qui lui comprimait l’abdomen.
Onze heures sonnèrent au clocher: il fallait en finir avec ce jeu
ridicule; Marieta se couchait-elle, oui ou non?
La voix était si impérative que la mariée se leva comme un automate, et
se tournant vers le mur, se dévêtit lentement. Elle enleva le foulard
noué à son cou, puis après de longues hésitations, le corsage, qui tomba
sur une chaise. Elle gardait encore le corset blanc aux arabesques
rouges, qui laissait voir son dos brun aux tons chauds et ombrés, dont
la peau fine avait le velouté de la pêche mûre.
Le père Sento s’approcha cauteleusement. Son ventre énorme et flasque
ballottait à chacun de ses pas:
--Allons, petite! ne fais pas la sotte! je vais t’aider à te
déshabiller.
Il tenta de se placer entre elle et le mur; et comme Marieta tenait ses
bras fortement croisés sur sa poitrine rebondie, il essaya de les
séparer:
--Non! Je ne veux pas! s’écria-t-elle. Non!... au diable!... va-t’en!
Avec une vigueur inattendue, elle écarta ce ventre qui lui barrait le
passage, et, toujours cachant ses seins, elle se réfugia entre le lit et
la cloison.
Sento se mit en colère. C’était passer les bornes de la plaisanterie! Il
poursuivit Marieta dans sa retraite, mais à peine eut-il fait quelques
pas... qu’il lui sembla que tout le village s’écroulait, que la maison
était assaillie par tous les diables, et que l’heure du Jugement dernier
était venue.
Ce fut un tintamarre infernal, un bruit confus de grelots, de
sonnailles, de bidons de pétrole frappés à gros coups de bâton; puis
bientôt, partirent des pétards, sifflant, éclatant tout près de la
fenêtre, avec des lueurs rougeâtres d’incendie.
Sento comprit de quoi il s’agissait: l’auteur, il le connaissait! Le
compte de cette crapule serait vite réglé, si la prison n’était pas à
craindre. Le vieillard trépignait: il n’était plus amoureux, il ne
songeait plus à Marieta, qui, d’abord, frappée de stupeur, pleurait
maintenant, comme si ses larmes pouvaient tout arranger. Ah! ses amies
l’avaient bien dit: puisqu’elle se mariait avec un vieux, on lui ferait
un vrai charivari. Mais quel charivari! Quand les boîtes de fer-blanc
et les grelots cessaient de résonner, la musette de Dimoni nasillait en
persiflant les époux, puis une voix rauque que connaissait Marieta (ah,
oui! elle la connaissait bien!) parlait de la vieillesse du père Sento,
et du danger qu’il courait d’aller dès le lendemain au cimetière, s’il
s’acquittait de ses devoirs d’époux.
--Mufles! Chenapans! rugissait le bonhomme, arpentant la chambre et
gesticulant comme un énergumène.
Voulant savoir qui osait ainsi s’attaquer à lui, il éteignit la lampe et
ouvrit le judas de la fenêtre grillée.
La rue était pleine de monde. Quelques paquets de chénevote sèche
brûlaient avec une flamme rougeâtre, qui, laissant dans l’ombre tout le
reste de la foule, éclairaient les auteurs du charivari: le Déguenillé,
avec toute la famille de Mâame Tomasa. Le vieillard s’indignait surtout
de voir Dimoni accompagner de son instrument les couplets injurieux
chantés contre lui, alors que ce filou venait de recevoir deux douros,
pendant la noce pour prix de son travail.
Le Déguenillé était infatigable; les gens hurlaient d’enthousiasme en
entendant ses chansons. Sento, hors de lui, fit quelques pas en arrière
et, dans l’ombre, sembla chercher quelque chose à tâton... Quand il
revint à la fenêtre, il vit la foule s’ouvrir pour laisser passer les
amis du Déguenillé, qui portaient sur l’épaule un objet long et noir:
--_Gori! Gori! Gori!_[B] hurlaient les gens sur l’air du _De Profundis_.
Deux énormes cornes, ligneuses et torses, furent hissées au bout d’un
bâton; puis un cercueil passa, au fond duquel gisait un mannequin
grotesque ayant pour sourcils deux grosses touffes de poils, en
broussaille.
Sacrebleu, ça, c’était pour lui! et on avait l’audace maintenant de lui
lancer ce surnom de _Sellat_ (_Gros-Sourcils_) que jusqu’alors personne
n’avait osé proférer en sa présence.
Il rugit, en s’éloignant un peu de la fenêtre, et prit le long du mur un
objet qu’il appuya à son visage, crispé de fureur... Deux détonations
formidables firent cesser net le carillon. Il avait tiré au jugé, mais
tel était son désir de tuer qu’il était sûr d’avoir touché...
Les torches s’éteignirent; on entendit la rumeur de la foule en fuite;
quelques voix crièrent:
--_Assassin!_ C’est _Gros-Sourcils_! Montre-toi, fripouille!
Mais Sento ne les entendait pas. Stupéfié de son acte, le fusil lui
brûlant les mains, il dit sourdement à Marieta épouvantée, qui
gémissait, étendue sur le plancher:
--Tais-toi! mordieu! ou je te tue!
Il ne sortit de sa stupeur qu’en entendant frapper rudement à la porte,
qui donnait sur la rue:
--Ouvrez, au nom de la loi!
Les domestiques avaient sans doute veillé toute la nuit, car la porte
s’ouvrit aussitôt: un bruit de crosses et de souliers à clous s’approcha
de la chambre à coucher.
Lorsque le père Sento fut dans la rue, entre deux gendarmes, il vit le
cadavre du Déguenillé, troué comme un crible. Pas un plomb n’était
perdu! De loin, les amis du mort le menacèrent de leurs couteaux; Dimoni
lui-même, titubant d’ivresse et d’émotion, le visait d’un air farouche,
avec sa musette; mais lui, ne voyait rien!... Il s’éloigna, la tête
basse, en murmurant avec amertume: _La belle nuit de noce!_
DIMONI
De Cullera à Sagonte, dans toute la plaine de Valence, il n’y avait ni
bourg ni village où il ne fût connu.
Aux premiers sons de sa musette, les enfants accouraient au galop, les
commères s’appelaient les unes les autres d’un air joyeux, les hommes
quittaient le cabaret.
Et lui, les joues gonflées, le regard vague perdu dans les airs, il
jouait sans relâche, au milieu des applaudissements qu’il accueillait
avec une indifférence d’idole. Sa vieille musette toute fendillée,
partageait avec lui l’admiration générale: lorsqu’elle ne roulait pas
dans les paillers ou sous les tables des buvettes, on la voyait toujours
sous son aisselle comme un membre nouveau, créé par la nature dans un
accès de mélomanie.
Les femmes, qui se moquaient de ce vaurien, avaient fini par le trouver
beau. Grand, vigoureux, la tête ronde, le front haut, les cheveux ras,
le nez d’une courbe fière, il avait dans sa physionomie calme et
majestueuse quelque chose qui rappelait les patriciens romains, non pas
ceux, qui, au temps où les mœurs étaient austères, vivaient à la
spartiate et fortifiaient leurs muscles au Champ de Mars, mais ceux de
la décadence dont les orgies et la gloutonnerie dégradaient la beauté
héritée de leur race.
Dimoni était un ivrogne: il devait sa réputation moins à son talent
merveilleux, d’où lui était venu le surnom de Dimoni[C], qu’à ses
formidables ribotes.
Il était de toutes les fêtes. On le voyait toujours arriver silencieux,
la tête haute, sa musette sous l’aisselle, accompagné de son petit
tambourineur, un garnement ramassé sur les routes, qui avait l’occiput
tout pelé, car, à la moindre faute, Dimoni lui tirait impitoyablement
les cheveux. Et si le galopin, fatigué de ce genre de vie, quittait son
maître c’était après être devenu aussi pochard que lui.
Dimoni était sans contredit le meilleur joueur de musette de la
province, mais il fallait le surveiller dès son entrée au village, le
menacer du bâton pour l’empêcher d’entrer au cabaret avant la fin de la
procession, ou, si l’on était assez faible pour lui céder, l’y
accompagner, afin d’arrêter son bras chaque fois qu’il le tendait pour
saisir le pichet au bec pointu et boire te vin à la régalade. Toutes ces
précautions étaient souvent vaines; car plus d’une fois, marchant, roide
et grave, devant la bannière de la confrérie, Dimoni scandalisait les
fidèles, en jouant brusquement la _Marche Royale_ devant la branche
d’olivier de la buvette, pour attaquer ensuite le funèbre _De
profundis_, quand la statue du saint patron rentrait à l’église.
Ces distractions d’incorrigible bohème amusaient les gens. La marmaille
pullulait autour de lui, en faisant des cabrioles. Les vieux garçons
riaient de l’air dont il marchait devant la croix paroissiale; ils lui
montraient de loin un verre de vin, et il répondait à l’invitation par
un clignement d’yeux malicieux qui semblait leur dire: Gardez-le pour
«tout à l’heure».
Ce «tout à l’heure», était pour Dimoni le bon moment, car alors, la fête
terminée, il était affranchi de toute surveillance, et il jouissait
enfin de sa liberté. Il trônait en pleine auberge près des petits
tonneaux peints en rouge sombre, au milieu des tables de zinc. Il
aspirait avec délices l’arôme de l’huile et de l’ail, de la morue, des
sardines frites qu’on voyait sur le comptoir, derrière le grillage sale,
et contemplait avec envie les chapelets de boudins, qui pendaient des
solives, les grappes de saucissons fumés, pointillés par les mouches,
les cervelas et les jambons saupoudrés de gros poivre rouge.
La cabaretière était flattée de la présence d’un client que suivaient
tant d’admirateurs qu’il n’y avait pas assez de mains pour remplir les
pichets. Une odeur lourde de laine grossière et de sueur se répandait
dans l’air, et, à la lueur du quinquet fumeux on voyait la respectable
assemblée: les uns assis sur des tabourets de sparte aux pieds de
caroubier, les autres accroupis sur le sol, soutenant de leurs fortes
mains leurs grosses mâchoires qui semblaient se désarticuler à force de
rire.
Tous les regards étaient fixés sur Dimoni: «La grand’mère! joue la
grand’mère!» Alors il se mettait à imiter avec sa musette le dialogue
nasillard de deux vieilles, d’une façon si comique, que d’interminables
éclats de rire ébranlaient les murs du cabaret, éveillant les chevaux de
la cour voisine, dont les hennissements mettaient le comble au tapage.
On lui demandait ensuite de contrefaire «l’Ivrognesse», une «rien du
tout,» qui allait de village en village, vendant des mouchoirs et
dépensant ses gains en eau-de-vie. Le plus amusant, c’était qu’elle
assistait presque toujours à la séance, et qu’elle était la première à
éclater de rire.
Quand son répertoire burlesque était épuisé, Dimoni donnait libre cours
à ses fantaisies, et devant son public silencieux et émerveillé, imitait
le pépiement des moineaux, les murmures des blés sous la brise, les
sonneries lointaines des cloches, tout ce qui frappait son imagination,
dans les après-midi où il s’éveillait en pleine campagne, sans savoir
comment l’avait amené là l’ivresse de la veille.
Ce bohème génial était un silencieux, qui ne parlait jamais de lui-même.
On savait seulement, par la rumeur publique, qu’il était de Benicofar,
où il possédait une vieille masure, qu’il avait conservée, parce que
personne ne voulait lui en donner quatre sous; on savait aussi qu’il
avait bu, en quelques années, l’héritage de sa mère: deux mulets, un
chariot et une demi-douzaine de lopins de terre. Travailler? Jamais de
la vie! Tant qu’il aurait sa musette, il ne manquerait jamais de pain!
Il dormait comme un prince, lorsque, la fête terminée, après avoir
soufflé dans son instrument et bu toute la nuit, il tombait comme une
masse dans un coin du cabaret, ou sur un pailler à la campagne et son
petit vaurien de tambourineur, aussi ivre que lui, se couchait à ses
pieds, comme un bon chien.
II
Personne ne sut jamais comment eut lieu la rencontre; mais il était
écrit qu’elle se produirait. Un beau soir, ces deux astres errant dans
les vapeurs de l’alcool, Dimoni et l’Ivrognesse, opérèrent leur
conjonction...
Leur fraternité d’ivrognes s’acheva en amour, et ils allèrent cacher
leur bonheur à Bonicofar dans cette vieille masure où, la nuit, couchés
par terre, ils voyaient les étoiles clignoter malicieusement à travers
les larges brèches du toit, bordées d’herbes sans cesse agitées. Les
nuits de tempête, ils étaient obligés de fuir, comme s’ils étaient en
rase campagne, poursuivis par la pluie de chambre en chambre, pour finir
par trouver dans l’étable abandonnée, un tout petit coin où, parmi la
poussière et les toiles d’araignée, fleurissait follement leur printemps
d’amour.
Depuis son enfance, Dimoni n’avait jamais aimé que le vin et sa musette;
et voilà qu’à l’âge de vingt-huit ans, il perdait sa virginité d’ivrogne
insensible, et goûtait des jouissances inconnues dans les bras de
l’Ivrognesse, affreuse et sale guenon desséchée et noircie par l’alcool
qui la brûlait, mais passionnée et vibrante comme une corde tendue! Ils
ne se quittaient plus; ils se caressaient en pleine rue avec la naïve
impudeur des chiens et maintes fois, en allant aux villages où se
célébrait une fête, ils fuyaient à travers champs, et se laissaient
surprendre au moment critique par les charretiers qui les entouraient en
criant avec de grands éclats de rire. Le vin et l’amour engraissaient
Dimoni; il prenait du ventre, s’habillait mieux, marchait calme et
satisfait, aux côtés de l’Ivrognesse, qui, de plus en plus sèche et
noire, ne songeait qu’à le soigner et l’accompagnait partout. On la
voyait même auprès de lui, en tête des processions; elle ne craignait
pas les pétards, mais elle lançait à toutes les femmes des regards
hostiles.
Un jour, dans une procession, les gens se pâmèrent en s’apercevant que
l’Ivrognesse était grosse. Dimoni marchait d’un air triomphant, la tête
haute, la musette en l’air, comme un nez démesuré; près de lui, le
galopin tapait sur le tambour; de l’autre côté, l’Ivrognesse étalait
complaisamment, comme un second tambourin, son ventre énorme, dont le
poids ralentissait ses pas et la faisait chanceler tandis que se
relevait outrageusement le devant de sa jupe, laissant à découvert ses
pieds enflés, qui ballottaient dans de vieux souliers, et ses jambes
noires, sèches et sales, pareilles aux baguettes agitées par le
tambourineur.
C’était un scandale, un sacrilège!... Les curés des villages
sermonnaient le musicien:
--Mais, grand démon, marie-toi au moins, puisque cette vaurienne
s’entête à te suivre, même dans les processions. On se chargera de te
procurer les papiers nécessaires.
Il disait oui, toujours, mais dans son for intérieur, il les envoyait au
diable. Se marier! la bonne farce! Comme les gens se moqueraient! Non,
c’était bien mieux ainsi.
Malgré son obstination, on ne l’exclut pas des fêtes, parce qu’il était
le meilleur joueur de musette du pays, et celui qui se faisait payer le
moins cher, mais on le dépouilla de tous les honneurs attachés à sa
fonction: il ne mangea plus à la table des marguilliers, on ne lui donna
plus le pain bénit, on interdit l’entrée de l’église à ce couple
d’hérétiques.
III
L’Ivrognesse ne fut pas mère. On dut arracher l’enfant par morceaux de
ses entrailles brûlées; et la pauvre malheureuse mourut ensuite sous les
yeux épouvantés de Dimoni, qui, la voyant s’éteindre sans agonie et sans
convulsions, ne savait si sa compagne s’en était allée pour toujours, ou
si elle venait seulement de s’endormir, comme lorsque la bouteille vide
roulait à ses pieds.
L’événement fit du bruit; les commères de Benicofar se groupèrent à la
porte de la masure, pour voir de loin l’Ivrognesse étendue dans le
cercueil des pauvres, et près d’elle, Dimoni accroupi, gémissant,
baissant la tête comme un bœuf mélancolique.
Aucun habitant du village ne daigna entrer. On ne voyait dans la maison
mortuaire qu’une demi-douzaine d’amis de Dimoni, mendiants en loques,
aussi ivrognes que lui, et le fossoyeur de Benicofar.
Ils passèrent la nuit à veiller la morte, allant chacun à son tour,
toutes les deux heures, frapper à la porte du cabaret pour faire remplir
une outre énorme. Et quand le soleil entra par les brèches de la
toiture, ils s’éveillèrent autour de la morte, tous allongés par terre,
comme lorsqu’ils se laissaient tomber dans quelque pailler, la nuit du
dimanche, à la sortie du cabaret.
Tous pleuraient. Dire que la pauvre femme était là, dans la bière des
indigents, tranquille, comme endormie, incapable de se lever pour
demander sa part! Oh! que la vie est peu de chose! Et voilà où nous
devons aboutir tous. Ils pleurèrent tant que, lorsqu’ils conduisirent le
cadavre au cimetière, leur émotion et leur ivresse duraient encore.
Toute la population assista de loin à l’enterrement. Les braves gens
riaient follement d’un spectacle si bouffon. Les amis de Dimoni
marchaient, le cercueil sur l’épaule, avec des oscillations qui
faisaient tanguer rudement la boîte funèbre, comme un vieux bateau
démâté. Dimoni venait par derrière, avec son inséparable instrument sous
l’aisselle, gardant toujours cet air de bœuf moribond qui vient de
recevoir un coup terrible sur la nuque.
Les gamins criaient et gambadaient autour du cercueil, comme si c’était
un jour de fête, et les bonnes gens riaient en assurant que l’histoire
de l’accouchement était une plaisanterie, et que l’Ivrognesse était
morte d’avoir bu trop d’eau-de-vie.
Les grosses larmes de Dimoni faisaient rire aussi. Ah! le sacré coquin!
Sa ribote de la veille durait encore, et ses larmes, c’était du vin qui
lui sortait par les yeux...
On le vit revenir du cimetière, où par pitié l’on avait permis
d’enterrer «cette vaurienne», puis entrer au cabaret en compagnie de ses
amis et du fossoyeur...
Dès lors Dimoni ne fut plus le même homme: il devint maigre, brisé,
sordide, et de plus en plus abruti par l’ivresse...
Adieu, les glorieux voyages, les triomphes dans les cabarets, les
sérénades sur les places, les musiques enragées dans les processions! Il
ne voulait plus sortir de Benicofar ni jouer dans les fêtes; il renvoya
son dernier tambourineur, dont la présence l’irritait.
Peut-être dans ses rêves d’ivrogne mélancolique, avait-il pensé, en
voyant la grossesse de l’Ivrognesse, que plus tard un galopin à tête de
vaurien, un petit Dimoni, accompagnerait, en tapant sur un tambourin,
les gammes vibrantes de sa musette?... Maintenant, il était seul! Il
avait connu le bonheur pour retomber dans une situation pire; il avait
connu l’amour pour connaître le désespoir: deux choses qu’il ignorait,
avant de rencontrer l’Ivrognesse.
Tant que brillait le soleil, il restait chez lui comme un hibou. A la
tombée de la nuit, il sortait du village furtivement, comme un voleur;
il se glissait dans le cimetière par une brèche du mur, et, quand les
paysans attardés revenaient chez eux, la bêche sur l’épaule, ils
entendaient une petite musique, douce et interminable, qui semblait
sortir des tombes.
--Dimoni, c’est toi?...
Le musicien se taisait, aux cris de ces gens superstitieux qui
l’interrogeaient pour dissiper leur crainte.
Puis, dès que les pas s’éloignaient et que de nouveau régnait le silence
de la nuit, la musique reprenait, triste comme une lamentation, comme le
sanglot lointain d’un petit enfant, appelant sa mère qui ne doit jamais
revenir...
COUP DOUBLE
En ouvrant sa porte, Pepe trouva un papier dans le trou de sa serrure.
C’était un billet anonyme et menaçant. On lui demandait quarante douros,
qu’il devait déposer cette nuit-là même dans le four qui était en face
de sa chaumière.