Galehaut conduisit les clercs dans sa chapelle et il s'y enferma
avec eux et Lancelot. «Maîtres, leur dit-il, nous devons remercier
également le roi Artus: car il me permet de vous consulter, et il
vous a jugés les plus sages de son royaume. Écoutez-moi:
«J'ai des terres et des forêts en abondance; j'ai le coeur et le
corps tels que je pouvais souhaiter; j'ai les plus loyaux amis du
monde. Et cependant, je suis en proie à la plus profonde tristesse;
le grand malaise du coeur me fait perdre le boire, le manger, le
dormir. D'où naît cela, je l'ignore: une vague terreur me saisit, et
je ne puis dire si elle vient du mal ou si elle en est cause. C'est
pour cela que je vous ai appelés; veuillez y mettre conseil, pour
l'amour de Dieu de qui vous tenez la sagesse, pour le roi Artus qui
vous a choisis, et pour moi qui suis en état de reconnaître le grand
service que je vous demande.»
Galehaut se tut; un des maîtres clercs, le sage Helie de Toulouse,
prit la parole:
«Sire, vous ne trouverez pas aisément celui qui découvrira la source
d'un mal si étrange. Il est des maladies de coeur qui proviennent de
la perte ou de l'absence de ceux qu'on aime d'un violent amour. Nul
autre médecin ne saurait les guérir que Notre Seigneur Jésus-Christ.
Il faut alors recourir aux prières, aux jeûnes, aux aumônes, à la
conversation des gens de religion.--Il est d'autres maux qui veulent
des remèdes terrestres. Ainsi, quand ils viennent du chagrin de
n'avoir pu venger une offense ou une honte, on peut les apaiser,
en obtenant raison de l'offenseur, en rendant honte pour honte. Le
coeur prend sur lui toutes les amertumes que le corps peut ressentir;
car le corps n'est que la maison du coeur, maison éclairée par la
prud'homie, ou souillée par le fiel de celui qui l'habite. Le coeur
opprimé par la honte ou l'injure peut donc retrouver la santé dans la
réparation de cette honte ou de cette injure.
«Il est une troisième maladie du coeur à laquelle sont sujets les
jeunes gens; et quand elle est fortement enossée[33], peu de médecins
la pourront guérir. C'est le mal d'amour qui se gagne par la surprise
des yeux et des oreilles. Le malade, dès qu'il en est atteint, est
dans une prison d'où il a grand'peine à se tirer, parce que certaines
joies entretiennent sa faiblesse, comme le son des douces paroles de
celle qui l'asservit. Mais ici la souffrance surpasse beaucoup les
joies: le malade tremble, soupçonne, se courrouce; il croit que ses
désirs ne seront jamais satisfaits, et qu'il sera constamment menacé
de perdre ce qui les excite.
[Note 33: Mot vieilli, mais qui a son énergie. Le roi de Navarre
l'emploie heureusement dans une de ses chansons: