Tandis que la belle Angélica et le jeune chevrier conversaient ensemble
par le regard, les sourcils courroucés de Mast'-André avaient pris
l'aspect effrayant d'une grosse accolade renversée. Le notaire tira de
sa poche une pièce de 2 sous, qu'il déposa dans la main de Cicio, en lui
disant d'un ton brusque:
--Le service que tu m'as rendu et le verre de lait sont payés. Tu peux
t'en aller.
--Je n'ai point envie de rester ici plus longtemps, répondit Cicio, car
mes pratiques m'attendent. Cependant, je ferai volontiers voir à la
signorina quelques-unes des gentillesses de ma chèvre jaune.
--Au diable la chèvre jaune! je me soucie fort peu de ses gentillesses.
--C'est que vous ne la connaissez pas, reprit le chevrier. On vient de
quatre lieues à Floridia pour la voir danser, et elle fait la joie de
mon village.
--Si tu ne sors, je te vais mettre à la porte, interrompit Mast'-André.
--Excellence, quand j'ai le bonheur d'acquérir une pratique nouvelle,
je considère comme un devoir de lui donner une petite représentation
gratis. Le spectacle curieux que je vais vous offrir ne vous coûtera
rien.
--Il faudra donc que je prenne un bâton pour te faire sortir?
Comme s'il n'eût pas même entendu les menaces de Mast'-André, Cicio
appela sa chèvre jaune par un cri guttural. La chèvre accourut en
secouant ses cornes, et se dressa sur ses pieds de derrière.
--Allons, Gheta, lui dit son maître, dansons pour réjouir le seigneur
notaire et sa divine fille.
Cicio fit claquer ses doigts en manière de castagnettes, et se mit à
danser une saltarelle romantique à l'usage de la chèvre jaune. Tantôt
il prenait Gheta par la taille comme une femme, tantôt il la soutenait
d'une main pour l'empêcher de choir sur ses pieds de devant; puis, il
tournait autour de sa danseuse, et faisait les passes et gambades de la
saltarelle. La belle Angélica commença par rire de tout son coeur,
et, l'envie de danser la gagnant, elle courut chercher son tambour de
basque. On dansa la saltarelle à trois. Cicio déploya ses jarrets et mit
des ailes à ses talons pour s'élever à deux coudées au-dessus du sol,
quand il eut en face de lui deux danseuses à la fois. Il voltigeait de
l'une à l'autre, animant la pauvre Gheta du geste et de la voix, et
poursuivant ensuite la jeune fille, qui lui échappait en faisant des
pirouettes. Tous trois, observant le _crescendo_ d'usage, doublaient la
vitesse du rhythme, et s'excitaient réciproquement. Pendant ce temps-là,
Mast'-André, qui prenait plaisir à voir le rare talent de la chèvre
jaune et le contentement de sa fille, s'était adouci peu à peu. Le
sourire avait remplacé sur sa large face l'expression du courroux. Il
commençait à fredonner tout bas, en sautillant d'un pied sur l'autre.
Enfin, l'enthousiasme lui montant à la gorge, il se souvint du beau
temps de sa jeunesse, et se lança dans le tourbillon de la saltarelle.
A peine eut-il fait quatre passes que son gros corps se fondit en eau;
mais il tint ferme jusqu'au bout, et ne s'arrêta qu'au moment où tous
les danseurs, épuisés de fatigue, se couchèrent sur le sable pour se
reposer.
--Par Bacchus! s'écria le notaire, je ne savais point que j'eusse les
jambes si robustes. Il y a vingt ans que je n'ai fait tant de besogne;
mais, Dieu merci, on n'a pas encore perdu sa vigueur. Tu avais raison,
Cicio, ta chèvre est un prodige. Elle danse comme une blanchisseuse de
San-Nicolo. Ma cuisinière va te servir un verre de vin.
--Combien veux-tu me vendre ta chèvre? demanda la jeune fille.
--Elle n'est pas à vendre, répondit Cicio.
--Je t'en offre dix ducats.
--Elle n'est pas à vendre.
--Quinze ducats.
--Signorina, je vous amènerai demain de jeunes chevreaux parmi lesquels
vous pourrez choisir.
--C'est Gheta que je veux et non une autre.
--Je ne la donnerais pas pour son poids d'or, ni pour douze acres
de terre, ni même pour le bâtiment de l'hôpital; mais puisque votre
seigneurie honore Gheta de son amitié, je viendrai chaque matin
vous faire une visite, et je vous montrerai bien autre chose que la
saltarelle, si votre papa veut le permettre.
--Viens tant que tu voudras, mon garçon, répondit le père, car ta chèvre
m'a mis en joie, et je vois qu'elle est plus savante que mes clercs.
La jeune fille adressa au petit chevrier un regard plein de malice pour
le féliciter d'avoir si bien gagné le coeur de Mast'-André. Cicio but
le vin que lui servit la cuisinière, et après avoir salué poliment la
compagnie, il appela ses chèvres et sortit d'un pas nonchalant.
Il n'y a point d'être plus passionné que le Sicilien. Sa passion peut le
conduire en quelques heures jusqu'à la folie, et cependant il cache le
serpent qui le ronge sous une triple cuirasse de dissimulation, comme
si l'aveu de son trouble le devait conduire aux galères. Quand il eut
quitté le notaire et sa fille, Cicio parcourut la ville et porta son
lait à ses pratiques, en recueillant les nouvelles du jour et causant
avec les chambrières d'un ton dégagé. Vers dix heures, sa tournée étant
achevée, il se composa un maintien diplomatique pour passer devant le
factionnaire de la porte d'Ortigia, et prit le chemin de son village;
mais lorsqu'il fut seul avec son troupeau dans le désert de marbre du
quartier de Neapolis, il leva ses bras en l'air et poussa des cris
déchirants.
--Misérable que je suis! dit-il. Qu'avais-je besoin de suivre ce damné
notaire et de voir cette fille plus belle que la façade d'un temple? ô
saint François, saint Thimoléon! secourez-moi. Éteignez le feu qui me
brûle. Adieu la paix de mon âme! ma gaîté, mon repos, ma vie paisible! ô
ruines de la mourante Syracuse, contemplez mon désespoir. L'amour, comme
un impitoyable Sarrasin, s'est glissé dans mon coeur, et porte la flamme
et le fer dans tous les coins. Affreux ravage, accident lamentable!
Qu'on me jette sur la tête un de ces blocs de pierre. O Cicio, pauvre
Cicio! te voilà dans l'enfer! Enlèveras-tu ta maîtresse pour la conduire
dans ta cabane, et la faire coucher avec son linge fin sur une botte de
paille? Quel curé voudra jamais bénir un époux en guenilles? Verras-tu
celle que tu adores se marier avec un autre? Meurs plutôt mille
fois avant que ce jour sanglant se lève! Qu'un tremblement de terre
t'engloutisse en même temps que le notaire, sa fille, et Syracuse
entière!
Deux laveuses qui passaient le long du grand aqueduc entendirent les
cris et les imprécations du pauvre Cicio.
--C'est un amoureux, dit l'une d'elles, et sa demi-folie le travaille.
N'approchons pas; son mal est contagieux.
Les deux laveuses dirigèrent du côté de Cicio l'index et le petit doigt
de la main gauche, afin de chasser la mauvaise influence.
--Que la peste d'amour lui soit douce! dirent-elles ensuite; c'est un
joli garçon.
Cicio, qui entendit des voix, reprit aussitôt sa contenance diplomatique
et, renfonçant la douleur dans les replis cachés de son coeur, il se
rendit au village de Floridia.
Le lendemain et les jours suivants, le petit chevrier ne manqua pas
de revenir à sept heures du matin chez le notaire, et jamais on n'eût
deviné qu'il fût capable d'adresser des discours pathétiques aux objets
inanimés, tant il paraissait maître de lui-même. Gheta déploya son
savoir et ses grâces, en sautant dans un cerceau, en désignant la plus
belle personne de la compagnie, le plus riche seigneur ou la servante
la plus paresseuse, au grand divertissement de toute la maison de
Mast'-André. Elle marqua même l'heure qui sonnait à la pendule, en
frappant la terre de son pied droit, si bien que Cicio aurait pu
se faire passer pour un sorcier. Quand le répertoire des tours et
gentillesses était épuisé, on y revenait avec un plaisir toujours
nouveau, et à la fin de chaque séance la belle Angélica donnait une
récompense au petit chevrier, en le priant de ramener le lendemain la
chèvre merveilleuse.
Un jour que Cicio arriva chez Mast'-André plus tôt qu'à l'ordinaire,
il trouva la jeune fille assise sous le vieux myrthe. Sans doute ce
tête-à-tête n'était pas l'effet du hasard seul, et les dialogues muets
avaient préparé l'occasion, car Cicio ne parut pas étonné de cette
rencontre. Il courut tout droit à sa maîtresse, et lui dit avec un
accent plein d'énergie:
--Cangia, un mot de votre bouche pour confirmer ce que m'ont dit vos
yeux.
--Cent mots ne seraient pas assez, répondit la jeune fille. Mes yeux
n'ont point menti: je suis à toi.
--Et mes haillons, ma misère, mon ignorance, mon vil métier?
--Tes haillons, je ne les vois pas. Mire-toi dans mon âme, et tu te
verras avec le manteau d'Alexandre et la couronne de César. A quoi donc
penses-tu? je suis assise sur une chaise de paille, et tu me parais
monté sur un trône d'ivoire. Non, ce n'est point un vil métier que le
tien. De grands hommes ont mené leurs chèvres aux champs du temps de nos
pères. Ton ignorance, dis-tu? ne t'en embarrasse pas: je t'apprendrai
à lire quand tu seras mon mari. Je te peignerai les cheveux; je te
donnerai un habit noir, une cravate rouge et un pantalon de nankin.
Qu'ya-t-il entre nous? la volonté de Mast-André: rien de plus.
Reculerons-nous devant un seul obstacle? Tu as une mère; dis-lui
de venir demander ma main. Nous saurons par là jusqu'où vont les
difficultés. Qu'on m'oppose une barrière, je monterai sur les toits; une
montagne, je m'élèverai par dessus les nuages. Je te le répète: je suis
à toi. S'il n'y a pas d'autre ressource, je te suivrai comme ta chèvre
jaune, car tu m'as apprivoisée aussi bien qu'elle. Mais nous n'en sommes
pas là. Voici mon père qui vient; ne bouge pas, et garde notre secret.
Tandis que sa maîtresse débitait cette tirade avec une pétulance
passionnée, Cicio eût merveilleusement représenté la figure du jeune
David triomphant, car au fond de son coeur sonnaient le sistre et les
clairons. Au dernier mot prononcé par Angélica, il reprit sa mine
impassible et se retourna pour saluer Mast'-André. Quand la chèvre jaune
eut donné sa représentation quotidienne, la jeune fille cueillit une
petite branche de myrte dont elle forma une couronne, et reconduisant
Cicio jusqu'à la porte de la rue:
--Ne parle plus, lui dit-elle, de misère et de vil métier. Reconnais à
ce signe ce que tu es dans ma pensée.
Angélica déposa la couronne de myrte sur la tête de son amant et rentra
dans la maison en courant.
De retour à son village, le petit chevrier employa tous les ambages et
précautions imaginables pour raconter à sa mère ce qui venait de se
passer. Dona Barbara n'était pas sortie quatre fois de ses montagnes
pour descendre à Syracuse et n'avait pas une idée nette de ce qu'on fait
dans une ville. Les rares pièces de monnaie qu'elle avait maniées en sa
vie étaient toujours venues de cet amas de maisons qu'on apercevait au
loin dans la plaine, en sorte que dans son esprit, tout citadin était
riche en naissant, mais facile à duper, puisqu'il était assez fou pour
donner son argent en échange d'un peu de lait; tout montagnard, au
contraire, était supérieur aux autres hommes, et assuré d'aller
en paradis. Quant aux intendants civils, gouverneurs, juges et
fonctionnaires, envoyés de Naples, c'étaient des Carthaginois, contre
lesquels la révolte était légitime.
--Mon fils, dit la vieille à Cicio, s'il est vrai que ta maîtresse soit
aussi sage que belle, je puis consentir à demander sa main à ce notaire
que tu as sauvé à la nage; mais j'exige que ta femme te suive dans la
montagne où tu demeures, comme le doit une épouse honnête et fidèle.
--Pour l'amour de Dieu, répondit Cicio, n'allez pas imposer des
conditions. Il y aura bien assez d'obstacles à mon bonheur. Faites
seulement que je me marie, et laissez-moi ensuite le soin d'emmener ma
femme où il me plaira.
--Ne crains rien, reprit la mère; je saurai m'y prendre avec l'habileté
nécessaire. Tu es beau, la jeune fille t'aime; le plus difficile est
fait.
Le lendemain dona Barbara, qui ne mettait jamais de chaussures, tira
d'une armoire, pour cette occasion solennelle, une paire de demi-bottes
qui lui venaient de son défunt mari. C'était une façon recherchée
de couvrir la moitié de ses jambes; quelques loques déchirées qui
descendaient à peine jusqu'aux genoux, lui tenaient lieu de robe. Un
morceau de serge verte enveloppait à peu près la poitrine et les épaules
de la vieille montagnarde. Elle planta sur sa tête un chapeau d'homme;
son bras nu et brûlé par le soleil fut armé d'un bâton de chêne vert, et
dans cet équipage presque masculin, dona Barbara partit pour la ville,
accompagnée de son fils. Les gens qu'elle rencontra sur son chemin ne
firent aucune attention à son accoutrement, car la misère est chose
sainte et respectable en Sicile. Le soldat qui montait la garde à la
porte d'Ortigia se permit un léger sourire; mais la vieille lui lança
un regard si terrible et si fier, qu'il baissa les yeux. Cicio ayant
indiqué à sa mère la maison de Mast'-André, partit suivi de ses chèvres
pour distribuer son lait, en attendant la fin de la conférence. La
vieille montagnarde traversa la cour et vint frapper à la porte de la
cuisine. Une servante sortit sa tête par une lucarne, et voyant une
personne mal vêtue, prit dona Barbara pour une mendiante et ne répondit
point. Au bout d'une minute, la vieille frappa de son bâton contre la
porte en criant d'une voix sinistre:
--Est-ce la mort ou le sommeil qui règne ici?
--Bonne femme, dit la servante, point de malédictions, s'il vous plaît;
vous pourriez attirer sur nous quelque accident. Allez en paix: on vous
donnera du pain un autre jour.
--Accident sur vous! répondit la vieille. Je ne demande point l'aumône,
fille insolente. Appelez votre patron et dites-lui que je viens du
Mont-Rosso pour lui parler d'affaires de conséquence.
La cuisinière, subjuguée par le ton impérieux de la montagnarde, courut
chercher son patron, et Mast'-André arriva les mains dans les poches et
le cure-dent à la bouche.