Galehaut avait appris de messire Gauvain et de messire Yvain tout
ce que Lancelot avait dit de ses ennuis et de son désir de vivre
oublié dans la plus profonde solitude. Ces nouvelles lui causèrent
une grande douleur et une grande joie. Il le savait vivant, hors
de prison: il s'inquiétait d'un chagrin dont il devinait la cause.
Que devra-t-il faire? Le chercher en terres lointaines? Mais par où
commencer? retourner en Sorelois? quel deuil pour lui s'il ne l'y
rencontre plus! Il choisit pourtant ce dernier parti, quand il eut
perdu tout espoir de le retrouver en Grande-Bretagne. Rentré dans ses
États, il apprit qu'on avait vu Lancelot désespéré de le savoir absent;
que sa raison en avait reçu une nouvelle atteinte, et qu'on ignorait
ce qu'il était devenu. Le sang dont il trouva rougi le lit dans
lequel avait couché son ami lui donna à penser qu'il s'était donné
la mort; il s'accusa d'avoir été lui-même son meurtrier en tardant à
revenir. Dans toutes ses terres, il envoya des messagers chargés de
recueillir de ses nouvelles: quand ils revinrent sans l'avoir trouvé,
il ne douta plus de sa mort. Ainsi, malade de corps et de coeur, il
se mit au lit le jour de la Madeleine et ne se releva plus. Devant
sa couche il fit placer l'écu de Lancelot; mais cette vue, loin
d'adoucir ses chagrins, contribuait encore à les augmenter. Pendant
neuf jours et neuf nuits, il refusa toute espèce de nourriture. On
le conjura de faire un effort sur lui-même et de consentir à manger;
mais il était trop tard. Sa langue était gonflée, ses lèvres se
détachaient d'elles-mêmes, tous ses membres étaient desséchés. C'est
ainsi qu'il languit du jour de la Madeleine[94] jusqu'à la dernière
semaine de septembre; alors il partit du siècle. Chacun à sa mort
pensa avec raison que le monde en le perdant et en n'espérant plus
rien de Lancelot, avait perdu les plus purs rayons de la gloire
mondaine. De toutes les dames qui le pleurèrent, la dame de Malehaut
fut la plus inconsolable: on croit bien que Galehaut l'eût épousée,
devant Sainte Église, s'il eût vécu plus longtemps. Mais avant de
passer de ce monde, il avait eu soin de revêtir de sa terre et de
toutes ses seigneuries, son neveu Galehaudin.
[Note 94: 22 juillet.]
C'est ainsi que finit le fils de la Géante, le seigneur des Îles
lointaines, le grand ami de Lancelot.
FIN DU DEUXIÈME VOLUME DE LANCELOT DU LAC QUATRIÈME VOLUME DES
ROMANS DE LA TABLE RONDE.