LXXVII.

Après l'avoir retenu dans ses bras pendant une lieue, Karadoc lui

avait fait ôter ses vêtements pour le lier étroitement sur le dos

d'un roncin: deux forts sergents le battaient de menues courroies,

et faisaient jaillir son généreux sang de toutes les parties de son

corps. Il souffrit sans exhaler la moindre plainte: seulement, il

pensait au chagrin que son oncle et ses compagnons ressentiraient en

apprenant sa mésaventure. Arrivés dans la Tour douloureuse, Karadoc

le fit délier pour l'abandonner à sa mère: «Ah Gauvain! s'écria la

vieille en le voyant, je te tiens donc! Je puis donc te demander

raison du meurtre de mon cher frère que tu as occis en trahison!--Je

n'ai jamais fait de trahison.--Tu mens; comment sans trahison

aurais-tu mis à mort un chevalier qui valait cent fois mieux que

toi?» Quand Gauvain s'entend deux fois accuser de trahison, il oublie

de rage tous ses autres maux: «Tu mens toi-même, dit-il, méchante

sorcière, et si l'infâme géant qui m'a surpris désarmé ose soutenir

ton mensonge, je m'en défendrai dans sa maison même, contre son corps

ou celui de tout autre.»

La vieille dont la fureur croissait de plus en plus appelle ses

chevaliers. «Je n'aurai pas de joie, dit-elle, que ce traître ne soit

mis en pièces; si vous n'osez le tuer, c'est moi qui le ferai.» Ce

disant, elle va prendre un épieu dans le hantier[77], et s'approchait

pour l'en frapper, quand son fils se met entre elle et messire

Gauvain, et lui arrachant des mains l'épée: «Qu'allez-vous faire?

voulez-vous m'enlever le profit de ma chasse.--Comment, fils! il m'a

appelée méchante sorcière, et tu veux m'empêcher de le punir?--Mère,

ne voyez-vous pas qu'il souhaite la mort pour échapper à la prison

où je le ferai pourrir?» Ainsi parvient-il à calmer la forcenerie de

la vieille. Mais elle ordonna qu'on étendît mess. Gauvain sur une

table, et cela fait, elle exprima sur toutes ses plaies un onguent

qui devait les irriter sans que le poison pénétrât jusqu'au coeur.

Elle le fit ensuite transporter par trois sergents dans un souterrain

obscur, rempli de toute espèce de vermines.

[Note 77: Sorte de ratelier où l'on déposait les bois de lance. De

_hante_, bois de lance.]

Au milieu de la chartre était un grand pilier de marbre creux dans

lequel on avait poussé un châlit garni de paille rude et noueuse.

Gauvain pouvait s'y étendre, mais non s'y tenir à demi levé, car la

niche n'avait pas trois pieds de haut. On lui apportait chaque jour

sa faible ration de pain et d'eau; une légère couverture le défendait

seule du froid glacial de cette chartre bassement voûtée et peuplée

de puants reptiles. C'était un sifflement aigu et continuel de

vipères et de couleuvres qui, sentant la chair humaine, se roulaient,

se dressaient à l'envi contre le pilier. Plus d'une fois il fut tenté

de descendre du lit et de se donner en pâture à ces horribles bêtes;

mais la honte d'une telle mort le retenait, la crainte aussi de

perdre son âme. C'eût été volontairement sacrifier le corps que d'en

faire le régal de pareils convives; il jugea donc que mieux valait

souffrir que désespérer. Ainsi passa-t-il la nuit. Le venin gagna ses

jambes, ses bras, son visage: vingt fois il s'évanouit, incessamment

menacé ou surpris par les couleuvres qu'il repoussait des pieds et

des mains.

Or, dans une autre partie du château se trouvait une demoiselle aimée

de Karadoc. Elle le détestait pour l'avoir enlevée à son premier

ami, chevalier preux et courtois qui avait été tué en voulant la

défendre. Elle était longtemps restée chez la dame de Blancastel, et

c'est elle dont cette dame, ainsi que nous avons vu plus haut, avait

parlé à son cousin Galeschin, duc de Clarence. Si Karadoc ne l'eût

pas surveillée de près, elle ne serait pas un jour restée dans cette

maudite tour. Or sa fenêtre donnait sur un jardin qui touchait à la

noire prison de messire Gauvain. Elle entendit des plaintes et ne

douta pas qu'elles ne fussent exhalées par le preux chevalier dont

elle avait souvent entendu vanter les prouesses et la prud'homie:

«Ah Dieu! disait le prisonnier, ai-je mérité une fin si cruelle!

Bel oncle Artus, vous gémirez grandement en apprenant mon malheur!

Et vous, mes compagnons de la Table ronde, combien vous regretterez

de ne pas savoir ce que je serai devenu! vous encore plus qu'eux,

madame la reine; vous avant tous, Lancelot! Puisse au moins Dieu

vous maintenir dans votre incomparable vaillance! Vous pourriez seul

m'ôter de ce martyre, si la prouesse y pouvait suffire: mais ce

château ne craint nul homme, et le tyran qui le tient est tellement

sur ses gardes qu'il échappera sans doute à votre vengeance.»

Ainsi se plaignait mess. Gauvain. La demoiselle qui l'avait écouté

descend et avance la tête dans la lucarne de la prison: «Monseigneur

Gauvain! dit-elle à demi-voix.--Qui m'appelle?--Une autre victime,

une amie qui ne vous a jamais vu, mais qui donnerait sa vie pour

venir en aide au généreux défenseur des dames et demoiselles.--Hélas!

demoiselle, pourriez-vous bien me soulager? Je suis couvert de

plaies, enflé, déchiré, livré sans défense aux reptiles: si j'avais

seulement un bâton pour m'en garantir, je bénirais qui me le

donnerait.--N'est-ce que cela? vous l'aurez; de plus, un onguent pour

vos plaies.»

Elle retourne à la chambre basse qu'elle habitait et, sans perdre de

temps, elle ouvre un écrin, y prend une boîte. Ensuite elle abaisse

la longue perche où pendait sa robe de jour, regarde si personne ne

la voit, la lance dans le jardin, va la reprendre, la lève jusqu'à

son épaule, y attache la boîte, gagne la fenêtre de la prison, et

fait tomber la perche devant le pilier où Gauvain était étendu.

«Détachez, lui dit-elle, cette boîte, vous y trouverez un onguent

salutaire.»

Messire Gauvain fait ce qui lui est indiqué; il se soulève, prend

la boîte et répand l'onguent sur ses membres endoloris et gonflés,

moins par la morsure des reptiles que par le venin de la vieille

sorcière. De la perche il fait trois bâtons et s'en escrime contre

les couleuvres et autres vermines qui sont maintenant averties de se

tenir à distance.

La demoiselle rentrée dans sa chambre, se souvient d'une recette

qu'elle avait surprise à la mère de Karadoc. Elle se fait apporter

par la fillette chargée de la servir une mesure de farine de seigle;

elle y mêle du jus de rue, de serpentine et de cinq autres racines de

grande vertu; elle pétrit cette farine, en fait un pain qu'elle cuit

et coupe en petits morceaux, et va jeter le tout par la fenêtre de la

prison. Les serpents alléchés par l'odeur du pain quittent le fond du

souterrain où ils venaient de se réfugier; ils se gorgent du gâteau

à qui mieux mieux en poussant des sifflements qu'on eût entendus du

fond du jardin. Quand ils en furent bien soûlés, ils s'étendent, et

la chaleur du pain luttant contre la glace de leur sang, ils meurent

entassés les uns sur les autres.

Mais alors l'infection devient insupportable. Gauvain n'en devinait

point la cause, étonné d'ailleurs de n'avoir plus de reptiles à

frapper. Quand arrive la nuit, la demoiselle lie à l'extrémité d'une

autre perche une provision de viandes qu'elle fait encore descendre

dans la prison, en y joignant une lanterne de cristal garnie d'un

petit cierge ardent. Mess. Gauvain regarde autour de lui, dans un

coin était un monceau formé de tous les reptiles entassés sans vie.

La demoiselle trouva moyen de faire plus encore: la nuit suivante,

elle enveloppa de ses robes le manger de mess. Gauvain; les robes

le garantirent du froid. Une autre fois, elle lui tend, au bout d'un

long bâton, des draps blancs, un oreiller, une courte-pointe. Ainsi

préservé de la faim, de la vermine et du froid, vingt fois il bénit

sa bienfaitrice, en lui avouant encore qu'il ne pourra supporter

l'infection produite par le cadavre des reptiles. «Il faut donc

encore y pourvoir, dit-elle.» Et elle prépare devant la lucarne un

feu de soufre mêlé à une dose d'encens. Quand il fut allumé, elle

en jette plusieurs brandons dans la prison. Aussitôt la puanteur

s'évanouit; mess. Gauvain respire librement et n'a plus d'autre ennui

que la perte de sa liberté.

Le conte s'interrompt ici pour nous dire ce qui se passait sur les

bords de la Tamise à la cour du roi Artus.

Les Romans de la Table Ronde (4/ 5) Mis en nouveau langage et accompagnés de recherches sur l'origine et le caractère de ces grandes compositions · 第 50 / 68 题