L'astronomie est un art qui permet de savoir bien des choses qui sont
à venir. Artus choisit les dix maîtres qui passaient, au jugement des
archevêques et des évêques, pour connaître le mieux tous les secrets
de cette haute science; et d'abord, maître Helie le Toulousain qui,
parvenu à un grand âge, n'avait cessé d'avancer dans les secrets de
la nécromancie.
Le roi chargea en même temps le messager d'apprendre au prince
Galehaut l'arrivée de la demoiselle, et la nature de la clameur
qu'elle avait levée contre la reine Genièvre. Il l'invitait ainsi
que Lancelot à se trouver au parlement qu'il devait tenir à la
Chandeleur. Galehaut, à cette nouvelle, ressentit une vive douleur:
il prévit le rude coup que son ami allait en recevoir, et aurait
bien voulu tenir la chose secrète; mais Lancelot avait déjà tout
appris par leur messager. Galehaut étant allé le trouver le vit
profondément soucieux: «Qu'avez-vous, lui dit-il, beau doux ami? Qui
vous peut causer de l'ennui?--Hélas! sire, une nouvelle qui sans
doute me fera mourir.--J'aurais bien voulu n'en pas parler; mais
enfin, si le roi Artus vient à répudier celle qu'il a épousée, ne
sera-t-elle pas en votre garde à vous?--Sire, sire, répond Lancelot,
sachez bien que si le coeur de ma dame en est à malaise, le mien ne
sera pas en bon point.--Je l'entends bien; mais la reine étant aussi
vraie de fond que d'apparence, elle aimera mieux, je pense, vivre
avec vous dans une humble retraite, qu'être sans vous reine du monde
entier. Écoutez-moi, doux ami: si la reine est séparée de son droit
époux, je lui réserve le plus beau royaume des îles de Bretagne, le
Sorelois. Vous pourrez alors vivre l'un pour l'autre, et vous n'aurez
plus rien à craindre pour vos amours. Voulez-vous plus encore? qui
vous empêchera de prendre en loyal mariage la plus belle et la mieux
enseignée dame de la terre.--Tel serait le plus cher de mes souhaits,
mais je prévois le chagrin que ma dame en ressentira. Si le roi Artus
venant à croire qu'il a été trompé, tentait de mettre en jugement
la reine, elle n'aurait assurément rien à craindre, tant que nous
serions là; mais, cher sire, ne vous avais-je pas déjà causé assez
d'ennuis! Combien vous auriez droit de me haïr, moi qui vous ai
conduit à fléchir devant celui qui allait s'incliner devant vous; et
vous ai par là détourné de la conquête du monde!»
Il fondait en larmes et tendait les bras vers Galehaut qui disait
en lui essuyant le visage: «Beau doux ami, confortez-vous; Dieu
soit loué, j'ai les meilleurs sujets de consolation. Je vous ai
conquis, une telle victoire vaut cent fois trente royaumes. Qu'aurait
été la conquête du monde près de celle de votre coeur? Si vous me
restez, si vous ne désirez pas vous éloigner de ma compagnie, je
n'ai rien à désirer. Mais je le sens: pour vous retenir ici, il faut
que ma dame la reine soit des nôtres; et je le comprends si bien
que j'avais naguères formé un dessein dont j'ai honte aujourd'hui,
car il m'eût conduit pour la première fois à une vilaine action.
Si je vous en fais l'aveu, me pardonnerez-vous? Quand j'appris la
clameur levée sur la reine, j'eus la pensée de saisir le moment
où le roi s'approcherait de la terre de Sorelois, pour enlever la
reine et l'emmener avec moi; j'aurais su bien empêcher de deviner
où je l'aurais conduite. Ainsi vous aurais-je réuni à tout ce que
votre coeur aime. Mais bientôt je compris que l'action serait laide,
et que je pouvais vous réduire au désespoir si la reine en était
mécontente.» Lancelot répondit sévèrement: «Sire, vous m'auriez
donné la mort. Gardez-vous de tenter rien de pareil. Oui, ma dame
en aurait eu regret, et j'en aurais été inconsolable.--Vous voyez,
reprit Galehaut, à quel excès pouvait me porter la passion que
j'ai pour vous. J'espérais adoucir vos douleurs et je les aurais
augmentées; tout ce que j'ai pu faire jusqu'à présent ne m'aurait
pas garanti contre le renom de chevalier déloyal. Ne m'en voulez pas
trop, pourtant, d'avoir risqué de perdre l'honneur, dans l'intention
de vous procurer quelque bien.» Ainsi parlèrent-ils longtemps; puis
Galehaut fit avertir les sages clercs envoyés par le roi Artus de
venir le trouver.