LXXIII[56].

[Note 56: Le grand épisode où nous arrivons de l'enlèvement, de la

quête et de la délivrance de messire Gauvain devait former, dans

l'origine, un récit indépendant du roman en prose. C'était un de ces

lais ou contes que les bardes et les jongleurs récitaient en plein

air et de vive voix.]

Le roi Artus séjourna à Dinasdaron toute la semaine. Afin de mieux

célébrer le retour de la reine et sa réconciliation avec Lancelot, il

donna rendez-vous à ses barons, pour les fêtes de la Pentecôte, dans

sa ville de Londres. Il désirait y donner en présence de toute sa

cour l'adoubement de chevalier au jeune Lionel de Gannes.

Jamais il n'y eut une réunion si brillante de barons, de dames et

demoiselles; on vint à Londres de toutes les villes non-seulement de

la Grande-Bretagne, mais aussi de France, d'Allemagne et de Lombardie.

Lionel fut armé des plus belles et des plus riches armes. Au service

de la veille de Pentecôte, il parut en robe de soie merveilleusement

ouvrée; et après le service, on dressa le manger, non pas dans les

salles et dans les chambres, elles n'auraient pu jamais contenir

une si grande assemblée, mais dans une suite de pavillons que le

roi avait fait disposer le long de la rivière de Tamise. Les tables

avaient une demi-lieue d'étendue. Après le festin qui fut des mieux

fournis de hautes viandes, de vins et de cervoises, les convives

allèrent s'ébattre les uns d'un côté, les autres d'un autre. Quatre

renommés chevaliers de la Table ronde prirent le chemin de la forêt

de Varannes. C'était messire Gauvain, messire Yvain de Galles,

Lancelot et messire Galeschin duc de Clarence[57], fils du roi

Tradelinan de Norgalles, frère de Dodinel le Sauvage, neveu par

sa mère du roi Artus, enfin, cousin germain de mess. Gauvain. Il

était assez court et épais de taille, mais hardi, vif et plein de

merveilleuse prouesse. Galehaut étant en conversation avec le roi

quand s'écartèrent ainsi nos quatre chevaliers, il n'avait pu les

accompagner.

[Note 57: Voy. _Liv. d'Artus_, p. 132.]

La forêt de Varannes, bien qu'assez peu éloignée de la Tamise,

passait depuis longtemps pour être des plus aventureuses; et les

quatre chevaliers n'ayant pas pris leurs armes, ne voulaient pas s'y

engager à une grande profondeur. Mais ayant avisé un endroit tapissé

d'herbes et de fleurs sauvages, ils s'arrêtèrent sous un grand chêne

au feuillage épais et riant, comme ils sont tous à la fin du mois

de mai. Alors ils se mirent à parler de tout ce qu'on racontait

de la forêt. «J'ai dessein, dit messire Gauvain, de pénétrer dans

toutes ses profondeurs, et d'y rester plusieurs fois vingt-quatre

heures, pour m'assurer de la vérité de ce qu'on nous en dit. Mais

je ne voudrais pas chevaucher la veille d'une fête comme celle-ci;

je compte donc y revenir demain lundi.» Mess. Yvain, Clarence et

Lancelot convinrent de l'accompagner, et de ne mettre personne dans

le secret de leur entreprise.

Comme ils devisaient, un grand valet trempé de sueur vient à passer

et s'arrête un instant pour les regarder. «Qui es-tu, frère?» lui

demande messire Gauvain. Au lieu de répondre, le valet retourne

rapidement son cheval, broche des éperons et disparaît. «Ce valet,

dit messire Yvain, semble avoir perdu le sens. Il courait à bride

abattue comme s'il eût craint d'arriver trop tard, puis il rebrousse

chemin aussi vite qu'il était venu.» Mais bientôt, ils entendent un

grand bruit de chevaux. Un chevalier d'une taille gigantesque, à

l'écu blanc au lion de sinople, armé de toutes armes, et monté sur

un des plus grands coursiers du monde, paraît avec le valet qu'ils

avaient vu l'instant d'auparavant. «Qui de vous est Gauvain? demande

le géant.--C'est moi; que lui voulez-vous?--Vous le saurez bientôt.»

Et ce disant, il va à mess. Gauvain qu'il frappe rudement de son

glaive; et pendant que messire Gauvain saisit le frein du cheval et

tente de toucher au pommeau de l'épée pour la tirer du fourreau,

il est lui-même soulevé, retenu par le milieu du corps et placé en

travers du cheval aussi facilement que si l'inconnu avait eu affaire

à un enfant. Les trois compagnons se lèvent pour l'arrêter, mais le

cheval se dresse, renverse et frappe de ses quatre pieds mess. Yvain,

et l'inconnu s'éloigne, emportant mess. Gauvain entre ses bras. Les

trois amis suivent ses traces aussi vite qu'ils peuvent, mais ils

ne tardent pas à rencontrer vingt chevaliers bien armés. Lancelot,

quoique en simple surcot et sans épée, allait les attaquer, quand

messire Yvain l'arrêtant: «Qu'allez-vous faire? est-ce prouesse de

se heurter seul, à pied et désarmé, contre vingt cavaliers armés de

toutes pièces? Faisons mieux: retournons à nos tentes, armons-nous

secrètement et revenons, sans rien dire au roi ni à la reine de

l'enlèvement de messire Gauvain: nous le délivrerons ou nous

partagerons sa mauvaise fortune.»

Le conseil était sage, il fut suivi. Les trois amis revinrent à

leurs pavillons, montèrent, firent porter devant eux leurs armes

et regagnèrent la forêt. Ils avaient pris un chemin ferré qui les

conduisit à l'entrée de trois voies fourchues où des pas de chevaux

étaient fraîchement marqués. «Beaux seigneurs, dit messire Yvain,

pour être sûrs de découvrir le ravisseur, nous ferons bien de nous

séparer. Je prendrai, s'il vous plaît, la voie gauche.--Soit! disent

les autres.--Et moi la droite,» dit le duc de Clarence[58]. Celle du

milieu fut réservée à Lancelot. Nous allons maintenant suivre chacun

d'eux, en commençant par le duc de Clarence.

[Note 58: Les aventures des quatre chevaliers sont dans l'original

fréquemment interrompues, pour se continuer quand on en a déjà perdu

de vue les commencements. Nous avons cru devoir moins séparer entre

eux chacun de ces épisodes, afin de les rendre plus faciles à suivre.]

Les Romans de la Table Ronde (4/ 5) Mis en nouveau langage et accompagnés de recherches sur l'origine et le caractère de ces grandes compositions · 第 46 / 68 题