Dans plusieurs anciens manuscrits, cette partie du roman de Lancelot
est appelée _Le livre de Galehaut_, ou _Le prince Galehaut_. À ce
titre faisait allusion Dante Alighieri, dans les vers si souvent
cités:
Noi leggevamo un giorno per diletto
Di Lancilotto, come amor lo strinse....
_Galeotto_ fu il libro e chi lo serisse....
On sait que Bocace avait choisi pour second titre de son Decaméron
celui de _Il principe Galeotto_, tant ce personnage avait acquis une
célébrité générale.
Galehaut semble pourtant un hors-d'oeuvre dans l'ensemble de notre
roman. L'auteur, après avoir promis de lui monts et merveilles, ne
lui a confié qu'un rôle secondaire. Il est vrai qu'il devient l'utile
intermédiaire des premières relations de Genièvre avec Lancelot, et
qu'il donne un asile à la reine répudiée. Mais son excessive amitié
pour Lancelot; ses projets insensés de conquête, abandonnés au
moment où la défaite du grand roi Artus allait lui permettre de les
réaliser; ses songes que douze astrologues viennent interpréter, tout
cela forme je ne sais quelle fausse note qui affaiblit l'intérêt de
l'action principale. Le romancier eût mieux fait de confier le soin
de protéger la reine exilée au bon roi Baudemagus; en rapportant au
temps du séjour de Genièvre à la cour de ce prince la passion de
l'orgueilleux Meléagan pour la reine, passion dont le livre suivant
va nous entretenir. Il est vrai que dans un des premiers, sinon
dans le premier des romans français, on ne pouvait guère espérer de
trouver l'observation de toutes les règles du genre: c'est déjà avec
une certaine surprise qu'on y reconnaît tant de précieuses qualités
dont les romanciers postérieurs ont fait leur profit.
Ainsi l'Amadis espagnol, composé dans le cours du quatorzième
siècle, dut à cette première partie trop oubliée du Lancelot, tout
ce qu'on y loua le plus, tout ce qu'on en retint le mieux. Si le
roi Périon demande à ses astrologues l'explication de ses songes,
c'est parce que Galehaut avait fait les mêmes rêves et demande les
mêmes explications aux astrologues d'Artus. Le _damoisel de la mer_
reçoit chez Gandale l'éducation du «_Beau valet_» chez la Dame du
lac. L'intervention répétée de demoiselles errantes, les landes,
les forêts, les châteaux, les fontaines de l'Amadis, tout cela est
emprunté au Lancelot. Urgande la desconnue, protectrice d'Amadis, est
la Dame du lac protectrice de Lancelot. Ces deux fées sont amoureuses
et ne disent pas celui qu'elles aiment. Languines, roi d'Écosse,
arme chevalier le _Damoisel de la mer_, sans demander qui il est ni
comment il se nomme, parce que le roi Artus en avait agi de même
avec le _Beau valet_. Le premier entretien du Damoisel avec Oriane
est librement traduit de celui de Lancelot avec Genièvre. L'aventure
de Galaor avec la belle Aldene, est l'aventure de Gauvain avec la
fille du roi de Norgales. Amadis rêvasse quand il voit Oriane, comme
Lancelot quand il voit Genièvre; et dans cette contemplation ils
oublient également de parer les coups de leurs adversaires. Comment
ne pas reconnaître Mabile et la demoiselle de Danemarc du roman
espagnol dans la Saraïde et la dame de Malehaut du roman français?
_L'arc des loiaus amans_ de l'Amadis n'est-il pas notre _Val des
faux amants_? Mais pourquoi tous ces rapprochements? Il faudrait
pour ainsi dire rappeler à chaque page des quatre premiers volumes
de l'Amadis une page correspondante des romans de la Table ronde,
et surtout de notre Lancelot. Qu'il nous suffise de dire que pour
avoir été si fidèle imitateur de nos romans, l'Amadis a justement été
regardé comme le chef-d'oeuvre de l'ancienne littérature espagnole.