Page 4. «_Loin d'elle il ne peut être en bon point_», c'est-à-dire
dans un bon état de santé. De ces trois mots nous avons fait
très-improprement _embonpoint_, et nous en avons modifié le sens
naturel au point de pouvoir parler d'un embonpoint _excessif_,--du
_trop_ d'embonpoint,--de _beaucoup_ d'embonpoint.
P. 4. _Quand il fut au monter._ Quand il fut au moment de monter à
cheval.--Les mots cheval et chevalier reviennent si souvent que j'ai
trouvé à propos d'en diminuer le nombre. D'ailleurs, c'est dans le
texte qu'on se contente de dire seulement, comme ici, _monter_. La
forme «être au monter» semble un gallicisme qu'on eût pu conserver.
P. 4. _La quête._ Enquête, recherche. On a encore restreint le
sens de ce mot; il ne répond plus guère qu'à _demande_. On disait
également: la quête de celui qu'on cherchait, et la quête de celui
qui cherchait; de même que dans l'acception actuelle on dit: «la
quête du _dimanche_» et la quête de _madame N_.
P. 4. _Messire Gauvain._ Gauvain et Yvain sont toujours ainsi
qualifiés, comme fils aînés de rois encore vivants.
P. 5. _Un clerc revêtu_, c'est-à-dire en costume de clerc allant
officier; _en surplis_, comme on dirait aujourd'hui.
P. 5. _N'est-il pas dans la forêt d'autre religion_, d'autre maison
religieuse. On n'a guère conservé cette ancienne acception que pour
ceux qui entrent «en religion».
P. 6. _Le clerc se chargea d'établer le cheval._ De le mettre à
_l'écurie_; mot qui n'était pas encore usité.
P. 8. _Messire Allier._ L'histoire d'Allier, père de Maret, semble,
sous des noms fictifs, se rapporter à Guichart III, sire de Beaujeu,
devenu moine de Cluny en 1137. Bien que je ne sois plus aujourd'hui
aussi persuadé que je l'étais il y a trois ans de la part que Gautier
Map aurait prise à la composition des romans de la Table ronde, il
faut encore, à l'appui de cette attribution, tenir compte de quelques
passages du _De nugis carialium_. Au chap. XIII de la première
_Distinction_, G. Map a raconté de Guichart III, seigneur de Beaujeu,
mort vers 1140, ce qu'on trouve dans notre XLVIIIe laisse (p. 13) de
mess. Allier père de Maret. Voici le passage qu'on pourra comparer:
«Guichardeus de Bellojoco[95] pater hujus Imberti cui nunc cum filio
suo conflictus est, in ultimo senectutis suæ Cluniaci assumpsit
habitum, distractumque prius tempore, scilicet militiæ, singularis
animi copiam adeptus, etiam quietem adegit: in unum collectis
viribus, se subito poetam persensit, sua quo modo lingua, scilicet
gallica, pretiosus effulgens, laïcorum Homerus fuit. Hæ mihi utinam
induciæ! ne, per multos diffusæ mentis radios, error solæcismum
faciat[96]. Hic jam Cluniacensis monachus factus, jam dicto Imberto
filio suo, licet vix impetratus ab abbate et conventu, totam terram
suam, quam idem filius per potestatem hostium et suam impotentiam
amiserat, armata manu restituit. Reversusque, devotus in voto
persistens, diem suum felici clausit exitu.»
[Note 95: Et non _de Bello loco_, comme a cru devoir corriger M. Th.
Wright, d'après le sermon en vers français publié par M. Jubinal sous
ce dernier nom.]
[Note 96: Je ponctue autrement que l'éditeur du _de Nugis_, et je
crois entendre ici que Map semble souhaiter de ne pas se laisser
entraîner par une imagination vagabonde à écrire en français, à
l'exemple de Guichart. Mais j'avoue que cette interprétation est fort
douteuse.]
M. Victor Leclerc, _Hist. litt._, tome XXIII, p. 250, avait déjà
conjecturé que les vers publiés sous le titre de _Sermon de Guichart
de Beaulieu_ étaient de Guichart seigneur de Beaujeu, mort,
ajoute-t-il, en 1137. Mais je crois qu'il s'est mépris en rapportant
la composition de ces vers au temps où ce Guichart était encore dans
le _siècle_. C'est dans l'abbaye de Cluny qu'il dut les faire, non
comme un _sermon_ prononcé en chaire, mais comme épître ou discours
moral. Guichart fut l'«Homère des laïcs», parce qu'il s'était adressé
directement dans cette épître aux laïcs; non parce que lui-même était
encore laïc. Pour ce nom d'Homère, il n'en faudrait pas induire que
Guichart eût fait quelque chanson de geste, mais seulement qu'on le
comparait, comme ancien poëte français, au plus grand et au plus
ancien des poëtes grecs.
P. 10. _Il vaut une «échelle» entière._ Une aile, un bataillon. Notre
diminutif _bataillon_ dérive de _bataille_, corps d'armée rangée
en _bataille_. On disait la _bataille du roi_, pour l'aile que
commandait le roi.
P. 11. _Quand ils eurent «levé leur ventaille»_. J'aurais dû dire
_baissé_. La ventaille était une espèce de petite pièce qui dépendait
du haubert, et qui descendait sur la poitrine, quand on ne la
remontait pas sur le visage pour l'attacher à la coiffe du haubert.
Je ne crois pas qu'elle montât jamais jusqu'aux yeux. Elle fut plus
tard remplacée par la visière, qui dépendait du casque, heaume, ou
armet. Disons en passant, qu'armet ne vient pas d'_arme_, mais de
l'italien _elmo_ heaume, _elmetto_, petit heaume.
P. 11. _Deux jeunes «pucelles»_. Ce mot n'avait d'autre sens que
celui du latin _puella_, femme non mariée.
P. 11. _Les deux amis quittent «heaume, épée, haubert.»_ L'aspiration
de l'initiale _h_ rend ces formes, heaume, haubert, un peu dures.
L'italien _elmo_, _albergo_ est assurément plus agréable. Je ne
pouvais substituer _casque_ à heaume, ni _cuirasse_ à haubert, ces
deuxièmes noms ayant une physionomie trop moderne. Il en a été de
même de l'_écu_, que n'aurait pas exactement remplacé le _bouclier_.
J'ai parfois aussi conservé _ost_ au lieu d'armée. Pour des récits
surannés, il faut souvent des expressions et même des constructions
vieillies. _Brocher des éperons_ ne vaut-il pas mieux que _piquer des
deux_? _Defermer_ au lieu d'_ouvrir_ n'est-il pas à regretter un peu?
P. 14. _Messire Gauvain devait être facile à reconnaître «au sinople
de son escu»_. Les armoiries sont encore de fantaisie dans nos
romans. Bien que les chevaliers affectent de certaines couleurs, de
certaines figures, ils en changent et les cèdent volontiers. Rien
plus éloigné de la vérité que les attributions faites à la fin du
quinzième siècle, dans un livre souvent réimprimé sous le titre:
_Armoiries des chevaliers de la table ronde_. Tout y est imaginaire.
P. 17. _Celui qui m'«outrera» n'est pas encore né._ Celui qui me
vaincra. Le mot vaincre, dur à conjuguer, justifie l'emploi de
synonymes même vieillis, comme ici _outrer_ dans le sens de vaincre,
réduire à merci.
P. 17. _Un sergent va dans le «moutier»._ Ce mot se prenait pour
église ou pour chapelle, aussi bien que pour _monastère_: dans ce
dernier sens, on préférait même le mot _religion_.
P. 21. _Et ce chevalier «félon»._ L'Académie, qui me semble avoir
prodigué les accents, peut être blâmée d'en avoir affublé félon,
dont le radical français est _fel_: je n'ai jamais entendu prononcer
félon. Il en est de même de l'accent qu'elle exige pour _pèlerin_.
P. 21. _À l'entrée d'une «lande»._ Plaine non cultivée, aride ou
couverte de gazon.
P. 21. _Vous avez fait que «vilain»_, comme «vous avez fait que
sage». C'est-à-dire «vous avez fait _ainsi_ que vilain _ferait_.»
P. 21. _Vous amenderez le méfait._ Vous réparerez, vous compenserez.
Bonne locution perdue. On dit encore dans un sens presque analogue:
_faire amende honorable_.
P. 22. _Vous êtes le meilleur «vassal» du monde._ Le premier et le
vrai sens de ce mot répond à _chevalier_, et non pas à tenancier d'un
fief seigneurial. Messire Gauvain n'était pas de ces tenanciers. Le
radical latin qu'on trouve dans la loi salique est _vassus_: on l'a
rendu d'abord par _vax_, puis par _vassal_, noble chevalier. Dans
nos chansons de geste et dans nos romans, Charlemagne et Artus sont
fréquemment loués comme _bons vassaux_. Si l'on a confondu l'ancienne
et la nouvelle acception, c'est parce qu'en recevant l'adoubement ou
vêtement militaire, on devenait l'obligé de celui qui vous armait.
Mais _Vassal_ suppose néanmoins une position indépendante; aussi ne
voit-on jamais, dans nos premiers textes de langue, l'expression
_vassal_ de quelqu'un; mais ce vassal peut être le _chevalier_ d'un
prince, à raison de son hommage ou des soudées qu'il recevait. Les
mots de la basse latinité _vassus_, _vassalis_, _vassaletus_ et
_vassus vassorum_ représentent _vax_, _vassal_, _vallet_ ou _varlet_,
et _vavasseur_.
P. 25. _Sagremor le «desréé»_ sur ce surnom, voyez encore t. I, page
290.
P. 25. _Les trois «gloutons»_, synonyme de notre _drôles_, ou
_vauriens_. «_Glout_» dans les chansons de geste.
P. 25. _Nous pourririons encore dans la «chartre» de Marganor._ La
prison. C'est le latin _carcer_. Le rapprochement du sens de ce
mot avec le nom de la ville des Carnutes, _Chartres_, n'a pas été
sans influence sur le type des monnaies chartaines. Remarquons ici:
1º qu'un des airs de chanson les plus connus est celui de: _Tous
les Bourgeois de Châtres_ (aujourd'hui Arpajon), et non pas _de
Chartres_, 2º qu'à Reims, la _porta carceris_, porte de la prison
de l'archevêque, où, dit-on, fut enfermé Ogier le Danois (non
l'Ardenois), doit à cet ancien nom celui de _Porte Cère_, comme
disent encore les bonnes gens du peuple, on _Porte Cérès_, comme
disent les gens bien élevés.
P. 27. _Je veux bien «baisser ma guimpe»._ La guimpe était pour les
dames ce que la _ventaille_ était pour les hommes. Voyez tome I, p.
206, note.