LXXII.

Mais que se passait-il en Bretagne, où séjournait encore le roi

Artus? L'effet du breuvage que continuait à lui servir la fausse

Genièvre l'entretenait dans son funeste aveuglement. Peu lui

importait le mécontentement de ses barons: il se montrait partout

avec elle, il partageait sa couche quand il ne tenait pas haute

cour. Cependant, la nouvelle de l'injuste disgrâce de la véritable

reine Genièvre s'était répandue jusqu'au delà des mers. L'apostole

Étienne en avait été informé, et ne pouvant approuver qu'un si grand

roi répudiât celle qu'il avait épousée devant Sainte Église, avant

que n'eût été prononcée la nullité de son mariage[50], il envoya en

Bretagne un cardinal pour faire cesser un tel scandale. Le roi Artus

fut sourd aux remontrances du légat de Rome, comme il l'avait été à

celles de ses barons; si bien que tout le royaume de Bretagne fut mis

en interdit et demeura pendant vingt-neuf mois privé des Sacrements.

[Note 50: Ce fut précisément le cas du roi de France

Philippe-Auguste, quand, après avoir répudié Isembour de Danemark,

il fut contraint par le pape de la reprendre. Mais le rappel

d'Isembour se rapporte à l'année 1201, et je crois que le Lancelot

était publié, dix, vingt ou trente ans auparavant. S'il y a donc ici

quelque allusion historique, elle se rapporte au divorce d'Aliénor

d'Aquitaine, et au second mariage de cette princesse avec Henry II

d'Angleterre.]

Mais il arriva qu'un jour la fausse reine, qui résidait à Bredigan,

se sentit prise d'une grande douleur dans tous ses membres. Elle

perdit ses forces; ses pieds devinrent gonflés et remplis de pus: il

ne lui resta plus que l'usage des yeux et de la langue. Le roi manda

les meilleurs mires de son royaume; aucun d'eux ne sut découvrir

la cause de la maladie ni les remèdes qu'on y pouvait opposer. Ce

fut pour Artus un grand sujet de chagrin; mais il avait soin de le

dissimuler, sachant combien les prud'hommes de sa maison étaient peu

disposés à partager ses inquiétudes.

Messire Gauvain lui dit un jour: «Sire, on vous blâme grandement

de mener une vie si peu royale: vous paraissez éviter la compagnie

de vos barons, tandis que vous étiez toujours prêt, autrefois, à

donner le signal des divertissements. Nous n'allons plus en bois, en

rivière; les fêtes ne succèdent plus aux fêtes; nous passons tout

notre temps en sombres rêveries.--Vous parlez bien, répond Artus; et

j'entends changer de conduite. Demain nous partirons pour Kamalot;

nous irons en bois avec nos chiens, quinze jours durant; au retour

nous volerons en rivière.»

En effet le roi se rendit le lendemain dans la forêt de Kamalot, si

plantureuse en bêtes fauves. La poursuite d'un énorme sanglier les

occupa jusqu'à Nones. La bête descendit dans un vallon, remonta un

tertre embarrassé de ronces et de broussailles, puis, épuisée de

fatigue, attendit les chiens qui l'entourèrent furieux sans oser

l'approcher. Le roi descendit de cheval et de sa courte épée lui

donna le coup mortel. Comme on faisait la curée, ils entendirent le

chant d'un coq; c'était l'indice d'une maison peu éloignée. Le roi,

qui avait faim, remonte accompagné de mess. Gauvain et des autres

compagnons de la chasse. Ils ne chevauchent pas longtemps sans

entendre sonner une cloche: ils avancent de ce côté, et bientôt se

trouvent devant un ermitage. Le roi descend, les valets frappent à la

porte; un homme vêtu de blanc vient leur ouvrir.

«Frère, lui dit le roi, avez-vous un abri couvert assez grand pour

ma compagnie, et pouvez-vous nous donner à manger?--Non, répond le

rendu; mais à quelques pas d'ici se trouve un hôtel établi pour

recevoir les passagers.» Il les conduit aussitôt devant une grande

maison de bois où, pendant que le feu s'allume, les tables sont

dressées. Le clerc retourne annoncer à l'ermite que le roi Artus

s'était arrêté avec ses gens dans la maison des passagers. «C'est là,

dit l'ermite, ce que j'espérais.» Sans perdre de temps, il revêt les

armes du Seigneur-Dieu et commence à chanter sa messe. Cependant,

le roi était au manger: dès le second morceau, voilà qu'il sent une

violente douleur, comme si le coeur allait lui voler de la poitrine.

Il tombe, ses yeux tournent, il perd connaissance. Les chevaliers le

relèvent effrayés, mess. Gauvain le prend dans ses bras; enfin, il

revient à lui et demande à grands cris un confesseur. Mess. Yvain

et Sagremor retournent à l'ermitage, comme le prêtre achevait le

service; ils lui content la maladie subite du roi et le supplient de

ne pas perdre un instant. L'ermite avait encore dans les mains le

_Corpus Domini_[51]: «Dieu, dit-il en suivant le chevalier, soit loué

du mal qu'il envoie au roi! Je vois que ma prière a été entendue.»

[Note 51: Il est à présumer que si les effets de l'excommunication

d'un roi avaient eu pour effet de fermer les églises et d'interdire

les saints offices, notre auteur n'aurait pas ici fait chanter la

messe et porter le saint ciboire au roi Artus.]

Artus en le voyant fait effort pour se lever: «Qui êtes-vous? demande

le prud'homme.--Hélas! un malheureux; j'ai nom Artus, indigne roi

de Bretagne, chargé des grands maux que j'ai faits à la terre et

à mes hommes. Je vous ai envoyé querir pour confesser et recevoir

mon créateur.--Roi, je veux bien ouïr ta confession; mais n'espère

pas recevoir ton sauveur. Je le refuse au plus grand des pécheurs,

très-justement excommunié. Tu as délaissé ta femme épousée; tu en

tiens une autre contre Dieu, raison et Sainte Église; tant que tu

seras en tel péché, nul bien ne te peut venir.»

Le roi se mit à pleurer tendrement. Dès qu'il put parler: «Beau sire,

vous tenez la place de Dieu; apprenez-moi ce que je dois faire pour

sauver mon âme. Je reconnais que rien de bon ne m'est advenu depuis

l'éloignement de ma première femme. Cependant, en la renvoyant je

n'ai pas cru mal faire; les gens du pays m'avaient juré qu'elle

n'était pas ma droite épouse; il est vrai que Sainte Église n'a pas

dénoué ce qu'elle avait noué.--Le conseil, reprit le religieux, que

j'ai à te donner, c'est de faire réparation à l'Église. Si tu as eu

raison d'agir ainsi que tu as fait, elle t'absoudra; si elle confirme

ton premier mariage, il te faudra renoncer au second.--Je ferai ce

que vous demandez.»

Il commence à confesser tous les péchés qu'il avait sur le coeur.

Quand il eut fini, les barons furent rappelés, et le religieux en

élevant la voix dit: «Artus, je te connais mieux que tu ne penses.

J'ai nom Amustant, autrefois ton chapelain. Je vins du royaume de

Carmelide avec Genièvre, la fille du roi Léodagan, et jusque-là je ne

l'avais jamais quittée[52]. Personne ne sait mieux que moi quelle est

des deux la véritable héritière.» Artus, après avoir écouté l'ermite,

demanda qu'on le laissât reposer; il s'endormit et se trouva au

réveil aussi sain de corps qu'il eût jamais été.

[Note 52: Voy. t. II, _le Roi Artus_, p. 234.]

Il retourna à Kamalot dans la compagnie du bon religieux; et, le jour

suivant, un messager arriva de Bredigan pour lui annoncer que la

reine désirait le voir, parce qu'elle se croyait bien près de mourir.

Le sage Amustant lui conseilla d'y aller et insista pour le suivre.

«Vous ferez, lui dit-il, semondre tous vos hommes, ils ne seront pas

de trop.» Tous arrivèrent le matin à Bredigan; le roi ne descendit

pas dans la maison de la fausse reine, il évita même de lui parler la

nuit ni le lendemain. Au point du jour, l'ermite lui chanta la messe,

il entendit encore celle du Saint-Esprit et, au sortir du moutier, il

alla voir la reine, qui exhalait une puanteur si horrible que sans le

secours des aromates nul n'aurait pu l'approcher.

Il avança vers sa couche et lui demanda comment elle se

trouvait.--«Mal,» dit-elle d'une voix claire; «les mires n'entendent

rien à ce que j'ai: je souhaiterais qu'on voulût bien me conduire à

Montpellier[53]: une fois en mer je n'en sortirais que pour entrer

dans la ville.--Dame, le voyage augmenterait votre malaise, et

vous pourriez mourir dans la traversée. Il importe que vous soyez

confessée, et justement, j'ai amené un clerc prud'homme qui saura

bien vous conseiller.» Elle fit signe qu'elle souhaitait de le voir,

et l'ermite se présenta prêt à ouïr sa confession. Pendant qu'il

l'écoutait à part, un chevalier vint annoncer au roi que le vieux

Bertolais était en danger de mort et demandait à lui parler en

présence de ses barons.

[Note 53: _Var._ En mon pays. (Msc. 1430.)]

Le roi Artus suivit le messager, pendant qu'Amustant exhortait la

fausse reine. «Dame, vous êtes en aventure de mort: ce serait trop

de perdre l'âme en même temps que le corps, et vous savez que nul

ne peut être sauvé sans vraie confession.--Sire, répondit-elle,

vous voulez sauver mon âme, mais je n'en vois pas le moyen. Je suis

de toutes les femmes la plus déloyale et la plus perfide. J'ai

tant fait que le preux et bon roi Artus a, pour moi, délaissé

sa loyale épouse, la fleur de toutes les dames du monde. Dieu la

venge aujourd'hui, en m'ôtant l'usage de mes membres; mais il ne me

punit pas autant que je le méritais.» Elle lui conte alors toutes

les circonstances de la trahison. «Dame, dit Amustant, je vous ai

bien écoutée; mais je crains que vous ne refusiez de faire ce qui

conviendrait.--Je veux tout ce que vous ordonnerez.--Eh bien! si

vous voulez trouver grâce devant Dieu, il faut qu'en présence de ses

barons vous fassiez au roi l'aveu de ce que vous avez controuvé, sans

en rien cacher ni affaiblir.--Est-ce le moyen de sauver mon âme?--Je

le crois.--Je le ferai donc.»

D'un autre côté, les chevaliers avaient suivi le roi autour du lit

de Bertolais; ils apprirent de sa bouche comment il avait fait

la trahison. Il avait donné le conseil de surprendre le roi, de

le retenir en prison et de lui faire entendre que la demoiselle

de Carmelide était la véritable reine. «Sire, ajouta-t-il, la

malheureuse qui se meurt a fait à ma prière tout ce qu'elle a fait

de criminel. Prenez de moi la vengeance la plus cruelle et la plus

juste, mon âme en sera d'autant allégée; car tout ce que mon corps

souffrira dans ce monde lui sera compté dans l'autre.»

Le roi se signa en entendant ces aveux qui réjouirent grandement ses

barons.

«Ah sire! dit mess. Gauvain, je vous disais bien que si l'on avait

suivi votre intention, ma dame eût souffert le dernier supplice. Mais

enfin Dieu aidant et Lancelot, le temps a découvert la vérité.»

Comme ils en étaient là, on avertit Artus que la fausse reine

à son tour voulait lui parler. En le voyant approcher entouré

de ses hommes, elle fondit en larmes et cria merci; puis elle

exposa la trahison à laquelle Bertolais l'avait entraînée. Tous

s'émerveillaient de ce qu'un coeur de femme pouvait renfermer de

malice et de perfidie[54]. Le roi demande au religieux ce qu'il

convenait de faire des deux coupables. «Sire, il faut attendre

que tous vos barons de Logres et de Carmelide soient réunis; il

leur appartient connaître d'un si grand crime et d'en dresser le

jugement.» Le roi trouva bon l'avis, et mess. Gauvain se hâta

d'envoyer à la véritable reine un messager qui l'informât de ce

qui venait d'arriver, et dut l'engager à revenir. «Jamais, lui

mandait-il, reine n'aura été reçue à plus grand honneur que vous ne

serez par le roi et par tous les barons et chevaliers.»

[Note 54: Voilà bien les hommes. La pauvre femme suit aveuglement

le perfide et malin conseil de Bertolais, et l'on admire comment un

coeur de _femme_ peut renfermer tant de malice et de perfidie. _Sic

vos non vobis._]

Les barons de Logres, rassemblés à Bredigan pour prononcer sur le

sort de Bertolais, décidèrent qu'il méritait le plus dur supplice;

mais à la prière du sage Amustant, le roi consentit à le faire

conduire, en attendant le jugement, dans un vieil hôpital. Quant aux

barons de Carmelide qui avaient condamné la véritable reine, rien

ne peut se comparer à leur effroi, en apprenant la façon dont la

trahison de leur demoiselle avait été découverte. Ils se rendirent

en Sorelois et, arrivés à Sorehau où résidait la reine Genièvre, ils

quittèrent leurs palefrois, tranchèrent les avant-pieds de leurs

chausses et rognèrent les longues tresses de leurs cheveux; puis

tombant aux genoux de la reine, ils crièrent merci: «Dame, prenez de

nous telle justice qu'il vous plaira; exilez-nous de la terre que

nous occupons, mais pardonnez-nous d'avoir suivi trop aveuglément le

conseil du méchant Bertolais.»

La reine, douce et débonnaire de sa nature, eut grande pitié d'eux.

Elle pleura, les releva l'un après l'autre et leur pardonna leur

méfait.

Le roi tint ensuite à Carduel une grande cour: il voulait faire

oublier le blâme dont il avait si injustement couvert la bonne

et sage reine Genièvre; mais il hésitait toujours à livrer la

demoiselle de Carmelide au jugement des barons, si bien que trois

semaines passèrent et qu'elle finit de sa belle mort, en grande

douleur et repentir. Artus couvrit le chagrin qu'il en ressentait;

l'Apostole leva l'interdit prononcé sur la terre de Bretagne, et rien

ne dut plus retarder le retour de la reine. Artus envoya pour la

redemander le frère Amustant, l'archevêque de Cantorbery, l'évêque

de Winchester et dix tant rois que ducs. Amustant raconta à la reine

les aveux et la mort de la demoiselle de Carmelide en ajoutant que le

roi Artus désirait grandement la revoir. Elle écouta tout cela sans

trop laisser voir la joie qu'elle en ressentait; puis elle envoya

semondre ses barons de Sorelois. Après avoir annoncé les nouvelles à

l'assemblée, elle prit à part Galehaut et son compagnon: «Dites-moi

ce que je dois faire, beaux amis; vous voyez que les barons de

Logres sont venus me redemander: la fausse reine est morte, et le

roi sait maintenant qu'il m'a épousée par devant Sainte Église. Quoi

qu'il en soit, je ne répondrai pas sans votre conseil.--Dame, répond

Lancelot, notre conseil sera toujours votre volonté; mais ceux-là

ne vous aimeraient pas qui vous engageraient à refuser l'honneur et

la seigneurie de Bretagne, qui vous appartiennent. Le roi Artus,

malgré ses torts, est le premier des preux: vous seriez donc blâmée

d'hésiter à le rejoindre, et de préférer répondre à ce que pourraient

désirer vos amis. Ceux-ci doivent oublier leur propre intérêt pour

ne voir que l'honneur et le devoir de la dame en laquelle ils vivent

plus qu'en eux-mêmes.

«--Et vous, Galehaut, de qui j'ai reçu tant d'honneur, que me

conseillez-vous?--Dame, si vous nous restiez, vous pensez la joie que

j'en aurais; mais il serait mal à propos de vous donner ce conseil.

Je suis de l'avis de Lancelot. Nous n'avons à souhaiter qu'une chose,

c'est de ne pas être oubliés et de conserver vos bonnes grâces.»

La reine vit avec joie que ses amis lui donnaient le conseil qu'elle

se croyait tenue de suivre. Deux sentiments partageaient son âme;

amour pour Lancelot, dévouement pour le roi. Elle ne s'abusait pas

sur la difficulté de concilier la voix de son coeur et le cri de sa

conscience. La plus sage, la plus belle et la meilleure des femmes

n'avait pas eu de défense contre le plus sage, le plus beau, le

plus preux des hommes. Hors ce seul point, elle eût livré son corps

et son âme pour le roi son époux, auquel elle gémissait de ne pas

s'être uniquement donnée. Maintenant, elle serre dans ses bras tour

à tour Galehaut, Lancelot et la dame de Malehaut; ils confondent

leurs larmes. Le lendemain, elle fait demander les barons de Sorelois

pour les délier du serment qu'ils lui avaient prêté et qu'ils

renouvelèrent en faveur de Galehaut. Grand fut le deuil de son départ

parmi les dames, les demoiselles et tous ceux de la terre de Sorelois.

Elle avait séjourné comme leur reine deux ans et un tiers, depuis

la Pentecôte jusqu'à la fin de février de la troisième année. Quand

ils approchèrent de Carduel, Galehaut et Lancelot rencontrèrent le

roi Artus, venu au-devant de la reine. Le roi leur fit le meilleur

visage du monde, bien qu'il ne fût pas encore consolé de la mort

de la demoiselle de Carmelide. Mais de tous ceux qui témoignèrent

leur joie du retour de la reine, nul ne fut aussi ravi que messire

Gauvain; il courut vers elle les bras ouverts, et ne pouvait se

lasser d'embrasser et baiser Lancelot et Galehaut.

Et Galehaut dit au roi: «Sire, je vous rends la dame que vous aviez

confiée à ma garde. Si je n'ai pas tenu ce que j'avais promis, que

Dieu et les sept Saints de cette église ne me soient jamais en aide!»

Et il tendait les mains vers la chapelle. «Je le crois, beau doux

ami, répondit le roi; il ne sera jamais en mon pouvoir de reconnaître

ce que vous avez fait pour moi. J'aurai pourtant à vous demander

un nouveau bienfait.» Il disait cela tandis que Lancelot restait

volontairement à l'écart pour s'abandonner à ses tristes pensées;

car il prévoyait que la compagnie de la reine allait lui être

ravie. Galehaut, de son côté, craignait de perdre son ami, il avait

néanmoins prié la reine d'user de tout son crédit sur Lancelot pour

le déterminer à reprendre son ancienne place dans la maison du roi,

parmi les compagnons de la Table ronde.

Le soir même, le roi et la reine furent réunis devant Sainte Église,

par les archevêques et évêques de la Grande-Bretagne. Mais Lancelot

ne pouvait partager la joie publique; il demanda congé à la reine et

retourna en Sorelois, sans en donner avis au roi.

À deux jours de là, le roi prit à part Galehaut et la reine: «Je

vous prie, leur dit-il, sur la foi et l'amour que vous me portez, de

faire en sorte que Lancelot me pardonne et me rende sa compagnie.--Je

lui parlerai, dit Galehaut, mais il n'est déjà plus ici; depuis

trois jours il a repris le chemin de mon pays.--J'en suis marri,

dit le roi, je pensais lui faire cette demande à lui-même, après

vous avoir parlé. Il a tant fait pour la reine qu'il n'aurait

pu lui refuser.--Ah! Sire, dit alors la reine, je ne trouve pas

qu'il ait tant fait pour moi; ne vient-il pas de partir sans nous

demander congé? Pourtant, j'aime mieux qu'il s'en soit allé ainsi

que si je l'avais vu refuser ma requête.--Madame, dit Galehaut, il

faut beaucoup supporter d'un prud'homme tel que Lancelot: Dieu lui

a donné un coeur qui ne peut oublier les services rendus ni les

injures reçues. Je l'en ai bien souvent repris, et je n'ai pu jamais

rien gagner sur lui. Il tient à grand dépit la conduite du roi qui

n'aurait pas dû soutenir l'accusation et le contraindre à fausser le

jugement des barons de Carmelide.»

Le roi écoutait et reconnaissait volontiers ses torts; car il se

sentait un penchant très-vif pour Lancelot, comme on put le voir en

maintes occasions. Longtemps même, on tenta vainement de lui donner

des soupçons sur la nature des sentiments de la reine.

«Quoique Lancelot puisse faire, disait-il, jamais il ne dépendra de

moi de le haïr. Il faut donc que vous l'apaisiez, compain Galehaut,

si vous désirez que mon coeur soit à l'aise. Tout ce qu'il voudra

demander, je jure sur les Saints et devant vous de l'accorder.»

Galehaut promit de revenir avec Lancelot pour les fêtes de Pâques; la

reine à son tour, dès que le roi fut éloigné, le conjura de ramener

l'ami dont elle attendait toutes ses joies. «Et ne craignez pas de

perdre sa compagnie; je saurai bien vous la conserver telle que vous

en jouissiez dans vos îles lointaines.»

Galehaut partit le lendemain. Quand il fut arrivé en Sorelois il

conta à Lancelot ce qui s'était passé entre le roi, la reine et lui.

À la mi-carême ils revinrent à la cour, et ils trouvèrent, à la Pâque

fleurie, le roi Artus dans un de ses châteaux nommé Dinasdaron[55].

L'usage d'Artus était de ne pas monter à cheval durant la semaine

peineuse. En revoyant Lancelot il eut une joie que la reine ne

ressentit pas moins vivement. La semaine passa en prières: le jour

de Pâques, le roi revint à la charge auprès de Galehaut. De son côté

la reine Genièvre manda Lancelot: elle l'embrassa à la vue de ceux

qui se trouvaient dans ses chambres; puis elle le prit par la main,

avertit la compagnie de s'éloigner, et ne retint que lui, Galehaut

et la dame de Malehaut. «Beau très-doux ami, lui dit-elle, la chose

en est venue à ce point qu'il faut vous accorder avec le roi. Je le

veux, Galehaut le veut également. Sachez bon gré à mon seigneur de

son désir d'être votre ami. Il m'a commandé de vous offrir ce qu'il

vous plairait demander: mais je le sais; de tous les biens, celui que

vous possédez vaut à vos veux le demeurant: toutefois, j'entends que

vous ne vous rendiez pas sans résistance. Ainsi, vous recevrez d'un

air chagrin la prière que je vous ferai; nous tomberons à vos genoux,

Galehaut et moi, mes dames et mes demoiselles. Alors, vous céderez et

vous vous abandonnerez à la volonté du roi.

[Note 55: _Var._: Damazoron-Dimascon.]

«Ah! ma dame, dit Lancelot en pleurant, le moyen de vous voir

agenouillée devant moi? Épargnez-moi cette douleur.--Non, Lancelot,

il me plaît qu'il en soit ainsi.» Lancelot n'ose plus insister.

La reine en le quittant se rendit, accompagnée de Galehaut, dans la

salle où se tenait le roi. «Nous n'avons pu, dit-elle, rien obtenir

de Lancelot. Nous ferons pourtant un dernier effort: invitez-le à

venir ici, et que chacun imite ce que nous entendons faire.» Dès que

Lancelot arrive dans la salle remplie de barons, chevaliers, dames

et demoiselles, Galehaut commence à le prier, il refuse: la reine

à son tour l'implore, il se détourne. «Je ne tiens pas, dit-il, à

nouvelles compagnies; je suis content de celles que j'ai.--Le roi,

fait Genièvre, vous offre tout ce qu'il possède.--Dame, pour Dieu!

n'insistez pas; ne m'obligez pas à parler contre mon coeur: non que

je garde au roi la moindre haine; pour le servir, j'irais volontiers

au bout de la terre; mais je n'entends plus engager ma liberté.»

La reine croit le moment arrivé: elle se laisse tomber à ses pieds;

Galehaut, les dames et les demoiselles suivent son exemple. Lancelot

fait effort sur lui-même pour paraître courroucé; enfin, il relève

de ses mains la reine et Galehaut; et se tournant vers le roi, il

s'agenouille et s'humilie: «Ordonnez de moi, sire, tout ce qu'il

vous plaira.» Le roi à son tour le relève et le baise sur la bouche.

«Grands mercis, dit-il, beau doux ami! Je vous promets une seule

chose, c'est de ne vous plus donner le moindre sujet de courroux. Je

le jure par la haute fête que nous célébrons aujourd'hui.»

Ainsi fut faite la réconciliation du roi Artus et de Lancelot qui

redevint compagnon de la Table ronde. Et dès ce moment, le roi rentré

en grâce avec l'Église et avec la reine, ne croyait plus rien avoir à

désirer.

Les Romans de la Table Ronde (4/ 5) Mis en nouveau langage et accompagnés de recherches sur l'origine et le caractère de ces grandes compositions · 第 45 / 68 题