Une dolors enossée--Est dedens mon cors.]

«Voilà les trois maladies du coeur. On guérit de la première par

aumônes et prières; de la seconde en rendant honte pour honte; mais

la troisième est la plus maligne, parce que le malade s'y complaît et

n'en demande pas la guérison, préférant ses maux à la santé qu'il

a perdue. Dites-nous, sire, laquelle de ces trois maladies vous

accable. Si la science peut vous en délivrer, nous y aurons recours

avec la bonne volonté que réclame un grand prince.»

Galehaut répondit: «Vous avez parlé sagement; je m'abandonne à vos

conseils. Je vous confesserai tout ce que j'ai ressenti, quand vous

m'aurez juré sur les saints que vous me soulagerez autant qu'il sera

en vous, et que vous ne me cacherez rien de ce que vous découvrirez,

soit à ma joie soit à mon deuil.» Les clercs jurèrent, et Galehaut

leur raconta les songes qu'il avait faits plusieurs nuits de suite:

le lion couronné; le fort lion venant de points divers; le léopard

cause de la mort du fort lion qui l'aimait. «Voilà, dirent-ils tous,

une étrange vision! Pour bien en saisir l'ensemble, dit maître Helie,

il faut de longues méditations. Veuillez, sire, nous accorder un

délai de neuf jours, après lesquels nous pourrons vous en donner le

vrai sens.--Je vous accorde ce répit.»

Les clercs mirent en oeuvre toute leur science pour percer le secret

de l'avenir. Le neuvième jour, Galehaut les rappela: l'un d'eux,

Boniface[34] le Romain, commença par lui avouer qu'il n'avait rien

découvert qui pût éclaircir le sens des songes: «Mais, dit Galehaut,

n'aviez-vous pas promis de m'apprendre au moins ce que vous auriez

trouvé?--Puisque vous voulez le savoir, je vis une grande merveille.

Vers les îles d'Occident venait un grand dragon escorté de nombreux

animaux. Il y en avait un autre vers Orient portant couronne, escorté

de bêtes moins nombreuses. Un combat s'engageait entre toutes ces

bêtes, et celles qui étaient venues d'Occident avaient l'avantage,

quand d'une haute montagne descendait un léopard qui les faisait fuir

devant lui, les atteignait et les arrêtait. Le dragon, qui semblait

commander aux autres, approchait du léopard et lui faisait grande

fête. En allant vers Orient, ils trouvaient le dragon couronné, ils

s'inclinaient devant lui et le voyaient tout à coup s'élever sur

celui qui n'avait pas de couronne. Enfin je crus voir le grand dragon

s'humilier devant le léopard, et demeurer avec lui. Et quand le

léopard s'éloignait, le dragon en mourait de douleur. Voilà tout ce

qu'il me fut permis de voir.»

[Note 34: _Var._ Bonaces.]

Le second clerc, maître Hélimas de Radol en Hongrie, parla ensuite;

il avait cru voir les mêmes objets que le premier; «mais je sais

bien, ajouta-t-il, que le dragon couronné est monseigneur le roi

Artus; vous êtes celui qui venait des parties d'Occident. Quant

au léopard, je n'ai pu rien découvrir de ce qu'il représentait;

seulement je le vis se ranger de votre compagnie. Permettez-moi

de ne pas en dire davantage.--Parlez, si vous ne craignez de vous

parjurer.--Eh bien! je vis que vous deviez mourir par lui.»

Le troisième ne fit que justifier ce qu'avaient trouvé les deux

premiers, et il en fut de même des quatre suivants. Le tour du

huitième arriva; c'était Pétrone, natif de Lindenort, un château du

royaume de Logres, à six lieues de celui que Merlin, le maître de

Pétrone, avait appelé le _Gué des Bucs_[35], en annonçant que de

là sortirait vers la fin des temps la science du monde. C'est par

Pétrone que les prophéties de Merlin ont été retenues et mises en

écrit. Il a tenu, le premier, école à Osineford (Oxford); car il

savait les Sept arts, mais il s'était particulièrement voué à l'étude

de l'Astronomie. À ce que les premiers clercs avaient dit, Pétrone

ajouta: «Le chevalier qui a ménagé la paix de Galehaut avec le roi

Artus est le fils du roi qui mourut de deuil, et de la reine aux

grandes douleurs.»

[Note 35: Peut-être Buckingham.]

Le neuvième, maître Aquarinte de Cologne, confirma les paroles de

Pétrone et ajouta: «J'ai trouvé qu'il vous convenait de traverser

un pont formé de quarante-cinq planches; et que vous deviez tomber

dans une eau noire et profonde dont nul ne revenait. Vous serez à

la dernière de ces planches, quand approchera le terme de votre

vie. Ces planches doivent répondre à des années, à des mois, à des

semaines ou à des jours; mais je n'en ai pu faire la distinction. Je

ne dis pas cependant que vous ne puissiez passer outre, car le pont

se continuait plus loin que l'eau; mais le léopard était à l'issue

des planches: il en permettait ou défendait le passage.» Ces paroles

émerveillèrent grandement Galehaut et Lancelot.

Et quand ce fut au tour d'Helie de Toulouse, il dit: «Vous avez

appris, sire, quelle devait être l'occasion de votre mort; il ne

vous reste qu'à en reconnaître le moment. Vous ne trouverez pas

aisément qui pourra vous le dire, car la divine Écriture nous apprend

que les jugements de Notre Seigneur sont secrets, et nul mortel

ne peut de lui-même en rien pénétrer. Il est vrai que, par notre

grande _clergie_, Dieu permet que certaines parties nous en soient

révélées, mais non toutes; lui seul peut connaître le sort de ses

oeuvres.--Maître, reprit Galehaut, les neuf premiers clercs ont

acquitté leur serment, il faut que vous suiviez leur exemple.--Mais

si je vous apprends des choses qui seraient à votre dommage, ne vous

plaindrez-vous pas plus que si je persiste à les taire?--Non, car

vous ne pouvez m'annoncer rien de plus que la mort. J'en présume déjà

quelque chose; dites le reste.--Je parlerai, mais à la condition

que nul autre que vous ne sera témoin de mes paroles.»--Galehaut

fit signe aux huit premiers clercs de s'éloigner: «Mais celui-ci,

mon ami, mon compagnon, faut-il aussi, maître Helie, qu'il se

retire?--Sire, quand le médecin veut fermer une plaie dangereuse, il

ne prend pas conseil de son coeur. Je sais que vous n'avez rien de

secret pour votre ami: mais la fin de notre entretien ne supporte pas

la présence d'une troisième personne.» Lancelot à ces mots se leva et

sortit, plus inquiet qu'on ne saurait l'imaginer de ce que le maître

de Toulouse allait dire à Galehaut.

Dès qu'il fut sorti, maître Helie reprit: «Sire, vous êtes assurément

un des princes les plus sages du monde; si vous avez fait quelques

folies, ce fut par bonté de coeur et non par défaut de sens.

Laissez-moi vous donner un petit enseignement profitable: Ne dites

jamais à l'homme ou à la femme que vous aimez ce qui pourrait

mettre son coeur à malaise. Je le dis à l'occasion du chevalier

qui vient de s'éloigner, et que vous chérissez si profondément.

S'il fût resté, il aurait entendu des choses qui lui auraient causé

honte et chagrin de coeur.--Vous le connaissez donc, maître, pour

en parler ainsi?--Assurément, bien que personne ne m'ait appris ce

qu'il pouvait être. C'est le meilleur des chevaliers vivants; c'est

le léopard de votre songe.--Mais, beau maître, le lion n'est-il pas

de plus grande force que le léopard?--Oui.--Et le lion représente

le meilleur chevalier?--Vous dites vrai. Entendez-moi à mon tour:

Votre ami est le meilleur chevalier aujourd'hui vivant; mais un

autre viendra plus tard qui sera meilleur encore.--Savez-vous

quel sera son nom?--Je ne l'ai pas encore cherché.--Comment donc

savez-vous qu'il sera meilleur?--Parce qu'il doit mettre à fin les

temps aventureux de la Grande-Bretagne, et occuper le dernier siége

de la Table ronde.--Et pourquoi mon compagnon ne ferait-il pas tout

cela?--Parce qu'il n'est pas tel qu'il puisse le tenter sans être

frappé de mort, ou sans perdre au moins l'usage de ses membres. Et la

raison, c'est que votre ami n'a pas toutes les perfections de celui

qui doit arriver au Saint-Graal. Le chevalier auquel est réservé cet

honneur sera chaste de coeur et vierge de son corps: aucune dame ou

demoiselle n'aura pris rien de ses pensées. Vous voyez que tel n'est

pas votre compagnon.

«Merlin a dit: Des îles d'Orient s'élancera un dragon merveilleux

qui volera à droite, à gauche, et fera trembler de crainte tous ceux

qui le verront. Il s'abaissera sur le royaume de Logres, portant

trente têtes d'or plus belles que celle qu'il avait d'abord. Toutes

les terres se courberaient devant lui, il aurait conquis le royaume

aventureux, si le léopard ne l'en détournait et ne le forçait à

s'incliner devant celui qu'il venait combattre. Alors le dragon

merveilleux et le léopard s'aimeront tellement qu'ils n'auront plus

qu'un seul coeur. Et quand le serpent au chef d'or attirera le

léopard à lui, le dragon ne pourra supporter cette séparation et

cessera de vivre.

«Voilà ce qu'a dit Merlin. Je sais bien que vous êtes le merveilleux

dragon et que le serpent au chef d'or qui vous enlèvera le léopard

est ma dame la reine, celle que le chevalier aime autant que dame

peut être aimée.

«Vous savez que la reine est accusée d'une trahison des plus noires:

assurément, elle en est innocente; mais elle souffre cette épreuve

en punition du déshonneur qu'elle inflige au meilleur et au plus

grand des princes. Je tenais à vous dire cela; c'est pourquoi j'ai

demandé que votre ami s'éloignât pour ne pas lui laisser entendre ce

qui l'aurait couvert de honte et de douleur. Je vous sais d'ailleurs

tellement preux et sensé que je ne crains pas que vous révéliez, soit

à votre compagnon soit à la reine, ce que je vous apprends en ce

moment.»

Galehaut dit: «Je vous sais gré de tout ce que vous m'avez appris,

et j'ai grand deuil de ne pouvoir empêcher les malheurs d'arriver.

Veuillez maintenant, maître, m'instruire de ce qui me touche en

particulier. Quel est ce pont aux quarante-cinq planches qu'il me

faut passer? Les clercs disent bien qu'elles répondent à un an, à

un mois, à une semaine ou un jour, mais sans dire auquel de ces

quatre termes il faut se tenir.--Gardez-vous, dit maître Helie, de

le demander: un de ces termes est celui de votre vie, et je ne crois

pas qu'il y ait un seul homme du siècle, s'il savait précisément le

jour de sa mort, qui pût, à partir de là, ressentir la moindre joie,

la moindre sérénité. Rien n'est comme la mort épouvantable; mais

puisqu'on redoute tant celle du corps, ne devrait-on pas, autant et

plus, craindre celle de l'âme?--C'est précisément, répond Galehaut,

pour me pourvoir contre la mort de l'âme, que je veux connaître le

terme de la vie du corps. J'entends me préparer à bien finir et à

redresser les torts que j'ai faits jusqu'à présent.--Oui, je le sais,

vous amenderez volontiers votre vie, et réparerez les maux que vous

avez dû causer, quand vous vouliez conquérir le monde: mais ce que

vous désirez savoir n'en est pas moins dangereux. Je vous conterai à

ce propos qu'en la terre d'Écosse il y eut autrefois une haute dame

qui, après avoir longtemps suivi la folie du monde, fit connaissance

d'un saint ermite; elle allait souvent le trouver dans une profonde

forêt, si bien qu'elle en réformait sa vie et ne se complaisait plus

qu'en bonnes oeuvres. Une nuit, l'ermite apprit dans une vision

qu'elle n'avait plus à vivre de longs jours: il lui fit part de sa

vision, et elle en eut la chair si tremblante qu'elle en oublia le

salut de son âme et tomba en désespérance. Le bon ermite la voyant

ainsi redevenir la proie du diable, cria merci à Notre Seigneur; et

la tenant entre ses bras, il la porta sur l'autel avec force prières

et invocations. Dieu, qui n'abandonne pas ceux qui le prient de bon

coeur, entendit le bon homme: une voix descendit dans la chapelle

pour lui annoncer que le Seigneur lui accordait le pouvoir de guérir

la dame. Il lui imposa les mains, elle jeta un cri aigu, ou plutôt ce

fut le diable, enragé de la quitter. Dès que le prud'homme eut fait

sur elle le signe de la croix, l'ennemi sortit en poussant les plus

affreux hurlements. La dame, ainsi revenue à la vie, abandonna le

siècle, coupa ses belles tresses, revêtit les draps de religion et

se retira avec une autre femme pieuse dans un ermitage situé sur une

hauteur entre deux roches des plus arides. Ce fut là qu'elle attendit

tranquillement la mort qui la rejoignit aux élus du Seigneur[36].

[Note 36: La même histoire est autrement racontée dans le ms. 751. Le

prêtre se contente d'envoyer à la femme désespérée sa ceinture, et la

délivre ainsi des démons dont elle était possédée (fº 154, vº).]

«Souvenez-vous, cher sire, de la chute de saint Pierre. Elle lui

vint de la même crainte d'une mort prochaine. De l'infirmité de la

chair naît la peur, et de la peur la désespérance. Faites le bien,

comme si vous ne deviez vivre que trente jours, mais sans avoir la

certitude de ce terme.--Non, dit Galehaut, j'entends savoir quand je

l'attendrai. Grâce à Dieu, je me sens assez de force et de courage

pour soutenir sans terreur une telle révélation. Plus je saurai ma

fin proche, plus je travaillerai à mériter de bien mourir.»

Le maître alors se leva, et se tournant vers la porte de la chapelle

qui était blanche et polie, il y trace avec du charbon quarante-cinq

rouelles de la grandeur d'un denier, et au-dessous il écrit: _C'est

le signe des années_. Il en trace au-dessous quarante-cinq autres

plus petites, et écrit: _C'est le signe des mois_; puis sur une

troisième ligne, quarante-cinq plus petites encore: _C'est le signe

des semaines_; et enfin quarante-cinq plus menues: _C'est le signe

des jours_. «Voici, dit-il à Galehaut, l'indication du terme de votre

vie. Si vous les voyez tout à l'heure demeurer entières, vous serez

quarante-cinq ans avant de mourir. Autant il en disparaîtra, autant

il vous sera enlevé d'années, de mois, de semaines ou de jours.»

Il tire alors de son sein un petit livret, l'ouvre et appelle

Galehaut: «Sire, voici le livre des conjurations. Par la force des

paroles écrites, je puis découvrir le secret de tout ce que je

voudrais savoir. Je pourrais déraciner les arbres et remonter le

cours des rivières; mais il y a grand danger à tenter l'épreuve. Les

clercs, consultés autrefois par le roi Artus, voulurent y chercher le

sens des songes qu'il avait eus: pour l'apprendre, ils brisèrent un

coffre où je l'avais enfermé avant de me rendre à Rome. Mais celui

qui le prit ne sut pas comment il fallait procéder, et il en perdit

le sens, les yeux et l'usage des membres, sans arriver à découvrir

quel était le lion sauvage, le médecin sans médecine, et le conseil

de la fleur. Préparez-vous donc à voir des choses redoutables, et

soyez sûr que vous ne partirez pas d'ici sans ressentir un grand

effroi.»

Alors Helie s'approche de l'autel, y prend une croix d'or entourée de

pierres précieuses, puis une boîte renfermant un _Corpus Domini_. Il

donne la boîte à Galehaut et garde la croix: «Tenez bien cette boîte,

dit-il; elle renferme le précieux sanctuaire; je tiendrai de mon côté

cette croix, qui a le plus de vertu après elle. Tant qu'elles seront

dans nos mains, nous n'aurons à craindre aucun malheur.» Ce disant,

il revient, va s'appuyer sur un siége de pierre, ouvre le livre, et

se met à lire jusqu'à ce qu'il sente son coeur se gonfler et ses yeux

rougir. Une forte sueur coule de son front sur son visage, il pleure

amèrement. Galehaut le regarde et se sent lui-même en proie à une

grande terreur.

La lecture dura longtemps: maître Helie se repose, puis recommence

à lire, en tremblant de tous ses membres. Bientôt, une obscurité

profonde les enveloppe, ils entendent une voix hideuse et les voûtes

s'entr'ouvrent pour donner passage à un violent éclair. Galehaut met

aussitôt la boîte devant ses yeux, maître Helie tombe pâmé, la croix

sur la poitrine. Enfin, les ténèbres se dissipent, la clarté du jour

revient. Le maître sorti de pâmoison se plaint douloureusement, il

regarde autour de lui, et ensuite demande à Galehaut comment il se

trouve.--«Bien, maintenant, Dieu merci!» Un instant après, la terre

commence à trembler: «Appuyez-vous, dit Helie, à cette chaire; le

corps ne pourrait soutenir ce que vous allez voir.» Alors, il leur

est avis que la chapelle tourne; comme le mouvement s'arrêtait,

Galehaut voit sortir de la porte quoique bien fermée une main, un

long bras couvert d'une manche de samit jaune et traînant jusqu'à

terre, l'avant-bras seulement enfermé dans un tissu de soie blanche.

La main, rouge comme un charbon embrasé, tenait une épée vermeille

dégoutante de sang; la pointe alla toucher à la poitrine de maître

Helie; mais au toucher de la croix, l'épée se détourne et vient à

Galehaut qui s'en défend avec la précieuse boîte. Alors, l'épée

tourne vers le mur où les ronds étaient tracés: elle efface la

première, la troisième et la quatrième rangée, puis disparaît avec la

main qui la soutenait.

Quand Galehaut put parler, il dit: «Maître, vous ne m'avez pas

trompé, j'ai vu les grandes merveilles du monde. Je connais

clairement qu'il ne me reste que trois ans à vivre, et je suis

content de le savoir. Je n'en vaudrai que mieux. Vous pouvez être

assuré que personne ne s'apercevra que j'aie rien perdu de mon

enjouement naturel.--Je dois pourtant vous dire, reprend Helie, que

vous pourrez dépasser ce terme: mais il faudrait que ce fût par le

moyen de la reine, et qu'elle vous permît de retenir votre ami près

de vous. Je n'ai plus rien à vous apprendre; mais, encore une fois,

gardez-vous de dire à votre ami rien de ce que je vous ai annoncé.»

Il sortit de la chapelle, et Galehaut revint à Lancelot qu'il trouva

les yeux rougis de larmes. «Qu'avez-vous? lui demanda-t-il.--Je n'ai

rien, sire.--Oh! je le sais, vous êtes inquiet de ce que le maître

a pu me dire. Consolez-vous, il ne m'a rien annoncé dont je doive

être mécontent.--Pour Dieu, reprend Lancelot, apprenez-moi quel

est le sens de ces quarante-cinq planches dont les clercs vous ont

entretenu, et pourquoi je dus sortir de la chambre: maître Helie vous

a, sans doute, parlé soit de la reine, soit de moi.--Non, répond

Galehaut, il ne fut question dans notre entretien ni de vous ni de

la reine. Avant de me faire connaître ce que je désirais savoir, le

maître devait entendre en secret ma confession, et il ne convenait

pas qu'il y eût entre Dieu et moi un autre témoin que le confesseur.

Il me dit ensuite que les quarante-cinq planches répondaient au

temps que j'avais encore à vivre, et comment le serpent qui, dans

mon songe, m'arrachait la moitié des membres, était l'annonce de

la mort prochaine d'un tendre ami charnel. Or, la vérité de ce

dernier avis ne s'est pas fait attendre: car à peine étais-je sorti

du moutier, qu'un message est venu m'annoncer la mort de ma dame

de mère, que j'aimais plus que toutes choses en ce monde, avant de

vous avoir connu[37]. J'en aurais fait un deuil éternel si vous ne

m'étiez pas resté, vous dont la vie, dont la compagnie me sont encore

plus chères, et m'ont apporté l'oubli de toutes les autres peines.

Reprenons donc notre premier enjouement, car maître Helie ne m'a rien

dit qui puisse y porter atteinte.»

[Note 37: Sur la «géande» Galatée, mère de Galehaut, voyez, plus

haut, la note de la page 8.]

Les Romans de la Table Ronde (4/ 5) Mis en nouveau langage et accompagnés de recherches sur l'origine et le caractère de ces grandes compositions · 第 36 / 68 题