LXXIV.

Il chevaucha jusqu'à la nuit. La lune commençait à blanchir les

arbres, quand il entendit à droite le son d'un cor. Un petit sentier

semblait conduire de ce côté; il le prend et arrive à l'une des

extrémités de la forêt. Devant lui s'étendait une belle et grande

plaine. Il avance jusqu'à une barbacane non fermée[59]. Il avance

encore; à droite et à gauche étaient de grands fossés pleins d'une

eau vive. Arrivé en face d'une grande porte, il appelle à trois

reprises; enfin un valet paraît et demande ce qu'il veut. «Je suis,

dit-il, un chevalier errant; je voudrais passer ici la nuit.--Soyez

le bien venu, sire! vous trouverez ici bon hôtel et bon gîte.»

[Note 59: La barbacane était une première fortification en avant

des portes et des fossés. Elle permettait aux défenseurs du château

de s'avancer et de combiner de là leurs mouvements d'attaque et de

retraite.]

Le valet ouvre la porte, étable le cheval et mène le duc au donjon

qui occupait le milieu de la cour. Il le fait monter dans cette tour

éclairée de cierges et de torches comme s'il était jour. Là, on le

débarrasse de son écu, de son glaive, on le fait asseoir sur une

couche, et bientôt sort des chambres une belle demoiselle tenant

sur le bras un manteau d'écarlate, à panne de menu vair. Le duc la

prenant pour la dame du château se lève: «Soyez la bien venue, dame!

lui dit-il.--Sire, je suis une pauvre fille au service de la dame

de céans.--En vérité vous seriez dame et dame riche, si la beauté

donnait la seigneurie.» La pucelle remercie, lui pose le manteau sur

le cou et retourne d'où sans doute elle était venue.

L'instant d'après, paraît une dame plus belle encore, suivie de

dames, demoiselles, chevaliers et sergents. Elle avait les cheveux

épars et portait un surcot de drap de soie fourré de menu vair[60],

semblable au manteau que le duc venait de vêtir, et sous le surcot

rien qu'une fine chemise de lin blanc. «Dame, lui dit Clarence,

puissiez-vous avoir tous les biens du monde, comme la plus belle que

j'aie vue de ma vie!--Et vous, répond-elle, ayez bonne aventure,

comme le plus beau des chevaliers.» Alors, elle le prend par la

main, le fait rasseoir sur la couche où il était et se place auprès

de lui. Puis elle le met en paroles et s'informe de son nom, de son

pays. «Je suis, dit-il, né à Escavallon; on m'appelle Galeschin duc

de Clarence, je suis le frère de Dodinel et le fils du roi Tradelinan

de Norgalles.» À ces mots, la dame, transportée de joie, lui jette

les bras au cou, l'embrasse et le baise sur la bouche à plusieurs

reprises. «Soyez adoré, dit-elle, ô mon Dieu! et vous, chevalier, ne

soyez pas étonné si je le remercie d'avoir conduit ici l'homme du

monde que je désirais le plus revoir. Ah beau doux ami! vous êtes

mon cousin germain, le fils de mon oncle; ma mère était la dame

de Sormadan[61], tant aimée de votre père; nous avons été nourris

ensemble dans la tour d'Escavallon.»

[Note 60: On voit que le _surcot_ était, comme son nom l'indique,

un vêtement qu'on passait sur la robe quand on voulait sortir de

chez soi (comme aujourd'hui, pour les hommes, le paletot, et pour

les femmes la palatine, mante ou mantille). Le _surcot ouvert_

remplaçait, pour les repas, nos _serviettes_; on les passait sur

la tunique, avant de s'asseoir à table et de _laver_. Il était

ordinairement fourni par le maître de la maison où l'on mangeait.]

[Note 61: _Var._ La dame de Corbenic,--la dame de Corbalain,--la dame

de Corbatan,--de Cormadan,--de l'Île perdue;--la belle Aiglinte. Les

mss., comme on voit, varient beaucoup sur ce nom.]

Grande fut la surprise du duc: il se souvint aisément de tout cela,

mais il avait oublié sa cousine, à compter du jour où on l'avait

mariée; il ne la croyait même plus de ce monde. «Belle cousine,

lui dit-il, ma joie de vous retrouver est égale à la vôtre. Si je

n'avais cru que Dieu vous avait à lui rappelée, je vous aurais

depuis longtemps cherchée.--Et comment se fait-il, beau cousin,

que vous chevauchiez tout armé, la veille de cette grande fête

de Pentecôte?--Nous suivons les traces de messire Gauvain, qu'un

grand chevalier inconnu a emporté. J'ai quitté la ville avec deux

autres chevaliers, mais à l'insu du roi Artus, de la reine et de la

cour.» Le duc indique alors la haute taille, les armes, le cheval

du ravisseur que la dame n'a pas de peine à reconnaître. «C'est,

dit-elle, Karadoc de la Tour douloureuse, le plus traître et le plus

fort des hommes. Jamais il n'épargna chevalier, et je vous conseille

de ne pas aller plus avant. Celui auquel est réservé de le vaincre

n'est pas encore venu.--J'ai bien vu, répond Clarence, que Karadoc

était de grande force, mais force n'est pas bonté; plaise à Dieu que

je le rencontre le premier!--Et moi, je ne crains rien autant dans le

monde. Je vous en prie, beau cousin, ne tentez pas ce que personne

n'a pu mettre encore à bonne fin.--Ma belle cousine, vous me

prêcheriez en vain; je ne puis laisser volontairement à messire Yvain

où à Lancelot l'honneur de châtier le ravisseur de messire Gauvain.»

La dame se tut et fondit en larmes. Mais les lits étaient dressés, on

apporta le vin du coucher et ils se séparèrent.

Le duc fut longtemps avant de s'endormir. Au matin, comme il se

levait, il vit venir à lui sa cousine. «Au moins, dit la dame, ne

partirez-vous pas sans recevoir mes recommandations. Je charge un de

mes valets de vous mettre dans le droit chemin et de vous accompagner

jusqu'en vue du château de Karadoc; les voies sont tellement croisées

que vous ne sauriez de vous-même vous y reconnaître. Quand vous aurez

franchi le tertre qui domine le château, vous connaîtrez qu'il en

est peu d'aussi forts, d'aussi difficiles à conquérir. Devant la

première porte vous trouveriez dix hommes armés: si vous parveniez

à les abattre sachez, qu'en passant outre vous ne laisseriez plus

à l'odieux Karadoc d'autre gage que votre tête: jamais chevalier

entré de ce côté n'en est revenu. Mieux sera donc pour vous de

prendre l'autre voie, celle qui longera le fossé jusqu'à la première

poterne: vous y arriverez en passant sur une planche étroite qui vous

conduira, non sans danger, de l'autre coté du fossé.

«La poterne tient à la première des trois murailles qu'il vous faudra

franchir. Si vous avez toute la prouesse nécessaire pour vaincre

les obstacles que vous rencontrerez, si vous renversez le dernier

chevalier de Karadoc, vous arriverez à l'entrée d'un beau jardin au

milieu duquel se dressera une tour, et au pied de cette tour une

belle fontaine. Vous pourrez monter aux chambres de la tour, et vous

y trouverez une pucelle, la plus belle qu'on puisse voir de pauvre

lignage. Vous la saluerez de par la dame de Blancastel, et si elle a

gardé la foi qu'elle m'a donnée, vous la prierez de vous aider dans

votre entreprise. Pour prévenir tous ses doutes, vous lui remettrez

cet anneau qu'elle me donna la dernière fois qu'elle vint me voir;

car elle avait été longtemps ma demoiselle, et quand vivait mon

seigneur d'époux, et depuis sa mort. Surtout, dites-lui que vous êtes

mon cousin germain, l'homme que j'aime le mieux au monde.»

Elle lui tendit l'anneau et voulut le convoyer jusqu'à l'entrée

de la forêt; puis elle lui laissa le valet qui devait lui servir

de guide. Le duc, en la recommandant à Dieu promit de revenir au

Blancastel s'il menait à bonne fin l'aventure, et avança résolument

dans la forêt. Bientôt il atteignit une lande où des chevaux et

des chevaliers gisaient morts au milieu de tronçons de lances et de

lambeaux d'écus[62]. Un ruisseau coulant parmi la lande était rougi

de sang: tout annonçait qu'il y avait eu là une récente et furieuse

bataille. Quels pouvaient être ces chevaliers occis? Pendant que le

duc était à ces pensées, il voit sortir d'une haie assez voisine

un écuyer qui du pan de sa chemise s'était fait un bandeau roulé

autour de sa tête; il va vers lui, l'autre tout éperdu se rejette

derrière la haie. Le duc le rejoint l'épée à la main et menace de

le frapper s'il n'arrête. Le navré tombe à genoux. «Quels sont, lui

demande Galeschin, les gens dont les corps gisent là-bas?--Je vous

le dirai, si je n'ai garde.--Soit!--Vous saurez donc que la dame de

Cabrion[63] allait à Londres pour visiter son cousin le roi Artus. En

traversant cette lande, nous avons rencontré vingt hommes armés; nous

serions passés sans rien dire si nous n'avions vu au milieu d'eux

un chevalier en braies, que deux sergents battaient jusqu'au sang.

Un des nôtres le reconnut pour messire Gauvain, et quand ma dame

en fut avertie, la douleur la fit tomber pâmée. En revenant à ses

esprits, elle dit qu'elle aimerait mieux tout perdre que de ne pas

secourir messire Gauvain. Nous avons donc attaqué les gloutons: mais

nous n'étions que quinze et n'avons pu soutenir la lutte. D'ailleurs,

celui qui conduisait les vingt chevaliers était si grand, si fort,

qu'on ne pouvait tenir devant lui. Mes compagnons ont été tués; seul

j'ai pu m'échapper, navré comme vous voyez. Pour ma dame de Cabrion,

quand elle a vu tomber ses hommes, elle s'est enfuie à travers la

forêt, et j'ignore ce qu'elle est devenue.»

[Note 62: «Chantiaus d'escus.»]

[Note 63: _Var._ Bristol.]

Il achevait de parler, quand une demoiselle sortit du bois tout

effrayée. Elle tenait dans ses mains les longues tresses coupées de

ses blonds cheveux; un chevalier armé, mais à pied, la suivait de

près: «Sire chevalier, crie-t-elle au duc, secourez-moi de grâce!»

Le duc s'élance entre elle et le chevalier qui ne l'attend pas et

cherche un refuge dans l'épaisseur des bois. «Vengez-moi de ce

traître, répétait la demoiselle: il m'a déshonorée de mes tresses

et sans vous il m'eût honnie de mon corps.» Le duc pique des deux

dans le bois et joint le chevalier comme il venait de retrouver son

cheval. Tout en laçant son heaume, l'inconnu demande froidement à

Galeschin ce qu'il veut de lui. «Vous traiter comme le mérite tout

homme qui insulte dame ou demoiselle.--Beau sire, vous êtes à cheval

et je suis à pied; vous n'aurez pas d'honneur à me vaincre si vous

ne me donnez le temps de remonter.--Choisissez donc: montez, ou je

descendrai.--Je monterai. Mais enfin que me voulez-vous?--Je veux

te châtier pour avoir, dans un pareil jour veille de Pentecoste,

outragé cette demoiselle.--Je ne l'ai pas même couchée sur l'herbe.

Au reste, je vous attends, car je n'en craindrais pas deux comme

vous.» Alors le duc broche son cheval: le choc fut rude, l'inconnu

était le plus grand des deux. Les écus sont traversés, le fer

s'arrête sur les hauberts; mais le duc, plus adroit et plus exercé,

jette son adversaire dans une mare fangeuse, sous le ventre de

son cheval. Par malheur, en passant outre le cheval du duc heurte

l'autre et s'affaisse. Le duc quitte les étriers, franchit la mare,

revient l'épée levée sur son adversaire qu'il aide d'abord à se

dégager. Puis, cela fait, il lui arrache le heaume et fait mine

de lui trancher la tête. «Ayez merci de moi!» dit en gémissant

l'inconnu.--Je l'aurai tel qu'il plaira à la demoiselle.--Hélas!

je l'ai trop maltraitée; je lui offre l'amende qu'elle voudra.» Le

duc revenant à la demoiselle: «Que voulez-vous que je fasse de cet

homme?--Vous voyez mes tresses coupées; jugez ce qu'un tel affront

mérite.--Vous a-t-il fait autre honte?--Non, grâce à Dieu et à

vous; mais il n'a pas dépendu de lui.» Le duc retourne au chevalier.

«--Je veux savoir qui vous êtes, vous et ceux qui ont massacré

les hommes de la dame de Cabrion, et emmené messire Gauvain.--Je

ne le dirai pas.--Vous mourrez donc.--Non! je vais le dire; c'est

Karadoc.--Pensez-vous qu'il mette à mort messire Gauvain?--Non;

mais il lui fera toutes les hontes. Il le hait pour avoir tué un

de ses oncles, bon chevalier. Je vous ai répondu, sire, ayez merci

de moi!--La merci qu'il plaira à cette demoiselle de prononcer.

Demoiselle, voici l'épée de ce mauvais chevalier; décidez l'usage

que j'en dois faire.» Alors l'écuyer à la tête bandée s'avance

et reprenant l'épée: «C'est moi qui vous vengerai, ma soeur.» La

demoiselle regarde ses belles tresses, pleure et dit qu'elle aime

mieux le voir mourir. Aussitôt l'écuyer hausse l'épée et fait voler à

terre la tête du chevalier.

Ils reprenaient ensemble le chemin frayé, quand l'écuyer aperçoit

de loin un de ses compagnons; il lui fait signe d'approcher:

celui-ci arrive, salue le duc et lui apprend que la dame de Cabrion

n'était pas loin. Le duc de Clarence se fait conduire vers elle,

et s'empresse de faire honneur à la cousine du roi Artus et de

mess. Gauvain. L'écuyer blessé monte le coursier de celui qu'il a

décapité, et le duc, en les recommandant à Dieu, obtient de la dame

de Cabrion qu'elle ne parlera pas au roi de la mésaventure de mess.

Gauvain.

Le duc et l'écuyer de la dame de Blancastel voient bientôt, à

l'entrée d'un carrefour, avancer de leur coté une demoiselle

montée sur palefroi: elle demande au duc s'il est le chevalier

qui délivrera mess. Gauvain? «--Au moins suis-je, répondit-il, de

ceux qui le tenteront, et quoi qu'il puisse advenir, j'y mettrai

tout mon pouvoir.--Sire! votre pouvoir n'y fera rien; il faudrait

une dose de prouesse dont vous n'êtes pas apparemment pourvu.--Et

qu'en savez-vous, demoiselle?--Oseriez-vous me suivre, deux jours

durant et pourriez-vous ainsi montrer si vous êtes digne de

l'essayer?--Demoiselle, dit alors le valet de Blancastel, monseigneur

ne doit pas quitter le bon chemin pour vous suivre.--Ne disais-je

pas qu'il n'en aurait jamais le coeur? Et pourtant, il n'aurait pas,

où je le voulais mener, la moitié des peines qui l'attendent s'il

veut délivrer messire Gauvain.--Je reconnais, demoiselle, qu'il

m'importe de chercher à reconnaître si je puis mener à fin une telle

entreprise; et si je ne sors pas à mon avantage d'une aventure aisée,

je ne dois pas espérer d'en achever une plus difficile. Je suis donc

prêt à vous accompagner; advienne que pourra!» Le valet eut beau

dire, il lui fallut aller avec le duc et la demoiselle. À l'entrée

de la nuit, ils atteignirent un verger fermé de hautes murailles: la

demoiselle en fit ouvrir la porte; on les y reçut avec honneur, et le

duc fut conduit dans une belle chambre où son lit était dressé.

Le matin, quand il fut levé et armé, la demoiselle vint l'inviter à

la suivre: ils descendent un escalier et arrivent dans un souterrain

dont les portes étaient de fer. La demoiselle ouvre, et le duc

entre après elle. Il aperçoit quatre sergents de haute taille,

munis de chapeaux de fer et de pourpoints de cuir bouilli, les

bâtons recourbés et garnis d'acier, comme ceux des champions. Ils

s'exerçaient à l'escrime; C'était un père et ses trois fils. À la vue

du duc, ils s'écartent et se rangent le long des parois, en tenant

leurs écus devant eux, sans mot dire. «Suivez-moi,» dit la demoiselle

au duc; et elle passe entre les quatre ferrailleurs pour gagner une

porte qu'elle entr'ouvre. Le duc voit bien qu'il ne passera pas aussi

facilement à travers les vilains; mais il n'hésite pas à suivre la

demoiselle. L'épée à la main, l'écu sur la tête, il marche à eux et

pare le plus vite qu'il peut les coups de bâton qui lui pleuvent

sur le dos et les flancs. Il fait un pas en arrière, revient et

s'adosse au mur. Dès lors, il ne les craint plus: leurs bâtons

ferrés n'entament pas son heaume; sa bonne épée découpe leurs écus

et pénètre à plusieurs reprises dans leurs chairs. Le combat dura

longtemps sous les yeux de la demoiselle, attentive à les contempler

de la porte qu'elle tenait entr'ouverte. «Chevalier,» disait-elle au

duc, «vous laisserez-vous éternellement arrêter? Non, vous n'avez pas

ce qu'il faut pour mettre à fin plus grande entreprise.» Ces paroles

le font rougir de dépit; et comme les escrimeurs s'abandonnaient,

avec plus de rage, il atteint le père du tranchant de son épée et

fait tomber le poignet droit qui tenait le bâton. Le blessé pousse

un cri douloureux: à la vue de leur père si cruellement mis hors de

combat, les trois frères redoublant d'ardeur et de furie: le duc

avise celui qui le pressait le plus et fait semblant de le frapper

à la tête; quand il lui voit lever l'écu pour prévenir le coup,

il lui coule sa lame le long de l'échine, lui sépare la cuisse du

corps et l'étend par terre. Pendant que la douleur arrache au navré

des hurlements, le duc atteint le second frère sur la nuque qu'il

surprend découverte et lui tranche la tête. À la vue de son père et

de ses frères, le dernier se décide à gagner la porte qui conduisait

au préau. Mais se trouvant arrêté contre le mur, il jette son écu,

son bâton, s'agenouille et implore la merci que le duc lui accorde,

du consentement de la demoiselle.

On entendit alors à l'entrée du souterrain de grands cris de joie

qui partaient d'une foule de dames et chevaliers. Galeschin remonte

dans le pourpris, la demoiselle le fait repasser du jardin dans une

grande plaine que dominait un des plus beaux châteaux du monde. De

la ville on entendait le retentissement des cors et des trompes;

les portes s'ouvrirent et laissèrent passer une nombreuse compagnie

qui vint féliciter le duc et lui faire escorte jusqu'au château. On

avait déjà pavoisé les rues et chacun à l'envi saluait le vainqueur:

les écus des quatre escrimeurs étaient portés en triomphe par deux

jeunes valets; vieillards, hommes et femmes, tous criaient: «Bien

venu le bon chevalier qui a mis un terme à nos maux et délivré nos

enfants de servage!» Et chacun de tomber à ses genoux comme devant

un sanctuaire. Le seigneur du château, homme de grand âge et bien

près d'être aveugle, alla pourtant au devant de lui et le pria de

faire séjour. Galeschin s'excusa sur ses grandes affaires. «--Ne

nous refusez pas de grâce, reprit le vieillard, accordez cette faveur

aux gens qui vous doivent leur délivrance. Avant tout, je dois vous

apprendre que ce château se nomme Pintadol[64], et que nous avons,

il y a déjà longtemps, juré de le transmettre à qui pourrait en

abattre la mauvaise coutume. Vous l'avez conquis, vous en devenez

donc le seigneur.» Le duc voulait refuser, mais tant le prièrent la

demoiselle et les chevaliers nouvellement délivrés, qu'il en reçut

la féauté. Puis il dit son nom en prenant congé avec la demoiselle

et le valet de la dame de Blancastel. Il ne manqua pas de demander

ce qui obligeait les quatre félons à s'escrimer comme ils avaient

fait: «Vous le saurez, répond la demoiselle, quand vous aurez essayé

d'une autre aventure non moins périlleuse et qu'il faudra mener

à fin, si vous tenez toujours à celle de la Tour douloureuse. Le

voulez-vous?--Assurément. Continuez, demoiselle, à me conduire.»

[Note 64: _Var._ Patados.]

Ils arrivèrent vers Nones[65] devant un château de grande et belle

apparence, environné de terres en pleine culture. La porte était

ouverte, mais les ténèbres qui régnaient dans toutes les rues ne

leur permirent pas d'y rien distinguer. Au milieu de la ville était

un vaste cimetière dépendant d'une église abandonnée; seul il était

éclairé comme en dehors des murs. «Que veut dire cette obscurité et

cette clarté lointaine, demande le duc.--Vous le saurez au retour.

Suivez-moi.» Elle descend alors et les invite à faire de même; leurs

chevaux sont attachés à l'extrémité dune longue chaîne que le duc

devra tenir, pour ne pas s'égarer en avançant dans une obscurité

profonde jusqu'au cimetière où les ténèbres n'avaient pas pénétré.

Pendant qu'ils avançaient à tâtons, ils entendaient des cris, des

pleurs et des sanglots qui semblaient partir de plus loin. L'herbe

avait crû dans le cimetière, pour témoigner que depuis longtemps la

terre n'en avait pas été remuée. Arrivés à la porte de l'église:

«C'est ici, dit la demoiselle, que commence l'épreuve; voyez-vous au

fond de l'église une faible lueur? celui qui pourra arriver jusque-là

et ouvrir la porte d'où jaillit ce rayon aura mis à fin cette

aventure. Nous allons vous attendre ici, et si vous arrivez à la

porte du fond, vous verrez le jour pénétrer dans le moutier, et tous

ceux qui, pour leur malheur, habitent le château se livrer à la joie

que leur causera la délivrance.»

[Note 65: De trois à six heures du soir.]

Le duc alors détachant son écu le lève sur sa tête et descend dans

l'église. Il sent aussitôt un froid glacial; de l'obscurité profonde

semble suinter une horrible puanteur. Il revient en arrière pour

demander à la demoiselle restée sur le seuil d'où venait cette

infection? «Depuis dix-sept ans, répond-elle, tous ceux qui meurent

dans l'intérieur de la ville sont transportés et enfouis sous la

terre de ce moutier; non par les habitants du château, mais par je ne

sais quels diables ou mauvais esprits. Quant aux vivants, il leur est

interdit de pénétrer dans le cimetière ou de sortir du château.--De

grâce, dit le duc émerveillé, apprenez-moi comment ils soutiennent

leur vie.--Par le travail des laboureurs qui cultivent les terres

en dehors des murs, comme étant les serfs de ceux qui habitent le

château; ils ne sèment et moissonnent que pour eux.

«--Quelle que soit l'aventure, dit le duc, j'entends essayer de la

mettre à bonne fin. Mais je ne suis pas sûr d'y parvenir, car je n'ai

jamais ouï parler de telle merveille. Veuillez me dire quelle en est

l'origine.--Volontiers. Le moutier que vous voyez n'était autrefois

qu'un ermitage. La clarté répandue dans le cimetière sort de la

dépouille mortelle de maints preux et grands personnages religieux,

qui y sont enterrés. En raison de la fertilité du sol, on avait

choisi ce lieu pour y construire un château appelé _Ascalon le Gai_.

Il y eut dix-sept ans à la semaine peineuse, qu'à l'heure de matines,

chacun étant allé les entendre, le seigneur du château qui aimait

de grand amour une demoiselle dont il ne pouvait faire sa volonté,

ne craignit pas de mettre à profit les ténèbres; et quand on eut

éteint les cierges, il s'approcha de la jeune fille dont il obtint,

durant le divin office, tout ce qu'il avait si longtemps désiré. Le

Saint-Esprit, qui voit tout, révéla le sacrilége à un pieux ermite

de l'ordre de Saint-Augustin le lendemain, comme il célébrait les

matines. L'ermite approchant de l'endroit où ils s'étaient arrêtés

la veille, trouva le châtelain et la demoiselle frappés de mort dans

les bras l'un de l'autre. Depuis ce jour, les ténèbres n'ont pas

cessé de couvrir le moutier et le château. Il n'est resté de lumière

que dans le cimetière, autour de la tombe des prud'hommes qui y sont

inhumés[66]. Et nous avons ouï dire que la clarté ne sera rendue

au reste du château que par le meilleur chevalier du monde, auquel

est encore réservé l'honneur de mettre à fin les aventures de la

Tour douloureuse. Renoncez-vous maintenant à tenter l'épreuve?--Non

assurément, demoiselle.»

[Note 66: Cette histoire du château d'Ascalon le Ténébreux est

racontée dans la partie inédite du livre d'Artus (msc. 337, f. 188).

Mais c'est, je crois, d'après notre roman qui en donne la conclusion.]

Il rentre alors dans le moutier, et quand il a fait quelques pas,

il est de nouveau suffoqué par les odeurs infectes répandues autour

de lui; il sent tomber en même temps sur lui une pluie de verges et

de pointes aiguës. Son corps fléchit, il plie les genoux, et quand

il essaye de se relever, une autre grêle de coups le rejette étendu

sans mouvement. Revenu à lui, il fait un nouvel effort, cherche

de la main, retrouve la chaîne et se traîne jusqu'à l'entrée du

moutier. «Ah preux chevalier! dit la demoiselle, c'est ainsi que vous

nous revenez!» Il ne répond rien, mais il rougit, pâlit et se sent

d'ailleurs trop brisé pour essayer une seconde fois de rentrer dans

l'église. Avant d'avoir eu le temps d'ôter son heaume, il vomit tout

ce qu'il avait dans le corps. Le valet le soutient, l'aide à remonter

les degrés de la porte et parvient à grand'peine à le remettre en

selle. Alors de ce lieu maudit la demoiselle les conduit chez un

vavasseur qui les reçoit honorablement. Ils y passèrent la nuit:

le lendemain, Galeschin dont les forces étaient revenues voulut en

prenant congé savoir l'histoire des quatre vilains qu'il avait mis

à mort avant d'arriver à ce Château des ténèbres. Voici comment la

demoiselle contenta sa curiosité.

«L'ancien seigneur de Pintadol avait été retenu prisonnier par son

ennemi mortel, et le père des trois frères que vous avez vaincus

était parvenu à lui rendre la liberté. Mais pour prix d'un si grand

service, il avait contraint son seigneur suzerain de jurer sur les

saints et de faire jurer aux hommes de sa terre qu'on lui accorderait

un don. Le seigneur était bien loin de prévoir à quoi il s'engageait.

L'autre demanda pour prix de la rançon le tiers de la terre: et des

hommes de la terre, pour avoir délivré leur seigneur[67], il réclama

le droit de prendre chaque année un de leurs fils, une de leurs

filles, qu'il faisait conduire et enfermer dans ce château. Voilà

comment nombre de jeunes valets, nombre de belles et sages pucelles

ont ensemble perdu l'honneur et la liberté. Et comme cet indigne

vilain prévoyait que bien des prud'hommes tenteraient d'abattre une

si mauvaise coutume, il exerçait chaque jour à l'escrime ses trois

fils, pour les mieux préparer à résister à quiconque essaierait de

délivrer leurs victimes.

[Note 67: La loi féodale imposait aux hommes de la terre dont le

seigneur avait été fait prisonnier, le devoir de le racheter au prix

de tout ce qu'ils possédaient. Ils étaient donc tenus envers celui

qui les déchargeait de cette obligation.]

«--Mais, dit le duc, quel intérêt aviez-vous, demoiselle, à voir

tomber cette coutume?--Une mienne nièce, à peine âgée de douze ans,

avait été, pour sa grande beauté, choisie par l'odieux vilain, et je

tremblais qu'elle ne devînt la proie de ses trois ribauds de fils.

Je vins donc à votre rencontre dans l'espoir que peut-être à vous

était réservé l'honneur de délivrer ma chère nièce et les autres

prisonniers.

«Le château où vous n'avez pu faire pénétrer le jour se nomme

Ascalon le Ténébreux. Je ne vous ai pas trompé en vous rappelant la

prédiction des sages: les mauvaises coutumes de la Tour douloureuse

ne seront abattues que par celui qui dissipera les ténèbres du

moutier.

«--Ainsi, dit à son tour le valet quand la demoiselle fut éloignée,

puisque vous n'avez plus l'espoir de délivrer messire Gauvain, le

mieux sera de revenir sur vos pas. Vous êtes meurtri, rompu et

peut-être plus gravement blessé que vous ne pensez; madame votre

cousine saura mieux vous guérir que personne.--Tu parles bien;

toutefois, puisque je l'ai entrepris, je rougirais de ne pas

poursuivre.--Mais, sire, vous êtes maintenant bien loin de la Tour

douloureuse; la demoiselle vous en a grandement écarté. Je vous

suivrai pourtant, si, malgré mon avis, vous voulez aller plus avant.»

Ainsi chevauchèrent-ils longuement et en silence; le duc songeant

avec tristesse au Château ténébreux. Arrivés devant un chemin herbu,

tortueux, étroit, depuis longtemps abandonné, le duc dit au valet

d'avancer. «Ah, sire! répond l'écuyer, nous sommes dans l'endroit le

plus dangereux de la forêt, ce qu'on appelle le _Chemin du Diable_:

mon avis serait donc encore de retourner à Blancastel.--Tu perds

une belle occasion de te taire, répond le duc; c'est le fait d'un

marchand, non d'un chevalier, de quitter les voies périlleuses pour

en prendre de plus sûres. De cette façon, jamais les aventures ne

seraient mises à fin. Avançons toujours.» Et ils chevauchèrent de

plus belle, comme approchait déjà la nuit.

Le valet apercevant à quelque distance des vaches et des brebis qui

paissaient: «Sire, dit-il au duc; il serait temps de reposer; nous

ne sommes pas loin d'une habitation, ces troupeaux nous l'indiquent

assez. Je vois des bergers montés sur de grandes juments, souffrez

que j'aille leur parler.» Le duc consentant, il va les saluer et leur

demande s'il n'y avait pas assez près un logis où pourrait passer la

nuit un chevalier errant navré de plusieurs plaies. Les bergers, qui

appartenaient à un vieux vavasseur de la forêt, répondirent que leur

maître hébergeait volontiers les chevaliers errants, et il offrit de

les conduire à son hôtel. «Ramenez nos bêtes, dit-il à son compagnon,

je me chargerai d'accompagner ce chevalier.» Il les mène ainsi

devant une maison de belle apparence; les deux fils du vavasseur les

accueillent, désarment le duc et le servent à l'envi. Le vavasseur

avait une femme qui visita les plaies du duc encore saignantes.

Elle y mit un nouvel onguent et les couvrit comme il convenait. Le

lendemain, le valet lui donna ses armes et lui amena son cheval. Le

vavasseur voulut le convoyer avec ses fils; chemin faisant il demanda

d'où il venait, où il allait. Le duc se tut sur sa dernière aventure;

il se contenta de dire qu'il arrivait de Londres et désirait gagner

la Tour douloureuse. «En vérité, répond le prud'homme, vous vous êtes

dévoyé d'une demi-journée, pour suivre le chemin le plus dangereux et

le plus mauvais. D'ici à la Tour douloureuse vous aurez à combattre

tant d'ennemis qu'il n'est pas au pouvoir d'un seul chevalier de les

provoquer sans mettre en danger sa vie et son honneur. Laissez-moi

vous avertir au moins de tout ce qui peut diminuer vos périls.

«Vous trouverez, à quinze lieues anglaises d'ici[68] un val grand et

profond auquel aboutit le chemin où vous êtes. Depuis quatorze ans

aucun des chevaliers qui l'ont suivi n'en est revenu. La raison, je

ne vous la dirai pas en ce moment, car je suis pressé de retourner;

j'aime mieux vous donner les moyens de vous passer de ma conduite. À

l'entrée du val est une chapelle qu'on nomme la Chapelle Morgain. Là,

deux voies s'offriront à vous: si vous choisissez celle de droite,

elle vous conduira à la Tour douloureuse, sans obstacles qu'un bon

chevalier ne puisse surmonter. La voie de gauche vous mènerait au

_Val_ dit _sans retour_, d'où l'on n'a jamais vu revenir un seul

chevalier. Il est vrai qu'il en est à peu près de même de la Tour

douloureuse, pour tous les chevaliers qui, jusqu'à présent, ont

tenté d'en abattre les mauvaises coutumes. Voyez s'il n'y aurait pas

grande folie de vous engager dans l'une ou l'autre de ces épreuves

désespérées.--Bel hôte, répondit le duc, je prévois que mon corps va

courir de grands dangers, mais je ne pourrais retourner sans honte:

ainsi je dois plutôt affronter la mort que céder aux défaillances du

coeur.--Allez donc, dit en soupirant le vavasseur, et que Dieu vous

garde!»

[Note 68: Apparemment quinze milles ou sept lieues et demie de

France.]

Le prud'homme retourna: le duc, seulement suivi de son écuyer,

chevaucha sans trouver aventure jusqu'à l'heure de tierce. Arrivés

à la Chapelle Morgain, ils reconnurent les deux voies: celle de

droite, nouvellement tracée pour esquiver le Val sans retour, et

celle de gauche qui conduisait au Val et rejoignait l'autre plus

loin. «Voilà, dit l'écuyer, le Val périlleux dont le vavasseur a

parlé. Ayez merci de vous-même; vous êtes perdu si vous y entrez,

et je n'entends plus vous suivre et risquer d'y être comme vous

retenu. Prenez, sire, l'autre voie; elle conduit justement à la Tour

douloureuse.--Par Dieu, répond le duc, tu dois penser que je tiens

à la vie tout autant que toi; mais ce que je ne puis endurer c'est

le renom de recréant.--Ah sire! je vous jurerai par tous les saints

de cette chapelle que je ne parlerai jamais de cela à personne.--Je

le crois bien: mais moi je ne pourrai m'en taire, puisque nous avons

juré de conter à la cour du roi, quand nous y reviendrons, tout ce

qu'il nous sera arrivé: je serais donc parjure, si j'en dissimulais

la moindre chose. J'irai aussi loin que je pourrai.--Aussi loin qu'il

vous plaira, reprend le valet, mais ne pensez pas que je vous suive.

Seulement, j'entends rester ici tant que je pourrai supposer que vous

ne soyez pas encore prisonnier.--Rien de mieux; attends-moi aussi

longtemps que tu dis, et sois à Dieu recommandé!»

Il pressa les pas de son cheval et s'engagea seul dans le Val redouté.

On l'appelait tantôt le _Val sans retour_, tantôt le _Val des faux

amants_, et voici comment il avait commencé. On sait que Morgain, la

soeur du roi Artus, eut plus qu'aucune autre le secret des charmes

et des enchantements: elle avait tout appris de Merlin. Pour mieux

se rendre la science familière, elle avait laissé la compagnie des

hommes et s'était enfoncée dans les grandes forêts; si bien que

maintes gens ne la croyant plus une femme l'appelaient Morgain la

fée, et même Morgain la déesse. Elle avait longtemps mis son amour et

son coeur dans un chevalier dont elle se croyait uniquement aimée;

mais il la trompait, en lui préférant une demoiselle de grande

beauté, qu'il ne voyait que rarement, tant était grande la jalousie

et la clairvoyance de Morgain. Un jour cependant, ils étaient

convenus de se rencontrer au fond de ce val, le plus riant, le plus

beau qu'on puisse imaginer. Morgain fut avertie, elle courut et les

surprit comme ils se donnaient les plus tendres témoignages d'amour.

Peu s'en fallut qu'elle n'en mourût de douleur; mais revenant bientôt

à elle, elle jeta sur le val un enchantement dont la vertu était

de retenir à toujours tout chevalier qui aurait fait à son amie la

moindre infidélité d'action ou de pensée: son ami fut la première

victime du charme: quand il voulut s'éloigner, il sentit qu'il était

arrêté par une force invincible. La demoiselle fut plus cruellement

traitée. Elle se crut enfermée dans la glace jusqu'à la ceinture

et, de la ceinture à l'extrémité des cheveux, dans un feu ardent.

Depuis ce jour, il n'y eut pas un chevalier amoureux qui pût, une

fois entré, trouver le moyen de sortir de ce val. Morgain avait

encore destiné que la voie resterait ouverte pour le chevalier qui

n'aurait jamais rien senti de l'aiguillon des désirs, et pour celui

qui n'aurait pas à se reprocher la moindre infidélité amoureuse.

À celui-ci était réservée la vertu de détruire l'enchantement.

Morgain croyait en avoir assuré l'éternelle durée. De leur côté, les

chevaliers qui connaissaient la force de la conjuration se gardaient

de mettre le pied dans le Val, persuadés que ce n'était pas un d'eux

qui pourrait en triompher; mais d'autres ignoraient le charme, et s'y

étaient laissé prendre[69].

[Note 69: Dans la première rédaction du _Livre d'Artus_, la fondation

du _Val sans retour_ est racontée d'une façon un peu différente.

Morgain en avait eu la pensée quand, irritée d'avoir été séparée

de son ami Guiomar par la reine Genièvre, elle était venue habiter

la forêt de Sarpenne ou Sarpeint. «Voyant les lieux si beaux et si

riants, elle fit construire une chapelle devant un carrefour, à

l'entrée du val. On y faisait chaque jour le service divin. Deux

portes y étaient pratiquées: l'une descendait dans le val, l'autre

conduisait à un tertre, de façon que ceux qui remontaient le val

pour entendre la messe ne se réunissaient pas aux passagers du

dehors qui arrivaient au tertre dans la même intention. Le prêtre

n'avait aucune communication avec les assistants dont une cloison le

séparait. C'est à partir du choeur de la chapelle que Morgain avait

jeté son enchantement pour retenir dans le val tous les faux amants.

Et sur le tertre était une croix avec des lettres qui disaient:

«Chevalier errant qui passes ici cherchant les nobles aventures,

prends des trois chemins celui qu'il te plaira: Si tu veux esquiver

les fortes aventures va à droite, tu arriveras en Sorelois. La voie

du milieu conduit à la _Tour douloureuse_; celle de gauche au _Val

sans retour_, dont nul faux amant ne doit espérer revenir. Celui

qui méritera d'en sortir pourra seul achever l'aventure de la Tour

douloureuse, et ramener à terre les deux amants qui chastement

aimèrent.» (Manusc. 337, fº 187 vº.)]

Le Val était de grande étendue, environné de hautes montagnes,

couvert d'un riant tapis de verdure. Au milieu jaillissait une belle

et claire fontaine. La clôture en était merveilleuse; c'était en

apparence une muraille épaisse et élevée, en réalité ce n'était

que de l'air. On entrait sans trouver et sans supposer le moindre

obstacle; mais une fois entré, on ne songeait pas même qu'il y eût un

moyen d'en sortir. Le charme durait depuis dix-sept ans; déjà deux

cent cinquante-trois chevaliers en avaient éprouvé la vertu. Ils y

étaient arrivés de maintes terres; ils y trouvaient à leur guise de

belles maisons. À l'entrée de la clôture était la chapelle où les

prisonniers pouvaient tous les jours entendre la sainte messe chantée

par un prouvaire du dehors. D'ailleurs le séjour paraissait assez

agréable à la plupart de ceux qui s'y voyaient retenus. On y trouvait

de beaux banquets, des instruments de musique, des chants, des

danses, des carolles, des jeux d'échecs et de tables. S'il arrivait

que le chevalier y fût entré avec une dame qui n'eût jamais trompé

ou voulu tromper son ami, elle demeurait avec lui tant qu'il lui

plaisait, et de son plein gré. Quant aux écuyers, on leur permettait

de rester près de leurs seigneurs; mais ils pouvaient s'éloigner si,

tout en prenant le déduit amoureux, ils étaient restés constamment

insensibles aux attraits des autres dames ou demoiselles; autrement

ils partageaient le sort de leurs maîtres. Tel était donc le _Val

sans retour_ ou _des faux amants_[70].

[Note 70: On reconnaîtra facilement ici que l'_Arc des loyaux

amants_, dans l'Amadis, n'est qu'une imitation de notre _Val des faux

amants_.]

Galeschin s'y engageait le plus tranquillement du monde; mais la

pente était si rapide qu'il prit le parti de quitter les étriers

et de mener son cheval en laisse. Arrivé au bas du tertre, il

vit une épaisse fumée: c'était la vapeur dont le val était fermé.

Il remonte à cheval, traverse la clôture simulée, et voit bientôt

s'élevant à gauche et à droite de belles maisons. Il retourne la

tête, la fumée s'était dissipée, mais il lui sembla que la trompeuse

muraille de l'entrée le suivait jusqu'à toucher la croupe de son

cheval. En avançant encore il arrive devant une porte trop basse

et trop étroite pour un cavalier; il descend donc une seconde

fois, laisse le cheval, jette son glaive, détache la guiche de son

écu pour le passer au bras gauche; brandit son épée et, la tête

baissée, s'engage dans une allée longue, étroite et assez obscure.

Il avance cependant toujours: à l'extrémité de l'allée il voit de

chaque côté le profil de deux énormes dragons jetant par la gueule

de grands flocons de flamme. Deux chaînes scellées dans le mur les

arrêtaient par la gorge. «Voilà, se dit Galeschin, de furieuses

bêtes;» Involontairement il fait un mouvement en arrière, pour se

prémunir contre leur approche; mais la honte le retient comme si

tout le monde l'eût vu, il se décide à marcher en avant. Les dragons

s'élancent pour lui fermer la voie: ils jettent leurs griffes sur

l'écu, déchirent à belles dents les mailles du haubert et pénètrent

dans les chairs qu'ils entament jusqu'au sang. Le duc ne recule

pas: il donne de son épée sur leurs pis, sur leurs têtes et parvient

enfin à passer outre, laissant les dragons lécher le sang qu'ils

ont fait jaillir et dont leurs ongles sont humectés. Pour le duc,

son premier soin est d'éteindre les flammes qu'ils avaient vomies

contre lui; mais il se trouve bientôt devant une rivière bruyante

et rapide. Surpris de voir dans le Val un si grand cours d'eau, il

désespérait de le franchir, quand il aperçoit une planche longue

et étroite sur laquelle il lui fallait tenter de passer. À peine y

a-t-il avancé le pied qu'il voit à l'autre bout deux chevaliers armés

et l'épée nue, faisant mine de lui défendre le passage. Il éprouve

un moment de crainte; car ils sont deux, ils tiennent la rive; lui,

s'il chancelle et tombe, ne pourra manquer de se noyer, l'eau étant

profonde et noire comme l'abîme. «Je ne reculerai pas,» se dit-il.

Mais quand il est au milieu de la planche, le coeur lui tremble, il

a grand'peine à se maintenir. Il avance encore: trois chevaliers,

non plus seulement deux, lui disputent le rivage; le premier lève

son glaive, le second le frappe de son épée sur le heaume, le fait

fléchir et enfin glisser dans l'eau. Il se croit perdu, il sent les

angoisses de la mort; mais, comme il était déjà pâmé, on le tire de

l'eau avec de longs crocs de fer, et quand il ouvre les yeux, il se

voit étendu dans un pré; devant lui un grand chevalier qui le somme

de se rendre s'il tient à la vie. Il ne répond rien et se redresse

à genoux. D'un coup fortement asséné sur le heaume, le chevalier le

fait retomber, pose un pied sur sa poitrine, lui arrache le heaume

et lui répète qu'il est mort s'il ne fiance prison. Le duc se tait;

quatre sergents alors le prennent, le désarment et l'emportent dans

un jardin où se trouvaient grand nombre de chevaliers. «Ce chevalier,

leur demande-t-on, est-il mort?--Non, mais peu s'en faut; et maudite

soit l'heure où cette prison fut établie!» Enfin le duc revient de

pâmoison; chacun le réconforte et le console du mieux qu'il peut.

Il apprit alors à ceux qui l'entouraient qu'il était Galeschin duc de

Clarence, fils du roi Tradelinan de Norgalles et compagnon[71] de la

Table ronde. Ceux qui le connaissaient eurent à la fois grande joie

et grande douleur de le retrouver vivant et comme eux prisonnier. Il

y avait là Aiglin des Vaus, Gaheris de Caraheu, Kaedin le Beau. «Quel

dommage, sire! disait ce dernier; non pour vous seulement, mais pour

tous les compagnons de la Table ronde! Quel deuil en fera messire

Gauvain quand il le saura!» Le duc leur conte alors l'occasion de

sa voie; la prison de mess. Gauvain, l'engagement qu'avaient pris

Lancelot, mess. Yvain et lui de tenter sa délivrance. De leur côté,

les trois chevaliers lui apprennent comment ils se trouvent retenus

dans le Val, comment le plus preux ne devait pas espérer d'en sortir,

pour peu qu'il eût faussé de rien ce qu'il devait à son amie. «Par

Dieu, dit le duc, si j'avais su que la prouesse n'y pouvait de rien

servir, je n'eusse jamais mis ici les pieds; je suis en un bien

furieux danger d'y rester à toujours. Où trouver le chevalier qui,

dans le cours de ses amours, aura constamment éloigné toute oeuvre et

tout désir d'inconstance?»

[Note 71: Il faut toujours dire _compagnons_ et non pas _chevaliers_

de la Table ronde. Ce titre de chevalier avait un sens absolu. On

devenait chevalier comme on naissait _noble_ ou _gentilhomme_. Les

Templiers institués en Syrie au commencement du XIIe siècle furent je

crois les premiers qui formèrent un ordre particulier de chevalerie.

Les Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem suivirent leur exemple:

puis vinrent au XIVe siècle les chevaliers de _la Jarretière_ et tous

les autres à la suite.]

Maintenant que le preux duc de Clarence est ainsi retenu en bonne

compagnie, nous l'y laisserons pour nous informer de ce qui advint à

messire Yvain, dans la voie qu'il avait choisie.

Les Romans de la Table Ronde (4/ 5) Mis en nouveau langage et accompagnés de recherches sur l'origine et le caractère de ces grandes compositions · 第 47 / 68 题