LXI.

Le messager de Galehaut trouva le roi Artus à Kamalot[29], et lui

remit les lettres dont on l'avait chargé. Le roi, la reine et la

dame de Malehaut eurent une grande joie d'apprendre des nouvelles

de leurs amis; mais leur joie fut de courte durée. Le jour même, on

vit descendre, devant le degré, une demoiselle qui d'un pas ferme

entra dans la salle où le roi siégeait entouré de ses chevaliers.

Elle était richement vêtue d'une cotte de soie; le manteau fourré,

le visage couvert, les cheveux roulés en une seule tresse. Trente

chevaliers l'accompagnaient. Les barons s'écartèrent pour la laisser

passer, persuadés que ce devait être une haute dame. Arrivée devant

le roi, elle détacha le manteau qui la couvrait et le laissa tomber;

les gens qui la suivaient s'empressèrent de le relever. Puis elle

abaissa la guimpe qui cachait son visage et tous ceux qui la

regardèrent furent frappés de sa beauté. D'une voix haute et ferme

elle dit:

[Note 29: Van Carduel en Galles (ms. 339).]

«Dieu sauve le roi Artus et sa baronnie! l'honneur et le droit de

ma dame réservés. Sire, vous êtes le prud'homme par excellence;

mais j'en excepte un point.--Demoiselle, répond le roi, tel que je

suis, Dieu donne bonne aventure et garde l'honneur de votre dame,

si, comme je le pense, elle en est digne. Mais je vous saurais gré

de m'apprendre ce qui m'empêche d'être un vrai prud'homme. Vous me

direz ensuite quelle est votre dame et en quoi je puis avoir méfait

envers elle. Jusqu'à présent je ne croyais pas avoir donné à dame ou

demoiselle le droit de m'adresser un reproche.

«--J'aurais fait un voyage inutile, si je ne justifiais le blâme

dont je vous ai chargé: mais en le faisant je sais que je jetterai

votre cour dans le plus merveilleux étonnement. Apprenez donc,

sire, que ma dame est la reine Genièvre, fille du roi Léodagan de

Carmelide. Avant de vous parler en son nom, veuillez prendre et faire

lire ces lettres scellées de son scel.»

Alors s'avance un chevalier de grand âge qui remet à la demoiselle

une boîte d'or richement ornée et garnie de pierres précieuses.

Elle l'ouvre, en tire des lettres qu'elle présente au roi: «Sire,

elles doivent être lues en présence de tous vos chevaliers, de

toutes vos dames et demoiselles.» Le roi, muet d'étonnement, regarde

la demoiselle, puis envoie quérir la reine et toutes les dames

dispersées dans les chambres. Elles arrivent de tous côtés, et la

demoiselle demande une seconde fois que la lecture ne soit pas

retardée. Le roi les tend à celui de ses clercs qu'il savait le plus

habile. Le clerc déploie le parchemin, lit à part, puis se sent pris

d'angoisse, et des larmes coulent de ses yeux. «Qu'avez-vous? dit le

roi; lisez tout haut. Je suis impatient de savoir le contenu de ces

lettres.» Le clerc, au lieu d'obéir, regarde la reine alors appuyée

sur l'épaule de mess. Gauvain. Il tremble de tous ses membres, il

chancelle et serait tombé, sans messire Yvain qui se hâta de le

retenir. Le roi, de plus en plus surpris et inquiet, envoie quérir

un autre clerc, et lui donne les lettres. Celui-ci les lit des yeux,

puis soupire, fond en larmes, laisse tomber le parchemin au giron

du roi et se retire. En passant devant la reine: «Ah! s'écrie-t-il,

quelles douloureuses nouvelles!»

Voilà la reine tout aussi émue que le roi. Artus ne s'en tient pas

là: il envoie vers son chapelain, et quand il est arrivé: «Damp

chapelain, dit-il, lisez ces lettres, et sur la foi que vous me

devez, sur la messe que vous avez ce matin chantée, dites tout ce

que vous y trouverez, sans en rien celer.» Le chapelain les prend,

les parcourt, puis en pleurant: «Sire, serai-je obligé de les lire

tout haut?--Assurément.--Il m'en pèse de plonger dans le deuil toute

votre cour. Et s'il vous plaisait, vous me dispenseriez de révéler ce

qu'elles contiennent.--Non, non, c'est à vous qu'il appartient de le

faire.» Le chapelain se remet un peu, et d'une voix claire, lit ce

qui suit:

«La reine Genièvre, fille du roi Léodagan de Carmelide, salue le

roi Artus et tous ses chevaliers et barons. Roi Artus, je me plains

de toi d'abord, puis de toute ta baronnie. Tu as été envers moi

aussi déloyal que je fus loyale envers toi. Tu n'es plus vraiment

roi, car un roi ne doit pas vivre avec femme non épousée. Je t'ai

été donnée en loyal mariage; J'ai été sacrée comme épouse et reine,

de la main d'Eugène le bon évêque, dans la cité de Londres, au

moutier de Saint-Étienne[30]. Je n'ai gardé l'honneur qui m'était dû

qu'un seul jour. Soit par ton ordre, soit par l'ordre de ceux qui

t'entouraient, j'ai vu tous mes droits méconnus et ma place occupée

par celle qui jusqu'alors avait été ma serve chétive. La Genièvre

qui passe pour ton épouse, au lieu de garder mon honneur comme elle

était tenue de le faire même aux dépens du sien, a pourchassé ma

mort et ma honte. Mais Dieu, qui n'oublie pas ceux qui l'implorent

de coeur loyal, m'a tirée de ses piéges, à l'aide de ceux dont je ne

pourrai jamais assez reconnaître la fidélité. J'ai pu secrètement

sortir de la tour d'Hengist le Saxon, au milieu du Lac au Diable,

où la fausse reine m'avait fait enfermer. Toute déshéritée que je

sois, il me reste l'honneur et les moyens de réclamer ce qui m'est

dû. Je demande vengeance de la malheureuse qui t'a si longtemps

tenu en péché mortel. Elle devra recevoir la juste peine dont elle

pensait me frapper. J'ai bien voulu t'écrire ces lettres: mais comme

le parchemin ne peut pas tout dire, j'ai donné la charge de te les

remettre à celle qui est mon coeur et ma langue; c'est Hélice, ma

cousine germaine. Crois tout ce qu'elle te dira; car elle sait tout

ce qui touche aux cas que je viens d'exposer. Je la fais accompagner

par un chevalier qui a le même droit d'en être cru: c'est Bertolais,

le plus vrai, le plus loyal des hommes qui soient aux Îles de mer. Je

l'ai choisi pour soutenir ma cause, en raison même de son grand âge,

afin de mieux témoigner que toutes les forces humaines ne peuvent

rien contre la justice et la vérité.»

[Note 30: Dans le livre d'Artus (t. II, p. 234). C'est non pas à

Londres, mais à Caroaise et de la main de l'archevêque Dubricius que

le mariage est célébré.]

Les lettres lues, le chapelain les remit au roi, et se hâta de

sortir, la tête basse et le coeur oppressé.

Il se fit un long silence dans la salle. Le roi le premier prit

sur lui de parler à la demoiselle restée debout devant lui: «J'ai,

dit-il, entendu ce que me mande votre dame. Si vous avez quelque

chose à ajouter à leur contenu, nous sommes prêts à vous écouter;

car vous êtes, nous a-t-on lu, le coeur et la langue de celle qui

vous envoie. Vous me présenterez ensuite le chevalier qui vous

accompagne.» La demoiselle alors va prendre par la main le chevalier

qui lui avait mis les lettres en main: «Le voici, dit-elle.» Le

roi regarde et juge de son grand âge par ses blancs cheveux, son

visage pâle, ridé, labouré de plaies, sa longue barbe tombant sur la

poitrine. D'ailleurs, il avait les bras longs et gros, les épaules

larges, le reste du corps aussi bien conservé que tout autre homme

dans la force de l'âge. «Ce chevalier, dit le roi, a trop vécu pour

ne pas reculer devant un faux témoignage.--Vous en seriez encore

mieux persuadé, Sire, dit la demoiselle, si vous le connaissiez

aussi bien que moi; mais il lui suffit que Dieu soit témoin de sa

prouesse. Pour compléter ce que les lettres vous ont appris, ma dame

se plaint d'avoir été trop longtemps méconnue: à peine étiez-vous

roi de Bretagne que vous entendîtes parler du roi Léodagan, comme

du meilleur des princes répandus dans les îles d'Occident, et de sa

fille qu'on proclamait la plus belle de toutes les princesses. Vous

dites alors que vous n'auriez pas de repos avant d'avoir jugé par

vous-même et de la bonté du roi et de la beauté de sa fille. Vous

êtes arrivé en Carmelide sous le déguisement d'un simple écuyer;

vous avez servi le roi, vous et votre compagnie, depuis Noël jusqu'à

la Pentecôte. À cette dernière fête, vous avez tranché le pain

à la Table ronde, et chacun des cent cinquante compagnons en fut

servi à son gré. Pour reconnaître votre prouesse, le roi vous fit

les deux plus riches dons que vous pouviez souhaiter: la plus belle

demoiselle du monde, ce fut ma dame la Reine, et la Table ronde, dont

la renommée était déjà grande en tous lieux. Vous avez emmené ma dame

en la cité de Logres où vous l'avez épousée, et, la nuit, un seul

lit vous a reçus. Mais vous veniez de vous lever, quand des traîtres

furent introduits dans la chambre nuptiale par celle qui devait le

mieux la garder; ma dame fut saisie, enlevée: celle que j'aperçois

fut conduite à votre lit. On enferma madame la reine avec ordre de la

mettre à mort; ce que Dieu ne permit pas. Elle fut tirée de prison,

grâce à ce chevalier qui se mit en aventure de mort pour la porter

sur ses épaules hors de la tour d'Hengist le Saxon, sur le Lac au

Diable. Longue avait été la prison de ma dame; mais aujourd'hui,

rentrée en possession de son droit héritage, plus d'un grand prince

serait heureux de l'épouser. Elle a refusé leurs offres et vous a

réservé son coeur, résolue, si justice ne lui est pas rendue, à

finir en religion ses jours. Mais, Sire, croyez-en tous ceux qui la

connaissent: si vous réparez le dommage qu'elle a reçu, vous serez

elle et vous les nonpairs du monde; vous, le plus vaillant des rois,

elle, la plus vaillante des reines. Laissez votre concubine et rendez

à votre loyale épouse tout ce qu'elle eut toujours droit d'attendre

de vous. Si vous ne le faites, ma dame vous défend, de par Dieu et de

par ses amis, de garder la dot que vous avez reçue, la noble Table

ronde. Vous la renverrez garnie du même nombre de chevaliers qu'au

jour où vous la reçûtes du roi Léodagan. Et ne pensez pas en établir

une seconde; car dans le monde entier, il ne doit y en avoir qu'une.

«Maintenant, chevaliers, gardez de continuer à vous dire compagnons

de la Table ronde, avant que le jugement n'en soit rendu. Et vous,

roi Artus, si vous n'avouez pas que ma dame ait été trahie par la

fausse demoiselle qui occupe encore sa place, je suis prête à montrer

le contraire en votre cour, ou partout ailleurs. Le champion de la

vérité sera le prud'homme que voici: il vaincra, car il a tout vu,

tout entendu.»

La demoiselle cessa de parler, et la cour demeura longtemps interdite

et silencieuse. La reine, indignée au fond du coeur, ne donnait

aucun signe d'émotion et de courroux: elle semblait dédaigner de se

justifier et ne regardait même pas son accusatrice. Il n'en était

pas ainsi du roi: il se signait en levant les mains, il ne savait que

résoudre. Enfin, il se tourna vers la reine: «Dame, avancez; c'est à

vous de démentir ce que vous venez d'entendre. Si l'accusation est

vraie, vous m'auriez indignement trompé et vous mériteriez la mort.

Au lieu d'être la plus loyale des dames, vous en seriez la plus

perfide et la plus fausse.»

La reine se lève et, sans témoigner la moindre émotion, vient se

placer auprès du roi. En même temps s'élancent quatre ducs et vingt

barons, comme pour demander à la défendre. Messire Gauvain, le visage

enflammé de colère et d'indignation, serrait avec rage le bâton neuf

qu'il avait en main. «Demoiselle, dit-il, nous tenons à savoir si

vous avez entendu jeter un blâme sur ma dame la reine.--Je ne vois

pas ici de reine, répond la demoiselle; mon blâme s'adresse à celle

que je vois devant moi et qui a trahi sa dame et la mienne.--Sachez,

reprit Gauvain, que madame, ici présente, ne sera jamais soupçonnée

de trahison, et qu'elle saura bien s'en défendre. Peu s'en faut,

demoiselle, que vous ne m'ayez fait manquer à la courtoisie que j'ai

toujours témoignée pour dames ou demoiselles; car vous avez brassé

la plus grande folie qu'on ait jamais pensée.» Puis, s'adressant

au roi: «Je suis prêt à soutenir la cause de ma dame, contre le

chevalier ou les chevaliers qui oseraient dire qu'elle n'est pas

la plus loyale reine du monde, et qu'elle n'a pas été sacrée votre

compagne et votre reine.--Chevalier, dit la demoiselle, vous semblez

bien mériter d'être reçu à partie, mais nous désirons savoir votre

nom.--Mon nom ne fut jamais un secret pour personne: j'ai nom

Gauvain.--Dieu soit loué, messire Gauvain! Je n'en suis que plus

confiante en mon droit. Vous êtes tellement reconnu prud'homme que

vous craindrez de vous parjurer en vous portant le champion de cette

femme. Toutefois, comme il y a des renommées trompeuses, sachez-le

bien, quiconque osera me contredire sera vaincu et réduit à se

confesser foi-mentie.»

Elle va prendre alors par la main Bertolais: «Faites ici, lui

dit-elle, votre serment, comme celui qui a tout vu et tout entendu.»

Bertolais se met à genoux devant le roi, et défie quiconque

essaierait de contredire la parole de la demoiselle. Messire Gauvain

le regarde et se détourne en voyant le vieillard qu'on lui oppose.

Dodinel le Sauvage, qui se trouvait le plus près du roi, dit à

Bertolais: «Sire vassal, est-il vrai que vous entendiez, à votre âge,

fournir la bataille? Honni le chevalier qui se présenterait contre

vous! Faites mieux: appelez les trois meilleurs champions de votre

pays, monseigneur Gauvain les recevra volontiers, et à son défaut

moi, le moindre des trois cent soixante-six chevaliers du roi.--J'ai,

répond la demoiselle, amené le plus preux chevalier de mon pays;

libre à vous de le combattre, si vous tenez à garantir messire

Gauvain.--Ah! fait Dodinel, que Dieu m'abandonne, si je daigne

m'éprouver contre un pareil champion!» Et ce disant, il tourne le dos

en crachant de dépit. Puis revenant au roi: «Sire, j'ai trouvé le

chevalier qui pourra se mesurer avec le souteneur de la demoiselle;

c'est Charas de Quimper[31], hautement renommé d'armes avant que

votre père, le roi Uter Pendragon, ne fût armé chevalier.»

[Note 31: _Var._ Riols de Caus.--Kanut de Kars.]

Ces paroles font éclater de rire tous ceux qui les entendent. Mais le

vieux Bertolais insistant pour qu'on lui accordât la bataille:

«Demoiselle, dit le roi Artus, j'ai bien entendu ce que contiennent

vos lettres et ce que vous avez dit; mais la chose est assez grave

pour réclamer conseil avant d'y répondre. Je ne veux pas m'exposer

à blâmer à tort la reine ou celle qui vous envoie. Avant peu,

j'assemblerai mes barons: dites à votre dame qu'à la Chandeleur elle

se trouve à Caradigan sur les marches d'Irlande; j'y tiendrai ma cour

avec mes barons, elle aura les siens. Mais qu'elle se garde de rien

avancer sans en donner la preuve; j'en atteste le Créateur de qui je

tiens mon sceptre[32], justice terrible sera faite de celle qui aura

commis la déloyauté. Vous, dame reine, préparez vos défenses pour le

jour que je viens d'indiquer.--Sire, répond-elle froidement, je n'ai

pas de défense à présenter; c'est au roi qu'il convient de garder mon

honneur et le sien.»

[Note 32: «Car par le haut signor de cui je tiens le _cestre_ par coi

je soie redoutés.» C'est bien le latin _sceptrum_, ici romanisé dans

une forme plus douce.]

La demoiselle sortit au milieu des malédictions de tous ceux qui

la rencontrèrent; car bien qu'on ne démêlât pas encore la vérité,

chacun s'accordait à dire de la véritable reine Genièvre tout le

bien possible. Le roi demeura pensif, comme s'il eût craint que les

lettres qu'on venait de lire ne renfermassent quelque chose de vrai.

Mais le message de Galehaut réclamait une réponse: il ne voulut pas

tarder à la donner.

Les Romans de la Table Ronde (4/ 5) Mis en nouveau langage et accompagnés de recherches sur l'origine et le caractère de ces grandes compositions · 第 33 / 68 题