P. 350. _C'est ainsi que finit Galehaut._

Dans plusieurs anciens manuscrits, cette partie du roman de Lancelot

est appelée _Le livre de Galehaut_, ou _Le prince Galehaut_. À ce

titre faisait allusion Dante Alighieri, dans les vers si souvent

cités:

Noi leggevamo un giorno per diletto

Di Lancilotto, come amor lo strinse....

_Galeotto_ fu il libro e chi lo serisse....

On sait que Bocace avait choisi pour second titre de son Decaméron

celui de _Il principe Galeotto_, tant ce personnage avait acquis une

célébrité générale.

Galehaut semble pourtant un hors-d'oeuvre dans l'ensemble de notre

roman. L'auteur, après avoir promis de lui monts et merveilles, ne

lui a confié qu'un rôle secondaire. Il est vrai qu'il devient l'utile

intermédiaire des premières relations de Genièvre avec Lancelot, et

qu'il donne un asile à la reine répudiée. Mais son excessive amitié

pour Lancelot; ses projets insensés de conquête, abandonnés au

moment où la défaite du grand roi Artus allait lui permettre de les

réaliser; ses songes que douze astrologues viennent interpréter, tout

cela forme je ne sais quelle fausse note qui affaiblit l'intérêt de

l'action principale. Le romancier eût mieux fait de confier le soin

de protéger la reine exilée au bon roi Baudemagus; en rapportant au

temps du séjour de Genièvre à la cour de ce prince la passion de

l'orgueilleux Meléagan pour la reine, passion dont le livre suivant

va nous entretenir. Il est vrai que dans un des premiers, sinon

dans le premier des romans français, on ne pouvait guère espérer de

trouver l'observation de toutes les règles du genre: c'est déjà avec

une certaine surprise qu'on y reconnaît tant de précieuses qualités

dont les romanciers postérieurs ont fait leur profit.

Ainsi l'Amadis espagnol, composé dans le cours du quatorzième

siècle, dut à cette première partie trop oubliée du Lancelot, tout

ce qu'on y loua le plus, tout ce qu'on en retint le mieux. Si le

roi Périon demande à ses astrologues l'explication de ses songes,

c'est parce que Galehaut avait fait les mêmes rêves et demande les

mêmes explications aux astrologues d'Artus. Le _damoisel de la mer_

reçoit chez Gandale l'éducation du «_Beau valet_» chez la Dame du

lac. L'intervention répétée de demoiselles errantes, les landes,

les forêts, les châteaux, les fontaines de l'Amadis, tout cela est

emprunté au Lancelot. Urgande la desconnue, protectrice d'Amadis, est

la Dame du lac protectrice de Lancelot. Ces deux fées sont amoureuses

et ne disent pas celui qu'elles aiment. Languines, roi d'Écosse,

arme chevalier le _Damoisel de la mer_, sans demander qui il est ni

comment il se nomme, parce que le roi Artus en avait agi de même

avec le _Beau valet_. Le premier entretien du Damoisel avec Oriane

est librement traduit de celui de Lancelot avec Genièvre. L'aventure

de Galaor avec la belle Aldene, est l'aventure de Gauvain avec la

fille du roi de Norgales. Amadis rêvasse quand il voit Oriane, comme

Lancelot quand il voit Genièvre; et dans cette contemplation ils

oublient également de parer les coups de leurs adversaires. Comment

ne pas reconnaître Mabile et la demoiselle de Danemarc du roman

espagnol dans la Saraïde et la dame de Malehaut du roman français?

_L'arc des loiaus amans_ de l'Amadis n'est-il pas notre _Val des

faux amants_? Mais pourquoi tous ces rapprochements? Il faudrait

pour ainsi dire rappeler à chaque page des quatre premiers volumes

de l'Amadis une page correspondante des romans de la Table ronde,

et surtout de notre Lancelot. Qu'il nous suffise de dire que pour

avoir été si fidèle imitateur de nos romans, l'Amadis a justement été

regardé comme le chef-d'oeuvre de l'ancienne littérature espagnole.

Les Romans de la Table Ronde (4/ 5) Mis en nouveau langage et accompagnés de recherches sur l'origine et le caractère de ces grandes compositions · 第 63 / 68 题