On se souvient qu'en se séparant de ses deux compagnons dans la forêt
de Varenne, mess. Yvain avait lui-même choisi le chemin de gauche.
Il chevaucha jusqu'à basses vêpres sans trouver aventure: mais à
la nuit tombante, il fit rencontre d'une litière que traînaient
deux palefrois. Une demoiselle vêtue de noir l'occupait, le visage
découvert, la main appuyée sur sa joue. On aurait loué sa beauté,
si les pleurs dont son visage était inondé eussent permis d'en bien
juger. Sept écuyers escortaient sa litière, et devant la dame était
placé un grand coffre dans lequel gisait un chevalier navré de
nombreuses plaies.
Mess. Yvain salua la demoiselle. «Dieu vous bénisse, répond-elle sans
le regarder.--Demoiselle, vous plairait-il m'apprendre ce que peut
contenir ce coffre?--Ne le demandez pas; ou du moins sachez qu'on ne
le découvrira pas sans recueillir honneur ou honte. Il contient un
chevalier navré: jusqu'à présent tous ceux qui essayèrent de l'en
tirer ont fait de vains efforts. Si jamais quelqu'un y parvient,
ce sera après avoir juré sur Saints qu'il vengera ce malheureux
chevalier. Apprenez d'ailleurs que l'honneur de le délivrer est
réservé au plus preux des vivants. Si donc vous pensez l'être,
essayez.
«--Demoiselle, tant de bons chevaliers ont échoué dans cette épreuve
que je puis bien la tenter à mon tour, sans être plus qu'eux
déshonoré si je ne réussis pas.
«--Vous, déposez la bière sur le gazon,» dit aux écuyers la
demoiselle. Cela fait, mess. Yvain lève le couvercle. Le chevalier
avait à travers le corps deux plaies de fer de lance, un coup d'épée
au milieu du front et l'épaule droite entr'ouverte.
La douleur lui arrachait des cris. Mess. Yvain promit comme loyal
chevalier à la demoiselle de venger son ami, et puis il essaya de
tirer à lui le navré, mais il fit de vains efforts pour le soulever
et il se vit contraint de renoncer à l'ébranler. «Vous aviez droit,
demoiselle, dit-il, de penser que je n'étais pas le meilleur des
chevaliers, et je le savais bien moi-même. Je voudrais, pour une des
plaies de votre ami, qu'un chevalier de ma connaissance eût tenté
l'épreuve à ma place. Il n'est pas loin d'ici: si vous voulez le
rencontrer, prenez cette voie qu'il a choisie. Je crois que lui seul
pourra faire ce que vous désirez.»
La demoiselle trouva bon le conseil et prit à gauche le chemin que
lui indiquait mess. Yvain. Pour lui, il continua sa chevauchée.
Après une heure de marche il entendit un son de cor. Dans l'espoir
de trouver un gîte, il broche de ce côté. Le cor donnait de plus en
plus, comme pour appeler aide. Mess. Yvain qu'un beau clair de lune
protégeait arrive devant une bretèche dressée à l'extrémité d'un pont
tournant jeté sur un large fossé rempli d'eau. Le fossé entourait une
maison de bois, il était pourvu d'un grand hérisson[72].
[Note 72: Le _hérisson_, sorte, de cheval de frise, était une forte
poutre ordinairement mobile et garnie de crocs et de grandes pointes
de fer. Il y a dans Wace une description parfaitement semblable à
la nôtre, et que M. Viollet-le-Duc n'a pas manqué de citer, au mot
_Bretèche_:
Avoit à cel temps un fossé
Haut et parfont et réparé;
Sur le fossé out heriçun,
Et dedens close une maison.
(_Roman de l Rou_, v. 9444.)
Ce hérisson empêchait sans doute de tenter le passage du fossé quand
le pont tournant était replié ou levé.]
De la bretèche, le valet qui cornait voyant approcher messire Yvain:
«Sire chevalier, crie-t-il, soyez notre sauveur; des larrons ont
forcé ma maison: ils ont tué mes serviteurs, je tremble maintenant
pour ma vieille bonne mère et plus encore pour l'honneur de ma jeune
soeur.»
Le pont était baissé, la maison ouverte; mess. Yvain broche aussitôt
des éperons, arrive dans la cour et surprend quatre de ces larrons
comme ils montaient par une échelle aux fenêtres. Deux autres
tenaient et se disputaient à qui garderait pour soi la soeur du
valet. D'autres vidaient la maison de tout ce qu'elle contenait de
précieux. Ils étaient assez légèrement armés, comme vilains, de
pourpoints et de chapeaux en cuir bouilli[73]; mais ils avaient des
haches, des épées, des arcs, des flèches et de grands couteaux dont
ils s'escrimaient rudement.
[Note 73: «Comme vilains, de cuiries et de chapiaus bolis.» De
_cuirie_ est venu le mot _cuirasse_, que nous donnons encore
très-improprement à l'armature de fer qui couvre la poitrine; le nom
ancien de _fer-vêtus_ conviendrait mieux à nos _cuirassiers_.]
Mess. Yvain s'en prit d'abord à ceux qui tenaient la belle jeune
fille; il planta son glaive dans le corps du premier; de son épée
il fendit le second jusqu'aux dents. Les autres, surpris, abattus,
frappés, n'essaient pas de résister: il les poursuit, coupe tout
ce qu'il atteint, bras, mains et têtes. En se sauvant, plusieurs
cependant lui jettent des haches qui blessent son cheval et lui-même.
Deux seulement osèrent affronter le hérisson et sortirent du fossé
comme ils purent. Mess. Yvain ne songea pas à les poursuivre.
Le maître de la maison descendit alors de la bretèche et rendit
grâces à son libérateur. «Ne regrettez pas votre cheval, dit-il,
vous en trouverez un meilleur ici.» En pénétrant dans la maison,
ils trouvent la vieille dame renversée sans connaissance; en les
entendant venir la jeune fille s'était tapie sous un lit, les prenant
pour des voleurs. À la voix de son frère, elle se montre et leur dit
que, grâce à Dieu, elle n'avait pas été honnie. «Remerciez, dit le
valet, le prud'homme auquel nous devons notre salut: et puisque vous
êtes échappée, je me console de la mort de mes sergents.»
On prévoit que mess. Yvain fut courtoisement hébergé la nuit. Quand
il fut couché, le valet lui demanda s'il avait l'intention de se
lever matin: «Oui, dès la pointe du jour; j'ai plus à faire que
vous ne pourrez penser.--Mais sire, reprit le valet, vous n'oubliez
pas que demain est fête de Pentecôte: si je ne puis vous retenir,
au moins ne monterez-vous pas à cheval avant la messe. S'il vous
plaisait, je la ferais dire près d'ici, et je resterais avec vous
jusqu'à ce qu'elle fût chantée.--Vous parlez en homme sage et je vous
remercie; mais que la messe soit de grand matin.» Le valet s'incline,
et se couche dans un lit dressé au pied de celui de mess. Yvain.
Au lendemain, le valet se lève un peu avant le jour et dispose le
meilleur de ses chevaux, en attendant le réveil de mess. Yvain.
«C'est, dit-il quand il le vit debout, le cheval qui portait mon
père, il ne l'eût pas changé pour aucun autre; mais s'il était encore
meilleur, je vous le donnerais de plus grand coeur.» Messire Yvain
le remercie, monte, et va ouïr la messe à une lieue anglaise de là,
dans la compagnie du valet, de la mère et de la soeur. Il fut ensuite
convoié jusqu'à deux lieues et prit congé d'eux en leur donnant son
nom.
Tierce était arrivée[74] quand les yeux de mess. Yvain s'abaissèrent
sur une vallée profonde. La descente était ardue et difficile; il
prit le parti d'avancer à pied en tenant son cheval par la bride.
À l'extrémité de la vallée était une belle prairie traversée d'une
rivière: sur les bords s'élevait un pavillon richement tendu; aux
pans étaient attachés dix écus avec autant de glaives. Mess. Yvain
aperçoit à quelque distance une demoiselle liée par les tresses
à l'une des branches, les deux mains également serrées. Le sang
rougissait sa belle chevelure et inondait son visage: un peu plus
loin un chevalier en pures braies fortement lié à un tronc d'arbre,
la poitrine et le linge ensanglantés. À cette vue, mess. Yvain ne
peut retenir ses larmes.
[Note 74: De six à neuf heures du matin.]
Il va d'abord à la demoiselle, épuisée de douleur et des cris qu'elle
avait exhalés; elle avait à peine la force de parler. Elle respirait
difficilement, ses yeux étaient rouges et gonflés; la peau qui
retenait encore ses cheveux était ouverte çà et là par la violence
de l'étreinte. À demi-voix cependant elle disait: «Messire Gauvain,
que n'êtes-vous ici!» À ce nom, mess. Yvain avance tout près d'elle:
«Demoiselle, qui vous a si cruellement traitée, et que parlez-vous de
messire Gauvain, un des hommes que j'aime le plus au monde?--Votre
nom? dit-elle à voix basse.--J'ai nom Yvain, fils du roi Urien,
cousin germain de celui que vous regrettez.--Hélas! si mess. Gauvain
était ici, il mettrait en danger pour me venger corps et âme; je ne
suis tourmentée que pour lui avoir rendu service. Il me défendrait,
non-seulement pour moi, mais pour celui que vous voyez tout près
et qu'ils ont apparemment tué.--Quel est ce chevalier?--Vous le
connaissez assez; c'est Sagremor le desréé!»
Grande fut alors l'émotion de mess. Yvain; mais qui va-t-il d'abord
secourir, de son ami ou de la demoiselle? Il se décide pour
celle-ci, et va couper la branche qui la tenait suspendue. La
demoiselle tombe; il allait pour la délier, quand arrive, armé de
toutes armes, un chevalier du pavillon: «Sire, dit messire Yvain,
je ne sais pas qui vous êtes; mais vous avez grandement forfait
en traitant indignement un des meilleurs chevaliers de la maison
du roi Artus, et cette demoiselle qui voyageait sous le conduit
de messire Gauvain.--Quoi! répond le chevalier, seriez-vous de la
maison d'Artus?--Assurément; et ce n'est pas vous qui me le ferez
renier.--Gardez-vous donc, je vous défie.» Ils prennent du champ et
reviennent l'un sur l'autre: le chevalier brise son glaive sur l'écu
de messire Yvain; celui-ci, plus heureux, abat d'un seul coup homme
et cheval: et pour empêcher le chevalier de se relever, il repasse
cinq ou six fois sur son corps, puis revient à la demoiselle qu'il
commence à détacher. Mais un second chevalier sort du pavillon et
le défie comme le premier. Mess. Yvain avait à peine eu le temps de
dénouer les mains de la demoiselle; il remonte à la hâte, et, le
glaive en avant, attend le nouvel agresseur. Ils échangent de rudes
coups sur les écus; enfin le glaive du chevalier éclate, messire
Yvain l'enlève des arçons, le lance à terre par-dessus la croupe du
cheval, et revient de nouveau à la demoiselle. Appuyé sur son glaive
il descend et recommence à délier les cheveux; mais ils étaient si
longs, si fins et si mêlés, qu'il avançait lentement. «Coupez-les,
pour Dieu! lui disait la dolente.--Non, demoiselle, ils sont trop
beaux; je m'en voudrais de vous ravir un pareil trésor.» Cependant
d'autres chevaliers sortaient du pavillon et lui criaient de se
garder; si bien qu'avant d'avoir dénoué toutes les tresses, il lui
faut reprendre son glaive et remonter. Tous se précipitent sur lui,
le chargent et le font tomber à côté de son cheval. Il se relève et
continuait à bien se défendre, quand un des agresseurs dit aux autres
qu'il serait honteux à six cavaliers d'en attaquer un seul à pied.
«Donnons-lui du moins le temps de remonter; nous aurons encore assez
d'avantage.»
Après un instant d'hésitation ils reculent, et celui qui les avait
retenus s'adressant à messire Yvain: «Par Dieu, chevalier, si vous
nous échappez, vous serez de grande prouesse. Changeons de cheval:
le mien vaut deux fois le vôtre, il pourra retarder le moment où
vous partagerez le sort d'un autre vassal garotté devant ce poteau.»
Il parlait ainsi pour donner le change à ses compagnons; mais il
désirait en réalité délivrer Sagremor; car c'était le chevalier que
Sagremor, on doit s'en souvenir, avait conquis et reçu à merci, la
nuit où il avait accompagné messire Gauvain chez la fille du roi de
Norgalles. En récompense, cet homme avait juré de lui venir en aide
envers et contre tous. Messire Yvain accepta volontiers l'échange
qu'on lui proposait et la lutte recommença. Le chevalier de Sagremor,
tout en faisant semblant d'aider ses compagnons, trouvait moyen de
se mettre entre eux et mess. Yvain qui était émerveillé d'un secours
tout aussi peu attendu. Ici le conte l'abandonne pour nous dire
comment de son côté se comportait Lancelot.