CHAPITRE I.

On fait, en Sicile, une grande consommation de lait de chèvre. Tous les

matins, quantité de troupeaux descendent des montagnes et parcourent les

villes en distribuant le lait de maison en maison. Le dormeur, réveillé

par le son joyeux des clochettes, ouvre sa fenêtre et s'amuse à regarder

ces escadrons de nourrices qui apportent dans leurs mamelles le remède

des poitrines malades et le déjeuner des enfants sevrés. Les chèvres

possèdent la mémoire spéciale des localités. Le troupeau s'arrête avec

un instinct merveilleux devant chaque porte où il y a un chaland, et la

nourrice chargée d'alimenter la maison se détache aussitôt de la bande

pour venir se faire traire avec un air soumis et grave, comme si elle

comprenait l'importance de ses fonctions. Les chevriers, n'ayant pas de

coups à donner ni de cris à pousser comme les conducteurs de boeufs,

sont des gens d'humeur douce qui gagnent leur vie sans beaucoup de

fatigue, finissent leur journée de bonne heure, et vivent plutôt en

associés qu'en maîtres avec leurs compagnes cornues.

En 1842, il y avait, dans la pauvre ville de Syracuse, un petit chevrier

âgé de seize ans, qu'on appelait Cicio, par diminutif de Francesco. Il

conduisait six mères chèvres, et comme chacune lui fournissait trois

verres de lait à un _grano_, il gagnait dix-huit _grani_ par jour,

c'est-à-dire à peu près quinze sous de France. C'eût été un fort gros

revenu si ses pratiques l'eussent payé exactement; mais il fallait faire

crédit, sous peine de ne rien vendre, et le numéraire étant rare en

Sicile, un bon tiers des consommateurs remettaient le paiement de

semaine en semaine. Ajoutez à ces banqueroutes l'obligation où était

Cicio de nourrir sa vieille mère, et vous comprendrez pourquoi il

n'était pas vêtu comme un prince et ne mangeait point d'ortolans.

Habitué au régime sobre de la montagne, le petit chevrier mordait avec

appétit dans un morceau de pain assaisonné d'un oignon. Son costume se

composait d'un pantalon de toile si court des jambes, qu'on pouvait à

la rigueur l'appeler culotte, et d'une veste qu'il portait pliée sur

l'épaule en manière de manteau à l'espagnole. Ses chaussures étaient

deux semelles en peau de buffle attachées par des ficelles, et son

unique coiffure la forêt de cheveux hoirs que la nature lui avait

donnée. Avec si peu de recherche dans sa mise, Cicio plaisait cependant

à cause de sa bonne mine, car il descendait d'une race moitié grecque

et moitié normande, renommée pour sa beauté. Quand il s'arrêtait sur le

seuil d'une porte à causer avec quelque femme de chambre, il s'appuyait

du coude sur la muraille, en croisant ses jambes comme le _Joueur de

flûte_ antique, et ses attitudes offraient cette grâce naturelle dont

les arts cherchent sans cesse l'imitation. Sans aucune éducation, Cicio

savait un peu par ouï-dire l'histoire de son pays, et logeait pêle-mêle,

dans les magasins déserts de sa mémoire, les noms du siècle de Hiéron,

les récits des marins de Catane, ceux des paysans du mont Rosso, et les

instructions paternelles de son curé. Il était heureux, sans désirs et

sans soucis. Le choléra de 1837 lui avait enlevé son père, et depuis ce

jour il avait accepté, quoique enfant, les charges et le travail d'un

homme. Avant l'aurore, il appelait ses chèvres et descendait du hameau

de Floridia, pour aller vendre son lait à Syracuse. Les fillettes

alertes qu'il rencontrait l'agaçaient souvent au passage.

--Qu'est-ce que tu me rapporteras de la ville? lui criait-on.

--Je te rapporterai des nouvelles de l'amphithéâtre, et je te dirai si

les soldats de Naples gardent toujours la porte.

--Don Cicio, disait une autre plus hardie, quand donc commenceras-tu à

faire ton lit de noces?

--Quand j'aurai usé autant de nattes de jonc que tu as de dents de

sagesse.

Et il poursuivait son chemin sans regarder à droite ni à gauche.

Cicio avait une amie. C'était une petite chèvre jaune qui se prélassait

en marchant comme si elle eût porté des souliers de satin. Elle

s'appelait Gheta, c'est-à-dire Marguerite. Gheta aimait passionnément

son jeune maître; tantôt elle le suivait comme un chien, tantôt elle

prenait les devants au galop, comme si elle eût voulu fuir bien loin,

puis elle s'arrêtait pour attendre son ami. Elle jouait avec les

chevreaux et respectait les nourrices, mais elle n'avait pas encore

voulu des embarras de la maternité. Cette position exceptionnelle dans

une société où tout le monde avait des devoirs à remplir n'eût pas

convenu à tous les chevriers de la montagne. C'était par une permission

particulière du maître que Gheta n'était pas sollicitée de renoncer à

un état contraire aux intérêts de la maison. Touchée sans doute de

l'indulgence de Cicio, qui ne voulait pas contraindre ses inclinations,

elle payait en gentillesse et en gaîté, l'écot plus sérieux et plus

utile que fournissaient les autres chèvres; aussi apprenait-elle à faire

de jolis tours, comme de se dresser sur ses pieds de derrière, ou de

sauter par dessus un bâton. Personne ne lui enviait sa position de

favorite, tant il y avait de sagesse dans le troupeau. Cicio avait des

faiblesses marquées pour Gheta. Il cueillait pour elle les feuilles de

vigne les plus vertes, et lui peignait la crinière avec plus de soin

qu'il n'en mettait à se coiffer lui-même. Peut-être cette tendresse

réciproque était-elle cause à la fois de l'indifférence du petit

chevrier pour les agaceries des jeunes filles, et de l'éloignement de

Gheta pour le mariage; car le coeur n'est jamais plus en sûreté contre

le trouble des passions que lorsqu'il trouve dans un sentiment doux et

pur une occupation suffisante.

Un jour de printemps, Cicio descendait de la montagne pour aller vendre

son lait, et saluait le soleil levant à la façon des oiseaux, en

chantant à plein gosier. La pluie avait changé en torrents les ruisseaux

qui se jettent dans l'Anapo. Un bourgeois de Syracuse, qui revenait

de la campagne sur son âne, se trouva pris dans l'un de ces ruisseaux

débordés, et sans pouvoir ni avancer ni reculer. Avec l'entêtement et

la patience qui caractérisent son espèce, l'âne, immobile au milieu de

l'eau, recevait les coups sans broncher, bien décidé à attendre que le

torrent se fût retiré. Le bourgeois ayant brisé sa baguette sur le cou

de la bête, ne savait plus quel parti prendre, lorsqu'il aperçut au loin

notre chevrier, suivi de son petit troupeau. Cicio, entendant des cris

de détresse, accourut au secours du voyageur malheureux. Il releva son

pantalon au-dessus des genoux et vint prendre l'âne par la bride pour

l'obliger à passer le torrent, après quoi le _signor_ et le chevrier se

mirent à causer ensemble tout en cheminant.

Mast'-André, c'était le nom du bourgeois, exerçait à Syracuse la

profession de notaire. Sa charge lui rapportait par année quatre mille

_tari_, c'est-à-dire dix-huit cents livres; aussi avait-il maison de

ville, maison de campagne, et boutique dans la rue _Maestranza_. Il

avait en outre deux servantes à ses gages, deux clercs mal payés, plus

un âne en toute propriété. D'ailleurs, au large chapeau de paille qui

couvrait son énorme tête, à son ventre proéminent, qui sortait de son

manteau, à ses jambes courtes, à ses souliers de castor, à son air

majestueux, on le reconnaissait à cinquante pas de distance pour un

homme riche et bien nourri.

--Puisque la Madone, disait Cicio, m'a procuré l'honneur de servir

votre seigneurie, ce ne doit pas être sans dessein. Votre seigneurie a

certainement une femme et des enfants, et l'on voit bien qu'elle est un

heureux père.

--Je suis un heureux père, en effet, répondit Mast'-André, car ma fille

est la plus belle et la plus sage créature qui ait jamais porté le nom

d'Angélica; mais pour le reste tu as deviné tout de travers, puisque ma

femme est morte.

--C'est un grand malheur. Votre seigneurie a dû éprouver beaucoup de

chagrin de cette mort, et la belle Angélica aura versé bien des larmes.

Le chagrin et les larmes font du mal. Il faut boire du lait de chèvre,

excellence.

--Si je le voulais, je pourrais boire du lait de chèvre et même du vin;

mais le matin j'ai l'habitude de prendre du café, avant d'entrer dans ma

boutique où m'attendent mes clercs.

--Votre seigneurie doit avoir un bel état?

--Le premier de tous: je suis notaire.

--Excusez mon ignorance; je ne sais ce que c'est.

--Un notaire est un officier public, qui dresse les contrats de mariage

ou de vente, et prête son ministère à certaines transactions entre

les particuliers; quant à ton ignorance, c'est un effet de ton peu

d'éducation.

--Et de ma naissance obscure, seigneur notaire. Cependant, ma vieille

mère m'a raconté bien des choses. Elle m'a dit que, du temps du roi

Hiéron, il existait un million et demi d'habitants à Syracuse, où l'on

en compte à peine quinze mille aujourd'hui. Je sais encore que, dans ce

vaste chaos de ruines sur lequel nous marchons, était jadis le palais du

seigneur Jupiter et celui de la riche princesse Junon. Je sais que les

Athéniens, sous la conduite du calife Almanzor, ont ravagé trois fois

notre pays et brûlé la maison de la belle Diane, malgré les prodiges

de valeur du général Archimède et les prières de Saint-Agathocle, qui

devait être un évêque fameux; c'est pourquoi je déteste les Napolitains,

les Athéniens, et généralement tous les adorateurs de Mahomet.

--Je crois que tu es dans l'erreur, répondit Mast'-André. Le calife

Almanzor commandait une armée de Sarrazins et non pas d'Athéniens. Quant

aux gens de Naples, je ne pense pas qu'ils soient musulmans, puisque

leur ville est sous la protection de saint Janvier. Tu peux regretter

néanmoins qu'il n'y ait plus, comme autrefois, un million et demi

d'habitants à Syracuse, car les notaires gagneraient bien plus d'argent.

--Et les chevriers vendraient mieux leur lait. Au lieu de mourir de

faim, ils ne songeraient qu'à chanter et faire l'amour, comme du temps

de Théocrite, ce gentil poète qui fréquentait les bergers.

Cicio se mit à réciter en dialecte sicilien quelques passages des

idylles de Théocrite, et Mast'-André ne s'aperçut point qu'il estropiait

souvent les vers de la traduction. En devisant ainsi, le notaire et le

chevrier arrivèrent au quartier d'Ortigia, triste et dernier reste de la

magnifique Syracuse. Mast'-André s'arrêta devant un café: un garçon lui

servit du café noir, qu'il but sans descendre de son âne, suivant la

mode du pays. Il se rendit ensuite à sa maison de la rue Maestranza, sur

le devant de laquelle était située sa boutique de notaire. Une table

ronde couverte de papiers, quelques rayons chargés de cartons poudreux

et trois chaises de paille composaient tout le mobilier de cette

boutique. Au-dessus de la porte vitrée, deux énormes cornes de boeuf

présentaient leurs pointes menaçantes, préservatifs nécessaires de

la _jettatura_ et de toutes les influences pernicieuses. Il était à

peine sept heures du matin, et déjà les clercs assidus feignaient

de travailler sur leurs pupitres, fixés au mur par des crochets. La

grand'porte de la maison était ouverte, et Mast'-André entra dans la

cour, où un myrthe centenaire couvrait de son ombre des résédas,

des aloës et beaucoup d'orties. Une servante vint aider le patron à

descendre de son âne, et se mit à crier d'une voix glapissante:

--Cangia, voici votre papa qui arrive de la campagne.

Aussitôt une jeune fille pétulante s'élança dans les bras du vieux

Mast'-André. Angélica, ou, par diminutif, Cangia, était une de ces

fleurs précoces que la force des climats méridionaux développe avec

impatience. Sur son visage de quatorze ans et dans ses yeux d'une

grandeur démesurée, l'enfance et la puberté se disputaient encore.

Sa taille haute et les lignes régulières de ses formes contrastaient

singulièrement avec la vivacité de ses mouvements. A sa peau brune et

à la longueur un peu étrange de ses dents, on reconnaissait que huit

siècles n'avaient pas encore effacé en Sicile les traces du sang arabe.

Comme si elle eût deviné les moeurs des femmes orientales, la belle

Angélica aimait à cacher son visage dans les plis de sa mante noire,

et, quand elle allait à l'église, on l'aurait prise volontiers pour une

héroïne de Dervis Moclès courant à quelque aventure mystérieuse.

Mast'-André n'avait point remarqué que le petit chevrier l'avait suivi

jusque dans la cour de sa maison. Tandis que le bonhomme embrassait sa

fille, Cicio ayant demandé un verre à la servante, trayait paisiblement

une de ses chèvres. Il mit ensuite le verre plein de lait sur une

assiette, et l'offrit à la jeune fille, en prenant, sans y songer, une

de ces poses de bas-relief antique.

--Qui est ce garçon-là? dit la belle Cangia en rougissant.

--On n'a que faire de ton lait de chèvre, s'écria le père.

Mais Cicio, avec son obstination sicilienne, gardait sa pose académique

et continuait à présenter l'assiette d'un air impassible.

--Signorina, dit-il, sans moi votre papa, au lieu de vous embrasser,

serait encore à cette heure dans les eaux débordées de l'Anapo. Tout

service mérite une récompense: faites-moi la grâce de boire ce verre de

lait.

La jeune fille prit le verre et le vida lentement en regardant le

chevrier. De son côté Cicio tenait ses regards invariablement attachés

au visage de la belle Cangia, épiant avec une attention extrême les

moindres jeux de cette physionomie mobile. On ne saurait imaginer

jusqu'où peut aller le langage des yeux lorsqu'on n'a pas vu des

Siciliens converser ainsi entre eux. C'est tout une science qui échappe

à l'homme du Nord, dont les sens endormis n'ont qu'un vocabulaire borné.

Entre deux Siciliens des étincelles semblent jaillir et porter d'une

cervelle à l'autre des idées que nous ne pourrions exprimer sans le

secours de la parole. Un meurtre, un vol, une fourberie sont proposés,

acceptés et convenus tacitement par un clignement d'yeux, à la barbe

d'un étranger, avant qu'il en ait le plus léger soupçon. Cette faculté

du langage muet engendre en Sicile bien des petites conspirations et

fait marcher en poste l'amour, cet éternel conspirateur. Mast'-André,

qui était du pays, remarqua des signes d'intelligence entre sa fille et

le chevrier; mais il ne devina point ce qu'avaient rapidement échangé

Cicio et Cangia. Comment pourrais-je savoir ce que s'étaient dit ces

enfants, si le regard intéressé d'un père ne l'avait pas compris? Il est

certain qu'une complicité soudaine s'était établie entre eux. Quant à

leurs sentiments, il faut espérer que la suite de cette histoire les

fera connaître.

La Chèvre Jaune · 第 5 / 21 题