[Note 56: Le grand épisode où nous arrivons de l'enlèvement, de la
quête et de la délivrance de messire Gauvain devait former, dans
l'origine, un récit indépendant du roman en prose. C'était un de ces
lais ou contes que les bardes et les jongleurs récitaient en plein
air et de vive voix.]
Le roi Artus séjourna à Dinasdaron toute la semaine. Afin de mieux
célébrer le retour de la reine et sa réconciliation avec Lancelot, il
donna rendez-vous à ses barons, pour les fêtes de la Pentecôte, dans
sa ville de Londres. Il désirait y donner en présence de toute sa
cour l'adoubement de chevalier au jeune Lionel de Gannes.
Jamais il n'y eut une réunion si brillante de barons, de dames et
demoiselles; on vint à Londres de toutes les villes non-seulement de
la Grande-Bretagne, mais aussi de France, d'Allemagne et de Lombardie.
Lionel fut armé des plus belles et des plus riches armes. Au service
de la veille de Pentecôte, il parut en robe de soie merveilleusement
ouvrée; et après le service, on dressa le manger, non pas dans les
salles et dans les chambres, elles n'auraient pu jamais contenir
une si grande assemblée, mais dans une suite de pavillons que le
roi avait fait disposer le long de la rivière de Tamise. Les tables
avaient une demi-lieue d'étendue. Après le festin qui fut des mieux
fournis de hautes viandes, de vins et de cervoises, les convives
allèrent s'ébattre les uns d'un côté, les autres d'un autre. Quatre
renommés chevaliers de la Table ronde prirent le chemin de la forêt
de Varannes. C'était messire Gauvain, messire Yvain de Galles,
Lancelot et messire Galeschin duc de Clarence[57], fils du roi
Tradelinan de Norgalles, frère de Dodinel le Sauvage, neveu par
sa mère du roi Artus, enfin, cousin germain de mess. Gauvain. Il
était assez court et épais de taille, mais hardi, vif et plein de
merveilleuse prouesse. Galehaut étant en conversation avec le roi
quand s'écartèrent ainsi nos quatre chevaliers, il n'avait pu les
accompagner.
[Note 57: Voy. _Liv. d'Artus_, p. 132.]
La forêt de Varannes, bien qu'assez peu éloignée de la Tamise,
passait depuis longtemps pour être des plus aventureuses; et les
quatre chevaliers n'ayant pas pris leurs armes, ne voulaient pas s'y
engager à une grande profondeur. Mais ayant avisé un endroit tapissé
d'herbes et de fleurs sauvages, ils s'arrêtèrent sous un grand chêne
au feuillage épais et riant, comme ils sont tous à la fin du mois
de mai. Alors ils se mirent à parler de tout ce qu'on racontait
de la forêt. «J'ai dessein, dit messire Gauvain, de pénétrer dans
toutes ses profondeurs, et d'y rester plusieurs fois vingt-quatre
heures, pour m'assurer de la vérité de ce qu'on nous en dit. Mais
je ne voudrais pas chevaucher la veille d'une fête comme celle-ci;
je compte donc y revenir demain lundi.» Mess. Yvain, Clarence et
Lancelot convinrent de l'accompagner, et de ne mettre personne dans
le secret de leur entreprise.
Comme ils devisaient, un grand valet trempé de sueur vient à passer
et s'arrête un instant pour les regarder. «Qui es-tu, frère?» lui
demande messire Gauvain. Au lieu de répondre, le valet retourne
rapidement son cheval, broche des éperons et disparaît. «Ce valet,
dit messire Yvain, semble avoir perdu le sens. Il courait à bride
abattue comme s'il eût craint d'arriver trop tard, puis il rebrousse
chemin aussi vite qu'il était venu.» Mais bientôt, ils entendent un
grand bruit de chevaux. Un chevalier d'une taille gigantesque, à
l'écu blanc au lion de sinople, armé de toutes armes, et monté sur
un des plus grands coursiers du monde, paraît avec le valet qu'ils
avaient vu l'instant d'auparavant. «Qui de vous est Gauvain? demande
le géant.--C'est moi; que lui voulez-vous?--Vous le saurez bientôt.»
Et ce disant, il va à mess. Gauvain qu'il frappe rudement de son
glaive; et pendant que messire Gauvain saisit le frein du cheval et
tente de toucher au pommeau de l'épée pour la tirer du fourreau,
il est lui-même soulevé, retenu par le milieu du corps et placé en
travers du cheval aussi facilement que si l'inconnu avait eu affaire
à un enfant. Les trois compagnons se lèvent pour l'arrêter, mais le
cheval se dresse, renverse et frappe de ses quatre pieds mess. Yvain,
et l'inconnu s'éloigne, emportant mess. Gauvain entre ses bras. Les
trois amis suivent ses traces aussi vite qu'ils peuvent, mais ils
ne tardent pas à rencontrer vingt chevaliers bien armés. Lancelot,
quoique en simple surcot et sans épée, allait les attaquer, quand
messire Yvain l'arrêtant: «Qu'allez-vous faire? est-ce prouesse de
se heurter seul, à pied et désarmé, contre vingt cavaliers armés de
toutes pièces? Faisons mieux: retournons à nos tentes, armons-nous
secrètement et revenons, sans rien dire au roi ni à la reine de
l'enlèvement de messire Gauvain: nous le délivrerons ou nous
partagerons sa mauvaise fortune.»
Le conseil était sage, il fut suivi. Les trois amis revinrent à
leurs pavillons, montèrent, firent porter devant eux leurs armes
et regagnèrent la forêt. Ils avaient pris un chemin ferré qui les
conduisit à l'entrée de trois voies fourchues où des pas de chevaux
étaient fraîchement marqués. «Beaux seigneurs, dit messire Yvain,
pour être sûrs de découvrir le ravisseur, nous ferons bien de nous
séparer. Je prendrai, s'il vous plaît, la voie gauche.--Soit! disent
les autres.--Et moi la droite,» dit le duc de Clarence[58]. Celle du
milieu fut réservée à Lancelot. Nous allons maintenant suivre chacun
d'eux, en commençant par le duc de Clarence.
[Note 58: Les aventures des quatre chevaliers sont dans l'original
fréquemment interrompues, pour se continuer quand on en a déjà perdu
de vue les commencements. Nous avons cru devoir moins séparer entre
eux chacun de ces épisodes, afin de les rendre plus faciles à suivre.]