LXXVI[75].

[Note 75: Plusieurs feuillets enlevés dans le bon msc. 1430, nous

obligent à suivre pour quelque temps le nº 339, fº 78, en le

confrontant aux anciennes éditions imprimées.]

Lancelot, en se séparant de mess. Yvain et du duc de Clarence, était

entré dans une voie qui rejoignait plus loin celle que mess. Yvain

avait choisie. Il ne fit pas de rencontre avant la chute du jour.

Après avoir traversé une longue vallée, il franchit le tertre qui

la bornait et ne fut plus longtemps sans apercevoir la litière du

chevalier au coffre. Il apprit de la demoiselle l'inutile essai

qu'avait fait un chevalier portant un écu blanc au lion de sinople.

Lancelot à cet indice reconnut messire Yvain: «Veuillez, dit-il à

la demoiselle, découvrir ce chevalier.--Volontiers, si vous tentez

de le lever en promettant de le venger.» Lancelot promit et les

écuyers posèrent le coffre par terre. Alors il passe le bras sous

l'aisselle du navré, le soulève sans effort et l'étend doucement sur

l'herbe. Le chevalier pousse un grand soupir, et regardant Lancelot:

«Sire, bénie soit l'heure de votre naissance! vous avez fait ce que

tant d'autres ont vainement essayé. Vous êtes, je le vois bien, le

meilleur chevalier du monde, et je vous dois la fin de mes plus

grandes douleurs. Elles ne sont plus rien, si je les compare à ce

que je souffrais dans le coffre.» Il fait signe à l'un des écuyers:

«Hâtez-vous, dit-il, d'aller apprendre à mon père et à mon frère ce

que vous avez vu: ce preux chevalier viendra héberger dans notre

maison; nous l'y recevrons avec tout l'honneur dont il est si digne.»

Le jour finissait; il fallait choisir, de coucher dans la forêt ou de

suivre la litière: Lancelot accepta l'offre du chevalier.

L'écuyer s'empressa d'aller annoncer au château l'heureuse nouvelle,

pendant que Lancelot aidait à disposer une couche d'herbe verte et

de fleurs odorantes: on enveloppa le chevalier dans une couverture,

on le replaça sur la litière chevaleresque, et on se mit en route.

Le coffre resta sur la voie; le chevalier qui venait d'en sortir

craignant en le regardant de raviver ses douleurs.

Le château s'élevait sur les bords de la Tamise; sa beauté et

l'agrément de sa position lui avaient fait donner le nom du Gai

château. Le vieillard qui en était seigneur se nommait Trajan le

Gai; dans sa jeunesse, il avait été compté parmi les plus preux,

les plus beaux et les plus amoureux. Ses fils étaient Adrian le Gai

que Lancelot venait de retirer du coffre, et Melian le Gai, lequel,

aussitôt le message reçu, accourait à leur rencontre. Dès qu'il

aperçut la litière, il tendit les bras vers Lancelot, puis il baisa

son frère en demandant comment il se trouvait? «Bien, dit Adrian,

grâce à Dieu et à ce preux chevalier qui seul a pu, sinon fermer mes

plaies, au moins calmer mes douleurs. C'est encore lui, je le sais,

qui pourra tous nous venger de nos cruels ennemis.»

À l'entrée du château, ils entendirent parmi les rues les gens

chanter et caroler, en tenant dans leurs mains cierges et chandelles:

«Bien venu soit, disaient-ils, le preux chevalier qui a délivré notre

seigneur!» À la porte de la salle, ils trouvent le vieux Trajan qui

allait au devant d'eux, en pleurant de joie de revoir son fils. On

s'empresse autour de Lancelot; c'est à qui pourra l'aider à descendre

et à désarmer: on dispose son lit, on le couche et Melian l'ayant

quelque temps regardé: «Sire, dit-il, s'il ne vous déplaisait, je

demanderais si vous ne seriez pas de la maison du roi Artus?--Oui,

pourquoi le demandez-vous?--Comment pourrais-je l'oublier!

Vous êtes assurément celui qui déferra à Kamalot le chevalier

navré[76].--Oui, et je me souviens assez de tous les ennuis que cette

affaire m'a causés.--Savez-vous quel était celui qui vous dut sa

délivrance?--Non; mais je sais que je fus, à cause de lui, retenu en

prison près de deux ans.--Ah sire! soyez entre tous béni! C'est moi

que vous avez déferré: et nous vous devons, mon frère et moi, la fin

de nos maux. Ce n'est pas tout. Vous avez en même temps guéri notre

père qui n'était guère en meilleur point. Écoutez-moi: À l'extrémité

de cette forêt, demeure un chevalier félon d'une force prodigieuse:

il est plus grand même que Galehaut: c'est Karadoc de la Tour

douloureuse. Son frère, aussi déloyal et aussi cruel que lui, m'avait

percé des glaives dont vous m'avez déferré. Quoique navré, j'eus

la force de le frapper à mort: de là, une haine sans merci entre

notre famille et la sienne. Une fois, il assaillit mon frère Adrian

qui, après une défense prolongée, demeura navré comme vous avez vu.

Par une insigne cruauté, Karadoc ne lui donna pas le coup mortel,

aimant mieux prolonger ses douleurs. Il le fit transporter dans son

château et après l'avoir fait longtemps languir dans un souterrain

humide, la mère de Karadoc, qui passe en méchanceté toutes les autres

femmes, le tira de cette chartre pour ajouter encore à ses tourments.

Comme elle avait le secret des charmes et des enchantements, elle le

fit entrer, à l'aide de paroles magiques, dans le coffre d'où vous

l'avez levé; par la vertu de ces paroles, il n'en devait sortir que

quand le meilleur des chevaliers parviendrait à l'en tirer sans lui

causer de douleur et sans même remuer le coffre. En attendant, mon

frère ne pouvait ni mourir, ni pressentir la fin de ses maux. Après

l'avoir ainsi destiné, elle le fit porter devant le château, pour le

montrer dans cet état à toute sa parenté. Rien ne peut se comparer

au chagrin qu'en ressentit notre seigneur de père. Il devint sourd,

perdit l'usage de ses membres, et nous aurions tous préféré la mort

à d'aussi grandes infortunes. La mesure n'en était pourtant pas

comblée. À quelque temps de là je chevauchais dans la forêt avec deux

oncles miens et d'autres de notre lignage; nous vînmes à parler de

mon père et de mon frère, et tout en pleurant je m'écriai: Ah! beau

sire Dieu, mon père peut-il espérer de jamais guérir! Une demoiselle

montée sur palefroi amblant vint alors à croiser notre chemin et dit

en passant: «_Oui! mais l'un ne guérira pas avant l'autre._» Nous

restâmes interdits. Vainement j'essayai de la joindre; j'y perdis mes

peines et n'ai pu découvrir qui elle était. Je savais seulement que

mon frère ne serait guéri qu'après avoir été levé du coffre. Mais,

dès qu'il en fut sorti, grâce à vous sire chevalier, mon père marcha

et entendit, ce qu'il n'avait pas fait depuis deux ans. Si les plaies

de mon frère étaient visitées par un bon mire, je pense qu'elles

se fermeraient comme les miennes se fermèrent, quand vous m'eûtes

déferré.»

[Note 76: Voy. Lancelot, t. I, p. 132.]

Lancelot reconnut ainsi que le grand ennemi du père et des deux

frères était encore cet odieux Karadoc, ravisseur de messire Gauvain.

Il indiqua à Melian le but de la quête qu'ils avaient entreprise,

lui, le duc de Clarence et messire Yvain: «Mais, reprit Melian, vous

plairait-il nous apprendre à qui nous sommes tant redevables?--Je

vous dirai ce que je n'ai dit encore à nul autre chevalier: mon nom

est Lancelot du Lac.--Ah! s'écria Melian, j'ai bien des fois entendu

parler de vos prouesses.» Adrian, de son côté, au nom de mess.

Yvain, se souvint du chevalier qui avait essayé de le lever. «S'il

ne change de voie, dit-il, il lui faudra passer la nuit en pleine

forêt. Mais vous, sire, comment pensez-vous avoir raison du traître

Karadoc? Un seul chevalier, trois ou quatre même, n'ont pu, jusqu'à

présent, lutter contre lui. Nous savons votre grand coeur; mais vous

comprendrez en le voyant nos craintes. Ne parle-t-il pas déjà de

conquérir les royaumes d'Artus et de Galehaut? C'est même pour cela

qu'il a établi les mauvaises coutumes de son château, et qu'il y

retient monseigneur Gauvain, afin d'attirer ici tous les meilleurs

chevaliers du roi qui voudront essayer de le délivrer. Si pourtant

vous ne craignez pas de le défier, je vous suivrai: c'est le moins,

après ce que nous vous devons, de mettre pour vous nos corps en

aventure.--Oui, reprit Lancelot, je tenterai ce qui n'a pas effrayé

de meilleurs chevaliers que moi.--Si quelqu'un, dit Melian, doit

triompher de Karadoc, c'est le preux auquel il vient d'être donné de

nous guérir.»

Quittons un instant Lancelot, pour voir ce que devient messire

Gauvain.

Les Romans de la Table Ronde (4/ 5) Mis en nouveau langage et accompagnés de recherches sur l'origine et le caractère de ces grandes compositions · 第 49 / 68 题