Le messager de Galehaut trouva le roi Artus à Kamalot[29], et lui
remit les lettres dont on l'avait chargé. Le roi, la reine et la
dame de Malehaut eurent une grande joie d'apprendre des nouvelles
de leurs amis; mais leur joie fut de courte durée. Le jour même, on
vit descendre, devant le degré, une demoiselle qui d'un pas ferme
entra dans la salle où le roi siégeait entouré de ses chevaliers.
Elle était richement vêtue d'une cotte de soie; le manteau fourré,
le visage couvert, les cheveux roulés en une seule tresse. Trente
chevaliers l'accompagnaient. Les barons s'écartèrent pour la laisser
passer, persuadés que ce devait être une haute dame. Arrivée devant
le roi, elle détacha le manteau qui la couvrait et le laissa tomber;
les gens qui la suivaient s'empressèrent de le relever. Puis elle
abaissa la guimpe qui cachait son visage et tous ceux qui la
regardèrent furent frappés de sa beauté. D'une voix haute et ferme
elle dit:
[Note 29: Van Carduel en Galles (ms. 339).]
«Dieu sauve le roi Artus et sa baronnie! l'honneur et le droit de
ma dame réservés. Sire, vous êtes le prud'homme par excellence;
mais j'en excepte un point.--Demoiselle, répond le roi, tel que je
suis, Dieu donne bonne aventure et garde l'honneur de votre dame,
si, comme je le pense, elle en est digne. Mais je vous saurais gré
de m'apprendre ce qui m'empêche d'être un vrai prud'homme. Vous me
direz ensuite quelle est votre dame et en quoi je puis avoir méfait
envers elle. Jusqu'à présent je ne croyais pas avoir donné à dame ou
demoiselle le droit de m'adresser un reproche.
«--J'aurais fait un voyage inutile, si je ne justifiais le blâme
dont je vous ai chargé: mais en le faisant je sais que je jetterai
votre cour dans le plus merveilleux étonnement. Apprenez donc,
sire, que ma dame est la reine Genièvre, fille du roi Léodagan de
Carmelide. Avant de vous parler en son nom, veuillez prendre et faire
lire ces lettres scellées de son scel.»
Alors s'avance un chevalier de grand âge qui remet à la demoiselle
une boîte d'or richement ornée et garnie de pierres précieuses.
Elle l'ouvre, en tire des lettres qu'elle présente au roi: «Sire,
elles doivent être lues en présence de tous vos chevaliers, de
toutes vos dames et demoiselles.» Le roi, muet d'étonnement, regarde
la demoiselle, puis envoie quérir la reine et toutes les dames
dispersées dans les chambres. Elles arrivent de tous côtés, et la
demoiselle demande une seconde fois que la lecture ne soit pas
retardée. Le roi les tend à celui de ses clercs qu'il savait le plus
habile. Le clerc déploie le parchemin, lit à part, puis se sent pris
d'angoisse, et des larmes coulent de ses yeux. «Qu'avez-vous? dit le
roi; lisez tout haut. Je suis impatient de savoir le contenu de ces
lettres.» Le clerc, au lieu d'obéir, regarde la reine alors appuyée
sur l'épaule de mess. Gauvain. Il tremble de tous ses membres, il
chancelle et serait tombé, sans messire Yvain qui se hâta de le
retenir. Le roi, de plus en plus surpris et inquiet, envoie quérir
un autre clerc, et lui donne les lettres. Celui-ci les lit des yeux,
puis soupire, fond en larmes, laisse tomber le parchemin au giron
du roi et se retire. En passant devant la reine: «Ah! s'écrie-t-il,
quelles douloureuses nouvelles!»
Voilà la reine tout aussi émue que le roi. Artus ne s'en tient pas
là: il envoie vers son chapelain, et quand il est arrivé: «Damp
chapelain, dit-il, lisez ces lettres, et sur la foi que vous me
devez, sur la messe que vous avez ce matin chantée, dites tout ce
que vous y trouverez, sans en rien celer.» Le chapelain les prend,
les parcourt, puis en pleurant: «Sire, serai-je obligé de les lire
tout haut?--Assurément.--Il m'en pèse de plonger dans le deuil toute
votre cour. Et s'il vous plaisait, vous me dispenseriez de révéler ce
qu'elles contiennent.--Non, non, c'est à vous qu'il appartient de le
faire.» Le chapelain se remet un peu, et d'une voix claire, lit ce
qui suit:
«La reine Genièvre, fille du roi Léodagan de Carmelide, salue le
roi Artus et tous ses chevaliers et barons. Roi Artus, je me plains
de toi d'abord, puis de toute ta baronnie. Tu as été envers moi
aussi déloyal que je fus loyale envers toi. Tu n'es plus vraiment
roi, car un roi ne doit pas vivre avec femme non épousée. Je t'ai
été donnée en loyal mariage; J'ai été sacrée comme épouse et reine,
de la main d'Eugène le bon évêque, dans la cité de Londres, au
moutier de Saint-Étienne[30]. Je n'ai gardé l'honneur qui m'était dû
qu'un seul jour. Soit par ton ordre, soit par l'ordre de ceux qui
t'entouraient, j'ai vu tous mes droits méconnus et ma place occupée
par celle qui jusqu'alors avait été ma serve chétive. La Genièvre
qui passe pour ton épouse, au lieu de garder mon honneur comme elle
était tenue de le faire même aux dépens du sien, a pourchassé ma
mort et ma honte. Mais Dieu, qui n'oublie pas ceux qui l'implorent
de coeur loyal, m'a tirée de ses piéges, à l'aide de ceux dont je ne
pourrai jamais assez reconnaître la fidélité. J'ai pu secrètement
sortir de la tour d'Hengist le Saxon, au milieu du Lac au Diable,
où la fausse reine m'avait fait enfermer. Toute déshéritée que je
sois, il me reste l'honneur et les moyens de réclamer ce qui m'est
dû. Je demande vengeance de la malheureuse qui t'a si longtemps
tenu en péché mortel. Elle devra recevoir la juste peine dont elle
pensait me frapper. J'ai bien voulu t'écrire ces lettres: mais comme
le parchemin ne peut pas tout dire, j'ai donné la charge de te les
remettre à celle qui est mon coeur et ma langue; c'est Hélice, ma
cousine germaine. Crois tout ce qu'elle te dira; car elle sait tout
ce qui touche aux cas que je viens d'exposer. Je la fais accompagner
par un chevalier qui a le même droit d'en être cru: c'est Bertolais,
le plus vrai, le plus loyal des hommes qui soient aux Îles de mer. Je
l'ai choisi pour soutenir ma cause, en raison même de son grand âge,
afin de mieux témoigner que toutes les forces humaines ne peuvent
rien contre la justice et la vérité.»
[Note 30: Dans le livre d'Artus (t. II, p. 234). C'est non pas à
Londres, mais à Caroaise et de la main de l'archevêque Dubricius que
le mariage est célébré.]
Les lettres lues, le chapelain les remit au roi, et se hâta de
sortir, la tête basse et le coeur oppressé.
Il se fit un long silence dans la salle. Le roi le premier prit
sur lui de parler à la demoiselle restée debout devant lui: «J'ai,
dit-il, entendu ce que me mande votre dame. Si vous avez quelque
chose à ajouter à leur contenu, nous sommes prêts à vous écouter;
car vous êtes, nous a-t-on lu, le coeur et la langue de celle qui
vous envoie. Vous me présenterez ensuite le chevalier qui vous
accompagne.» La demoiselle alors va prendre par la main le chevalier
qui lui avait mis les lettres en main: «Le voici, dit-elle.» Le
roi regarde et juge de son grand âge par ses blancs cheveux, son
visage pâle, ridé, labouré de plaies, sa longue barbe tombant sur la
poitrine. D'ailleurs, il avait les bras longs et gros, les épaules
larges, le reste du corps aussi bien conservé que tout autre homme
dans la force de l'âge. «Ce chevalier, dit le roi, a trop vécu pour
ne pas reculer devant un faux témoignage.--Vous en seriez encore
mieux persuadé, Sire, dit la demoiselle, si vous le connaissiez
aussi bien que moi; mais il lui suffit que Dieu soit témoin de sa
prouesse. Pour compléter ce que les lettres vous ont appris, ma dame
se plaint d'avoir été trop longtemps méconnue: à peine étiez-vous
roi de Bretagne que vous entendîtes parler du roi Léodagan, comme
du meilleur des princes répandus dans les îles d'Occident, et de sa
fille qu'on proclamait la plus belle de toutes les princesses. Vous
dites alors que vous n'auriez pas de repos avant d'avoir jugé par
vous-même et de la bonté du roi et de la beauté de sa fille. Vous
êtes arrivé en Carmelide sous le déguisement d'un simple écuyer;
vous avez servi le roi, vous et votre compagnie, depuis Noël jusqu'à
la Pentecôte. À cette dernière fête, vous avez tranché le pain
à la Table ronde, et chacun des cent cinquante compagnons en fut
servi à son gré. Pour reconnaître votre prouesse, le roi vous fit
les deux plus riches dons que vous pouviez souhaiter: la plus belle
demoiselle du monde, ce fut ma dame la Reine, et la Table ronde, dont
la renommée était déjà grande en tous lieux. Vous avez emmené ma dame
en la cité de Logres où vous l'avez épousée, et, la nuit, un seul
lit vous a reçus. Mais vous veniez de vous lever, quand des traîtres
furent introduits dans la chambre nuptiale par celle qui devait le
mieux la garder; ma dame fut saisie, enlevée: celle que j'aperçois
fut conduite à votre lit. On enferma madame la reine avec ordre de la
mettre à mort; ce que Dieu ne permit pas. Elle fut tirée de prison,
grâce à ce chevalier qui se mit en aventure de mort pour la porter
sur ses épaules hors de la tour d'Hengist le Saxon, sur le Lac au
Diable. Longue avait été la prison de ma dame; mais aujourd'hui,
rentrée en possession de son droit héritage, plus d'un grand prince
serait heureux de l'épouser. Elle a refusé leurs offres et vous a
réservé son coeur, résolue, si justice ne lui est pas rendue, à
finir en religion ses jours. Mais, Sire, croyez-en tous ceux qui la
connaissent: si vous réparez le dommage qu'elle a reçu, vous serez
elle et vous les nonpairs du monde; vous, le plus vaillant des rois,
elle, la plus vaillante des reines. Laissez votre concubine et rendez
à votre loyale épouse tout ce qu'elle eut toujours droit d'attendre
de vous. Si vous ne le faites, ma dame vous défend, de par Dieu et de
par ses amis, de garder la dot que vous avez reçue, la noble Table
ronde. Vous la renverrez garnie du même nombre de chevaliers qu'au
jour où vous la reçûtes du roi Léodagan. Et ne pensez pas en établir
une seconde; car dans le monde entier, il ne doit y en avoir qu'une.
«Maintenant, chevaliers, gardez de continuer à vous dire compagnons
de la Table ronde, avant que le jugement n'en soit rendu. Et vous,
roi Artus, si vous n'avouez pas que ma dame ait été trahie par la
fausse demoiselle qui occupe encore sa place, je suis prête à montrer
le contraire en votre cour, ou partout ailleurs. Le champion de la
vérité sera le prud'homme que voici: il vaincra, car il a tout vu,
tout entendu.»
La demoiselle cessa de parler, et la cour demeura longtemps interdite
et silencieuse. La reine, indignée au fond du coeur, ne donnait
aucun signe d'émotion et de courroux: elle semblait dédaigner de se
justifier et ne regardait même pas son accusatrice. Il n'en était
pas ainsi du roi: il se signait en levant les mains, il ne savait que
résoudre. Enfin, il se tourna vers la reine: «Dame, avancez; c'est à
vous de démentir ce que vous venez d'entendre. Si l'accusation est
vraie, vous m'auriez indignement trompé et vous mériteriez la mort.
Au lieu d'être la plus loyale des dames, vous en seriez la plus
perfide et la plus fausse.»
La reine se lève et, sans témoigner la moindre émotion, vient se
placer auprès du roi. En même temps s'élancent quatre ducs et vingt
barons, comme pour demander à la défendre. Messire Gauvain, le visage
enflammé de colère et d'indignation, serrait avec rage le bâton neuf
qu'il avait en main. «Demoiselle, dit-il, nous tenons à savoir si
vous avez entendu jeter un blâme sur ma dame la reine.--Je ne vois
pas ici de reine, répond la demoiselle; mon blâme s'adresse à celle
que je vois devant moi et qui a trahi sa dame et la mienne.--Sachez,
reprit Gauvain, que madame, ici présente, ne sera jamais soupçonnée
de trahison, et qu'elle saura bien s'en défendre. Peu s'en faut,
demoiselle, que vous ne m'ayez fait manquer à la courtoisie que j'ai
toujours témoignée pour dames ou demoiselles; car vous avez brassé
la plus grande folie qu'on ait jamais pensée.» Puis, s'adressant
au roi: «Je suis prêt à soutenir la cause de ma dame, contre le
chevalier ou les chevaliers qui oseraient dire qu'elle n'est pas
la plus loyale reine du monde, et qu'elle n'a pas été sacrée votre
compagne et votre reine.--Chevalier, dit la demoiselle, vous semblez
bien mériter d'être reçu à partie, mais nous désirons savoir votre
nom.--Mon nom ne fut jamais un secret pour personne: j'ai nom
Gauvain.--Dieu soit loué, messire Gauvain! Je n'en suis que plus
confiante en mon droit. Vous êtes tellement reconnu prud'homme que
vous craindrez de vous parjurer en vous portant le champion de cette
femme. Toutefois, comme il y a des renommées trompeuses, sachez-le
bien, quiconque osera me contredire sera vaincu et réduit à se
confesser foi-mentie.»
Elle va prendre alors par la main Bertolais: «Faites ici, lui
dit-elle, votre serment, comme celui qui a tout vu et tout entendu.»
Bertolais se met à genoux devant le roi, et défie quiconque
essaierait de contredire la parole de la demoiselle. Messire Gauvain
le regarde et se détourne en voyant le vieillard qu'on lui oppose.
Dodinel le Sauvage, qui se trouvait le plus près du roi, dit à
Bertolais: «Sire vassal, est-il vrai que vous entendiez, à votre âge,
fournir la bataille? Honni le chevalier qui se présenterait contre
vous! Faites mieux: appelez les trois meilleurs champions de votre
pays, monseigneur Gauvain les recevra volontiers, et à son défaut
moi, le moindre des trois cent soixante-six chevaliers du roi.--J'ai,
répond la demoiselle, amené le plus preux chevalier de mon pays;
libre à vous de le combattre, si vous tenez à garantir messire
Gauvain.--Ah! fait Dodinel, que Dieu m'abandonne, si je daigne
m'éprouver contre un pareil champion!» Et ce disant, il tourne le dos
en crachant de dépit. Puis revenant au roi: «Sire, j'ai trouvé le
chevalier qui pourra se mesurer avec le souteneur de la demoiselle;
c'est Charas de Quimper[31], hautement renommé d'armes avant que
votre père, le roi Uter Pendragon, ne fût armé chevalier.»
[Note 31: _Var._ Riols de Caus.--Kanut de Kars.]
Ces paroles font éclater de rire tous ceux qui les entendent. Mais le
vieux Bertolais insistant pour qu'on lui accordât la bataille:
«Demoiselle, dit le roi Artus, j'ai bien entendu ce que contiennent
vos lettres et ce que vous avez dit; mais la chose est assez grave
pour réclamer conseil avant d'y répondre. Je ne veux pas m'exposer
à blâmer à tort la reine ou celle qui vous envoie. Avant peu,
j'assemblerai mes barons: dites à votre dame qu'à la Chandeleur elle
se trouve à Caradigan sur les marches d'Irlande; j'y tiendrai ma cour
avec mes barons, elle aura les siens. Mais qu'elle se garde de rien
avancer sans en donner la preuve; j'en atteste le Créateur de qui je
tiens mon sceptre[32], justice terrible sera faite de celle qui aura
commis la déloyauté. Vous, dame reine, préparez vos défenses pour le
jour que je viens d'indiquer.--Sire, répond-elle froidement, je n'ai
pas de défense à présenter; c'est au roi qu'il convient de garder mon
honneur et le sien.»
[Note 32: «Car par le haut signor de cui je tiens le _cestre_ par coi
je soie redoutés.» C'est bien le latin _sceptrum_, ici romanisé dans
une forme plus douce.]
La demoiselle sortit au milieu des malédictions de tous ceux qui
la rencontrèrent; car bien qu'on ne démêlât pas encore la vérité,
chacun s'accordait à dire de la véritable reine Genièvre tout le
bien possible. Le roi demeura pensif, comme s'il eût craint que les
lettres qu'on venait de lire ne renfermassent quelque chose de vrai.
Mais le message de Galehaut réclamait une réponse: il ne voulut pas
tarder à la donner.