P. 27. _Par mon chef!_ auj. «Sur ma tête!»

P. 34. _Elle prend «plein son poing de chandelles»_ (plain poing

de candeilles). Cette expression, fréquemment répétée, donne à

penser que ces chandelles étaient en faisceau de deux ou trois

mêches. «Prendre plein ses poings,» c'est peut-être exactement notre

_empoigner_.

P. 29. _Je fais serment sur les saints._ C'est-à-dire sur les

reliques de saints. Je renvoie sur ce sujet à l'_Étude sur les

origines des romans de la Table ronde_, insérée dans la _Romania_,

tom. Ier.

P. 45. _Comment le fait Galehaut_, lieu commun d'entrée en propos,

_How do you do_ des Anglais; (_Comment le faites-vous_)? et notre

_Comment vous portez-vous_?

P. 45. _Les dames «après s'être conseillées»._ Ou _avoir pris

conseil_. On dirait aujourd'hui _s'être consultées_, mais avec moins

d'exactitude.

P. 45. Les _Saisnes_ sont les Saxons; les _Irois_, les Irlandais,

souvent confondus avec les _Escots_ ou Écossais. Pour la forme

_Saxons_, elle eût écorché la bouche délicate de nos anciens

Français: ils préféraient les Saisnes (Saxoni), et la Sassogne

(Saxonia), au lieu de notre _Saxe_.

P. 46. _Un riche peigne dont les dents étaient garnies de ses

cheveux._ Admettons qu'alors les beaux cheveux blonds des dames ne

fussent jamais imprégnés d'huiles ou de pommades parfumées, on se

rendra mieux compte du prix que les amoureux attachaient au don

d'un peigne garni comme celui que Genièvre envoie à Lancelot. Ce

mot _peigne_ nous tient aujourd'hui en respect: autrefois c'était

fréquemment une oeuvre d'art. On en voit d'un charmant travail dans

plusieurs cabinets, entre autres dans celui des Antiques de la

Bibliothèque nationale. On y traçait à la pointe le _Jugement de

Paris_, la _Punition d'Actéon_, ou quelque belle devise galante.

P. 70. _La dame le fait asseoir sur «la couche»._ L'usage de la

_couche_ répondait assez à celui de nos _divans_. Il ne faut pas

la confondre avec notre lit; les dames du Lancelot l'auraient fait

partager trop fréquemment à ceux qui les visitaient.

P. 70. _À Dieu soyez-vous recommandée!_ Cette pieuse formule est

devenue tellement elliptique que bien des gens aujourd'hui ne s'en

rendent plus compte en la prononçant. Nous cessons depuis longtemps

d'écrire: À Dieu! on dit _adieu_, on fait ses _adieux_. On parle même

des gens qui ont dit, les uns _adieu_ à l'Église, les autres adieu à

Satan. Ce que c'est d'oublier le vrai sens des mots!

P. 75. _La bonne épée «Sequence»._ On voit, ici combien de

remaniements souvent fâcheux dans les traditions. Le nom

véritablement consacré de l'épée d'Artus est _Escalibur_. Les

romanciers y ont substitué d'abord _Marmiadoise_, en faisant donner

_Escalibur_ à Gauvain. Ici, on nous parle de _Sequence_, la moins

autorisée des trois épées. Au reste, il est rare, dans nos romans,

de voir désigner les armes et les chevaux par des noms particuliers.

Je ne me souviens que de ces trois épées et du cheval de messire

Gauvain, _Gringalet_, nom que le _Lancelot_ n'admet même pas.

P. 87. _Il eut soin de mander les quatre clercs_, etc. Le fond de

cet alinéa a été plus tard défiguré dans le texte du manuscrit

751, que j'ai donné en note. Voici celui du manuscrit 752: «Celui

jor furent mandé li cler qui metoient en escrit les proesces as

compaignons de la maison le roi. Si estoient quatre. Et avoit non

li uns Arodion de Coloigne, e li segons Taudramides de Verzeaus, e

li tiers Thomas de Tolède e li quarz Sapiers de Baudas. Cil, quatre

metoient en escrit quanque li compaignon le roi faisoient d'armes. Si

mistrent en escrit les aventures monseignor G. tot avant, porce que

ce estoit li comencemens de la queste; e puis les Hector, porce que

del conte meesmes estoient branches. E puis les aventures as autres

XVIII compaignons. E tot ce fu del conte Lancelot. E tuit cest conte

estoient branches, e li contes Lancelot meismes fu branche del grant

conte del Graal, si tost com il fu ajostés.»

* * * * *

On voit ici que le «Grand conte du Graal» ne fut constitué que par

la réunion successive des branches qu'avaient formées le _Merlin_,

l'_Artus_, le _Gauvain_ et le _Lancelot_. La branche de Gauvain

n'est plus aujourd'hui séparée, au moins dans les romans en prose,

de celles d'Artus et de Lancelot. Tout semble porter à croire que

les deux livres d'_Artus_ et de _Lancelot_ étaient, dans l'origine,

parfaitement indépendants du Saint Graal et du Merlin. C'est pour

avoir voulu raccorder les deux premiers aux deux seconds que les

arrangeurs définitifs auront été obligés de recourir çà et là à des

interpolations.

P. 95. _En tendant les bras à son «nourri»._ Nous avons perdu ce mot,

désignant celui qui avait passé sa jeunesse, avait été nourri, élevé,

dans la maison d'un parent, ami, patron ou client, devenu _père

nourricier_. Ainsi Eginhard nomme-t-il Charlemagne _nutritor meus_;

ainsi Guillaume de Machault se disait-il le _nourri_ du roi de Bohême.

P. 97. _On vit descendre devant le «degré»._ Ancien nom de notre

escalier. Celui du Palais de Justice s'appelle encore le _degré_.

P. 98. _Les cheveux roulés en une seule tresse._ Cette tresse

descendait apparemment le long du dos, comme on le voit sur les

coffrets et peintures murales des onzième et douzième siècles. On

verra plus loin, page 222, qu'une fille était déshonorée quand on lui

coupait ses _tresses_.

P. 102. _Le plus loyal des hommes qui soient aux «îles de mer.»_

Autrefois on donnait volontiers le nom d'îles aux terres qui étaient

à demi fermées de rivières; et c'est ainsi que l'Île-de-France peut

avoir mérité son nom. Froissart nomme fréquemment des _îles_ de ce

genre. Voilà pourquoi notre auteur distingue les _îles de mer_.

P. 106. _Il se signait._ Il faisait des signes de croix.

P. 107. _Quiconque osera me contredire sera.... réduit «à se déclarer

foi mentie»._ À se reconnaître parjure, à confesser un faux serment,

à manquer à la foi jurée. On voit dans tous nos romans combien le nom

de _féodalité_, de gouvernement _féodal_, était justement choisi.

Tous les devoirs avaient pour base la _foi_ promise, l'hommage

librement rendu. Rien de plus sacré que cet engagement, rien ne

pouvait excuser l'homme qui ne le respectait pas. Si vous promettiez,

il fallait tenir; fût-ce à la ruine de votre famille ou de votre

pays. Nous n'avons plus guère de ces rigoureuses exigences, si ce

n'est peut-être pour ce qui tient aux gageures et aux dettes de jeu.

P. 110. _La nature de la clameur «qu'elle avait levée»._ Lever,

élever une clameur, c'était porter une accusation, ou réclamer contre

une mesure, un décret du souverain. Telle était chez les Normands la

_Clameur de haro_.

P. 112. _Il fondait en larmes._ On a dû remarquer avec quelle

facilité les héros de nos chansons de geste et de nos romans fondent

en larmes et se pâment de douleur. Nous sommes aujourd'hui plus durs

et plus difficiles à émouvoir que ne l'étaient Charlemagne, Artus et

Lancelot. Sans doute, les poëtes et les romanciers ont trop multiplié

ces témoignages involontaires d'attendrissement; mais il faut bien

qu'on ne les trouvât pas, de leur temps, aussi exagérés qu'ils nous

le paraissent aujourd'hui.

P. 128. _Une manche de «samit» jaune._ Le samit était, je crois,

une espèce de taffetas. Le mot vient du grec [Grec: hexamhiton], ou

peut-être de l'île de _Samos_ d'où l'on tirait la plus belle soie.

P. 132. _La fête de Noël, que le roi Artus a choisie pour tenir

«cour plénière»._ Le texte dit: _cour enforcée_, ce qui n'est pas

exactement ce qu'on a plus tard entendu par _Cour plénière_.

P. 133. _Seigneurs, vous êtes «mes hommes»._ C'est-à-dire j'ai reçu

votre hommage; vous me devez, conseil et service.

P. 135. _Un «bailli» convoiteux met tout à destruction._ Bailli est

ici le régent, celui qui gouverne en l'absence ou pendant la minorité

du seigneur naturel. De _bajulus_, bâton, on a fait bailli, celui

qui tient le sceptre, le bâton. Le _bail_ et la _baillie_ sont le

gouvernement, le pouvoir. À la page 310, bail est pris dans un autre

sens.

P. 137. _On apporta les «Saints.»_ Les reliques de saints sur

lesquels on jurait. Il faut remarquer que dans ce temps-là le

_serment_ (sacramentum) se prêtait soit en adjurant Dieu représenté

par une église, soit en posant la main sur l'évangile ou de saintes

reliques qu'on faisait venir de l'église ou qu'on y allait chercher.

On les invoquait comme garants de l'engagement pris ou de la vérité

des déclarations. Mentir au serment ainsi prêté, c'était se dévouer à

la vengeance céleste; c'était renier Dieu et les saints.

P. 138. L'_Apostole_. C'est le synonyme ordinaire du mot _pape_. On a

dit aussi _la pape_. Nous conservons encore le Siége _apostolique_.

P. 141. _Il avait la barbe et les cheveux roux._ Cette prévention

contre les gens à cheveux roux accuse assez bien un gallo-breton. Les

hommes de cette race étaient généralement bruns, comme nos Bretons

du continent. Ils tenaient pour ennemis mortels les conquérants

Anglo-Saxons, généralement roux. Il est vrai que, parmi les

compagnons de Guillaume le conquérant, il devait se trouver autant de

cheveux roux que de cheveux noirs; mais Henri II, le protecteur de

notre auteur, était, au moins par son père, Angevin.

P. 143. _Un «behourdis» à armes courtoises fut disposé dans la

prairie._ Le behourdis était un exercice militaire comme les tournois

et, plus lard, les _Tables rondes_. Il n'était pas interdit aux

écuyers ni aux simples valets. Le plus souvent, il s'agissait de

franchir à cheval, et tout en combattant, des obstacles plus ou moins

dangereux.

P. 144. _Le «glaive» de Meléagan se brisa._ Par glaive, il faut

toujours entendre ici la lance ou l'épieu, non l'épée. De l'ancienne

forme est venu glavelot, javelot (_gladium_, _gladiolum_). La _hante_

(hasta) était le bois du glaive.

P. 144. _Et tomba sous les pieds de son «destrier»._ L'écuyer d'un

chevalier prêt à combattre conduisait, à la _dextre_ du cheval qui

portait son maître, le cheval de bataille que le maître ne montait

qu'après s'être fait complètement armer. De là le nom de destrier

(_dexterarius_) donné au cheval de guerre.

P. 146. _Des «mires» lui recommandent un repos absolu._ _Mire_

représente le latin _medicus_, et ne vient pas de l'arabe. On a dit

_mie_, _mege_, et enfin _mire_.

P. 179. _Prononcer le honteux mot de recréance._ Avouer qu'on avait

soutenu une mauvaise cause, et qu'on était outré, vaincu. On appelle

encore aujourd'hui un cheval _recru_, celui qui est las, harassé, et

ne peut avancer d'un pas.

P. 179. _Si m'ait Dieu_, adjuration sacramentelle: Ainsi Dieu me soit

en aide! (_Sic me Deus adjuvet._)

P. 187. _Allons ensemble le «mettre à raison»_, c'est-à-dire lui

parler, le faire parler. Aujourd'hui, dans un sens presque analogue,

arraisonner. Dans le livre curieux de Gautier Map _De Nugis

curialium_, ce gallicisme est traduit mot à mot: «Dicunt Herlam

regem.... _positum ad rationem_ ab altero rege....» (_Dictinctio I_,

chap. XI.)

P. 193. _La poursuite les occupa jusqu'à None._ Le jour était encore

distribué en quatre parties, de trois en trois heures. _Prime_

commençait au lever du soleil, c'est-à-dire de six à neuf heures du

matin. _Tierce_, de neuf heures à midi. _Sexte_, de midi à trois

heures, et _None_, de trois à six heures. La nuit était également

divisée en quatre parties: vêpres, nocturne, vigile et matines; ou

simplement: première, deuxième, troisième et quatrième veilles de

la nuit.--Il faut corriger la note de la page 251, où l'on a compté

_tierce_ de six à neuf heures.

P. 194. _Sans perdre de temps, il revêt les armes du Seigneur-Dieu_,

c'est-à-dire les vêtements sacerdotaux. On comptait trois sortes de

chevaliers: les chevaliers proprement dits, les chevaliers-ès-lois,

les chevaliers clercs. À ces trois grades était acquis le titre

honorifique de mes sires (mon seigneur, au cas régime). Les

Présidents de cour souveraine et les évêques avaient le rang de

chevaliers; et c'est en vertu de cette ancienne hiérarchie que

l'évêque est encore aujourd'hui qualifié _Monseigneur_. Mais, pour

être conséquent, il eût fallu maintenir le _monseigneur_ à nos

présidents de justice et à ceux qu'on nomme aujourd'hui _officiers

supérieurs_, ces chevaliers du moyen âge.

P. 206. _L'usage d'Artus était de ne pas monter à cheval durant

«la semaine peneuse»._ La semaine sainte. On a vu plus haut qu'on

se faisait généralement un scrupule de chevaucher le samedi, jour

consacré à la vierge.

P. 208. _Le roi le relève et le «baise sur la bouche»._ Le baiser

sur la bouche était le plus grand témoignage d'union, de paix et

de réconciliation. Aussi un chrétien se serait-il gardé de jamais

l'accepter d'un Sarrasin: il eût aussi bien renié sa foi. Voyez plus

loin, page 306.

P. 218. _Une pucelle, la plus belle qu'on puisse voir de pauvre

lignage._ Nous dirions aujourd'hui la plus belle fille de village ou

de campagne; ce qui rappelle le vers de Gresset:

Elle a d'assez beaux yeux, pour des yeux de province.

P. 219. _Je vous le dirai «si je n'ai garde»_, c'est-à-dire si je

n'ai pas à me garder, si je n'ai rien à craindre de vous. Le mot

_garde_ a précisément le sens de caution.

P. 230, note. _L'histoire d'Ascalon est racontée dans la partie

inédite du livre d'Artus; mais, je crois, d'après notre roman._

Je suis aujourd'hui moins disposé à croire à cette antériorité

du _Lancelot_. L'_Artus_ inédit, bien distinct du texte que j'ai

reproduit à la suite du Merlin, pourrait bien être une première

ébauche bientôt abandonnée et qui aurait donné l'envie de mieux faire

à l'auteur du _Lancelot_.

P. 241. _La messe chantée par un «prouvaire»._ _Prouvaire_ est

l'ancienne forme française du latin _præsbiter_; mais la forme

_prêtre_ est aussi ancienne. Nous avons (ou nous avions) à Paris la

rue des _Prouvaires_. Nos municipaux n'ont-ils pas trouvé à ce nom de

rue le grand tort d'être ancien?

P. 241. _Des jeux d'échecs et de «tables»._ Les jeux de tables

étaient en général ceux que l'on jouait sur un tablier ou une sorte

d'échiquier. En particulier, je crois qu'il désignait notre jeu de

trictrac.

P. 244. _Il est mort «s'il ne fiance prison»._ C'est l'expression

textuelle: s'il ne se rend prisonnier.

P. 257. _On le replaça sur la litière «cavaleresque»._ La litière

placée en travers sur le dos de deux chevaux; à la distinction de la

litière portée à bras d'hommes, et qu'on appellait aussi _bière_.

P. 294. _Aiglin des Vaus._ Ce neveu de Keu d'Estrans est nommé

«Kaeddin li biaus» dans le ms. 752, fº 89.

P. 300. _Il était petit, et les deux figures étaient taillées sur une

pierre noire._

Le manuscrit 752 ajoute un détail nouveau: «Si estoit li aniaus

petit à une pierre plate bise, qui estoit de si grant force que ele

descovroit les enchantemens vers celui qui la portoit, si tost com

il l'avoit esgardée» (fº 91). Mais le romancier confond ici l'anneau

donné par la Dame du lac avec l'anneau de la Reine. C'est déjà

beaucoup que Lancelot n'ait pas regardé le premier talisman, dès

qu'il s'était vu au pouvoir de Morgain.

P. 301. _Çà et là glisse des pensées d'amour._ «Si li trait avant

de beles paroles, et rit et gabe et jue o lui, en chevauchant. De

toutes les choses le semont de quoi ele le cuide eschaufer. Si se

deslie sovent devant lui por mostrer son chief qui de très grant

biauté estoit, et chantoit lais bretons et autres notes plaisans et

envoisiés. Ele avoit la vois haute et clere, et si avoit la langue

bien parlant et breton et françois et meins autres langages» (ms.

752, fº 92). J'ai rendu cette scène, le plus exactement que j'ai pu,

d'après les plus nombreuses leçons, sans rien ajouter ni supprimer.

Ce manuscrit 752 offre pourtant quelques détails de plus qu'il peut

être intéressant de reproduire:

«Et quant ele voit un leu bel et plaisant, si le mostre et dit:

«Veez ci biau leu, sire chevaliers; dont ne seroit-il bien honiz qui

cest len trespaseroit avec bele dame ou bele damoisele sans faire

plus?» Mes sa parole a perdue, car Lancelot n'a talent ne volenté de

nule chose qu'ele li die. Ainçois li anuie tant qu'il ne la puet

regarder. Et quant ele tant l'anuie, si ne se puet-il plus taire,

si li dit: «Damoisele, dites-vous acertes ce que vous dites?» Ele

respont que voirement le dit ele.--«Se Deus me consant fet-il, je

n'avoie pas apris que damoisele parlast en tel maniere, ne qui eust

si honte perdue.--Avoi! sire chevalier, fet ele, il avient bien à un

chevalier que, se il est boens et loiaus et sages, qu'il prie bele

damoisele ou bele dame d'amors puis qu'il sont soul à soul; et se li

chevaliers ne la prie, parce qu'il la crieme ou parce qu'il est en

autre pensée, la dame ou la damoisele le doit prier et semondre de

quanqu'elle desirrera; et s'il s'en escondist, dont sai-je bien qu'il

est honis sur terre et doit avoir toutes leis perdues en totes corz.

Et por ce que vous ieste beaus chevaliers et je bele damoiselle,

por ce vos requier et pri que vos gesiez à moi. Et vez-ci beau leu

et cointe et bien aesié. Et se vos ne le faites, je ne vos sivrai

en avant, ne jamais ne vos troverai en cort que je ne vos apel de

recréandise.»

.... «Quant ils ont chevauchié une grant pièce au rai de la lune,

si choisissent et voient devant aus un paveilon mult bel et mult

riche. Si aperçoit Lanceloz que ce est li paveilons où Morgains

soloit gésir au Val des faus amans, lor et au tens qu'il chasoit le

chevalier qui se feri desous le lit.... Lors esgarde Lanceloz et vit

un des plus riches lis qu'il eust onques veus et des plus biaus. Car

il n'estoit nule grans richesce de courte-pointe ne de dras ne de

covertor qui n'i fust, et par desuz le chevez en haut si avoit deus

oreilliers moult riches por le lit parer, dont les coites estoient

d'un samit trop richement broudé; et en la broudeure avoit de maintes

riches pierres asises, plaines de vertuz; et à chascun des cors des

oreilliers avoit un grant boton d'or tout plain de basme qui rendoit

si grant odor que nule mieudre ne puct estre. Et par desoz ces deus

en avoit deus autres, et cil estoient fet por gésir sus....

Or Lanceloz s'est couchiez par le comandement à la damoisele, et

semble bien que il ait garde, au semblant que il fait; quar il n'oste

ne braies ne chemise, ançois gist come huem qui a besoing. Quand la

damoisele ot fet couchier touz les valez ès loges dont entour le

paveilon avoit assez, si revient arère là où Lanceloz gisoit. Et l'en

voit léans mult cler, car devant le lit avoit deus grans cirges qui

ardoient. La damoisele prent les cirges, si les oste de soz un coffre

où il estoient, si les esloigne et met en bas, si que la clarté ne

parviengne à la couche où Lanceloz gist. Cil esgarde quanqu'ele fait,

come cil qui entent plus à penser que à dormir. Si voit qu'ele a

tote sa robe ostée fors sa chamise, puis vient à Lancelot, si lieve

les dras de son lit et se lance lez lui, et giete les bras por lui

acolier, et le vost beisier; mes il n'a cure, si se defent moult

durement, si qu'il li vole hors des bras et se lance hors dou lit,

et ele est après lui saillie. Et quant il la vit hors del lit, si a

trop grant honte et li dit: «Avoi! damoisele, m'aist Deus! bien avez

honte perdue. Car onques mes n'oï parler de dame ne de demoisele qui

vousist chevalier prendre à force.--Ha! fit-ele, mauvez recréant!

dahés avez-vos! car onques chevaliers ne fustes, et honie soit l'eure

que vos vantastes de monseignor Gauvain rescoure, quant vostre lit

avez guerpi por une damoisele sole! si ne sui pas moins bele de

voz ne meins valanz; car au meins ne sui-je pas desloiaus com vos

estes.--Damoisele, fet-il, vous dirois ce que vos plaira; mes il ne

se leva hui si buens chevaliers, se il m'apeloit de desloiauté, vers

qui je ne me défendisse.--Certes, fit-ele, or i parra coment vous en

défendrez, car jel mostrerai encontre vos.» Lors se lance à lui, si

le cuide prendre par le col, mais ele faut, et la main s'en vient par

la chavesaille de la chamise, si la fent jusqu'à la pointe. Quant il

voit ce, si a trop grant honte. Lors la seisist par les deux bras,

si la met arière au plus belement que il puet, et dit qu'ele ne s'en

relevera devant qu'ele li ait fiancé qu'ele ne couchera en lit où il

gise, ne li querra chose qui encontre son cuer soit.--«Jel fiancerai,

fet-ele, se vos volez fere une chose que je vos requerrai.--Dites,

fet-il, car je le ferai teus puet-ele estre.--Ne vos en dirai rien

se en l'oreille non; car je ne sai qui nous escoute, et se vos m'en

escondisiez et il fust oï, tant seroit por vous la honte greindre.»

Lors s'abesse Lanceloz et met la destre oreille en sa boche. Et ele

comence à sospirier, si dist moult belement; «Ha Deus! coment le

dirai-je?» Lors s'estent si durement que Lancelot cuida bien que ele

fust pasmée. Lors l'a regardée et, el regarder que il fist, ele giete

la boche, si li beise. Et il en est si angoissous que par unpoi que

il n'enrage. Atant l'a laissiée, si comence à crachier de despit de

ce qu'ele l'avoit beisié. Et ele le recort sore; et quand il voit

qu'il ne porra à lui durer, si cort à s'espée qui à l'atache dou

paveillon estoit pendue, si la sache hors del fuere, et jure que il

en ferra, se ele touche plus à lui. Ele set bien que il n'en fera

riens, etc.... (fº 92.)

P. 335. _note_. La preuve n'est pas décisive. Les Cisterciens, par

exemple, confiaient tous les travaux de leurs terres à des _frères

convers_ ou néophites rendus. Ces bouviers rencontrés par Galehaut

pouvaient donc être de ces _rendus_. Plus loin, on voit Lionel

à l'entrée d'un enclos religieux, aborder «un des frères, qui

labourait.»

P. 244. Le texte du ms. 752 raconte encore avec d'autres

développements le songe et le départ de Lancelot:

Si li a mis poisons en son boivre qui estoient confites à conjuremenz

et à charraiz; si li troblerent la cervele, tant que, la nuit, li

fu avis en son dormant que il veilloit et que il trovoit sa dame la

roine gisant avec un chevalier si de près que il le li faisoit; et

il corroit à s'espée, si le voloit ocire, quant in tome sailloit sus

et disoit: «Lanceloz, que volez vos à cest chevalier? Ne soiez-vos

jà si hardis que vos i metois la main; car je sui soe: ne jamais, si

chier com vos avez vostre cors, n'entrez en leu où je soie, car je

le vous deffent mult bien.» Ensi le fit Morgue songier, et por ce

qu'il tensist sa vision au matin plus veraie, le fist porter hors

de la chambre à mienuit, et metre en une litière, autresi com ele

avoit fait au Val sans retor, tout endormi, en une des plus belles

landes del monde, bien trois lieues loing d'ilecques; et ele meismes

i ala, s'el fist à ses gens gueitier de près. Au matin fu avis

Lancelot qu'il estoit en un des plus biaus paveillons del monde, et

véist devant lui une autretel couche com estoit cele où il avoit

véu gésir la roine et le chevalier, et que encore tenoit l'espée

dont il le voloit ocirre. Ne sous ciel n'a home qui croire li féist

que il n'eust veu à ses iaus ce que il avoit songié.--Quant il vit

les gens Morgain, si fu mult honteus, fit ele meismes vint avant à

guise de fame mult irée, si li dist: «Coment Lancelot, i estes-vous

si desloiaus que vous en i estes fuis sans mon congié?» Et quant

il entent, si cuide bien qu'ele l'ait ateint de desloiauté, si en

a tel duel que par un poi qu'il ne forcene. Si prent l'espée qu'il

cuide tenir, si la se viaut boter parmi le cors, quant Morgue li

cort andeus ses mains tenir, si le chastie et dist que maintes gens

trespassent lor loiautéz qui puis vivent loiaument totes lor vies.

«Dame, fait-il, je ne porroie mie longuement durer en tel manière,

et mieus me vendrait tot le monde guerpir et foïr, que à morir. Et

vos me devisâstes er soir que je m'en iroie se vous jurois que je

n'enterroie, etc.»

Les Romans de la Table Ronde (4/ 5) Mis en nouveau langage et accompagnés de recherches sur l'origine et le caractère de ces grandes compositions · 第 62 / 68 题