La veille de Pentecôte, le jour même où messire Yvain, Galeschin
et Lancelot étaient secrètement partis à la recherche de mess.
Gauvain, le roi Artus n'avait pas manqué, au sortir des vêpres, de
demander pourquoi il n'y avait pas vu son neveu ni les trois autres
chevaliers. Galehaut était aussitôt monté à cheval, et n'ayant
trouvé à leurs hôtels ni mess. Gauvain, ni mess. Yvain, ni Galeschin,
ni Lancelot, il avait interrogé les écuyers qui n'avaient pu dire
ce qu'ils étaient devenus. Il s'en inquiétait, quand retournant
au palais il aperçut Lionel qui chevauchait rapidement par une
voie étroite. Lionel avait veillé la nuit précédente comme nouveau
chevalier, et ne devait être armé que le lendemain de la main du roi.
Cependant il avait endossé le haubert et l'avait recouvert d'une
chappe d'isembrun, en prenant soin d'abattre le chaperon sur son nez;
si bien que Galehaut le reconnut seulement au cheval qu'il montait.
Il le rejoignit et l'atteignit devant un ponceau, comme il allait
passer outre; Galehaut saisit le cheval au frein: «Où allez-vous,
Lionel?» lui dit-il;--«Sire, de grâce, laissez-moi.--Savez-vous
qu'il sied mal de revêtir les armes de chevalier avant de l'être
réellement? le roi Artus ne vous a pas encore ceint l'épée que vous
portez.--Sire, je vous en prie, laissez-moi et ne me demandez rien,
par la chose que vous aimez le plus au siècle.--Vous me conjurez de
façon à me défendre de vous presser davantage, mais au moins ne vous
laisserai-je pas aller plus avant.»
En ce moment, Galehaut regarde et voit approcher un écuyer qui
portait à son col un écu: «Arrête,» dit-il à cet écuyer, tandis que
Lionel lui ordonnait de l'attendre où il savait. L'écuyer croit
devoir obéir à son maître, et Lionel, afin de passer outre, passe
la main sous sa chappe, tranche la rêne que retenait Galehaut et
s'éloigne avec la rapidité d'un éclair. «Ah! coeur sans frein![78]»
lui crie en riant Galehaut, «vous êtes bien le cousin de Lancelot.»
Et piquant des éperons son coursier, plus fort et plus rapide que
celui de Lionel, il le rejoint, le saisit au bras, l'enlève et le
plante devant lui sur le col de son cheval. Lionel se débat, se
tord et se roidit tellement, qu'enfin ils tombent à terre l'un sur
l'autre. «Je ne te quitterai pas, dit Galehaut, avant de savoir où tu
prétends aller.--Hélas! Je vois bien que je ne puis vous le cacher.
Je m'en allais après mon seigneur de cousin; il s'est jeté dans cette
forêt, armé de toutes pièces, dans la compagnie de messire Yvain
et d'un autre chevalier que je ne connais pas: où allaient-ils, je
l'ignore; mais il faut que ce soit pour un grand besoin. Par le nom
de Dieu! veuillez ne plus me retenir.»
[Note 78: Voy. Lancelot, I, p. 59.]
Galehaut écoute avec peine ce que lui apprend Lionel. Comment
Lancelot a-t-il pu s'éloigner sans le prévenir? mais ne voulant
pas laisser voir son chagrin: «Consolez-vous, Lionel, dit-il, ils
sont trop preux tous les trois pour nous donner le moindre sujet
de crainte sur ce qui arrivera. Mais ce n'est pas à vous qu'il
conviendrait de leur venir en aide; vous n'êtes pas chevalier, et
vous n'avez pas encore le droit de porter les armes. D'ailleurs,
cette nuit peut-être, nos amis reviendront et ne voudront pas laisser
monseigneur le roi, un grand jour comme la Pentecôte.»
Tant il en dit et fait que Lionel consent à retourner; ils rentrent
ensemble à l'hôtel. Galehaut ne veut pas le quitter un instant, pour
qu'il ne retourne pas sans lui dans la forêt. Il garde le secret du
départ des trois chevaliers, dans la crainte du chagrin que la reine
éprouverait en apprenant que Lancelot s'était éloigné sans prendre
congé d'elle. Revenons maintenant, à Melian le Gai.
En prenant congé de Trajan, Lancelot fut convoyé par Melian, frère de
celui qu'il avait levé du coffre. Ils passèrent ensemble devant la
maison maintenant purgée par mess. Yvain des larrons qui s'y étaient
introduits. Ce fut la dame de la maison qui mit Lancelot sur la voie
qu'avait prise messire Yvain: Melian revint au Gai château, et de là
dès le lendemain, il se rendit à Londres. Il y arriva le soir même de
la Pentecôte. Le roi avait, le matin, armé Lionel: il avait attendu,
pour se mettre à table, le récit ou l'annonce de quelque nouvelle
aventure, quand, de la fenêtre où il était appuyé, il crut apercevoir
une demoiselle tenant par une chaîne d'or un lion couronné. C'était
le premier lion de Libye qu'on eût encore vu dans la Grande-Bretagne.
La demoiselle, en avançant jusqu'aux pieds du roi, avait promis
l'amour de sa dame, la plus belle et la plus riche du monde, au
chevalier qui parviendrait à dompter son lion; et Lionel ayant
réclamé cette épreuve pour don de premier adoubement, avait mis à
mort le lion, après une lutte terrible. Mais tout cela est longuement
raconté dans la branche consacrée à Lionel[79]: on y voit comment il
offrit plus tard à mess. Yvain la peau du lion couronné, en échange
de l'écu de sinople à la bande blanche qu'il préféra toujours parce
qu'il rappelait l'écu de son cousin Lancelot, lequel était blanc à la
bande vermeille.
[Note 79: Je ne crois pas que cette branche de Lionel ait été
conservée. Quant à celle d'Yvain, Chrestien de Troies ne paraît
pas avoir connu ou du moins suivi le texte de Lancelot. Il s'est
contenté d'attribuer à son _Chevalier au lion_, Yvain de Galles, les
aventures mises, dans le roman inédit d'Artus, sur le compte d'autres
chevaliers.]
Or cette aventure, toute merveilleuse qu'elle était, n'avait pu
faire oublier que mess. Gauvain, ni Lancelot, ni mess. Yvain
n'avaient assisté aux grands offices et aux fêtes de la Pentecôte.
Le roi, la reine et Galehaut étaient en proie aux mêmes inquiétudes,
quand arriva Melian le Gai. Il annonça qu'il venait de la part de
Lancelot, et aussitôt l'espérance parut illuminer tous les visages.
Il raconta le fâcheux enlèvement de messire Gauvain, la résolution
prise par Lancelot, par mess. Yvain et par Galeschin d'entreprendre
la recherche du ravisseur. La reine en écoutant le récit de Melian
ne put dissimuler son dépit: «Je tremble pour Gauvain, dit-elle,
mais je ne pardonne pas aux autres d'être partis sans notre congé.»
Et sous le prétexte d'un subit malaise, elle alla s'enfermer dans
ses chambres pour y pleurer tout à son aise. Le roi qui la croyait
uniquement préoccupée des dangers de mess. Gauvain, la suivit pour
lui en faire des reproches. «En vérité, lui dit-il, vous devriez
prendre un intérêt plus vif à Lancelot qui vous a si bien protégée.
Pour moi, je ne sais pas qui m'affligerait le plus de sa perte ou de
celle de mon neveu.--Sire, répond la reine, priez Dieu qu'il nous
rende votre neveu, et ne lui demandez rien de plus.»
Après le roi, Galehaut vint devant la reine et la trouva noyée
dans les larmes. «Pour Dieu, qu'avez-vous, ma dame, faut-il déjà
désespérer du retour de votre ami?--Laissez-moi pleurer, Galehaut;
je souffre beaucoup, et je n'entends pas dire la raison de ma
douleur.» Galehaut revint vers le roi, sans pouvoir comprendre plus
que lui la raison d'un tel désespoir.
On convint de commencer, dès le lendemain, la quête de mess. Gauvain:
en cinq jours ils espéraient arriver devant la Tour douloureuse.
Le roi avait recommandé aux barons réunis pour la fête de ne pas
s'éloigner, et il partit avec eux sous la conduite de Melian,
côtoyant d'abord la forêt, afin d'éviter le danger de se perdre dans
les nombreux détours. La reine avait refusé de les suivre, n'étant
pas, dit-elle, assez bien pour chevaucher. Mais avant de dire ce
qu'ils firent il convient de revenir à Lancelot.